Les collèges au temps du V. P. Champagnat

09/Oct/2010

C'est toute une leçon d'histoire de la pédagogie qu'on retire de l'examen des conditions dans lesquelles le V. P. Champagnat a fait ses études et établi ses premières écoles.

La Révolution française, par ses lois irréligieuses, avait fermé les 502 collèges ecclésiastiques de la vieille France. Elle avait bien décrété l'enseignement obligatoire et créé sur le papier une école centrale par département. Mais il y a loin de la réalité à la théorie. Faute d'argent, peu d'écoles centrales purent fonctionner normalement et il n'y eut guère que les fermetures qui se maintinrent. Aussi, dès la fin de la persécution sanglante, l'Eglise, éternelle recommenceuse, rouvrit à son compte et par des prodiges de dévouement et d'abnégation écoles, collèges et séminaires.

Il est possible de décrire quelques.uns d'entre eux grâce à des monographies écrites depuis. On leur empruntera les détails suivants, ainsi qu'à nos, annales du pensionnat de La Côte Saint André.

 

Verrières. — Commençons par Verrières que fréquenta notre V. Fondateur, dès 1805.

L'abbé Perrier, en 1803, avait réuni à Firminy, où il était vicaire, huit enfants à qui il donnait des leçons. Nommé curé à Verrières, il les emmena avec lui, en 1804, et continua à les instruire avec d'autres qui survinrent.

 

Logement. — Le séminaire, si l'on peut employer ce mot, maintenant qu'il représente un vaste bâtiment doté de toutes sortes de commodités, était alors formé principalement de l'ancien presbytère, rendu au curé par les possesseurs légaux. C'était une vieille maison fort délabrée, étant restée vide depuis longtemps et il y avait à côté, une grange qui servait aux curés d'avant la Révolution à serrer les récoltes de blé, de paille et de bois provenant des propriétés de la mense paroissiale. Le vieux presbytère n'avait même plus de vitres, à la plupart de ses croisées.

« En novembre 1804, a écrit un ancien élève, nous avions pour dortoir le grenier. Nous y montions par une échelle. Les fenêtres n'étaient closes que par du papier. On gelait en hiver. » Ceux qui n'avaient pas trouvé place dans le dortoir logeaient dans les maisons du bourg. . Cela se passait l'année avant l'entrée, du petit Marcellin Champagnat au Séminaire. C'est ce qui aura lieu encore à la fondation de l'école de La Valla pour les enfants des hameaux éloignés.

 

La Côte Saint André. — C'est à peu près la même situation à cette époque à La Côte Saint André, lisons-nous dans les annales de cette maison. M. Douillet voyant des externes, qui demandaient à suivre les cours du séminaire, trop petit pour les y recevoir comme internes, se loger dans diverses maisons de la ville, exhorta une de ses pénitentes à s'occuper d'eux.

Elle loua une maison où elle en logea vingt, qu'elle appelait ses enfants et qu'elle soignait de son mieux.

« M. Douillet, lisons-nous, faisait de fréquentes visites à son établissement et ne manquait pas de demander à Sœur Marthe, c'est ainsi qu'on appelait cette personne dévouée, comment elle était contente, et quand elle avait des plaintes à faire, ce qui n'était pas rare, car ses enfants ne la craignaient guère, il adressait des reproches et parfois administrait des taloches aux plus récalcitrants. »

 

Pension-Nourriture. — N'allons pas nous figurer dans ces établissements les beaux et vastes réfectoires de nos jours. A La Côte, Sœur Marthe, préparait une bonne soupe, trois fois le jour, pour les élèves appelés caméristes. C'était le genre de pension le plus fréquent alors, les parents apportant chaque semaine les provisions de bouche à leurs enfants. On lui payait 2 francs 50 de pension par mois. C'est un prix modique, mais on fournissait en plus « le sel, le beurre pour la soupe et l'orge mondée pour le potage du matin. »

A Verrières, même genre. A l'heure des repas, les élèves qui se servaient eux-mêmes, allaient à la cuisine pour avoir leur part de soupe et rapporter le plat de pommes de terre agrémenté parfois d'un morceau de lard, qui composait le menu du dîner. C'est encore à peu près le régime militaire en certains pays.

La demi-pension au Séminaire de La Côte était de 160 francs par an et la pension de 300 francs.

