Les enseignements de lEpiphanie

F. M.-O.

07/Sep/2010

La solennité de l'Epiphanie est comme un second rayonnement de la Fête de Noël qui, sans nous faire perdre de vue les charmes ineffables du Divin Enfant, manifeste dans tout l'éclat de sa Divinité le Sauveur qui nous a apparu dans son amour.

Profitons donc de cette fête pour aller contempler, une fois de plus, l'Enfant nouveau-né.

En temps ordinaire, nous nous efforçons par notre demi-heure de Méditation, de pénétrer avec admiration et amour la très sainte âme de Jésus ; aujourd'hui allons voir et baiser son petit corps adorable. Aussi bien, la dévotion qui prétendrait d'ordinaire aller à la Divinité sans passer par la Sainte Humanité, qui négligerait la méditation de ses mystères même extérieurs, qui se détournerait des infirmités physiques de son Enfance ou des horreurs sanglantes de sa passion, serait une dévotion étrangère et même contraire au plan de Dieu, à la direction de l'Eglise et à la pensée des saints.

Oh ! dit le P. Faber, si nous pouvions avoir une dévotion spéciale à la personne du Verbe éternel, si nous pouvions lire toutes les merveilles que l'Eglise nous apporte à son sujet et ensuite méditer et faire des actes d'amour sur ce que nous avons lu ! C'est la véritable méthode pour augmenter notre dévotion envers sa sainte Humanité, pour apprendre à veiller auprès de son berceau, à pleurer auprès de sa croix, à prier devant son tabernacle, à se réfugier dans son Cœur Sacré1.

Suivons aujourd'hui celte méthode, sans oublier toutefois, que lorsqu'on médite les mystères de Jésus, il faut toujours le voir entouré de son auréole absolument divine. Ce petit Enfant qui pleure, c'est le Tout-puissant qui veut toucher notre âme pour se l'attacher ; ce petit Enfant qui dort ou se meut à peine, c'est l'activité infinie qui dirige le cours des Cieux et y fait paraître un astre mystérieux pour être son messager près des rois de l'Orient. Ce petit Enfant qui se tait est celui qui donne à l'humanité les plus sublimes leçons.

Ecoutons-le donc, et suivons ses conseils en ce beau jour de l'Epiphanie où s'adressant aux religieux il semble dire :

1° Pour vous, votre vocation, voilà l'étoile qu'il faut suivre pour arriver jusqu'à moi.

2" Les présents que je vous demande c'est l'objet de vos vœux de pauvreté, de chasteté, d'obéissance : rien ne saurait m'être plus agréable.

3° Réjouissez-vous, et louez le Seigneur « Lève-toi, Jérusalem et sois illuminée, car ta lumière est venue et la gloire du Seigneur, s'est levée sur toi » (Epître de l'Epiphanie).

C'est ainsi que Jésus lui-même nous instruira à remplir le dessein que se propose l'Eglise en nous représentant tous les ans le glorieux mystère de l'Epiphanie.

 

I.

L'Etoile et notre Vocation.

 

Il y a dans l'Etoile des mages trois choses qui paraissent bien intéressantes et qui font merveilleusement pour notre sujet. D'abord, cette étoile mystérieuse est si belle et si brillante qu'elle donne envie de connaître ce qu'elle signifie ; et Jésus, joignant sa lumière à l'éclat de cet astre, les mages comprennent que le Messie est né dans la Judée et qu'il faut aller l'adorer. En même temps, ils se sentent si doucement mais si fortement attirés que sans hésitation et sans retard ils laissent leurs terres, leurs Etats, leurs parents, leurs amis et leurs sujets saris faire cas de leurs commodités, de leurs délices et de leurs biens, et ils entreprennent un voyage long, difficile et périlleux nous avons vu son Etoile en Orient et nous sommes venus

En second lieu, non seulement l'Etoile les attire mais elle les précède. Elle marche devant eux pour les conduire ; et afin de leur faire supporter plus facilement les fatigues et. les ennuis du voyage, elle remplit leurs cœurs d'une sainte joie.

Enfin cette Etoile, un moment se dérobe à leur vue. Ils doivent s'adresser à la terre pour y trouver les lumières que le ciel ne leur donne plus. Mais en vain questionnent-ils le soldat de faction à la porte de Jérusalem et les femmes qui sur le seuil de leur maison regardent avec étonnement leur étrange équipage ; en vain vont-ils même jusqu'au gouverneur de la ville et au roi lui-même. Nul, hormis les docteurs, ne pourra leur dire où est né le nouveau roi des Juifs.

