Les vieux Frères

20/Oct/2010

Le 27 avril 1949, s'éteignait à Beaucamps, après une pénible maladie, le Cher Frère Marie-Sabinien, stable, à l’âge de 63 ans. Bien connu des anciens de la province du Nord, ce Frère, d'une culture générale remarquable, vécut d'une vie intérieure intense.
Les lecteurs du Bulletin de l'Institut peuvent apprécier les articles: Dévotion à Dieu le Père (t. XVII, p. 441) ; Conséquences (p. 497) ; A propos de l'Apocalypse (t. XVIII, p. 209) parus sous les initiales F. M.-S.

Peu de temps avant sa mort, il avait écrit et fait lire autour de lui des pages que les circonstances n'ont pas permis de reproduire plus tôt. Après l’étude approfondie du R. F. Supérieur Général sur « le soin de la santé et des malades », on ne lira pas sans intérêt les considérations suivantes que le cher et regretté confrère a intitulées : Les vieux Frères.

 

Dans notre jeunesse, nous avons lu peut-être, et avec quel plaisir, Les Vieux, ce délicieux conte d'Alphonse Daudet, et cela nous a fait sourire ; nous ne nous imaginions pas alors qu'un jour viendrait où nous aussi nous serions des vieux, avec nos infirmités et nos petites manies. Tout doucement, les jours ont succédé aux jours, nos cheveux ont blanchi ou sont tombés et, sans nous en rendre compte, sans transition, nous voilà arrivés dans la catégorie de ceux qu'on appelle les vieux Frères.

Les quelques pages qui suivent, inspirées par le beau livre d'Anne-Marie Couvreur : L'oblation du soir, voudraient être pour les vieux Frères une leçon d'optimisme ; elles voudraient leur dire que la vieillesse n'est pas une fin mais un commencement et qu'ils ont encore un beau et grand rôle à jouer. Leur vie finissante n'est pas une descente au tombeau, mais une ascension vers les cimes. Les cheveux blancs ne sont que le reflet d'une aurore, l'aurore de l'éternel printemps. Le vieillard, a dit Mgr Baunard, n'est pas un mortel qui finit, c'est un immortel qui commence. Pensée que le Père Sertillanges a rajeunie en disant que le vieillard est l'enfant du ciel.

Comment passer cette dernière et décisive étape de notre existence ? Il est peut-être déjà temps de nous poser la question. Sont-elles à prendre à la lettre les sentences décourageantes qui .nous disent : «Le temps perdu ne se rattrape plus » ; « l'homme suit inévitablement dans sa vieillesse les sentiers de sa jeunesse »… et autres semblables ? N'y aurait-il plus qu'à se laisser emporter par le courant sans offrir de résistance, suivant en fatalistes le conseil d'un humoriste contemporain : « Nous sommes des bouchons, il n'y a qu'à nous laisser flotter. » (R. Benjamin.)

Il se trouve dans nos Leçons, Avis. Sentences, un chapitre sur Les Saisons de la Vie qui pourrait être pour certains, s'il n'était pas bien compris, une cause de découragement. La cinquième saison, cette saison supplémentaire, celle qui nous intéresse, est celle, y dit-on, de la sainteté ou de la décadence. Il n'y a pas de milieu ; or qui d'entre nous oserait sans outrecuidance se croire dans l'état de sainteté ? Alors?… N'y a-t-il plus pour nous d'espoir ?… Chassons ces pensées déprimantes. Après tout, le vieux Frère a tenu, il a, comme dit le fabuliste, « bravé l'effort de la tempête ». On lui a redit bien des fois dans sa jeunesse que la persévérance est refusée au mauvais religieux. Puisqu'il est encore Frère, il peut donc, malgré son indignité, se classer dans la catégorie des bons serviteurs, de ceux que Dieu aime et lui en rendre grâce. Puis, n'est-il pas également de la génération qui a connu les persécutions ? Il a dû aller sur la terre étrangère mettre en sûreté sa vocation menacée, ou peut-être, et son mérite n'en est pas moins grand, est-il resté et a-t-il voulu, à l'exemple de Nicodème, continuer à servir le Maître tout en se cachant. Ce furent alors les privations de toutes sortes, l'isolement mortel, et aussi l'humiliation de se voir traîner devant les tribunaux, ainsi qu'un vulgaire criminel. S'il l'osait, il pourrait, comme saint Paul, énumérer ses états de services et rappeler encore la caserne, avec la menace de prison, s'il était pris à aller au cercle catholique ; et cependant, bravant la surveillance des sbires du gouvernement, chaque soir, sans faute, il s'y est rendu pour y dire son chapelet. « Seigneur, peut-il dire, je puis m'appliquer une de vos béatitudes : n'avez-vous pas déclaré bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice ? Sans doute je traîne un lourd passé de fautes accumulées, mais grâce à votre miséricorde et à vos inlassables pardons, je suis quand même demeuré à votre service, »