Ces prix ont été les prix ordinaires des pensions à cette époque. La pension de Valbenoîte était alors de 240 francs, soit 24 francs par mois et celle du noviciat à l'Hermitage de 200 francs, comme en témoignent les lignes suivantes relevées sur le registre écrit de la main du V. P. Champagnat. (v. p. 305)

Arrivait-on ainsi à joindre les deux bouts? Certainement. Il faut d'abord remarquer que 300 francs d'alors en feraient plus de 2.000 d'aujourd'hui. Mais il est bon d'ajouter que l'on économisait sur les mille superfluités qui sont entrées dans notre vie courante. On mangeait à sa faim, on s'habillait chaudement, mais, en tout, on visait au solide plus qu'à l'agréable.

La première année où nos Frères furent à La Côte Saint André, ils reçurent pour étrennes de la part du Frère Directeur, au jour de l'an : un pain à cacheter et une épingle. Encore le petit pain fut-il utilisé pour coller leur lettre de direction, envoyée à l'Hermitage. Il ne leur resta donc que l'épingle. C'est là, comme on sait, qu'eut lieu la fameuse histoire de la brioche, payée dix centimes par le F. Louis-Marie, le jour de Pâques 1832, en l'absence du F. Directeur. Celui-ci se montra si fâché d'un tel excès de table qu'il rogna sur la viande pour rattraper la dépense. Le R. F. Louis-Marie a raconté tout cela par le menu dans une de ses circulaires.

Ensuite, des dévouements vinrent au secours des prêtres généreux qui, après la Révolution, essayèrent de rétablir l'enseignement chrétien. On sait les sommes que le P. Champagnat reçut en aumônes pour l'aider à. construire l'Hermitage.

A Verrières, une bonne chrétienne, Mademoiselle Montet, donna au Supérieur du Séminaire, en un seul coup toute sa petite fortune qui se montait à 23.000 francs. A La Côte Saint André, Monsieur l'abbé Rocher légua tout son avoir, se montant à 13.000 francs, pour constituer une rente permettant à deux de nos Frères de tenir une école gratuite, annexée au Séminaire. De bienfaiteur en bienfaiteur, malgré les rapines de l'Etat, l'école dure encore.

D'ailleurs, c'est bien toujours la même chose. Les églises continuent à se construire par la générosité des fidèles et nos Frères de beaucoup de pays, à vivre sur la même caisse de la Providence, dont le V. P. Champagnat disait qu'elle n'avait pas de fond.

 

Ameublement, habillement. — L'habillement était simple. On n'avait pas l'idée des uniformes. On portait ces bonnes grosses étoffes solides et chaudes, tissées dans la famille ou chez le tisserand du village, ainsi que les tricots et bas de laine confectionnés par la maman ou les sœurs. On n'avait pas encore inventé la pacotille á bon marché.

Bancs, chaises, tables, lits étaient un peu de tous les calibres. La vaisselle était fort grossière et c'était toute une affaire quand on en brisait une pièce. Qu'on se rappelle le R. F. François, à genoux à côté de sa cruche cassée.

Notre V. Fondateur a connu et pratiqué cette vie, puisqu'il s'est trouvé à Verrières en ce temps-là.

La literie se composait de quelques planches sur lesquelles on étendait une paillasse et de gros draps en bonne toile qui duraient une vie d'homme. Les lits de nos premiers Frères furent de ce genre, quand on ne couchait pas dans la paille, ce qui simplifiait tout.

 

A Annonay. — Le Collège d'Annonay, qui avait eu des débuts pareils à ceux de Verrières, vivait de la même façon, autour de la cure de Saint Symphorien de Mahun. Une trentaine de jeunes gens étaient pensionnaires à la cure et une centaine d'externes vivaient dans les fermes voisines. On y faisait l'étude et on allait réciter ses leçons à la cure, où se donnaient les classes.

Quand le collège fut ensuite transporté dans un vieux couvent d'Annonay, vidé par la Révolution et presque en ruines, on fut au large, très au large, mais pas beaucoup mieux logé. Le bâtiment était immense, mais peu adapté à sa nouvelle destination. On partagea la vaste chapelle en deux parties : le chœur, suffisant pour le service religieux et le reste, servant de salle d'étude.

Les classes du rez-de-chaussée n'avaient point de plancher, mais seulement un grossier pavage. Un banc fixé au mur servait de siège aux élèves. La salle d'étude était meublée de tables de toutes formes sur lesquelles chaque élève posait un pupitre incliné, contenant ses livres et cahiers. Il y en avait de toutes hauteurs et dimensions.