Voilà les trois caractères de l'Etoile qui nous a apparu à nous, religieux maristes, je veux dire les trois caractères qui marquèrent notre Vocation.

D'abord, comme jadis les trois Mages, nous avons été touchés de sa beauté. Combien, à côté de nous, n'ont rien vu ou ont fermé volontairement les yeux ! combien d'autres se sont présentés que Dieu n'a point reçus ! "Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, c'est moi qui vous ai choisis’’ , dit le Seigneur2. Ce serait peu encore : jamais nous n'eussions suivi ce choix bienheureux si le bon Dieu ne nous eût doucement attirés. " Personne, dit Jésus, ne peut venir à moi si mon Père ne l'appelle3. Tâchons de rappeler en notre mémoire le Moment auquel il nous a touchés. Quelle lumière nous parut tout à coup ! quel attrait inspiré du bien éternel arracha de notre cœur l'amour du monde, nous le fit regarder avec mépris et nous porta à abandonner parents, famille, amis, patrie peut-être ! C'était l'étoile qui nous apparaissait, l'inspiration qui nous attirait. Que si peut-être il est arrivé que nous n'avons pas senti si distinctement tous ces mouvements admirables, sachons que la grâce agit en nous d'une manière si délicate, que souvent le mur est gagné avant même qu'il s'en aperçoive. Et s'il ne nous avait attirés de cette manière forte et puissante à laquelle, dit St. Augustin, nulle dureté ne résiste, par combien de fausses lumières le monde aurait-il tâché de nous éblouir ? Mais l'Etoile de Jésus-Christ, je veux dire son inspiration et sa grâce, a eu un éclat plus fort et une lumière plus attirante ; nous l'avons vue, elle nous a charmés, nous sommes venus aussitôt : Vidimus et Venimus, et Jésus et Marie ont été prêts à nous recevoir. Heureux donc sommes-nous d'avoir été si soigneusement recherchés et si fortement attirés !

Est-ce tout ? Non. En vain dans son amour, Jésus nous eût, par sa lumière et sa grâce, excités à venir, nous n'eussions pu continuer un si grand voyage si le même astre qui nous l'avait fait entreprendre, ne nous eût précédés durant notre course. Laissons les raisonnements éloignés et jugeons-en par l'expérience de notre noviciat, de notre jeunesse ou de notre maturité religieuse. Autant de pas que nous avons faits, la grâce a toujours marché devant nous, et notre volonté n'a tait que la suivre, « Notre volonté suit la grâce, mais ne la prévient pas » dit St. Augustin.

Ainsi, nous avons marché joyeux et, déjà nous avons fait plus d'une étape.

Mais voici une troisième phase : la nuit se fait au ciel de notre âme ; l'astre joyeux cache ses rayons ; l'attrait divin qui nous avait captivés, cesse de se faire sentir ; les motifs de foi qui nous avaient mis en marche s'évanouissent ; l'idéal décline ; notre saint état n'inspire plus le même goût ; il semble que nul ne nous comprend : c'est l'heure de la tentation 'contre la vocation. Cette heure pour presque tous est venue, ou elle viendra.

Il y a peu de religieux, dit notre Vénérable Fondateur, dont la vocation ne soit éprouvée par la tentation, et pour plusieurs, cette tentation est la plus pénible et la plus longue. C'est alors le moment d'imiter les Mages ; ne nous décourageons pas ; demandons notre chemin ; consultons les "Docteurs de la Loi’’ , c'est-à-dire ceux qui sont chargés de la direction spirituelle de nos âmes, et l'obéissance à leurs conseils sera bientôt récompensée : nous reverrons l'Etoile, et joyeux, nous reprendrons notre route au bout de laquelle nous . attendent Jésus et Marie.

 

II

Présents que Jésus demande au Religieux.

 

Les Mages, étant aux pieds du divin Enfant, se prosternèrent. et l'adorèrent puis lui offrirent comme présents de l'or, de l'encens et de la myrrhe.