On grelottait l'hiver dans cette immense nef, où il n'y avait aucun système de chauffage.

La plupart des professeurs couchaient au milieu des élèves ou bien dans une classe, une fois les élèves congédiés. Ce n'est qu'en 1828 qu'il y eut au collège d'Annonay une chambre commune chauffée, pour les jeunes professeurs.

Les santés, en dépit ou peut-être à cause de ce genre de vie fort rude, ne furent jamais plus florissantes que pendant les vingt-cinq premières années, lisons-nous dans les Annales du collège d'Annonay. On se livrait au travail avec ardeur on ne se dorlotait pas, mais la gaîté présidait à tous les jeux.

L'éclairage était rudimentaire. On se servait de chandelles fixées sur de hauts chandeliers de bois de distance en distance. Les chandelles d'alors étaient fumeuses. Aussi, tous les quarts d'heure, à un signal donné, on les mouchait, ce qui veut dire qu'on coupait, avec une espèce de ciseaux appelés mouchettes, la mèche charbonneuse qui dépassait la flamme. Vers 1820, seulement apparaissent les quinquets ou lampes à huile. Et l'on trouve sur les livres de compte une remise de 50 francs accordée à l'élève qui fait fonction de lampiste.

Les élèves n'y perdaient rien, car le règlement s'assouplissait en hiver. On se couchait plus tôt pour se lever plus tard. Les premiers règlements du P. Champagnat, on s'en souvient, plaçaient le lever à 4 heures en été, mais à 5 heures en hiver.

 

Menus travaux. — Il n'y avait pas l'abondance de domestiques que nous connaissons de nos jours. Les élèves, comme font encore partout nos novices et juvénistes, balayaient, nettoyaient, avaient soin de toutes choses et servaient à table les maîtres. St Stanislas de Kostka, en instances pour entrer dans la compagnie de Jésus, mène ce train de vie à Dillingen, lisons-nous dans sa vie.

Il en était ainsi à Verrières. Ce sont même les élèves qui aident à la construction d'un corps de bâtiment, comme feront nos aînés à l'Hermitage en 1825, comme à La Côte Saint André, à la même époque, où les promenades, deux jours par semaine, sont employées à ce genre de travail.

A Verrières encore, les élèves vont parfois dans les forêts, aux jours de promenade, ramasser le bois pour la cuisine. Les mardis et jeudis soirs, en été, les plus grands et les plus forts vont dans les champs aider à rentrer les foins ou moissonner les blés. Cela paie les petits cadeaux en nature que les paysans des alentours apportent au Séminaire. Tout cela maintenait et développait l'esprit de famille.

 

Etudes. — Quelles études, va-t-on dire, pouvait-on faire avec une pareille organisation? Elles étaient généralement très bonnes. Qu'on se rappelle celles de Drouot, parfois à la lueur du four où cuisait le pain. D'abord, il n'y avait que des volontaires, dont les parents s'imposaient des sacrifices d'argent. Et ils ont toujours eu, en cette affaire, assez de jugement pour ne donner leurs écus qu'avec profit et n'envoyer leurs enfants que là où il y avait de sérieuses garanties, sous tous les rapports.

La liste du Collège d'Annonay montre, entre 1810 et 1820, une moyenne de 60 à 70 noms de la noblesse parmi les élèves : les d'Argout, les d'Ayme, les d'Agrain, etc. … y compris les de Montgolfier. La vie simple et laborieuse des meilleures familles s'accommodait fort tien de ce genre d'éducation.

Les programmes étaient d'ailleurs aussi élevés et les études, de la même durée que de nos jours. On se conformait à ce que les Jésuites avaient fixé dès le XVI° siècle et qui, d'ailleurs, dans son ensemble dure encore partout : littérature française, beaucoup de latin, un peu de grec, histoire, géographie, sciences mathématiques et physiques, couronnées par la rhétorique et la philosophie.

Un des élèves, sorti de la pension de Sœur Marthe, à La Côte Saint André fut l'abbé Rivaux, auteur de cette Histoire de l'Église en trois volumes, si longtemps classique, et qui fut une œuvre remarquable, et l'ancêtre de bien d'autres.