Mais le religieux qu'offrira-t-il ? II suivra le conseil du Prophète royal : « Offrez au Seigneur votre Dieu (ce sont ses paroles), offrez au Seigneur votre Dieu un sacrifice de louanges et présentez vos vœux au Très Haut ». Quand Notre Seigneur se fut immolé sur la croix et que tout fut consommé, il ne lui resta plus de meilleur moyen de nous témoigner son amour, que de renouveler son sacrifice sur nos autels. Ainsi fera le religieux : ses vœux, voilà l'holocauste parfait par lequel il s'est immolé totalement â Dieu au jour de sa profession ; il a offert ses biens par le vœu de pauvreté ; son corps par le vœu de Chasteté ; son âme par le vœu d'obéissance.

Le don est complet. Il n'a plus maintenant comme son divin Modèle qu'à renouveler son sacrifice. C'est ce que le petit Jésus de la Crèche semble lui demander.

 

A) Voeu de Pauvreté.

 

Pour m'en convaincre, je n'ai qu'à ouvrir les yeux et à contempler cet Enfant-Dieu dans l'étable où il est né. Cette étable, voila sa demeure ; cette crèche, voilà son berceau ; cette paille où il est couché, voilà le lit de son repos, ces misérables langes qui l'enveloppent, voilà tous ses vêtements. C'est ainsi qu'il aime la pauvreté. Que le religieux, pauvre volontaire, s'approche donc avec confiance et renouvelle son vœu. Ce petit Enfant sera sa richesse, son protecteur, sa Providence. Comment en serait-il autrement ? Le vrai pauvre n'est-il pas digne de toute sa compassion, de toute sa sollicitude, de tout son amour ? Plus orphelin que l'orphelin, ne vit-il pas souvent loin de sa patrie, de ses parents, de ses amis, sans maison, ni serviteur, ni rentes, ni rien que Dieu, en proie à bien des privations secrètes ?

Aussi Dieu veille sur cet abandonné ! Si je le délaisse à mon tour, dit-il, qui le soignera ? Il n'a plus rien. Si les méchants ferment son couvent où ira-t-il ? qui le nourrira ? Oh ! Oui, Jésus le Père des Pauvres, Jesu Pater Pauperum, a compassion de ceux qui suivent ses conseils et ses exemples et qui, par amour pour lui, se livrent sans garantie matérielle vraiment suffisante à toutes les éventualités de la misère4.

Dieu, créateur du ciel et de la terre, mais que j'adore sous la forme d'un enfant et que je vois dans la misère d'une étable et d'une crèche, Seigneur agréez le sacrifice que je renouvelle en votre présence tout ce que le monde me destinait et de tout ce que j'y pouvais prétendre. Dans le sentiment qui me touche, il me semble que par votre grâce, je serais actuellement disposé à vous sacrifier un royaume si je le possédais et que je n'en voudrais être maître que pour vous l'offrir. Hélas ! Seigneur, vous ne m'en demandez pas tant et voilà l'illusion ordinaire qui nous séduit ; nous formons pour vous des souhaits que nous ne pouvons exécuter ; et ce qui dépend de nous, nous vous le refusons. Car il ne s'agit point, mon Dieu, de renoncer á des royaumes ni à des empires que je n'ai pas et que je n'aurai jamais : mais ce que vous voulez de moi, c'est que par un esprit de pauvreté, je me détache de ceci et de cela ; de ce livre, de cet objet, de cette petite somme d'argent, dont aucune permission régulière n'autorise la possession et dont je sens bien que je devrais apprendre à me passer.

C'est peu de chose ; mais si je vous étais fidèle en ce peu de chose, que vous répandriez sur moi de grâces et de trésors spirituels ! Et par ce que j'ai toujours répugné jusqu'à présent à vous l'accorder, que ce peu de chose a causé de dommage à mon âme et lui en peut causer clans la suite ! Voilà, Seigneur, ce que je dois vous donner et de quoi je dois me dépouiller : voilà l'offrande que je dois porter à votre crèche. Ah ! si ce peu de chose m'arrête, que serait-ce, mon Dieu, s'il était question de grandes choses ? En quelque dénuement que la pauvreté religieuse me réduise, il ne sera jamais tel que .le vôtre ni jamais il ne sera comparable aux dons célestes et â. l'infinie récompense que vous avez promis aux pauvres évangéliques.

 

B) Voeu de Chasteté.

 

Jésus me demande encore de renouveler mon vœu de chasteté, afin d'être à son image et de plus en plus un "temple saint, un vase sacré, un ostensoir splendide5„.

Temple saint. — Cette frêle enveloppe d'enfant, blanche, légère et molle comme les flocons de neige que le vent de l'hiver a chassés pendant la froide nuit, et étendus comme un tapis au pied des murs de Bethléem6, cette chair si délicate, qu'un rien semble pouvoir la froisser, c'est un temple plus précieux et plus grand que le monde, plus saint que le ciel, absolument divin, construit par l'Esprit-Saint lui-même avec la chair de la plus pure des Vierges.

Religieux, approche, viens à ce temple offrir ta virginité, à Jésus amateur de la chasteté : Jesu amator castitatis.

Vase sacré. — Le petit corps de Jésus, voilà le vase sacré par excellence, mille fois plus riche que l'or ou les pierreries des vases sacrés de nos églises.

Dans ce calice divin, coule le précieux Sang, il contient de plus l'âme de N. S. c'est-à-dire toute grâce, toute gloire ; il contient le verbe, la vie infinie ; il contient la plénitude de la Divinité. Ame religieuse, approche ; par ton vœu de chasteté, tu as fait de ton corps un vase sacré, conserve-le toujours dans une pureté parfaite ; respecte cette chair consacrée par le Baptême, la Confirmation, la Profession religieuse ; presque chaque matin, par la réception de la Sainte Humanité de ton divin Sauveur.

Ostensoir splendide. — Le petit corps devant lequel se prosternent les Mages est l'ostensoir splendide de la Divinité. C'est ainsi qu'il apparaît aux yeux éclairés par la foi dans la pauvre étable de Bethléem. Marie, Joseph, les bergers et les rois y voient, dans l'obscurité, rayonner la très sainte âme, la gloire, l'amour, les perfections d'un Dieu fait homme. Par mon vœu de chasteté, je dois être un ostensoir. Le suis-je pour mes élèves ? Suis-je à leurs yeux si clairvoyants, si observateurs, l'ostensoir de Dieu, ostensoir vivant, faisant rayonner Jésus dans mes paroles ; mes actions, mes regards, mes gestes, ma tenue, ma vie entière ?

En résumé, renouveler mon vœu de chasteté, c'est entrer pleinement dans l'esprit des fêtes que nous célébrons dans ces saints jours.

Quel est en effet le sujet de ces fêtes ? Qu'est-ce que l'Eglise nous y représente ? Un Dieu qui descend sur la terre c'est la sainte Virginité qui a eu la force de l'attirer. Un Dieu prend une chair humaine, mais il ne l'aurait pas revêtue si cette chair n'eût été ornée de toute la pureté d'un sang virginal. Cette pensée est de saint Grégoire de Nysse et voici ses propres paroles : « C'est, dit-il, la Virginité qui fait que Dieu ne refuse pas de venir vivre avec les hommes : c'est elle qui donne aux hommes des ailes pour prendre leur vol du côté du ciel, et étant le lieu sacré de la familiarité (le l'homme avec Dieu, elle accorde ensemble par son entremise (les choses si éloignées par nature7 ». S'il en est ainsi, et nous n'en saurions douter puisque de si grands hommes le disent, Jésus ayant une fois cherché avec tant d'ardeur la pureté virginale, il a toujours pour elle le même transport ; aussi voyons-nous dans la Sainte Ecriture qu'il veut toujours l'avoir en sa compagnie car les vierges suivront l'agneau partout.

 

C) Voeu d'obéissance.

 