Ensuite, comme il n'y avait aucune de ces innombrables distractions qui de nos jours viennent tirer en tous sens l'attention des écoliers, toute leur application restait fixée aux matières d'études. Ils ignoraient la radio, l'auto, la bicyclette, et le nom du meilleur boxeur de leur temps, mais ils se délectaient aux beaux vers de Virgile dont leur mémoire était pleine et au chant des cantiques, où le V. P. Champagnat pleurait d'émotion.

On s'exerçait à des travaux qui aujourd'hui seraient moins prisés, mais faisaient alors les délices des lettrés. A une fin d'année scolaire le R. F. Louis-Marie, alors premier professeur à La Côte Saint André, fit déclamer à la distribution des prix, un jugement du chevalier de Gozon, avec réquisitoire et plaidoyer en forme. On le trouve en abrégé dans les Exercices français qu'il composa par la suite.

 

Diplômes. — Les diplômes n'étaient pas comme de nos jours nécessaires pour l'enseignement et pour maintes autres carrières. Ce n'est d'ailleurs qu'en 1815 qu'un décret royal rétablit en France ceux de bacheliers, licenciés et docteurs que la Révolution, si sottement égalitaire, avait supprimés. Personne ne courait donc après les titres. La Faculté de Paris n'en délivra pas 20 par an, les premières années qui suivirent le décret. On n'en exigea, pour certaines fonctions, qu'à partir de 1830. C'est alors que nos premiers Frères furent poussés par le P. Champagnat à obtenir les grades utiles. En passant à Vienne, les douze postulants de M. Douillet, qui les envoyait à l'Hermitage, se présentèrent au Directeur du collège de la ville. Celui-ci les examina et, en trouvant plusieurs suffisamment instruits, donna le brevet à cinq d'entre eux.

En résumé, nous voyons que la vie scolaire, ait temps de la fondation de l'Institut, a différé sensiblement, par le côté matériel, de celle que nous voyons aujourd'hui.

Il a fallu longtemps pour arriver à ce qu'une maison d'éducation prît une forme spécialement adaptée à son usage. Il n'y eut jadis que l'église qui différât des maisons environnantes. Toute maison était aussi bien et tour à tour menuiserie ou ferme, cordonnerie ou auberge. Et tandis qu'aujourd'hui on distingue, rien qu'à l'aspect une usine, une gare, une banque ou une école, autrefois, pour enseigner, une maison quelconque était bonne. On ne soupçonnait même pas qu'il y eût des questions de dortoirs, d'éclairage, de mobilier, de jeux, etc. … qui nous paraissent si importantes et qui le sont en effet.

Nous savons bien toutes les difficultés qu'il y a à utiliser une maison achetée toute faite pour en faire une école, un juvénat ou autres œuvres analogues.

Nos collèges actuels, surtout ceux que nous avons construits en tous pays sont évidemment des merveilles d'adaptation auprès du séminaire de Verrières, tel que le V. P. Champagnat l'a connu, au début de ses études.

Mais nous ne sommes pas au bout du progrès et il n'y a pas d'illusions à se faire, nos collèges les plus modernes ne seront à leur tour que des vieilleries, dans la suite des temps. On fera sur leur compte, dans cent cinquante ans et peut-être avant, quelques unes des réflexions que nous faisons aujourd'hui sur la pension de Saur Marthe.

Mieux vaut donc porter notre attention sur ce qui a fait, non seulement l'utilité des collèges et écoles du temps du P. Champagnat, mais leur grandeur et leur gloire, c'est-à-dire leur rôle dans la formation d'une élite instruite et chrétienne. La chétive pension de Sœur Marthe a donné une centaine de prêtres au diocèse de Grenoble, le pauvre séminaire de Verrières en a donné une multitude au diocèse de Lyon et, en la personne de notre Fondateur, il a suscité dans l'Eglise une immense famille de religieux éducateurs. Ce sont là des titres de noblesse qui valent bien les commodités actuelles. On voudrait même être bien sur qu'elles auront un aussi bon résultat.

Que de splendides bâtiments, où, sous prétexte d'éducation à la page, des maîtres impies élèvent l'enfance de façon lamentable! Luttons avec eux, même sur le domaine commun des adaptations modernes, niais surtout, n'oublions pas le principal et imitons nos aînés qui ont formé de bons chrétiens et d'utiles citoyens même avec les moyens un peu rudimentaires dont ils disposaient.

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