Jésus me demande enfin de renouveler mon vœu d'obéissance en me donnant l'exemple de cette vertu. Il se met dans un état de dépendance absolue ; il tient sa raison captive et n'en fait rien paraître ; il n'a point d'autre volonté que celle de sa Mère qu'elle le prenne dans ses bras, qu'elle le présente aux baisers des Mages, qu'elle le remette dans son berceau, qu'elle l'enveloppe de langes, qu'elle le porte en ses bras, qu'elle le place dans la crèche sur du foin ; que Joseph et Marie délibèrent de le circoncire, de le porter au temple, de le transporter à Nazareth, en Egypte, sans rien lui en communiquer, le divin Enfant ne laisse pas d'être content. Il demande la même obéissance de ceux qui approchent de sa crèche. Marie et Joseph ont obéi aux ordres de l'empereur Auguste et c'est pourquoi ils vont à Bethléem ; par obéissance, ils fuiront bientôt en Egypte ; les bergers ont obéi à la voix des Anges et les Mages à une lumière céleste, en attendant qu'un ordre venu du ciel les contraigne à retourner dans leur pays par un antre chemin. Pour m'approcher avec confiance du berceau de l'Enfant-Dieu, je dois, moi aussi, me confirmer tout de nouveau dans la sainte voie de l'obéissance, m'efforcer d'être entre les mains de mes Supérieurs comme un petit enfant plein de simplicité et de docilité. Avec cette simplicité d'un enfant, je ne raisonnerai plus tant sur ce qui me sera commande : j'obéirai, laissant à Dieu le soin d'examiner les intentions et les vues des personnes à qui j'obéis.

Avec cette docilité d'un enfant, je n'aurai plus tant de difficultés à opposer, ni tant de représentations à faire sur ce qu'on demandera de moi. Quand même dans le secret de mon cœur, j'aurais peine à l'approuver, j'agirai toutefois sans murmure et je me tiendrai dans le respect et le silence. Voilà, Jésus, le présent royal que je vous offre, celui de ma volonté, "qui me fait maître et roi’’.

 

III

 

La fête de I'Epiphanie et l'esprit de famille.

 

La fête des Rois, en plus d'un pays, revêt un caractère tout familial. En France, le moyen-âge, temps de simplicité et de foi, nous a légué cette tradition de se réunir en ce jour par familles autour d'une table plus copieusement servie et où un gâteau, le "gâteau des rois’’, était mis en bonne place. Les enfants le regardaient avec des yeux interrogateurs, car il contenait quelque spécialité, une fève généralement qui devait jouer un rôle important. Vers la fin du repas, le gâteau étant divisé en autant de parts qu'il y avait de convives, on mettait un petit enfant sous la table, dit Pasquier, et le Maître de la maison lui demandait à qui il devait envoyer la portion de gâteau qu'il tenait à la main. — De droit, la première était toujours pour le bon Dieu, la seconde, pour la Sainte Vierge, et ces portions, qu'on avait soin de faire de beaucoup les plus grandes, étaient pour les pauvres. Venaient ensuite les portions des parents, des amis, des serviteurs et des étrangers. Celui qui avait la fève dans sa portion était proclamé roi ; si c'était une dame, elle choisissait son Roi, et si c'était un monsieur, il choisissait sa Reine. Quelle que fit leur dignité, ils occupaient à table la place d'honneur, et chaque fois qu'ils portaient leur verre à la bouche, les cris de : "Le roi boit ! la reine boit !’’éclataient dans toute l’assemblée8. C'est ainsi que la religion gardait sa place dans la famille ; et qu'une réunion où dominait la joie la plus pure venait heureusement s'harmoniser avec les cérémonies liturgiques qui s'étaient déroulées à l'église dans le cours de la journée. On avait vu les Mages en magnifique costume aux pieds du Roi des rois, près de la crèche, et, plein de ce souvenir, on reproduisait d'une façon naïve quelque trait de ce bel épisode de l'Evangile. Comme les Mages, venus de divers pays, les membres dispersés de la famille se donnaient rendez-vous en ce jour, et, accompagnés de quelques voisins et amis, resserraient les liens de la nature et de l'amitié autour de la "Table des Rois’’. Et si, suivant la remarque d’un auteur, la faiblesse humaine pouvait apparaître quelquefois dans l'abondance d'un festin, l'idée chrétienne n'était pas loin et veillait au fond des cœurs.

Heureuses encore aujourd'hui les familles, au sein desquelles la fête des Rois se célèbre avec une pensée chrétienne ! En beaucoup d'endroits, la fête est restée, mais avec un caractère essentiellement profane, et l'intempérance y préside au lieu et place de la religion.

Hâtons-nous d'ajouter que la France ne fut pas seule à fêter le jour des Rois par des réjouissances spéciales. Dans le nord de l'Allemagne, en Suisse et sur les bords du Rhin, on habillait trois enfants en anges ou on leur donnait un costume royal et ils allaient dans les rues portant une étoile au bout d'une longue perche et chantant une chanson particulière, dite des Trois Rois.

A Rome des divertissements populaires ont encore lieu chaque année dans la nuit du 5 au 6 janvier. Vers dix heures du soir, le centre de la ville est illuminé a giorno. Sur la place Navone et sur les places voisines, des marchands forains étalent leurs boutiques ambulantes. Elles sont chargées de bonbons, de jouets, de mille petits objets sans valeur destinés à amuser les enfants. Les rues se remplissent de monde, et tout à coup éclate un charivari effroyable. Ce sont des masses de gens dansant, criant, tambourinant sur quelque chose, soufflant dans je ne sais quel instrument, agitant des grelots, des casseroles et des clochettes, jouant à la poupée et à l'arlequin, se lançant des mots qui les font rire aux éclats, et se trouvant heureux de passer la nuit au milieu de ce vacarme.

En Toscane, l'Épiphanie, la Befana, est représentée aux enfants comme une espèce de fée qui s'introduit dans les maisons par les cheminées pendant la nuit et qui, comme le petit Noël en France et le Saint Nicolas en Belgique, passe pour remplir de bonbons et de gâteaux les chaussures des petits enfants sages ; mais qui n'est pas douce et surtout pas généreuse, à ce qu'il parait, pour les mauvais sujets.

En Allemagne, la fée s'appelle la Tante Arie et elle joue le même rôle que la Befana. Généreuse pour tous les enfants qui sont gentils, elle n'a à la main qu'une baguette, qui devient une verge, pour ceux qui ne sont pas sages.

En Espagne, bien avant la fête de l'Epiphanie, les parents annoncent aux enfants que les Rois Mages ont quitté leur patrie pour aller à Bethléem présenter leurs hommages au Roi Jésus, et que sur le parcours, ils distribuent de belles récompenses aux enfants sages.

Souvent les conversations roulent sur les péripéties de ce voyage, la description des vêtements royaux, la splendeur du cortège, l'abondance des trésors : des rêves d'or emplissent les imaginations 'enfantines, les plus douces espérances font palpiter les jeunes cœurs. Alors sous la dictée des mamans, les enfants écrivent d'éloquentes suppliques pour demander leur part des libéralités royales.

Les nombreuses boites aux lettres, placées pour la circonstance dans les pâtisseries et les bazars s'emplissent bientôt de ces touchantes missives pleines de joyeuses, mais craintives espérances car les bons Rois connaissent tous les petits défauts de chaque enfant et ses péchés mignons de gourmandise ou de paresse.

Enfin, le jour tant désiré arrive ! Un télégramme annonce que l'entrée des Trois Rois, en ville, est fixée à 5 heures du soir ; alors l'impatience est à son comble, la troupe bruyante des enfants emplit la grand' route, les plus intrépides ou les moins patients se portent au loin au-devant des Rois. Enfin, voici le cortège. L’allégresse dilate toutes les poitrines et fait briller tous les regards, partout éclatent les clameurs enthousiastes et les vivats mille fois répétés.

Les Mages dans leurs antiques et riches costumes orientaux, montés sur des chevaux richement caparaçonnés, suivis de leurs pages élégamment vêtus, apportent de vastes coffres finement ciselés, reluisant d'or, que les jeunes imaginations remplissent des cadeaux si longtemps désirés. Puis, suivis et acclamés d'une foule délirante, ils entrent dans une salle magnifiquement ornée, s'asseyent majestueusement sur des trônes splendides, où ils reçoivent les hommages d’admiration de leurs nouveaux sujets. La nuit venue, ils parcourent les rues, déposant dans des plateaux attachés aux balcons, des cadeaux en rapport avec les lettres reçues lesquelles portaient exactement le nom et l’adresse de leurs auteurs.

Le matin, dès leur réveil, les enfants courent chercher les présents royaux. S'il manque quelque objet désiré, ils n'osent s'en plaindre, leur conscience criant bien fort les peccadilles ou les oublis du devoir.

Les tout petits, qui ne peuvent écrire leurs demandes, les font de vive voix dans leurs courtes prières ; ils ont souvent la meilleure récompense. Les plus grands, qui commencent à soupçonner que les envoyés célestes se font souvent remplacer, dans la distribution de leurs présents, par des êtres visibles, ne se pressent pas de le faire paraître : trop d'intérêts sont engagés ; et les Rois Mages, qui ne ferment leurs mains que devant le sourire du doute ou de la négation, continuent longtemps leurs largesses.

En résumé, toutes ces traditions populaires sont la manifestation d'une idée générale : celle de I'allégresse où nous ont plongés les fêtes de Noël, et qui s'épanouit tout de nouveau au jour où une lumière divine a manifesté la gloire de l'Enfant nouveau-né. L'Eglise nous invite, d'ailleurs, par sa Liturgie à nous réjouir et à louer Dieu. Les Frères Maristes n'ont-ils pas une raison toute spéciale de répondre à cette invitation ? Je crois qu'on peut l'affirmer, si l'on fait un dernier rapprochement entre les Mages et nous.

La légende voit en eux les représentants des trois parties du monde alors connu : l'Europe, l'Asie et l'Afrique. Melchior, le plus âgé des trois, appartenait à la race japhétique qui s’est répandue en Europe. Il avait, comme tous les individus de la race caucasienne, la peau blanche, la chevelure ondoyante et flexible, modérément épaisse et douce au toucher. Le plus jeune, Gaspard, était de la race asiatique. Il avait le teint jaune ou olivâtre et le front peu développé. Balthazar était de la race africaine. Il avait la peau noire, comme les nègres, les cheveux courts, épais, laineux et crépus.

C'est en la personne de ces trois hommes que commence le magnifique mouvement de l'Eglise, si bien décrit dans l'épître de la messe du jour : Lève-toi, Jérusalem… lève les yeux, considère autour de toi : tous ceux-ci que tu vois rassemblés sont venus pour toi. Des fils te sont venus de loin. En ce jour tu verras et tu seras dans l'opulence et ton cœur sera dans l'admiration et il se dilatera ; en ce jour où la multitude des nations qui habitent les bords de la mer se tournera vers toi.

Ces paroles ne semblent-elles pas écrites aussi pour notre chère Congrégation ? Ne voyons-nous pas depuis quelques années se tourner vers elle de nombreuses nations qui lui envoient en foule leurs enfants ? Ce n'est plus assez de la France, ce n'est plus assez même de l'Europe, voici que les Amériques viennent compléter l'apport de la race blanche, tandis que la Chine augmente chaque année le nombre des représentants de la race jaune. Samoa, dans une prise d’habit en juillet dernier, a représenté les îles ; et nos deux missions du Congo belge et de Madagascar sont allées convier les nègres de l'Afrique à venir compléter la famille mariste. Il n’est peut-être pas éloigné le jour, où, quelque artiste représentera à genoux devant Jésus et Marie, à côté des trois rois mages, trois frères Maristes de leur race et de leur couleur9.

Pour conclure : 1° demandons que l'Etoile de la vocation mariste, qui s'est montrée à nous et que nous avons suivie jusqu'à présent, nous ne la perdions jamais de vue, et qu'elle se montre à d'autres, sous d'autres climats et sous d'autres cieux. 2° Dans cette vue, renouvelons aujourd'hui nos vœux et nos sacrifices à Jésus par Marie. 3° Réjouissons-nous en famille avec l'Eglise et avec la Congrégation : « Lève-toi, Jérusalem, sois illuminée, car ta lumière est venue, et la gloire du Seigneur s'est levée sur toi »

                                                                                  F. M.-O.

_____________________

1 P. Faber, Tout pour Jésus ; p. 2,26

2 St. Jean, XV, 16.

3 St. Jean, VI, 44.

4 BOUCHAGE, Pratique des Vertus, t. II, p. 56.

5 Détails : A. SAUVE, Jésus intime, t. I, passim.

6 P. Faber.

7 S. Grég., Or. de N., T. II, Ch. 2, p. 115.

8 Drioux, Les Fêtes chrétiennes.

9 Un jour, à St. Genis-Laval, deux frères Assistants parlaient de l'expansion possible de la Congrégation. « Qui sait, disait l'un (c'était le R. F. Stratonique) si nous n’aurons pas un jour des Frères Maristes de couleur jaune portant leur longue tresse sur le dos, etc. …, de vrais représentants enfin de la race chinoise. — Bah ! Bah ! disait l'autre, ce sont des idées de visionnaire ; ce n'est ni vous ni moi qui verrons cela ».

Les faits ont donné raison au premier. Ce qui était une possibilité est devenu une réalité.

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