Certains auteurs spirituels sont accablants pour les vieillards ; pour eux, ils n'ont point de miséricorde, alors qu'ils se montrent fort larges pour absoudre les péchés de la jeunesse. Il faut bien reconnaître, avec la Sainte-Écriture, que les vieillards n'ont pas toujours joué un très beau rôle. En particulier ces infâmes vieillards qui voulurent faire pécher la chaste Suzanne ; puis ceux qui accusèrent la femme adultère. « Que ceux qui sont sans péchés, lui jettent la première pierre, ait le Sauveur, et ils partirent les uns après les autres, en commençant par les plus âgés. » (Jn. VII, 9). Nous n'oublions pas non plus que c'est le Conseil des Anciens du peuple qui a condamné Jésus. Mais on semble passer sous silence que Dieu aima les vieillards. Rappelons-nous avec quel attendrissement Notre-Seigneur admira la charité de la veuve, que nous devinons âgée, dont la généreuse et cependant maigre obole contraste singulièrement avec l’égoïsme du jeune homme riche. Il y a encore Zacharie, Siméon, Anne la prophétesse et Elisabeth, ces belles figures du Nouveau-Testament, tous des vieux, que Jésus aima.

Bannissons de notre esprit les idées décourageantes qui voudraient nous accabler. Sans doute certains ont à offrir à Dieu une vie chargée de mérites, de travaux, de longues fidélités. Combien par contre pourraient dire à Dieu : « Seigneur, pour moi, je n'ai à vous offrir que la suite de mes innombrables infidélités, une volonté que je n'ose plus dire bonne, car je l'ai tant de lois reprise. Bossuet l'a justement dit : «  Hélas ! nous portons tous, devant nous, nos péchés accumulés, ce qui fait de chacun de nous seulement un pécheur. Je suis là, ouvrier oisif, les mains vides. Il se fait tard, le jour est à son déclin ; est-ce encore la peine de me mettre à l'ouvrage ? Mais, Seigneur, vous m'appelez —c'est toujours vous qui appelez et qui choisissez — ce regret, cette honte que j'éprouve de me trouver si pauvre et si misérable, c'est encore de vous qu'ils viennent. Qu'importé le passé, je veux travailler encore et quand même à votre vigne, heureux après tout, si vous n'avez à récompenser qu'une heure de travail, une seule heure à laquelle je mettrai tout mon cœur, une heure pleine d'amour, la dernière au soir de ma vie. »

Dans une méditation sur les ouvriers de la onzième heure, Marcel Légault félicite ainsi ces retardataires : « Seigneur, j'admire ces âmes restées ainsi inoccupées toute la journée, et qui cependant désirent encore travailler…Quelle raison les pousse donc à faire quelque chose, quoiqu'elles n'en puissent tirer ni profit ni satisfaction ?… Elles ont découvert leur néant, et cette vision, loin de les écraser dans une inertie rebutée, désespérée, les sollicite à croître dans l'Amour. Elles apprennent à vraiment s'oublier, à se compter pour rien, à trouver dans l'Amour l'unique soutien de leur vie très donnée…Seigneur, je comprends que ces bons ouvriers vous aient aimé de la sorte, ces hommes à la journée gâchée, quand vous leur avez dit d'entrer eux aussi dans votre vigne. « (La Condition chrétienne p. 98-99).

Il peut exister malheureusement des vieillesses tristes. En voici un exemple. Un jeune Frère rendait visite à son vieil instituteur qu'il n'avait pas revu depuis bien avant son entrée dans la Congrégation. Il était heureux de faire revivre les heures si agréables de son enfance écolière. Elle était vraiment attrayante le classe de ce vieux maître, on ne s'y ennuyait pas. Il n'était pas un instituteur à gages comme tant d'autres ; c'était un homme admirable, rempli de cœur, aimant passionnément son métier. Aussi le Frère put lui dire, en toute vérité, bien qu'il eût cessé toute pratique religieuse : « C'est à vous que j'attribue ma vocation, vous m'avez en effet donné le goût de l'enseignement. » Et voilà que, contre toute attente, malgré l'éloge flatteur, ce vieillard éclata en sanglots et, au milieu de ses larmes, il répétait sans cesse : « J'ai quatre-vingt-deux ans ! J'ai quatre-vingt-deux ans ! » C'était pitoyable la vue de cet homme ainsi sans espérance devant la mort qui approchait.

Faut-il dire que la vie des Frères ne laisse pas cette impression de vide et de stérilité. Que de personnes pourraient redire sur leur tombe les paroles de bénédiction que le père de Psichari prononçait sur celle de son fils, le lieutenant Ernest Psichari. L'élite des jeunesses belges et françaises se trouvait rassemblée dans le cimetière de Rossignol (Belgique). Le vieux père Psichari, beau et grand vieillard, professeur au Collège de France, s'avança vers la tombe de son fils, un simple tertre, que rien ne distinguait de ses camarades de combat, à part une plaque de marbre sur laquelle se lisaient ces mots, tirés du Voyage du Centurion : « Le sang des martyrs vaut mieux que l'encre des savants ». Maîtrisant son émotion, le père s'adresse à son fils : « Les paroles que tu désirais entendre, entends-les aujourd'hui, j'entre complètement dans tes voies religieuses. Ta mort à nous tous fut bonne. Je ne te plains pas, je te bénis. Dors en paix, mon enfant. ».

Peut-être le vieux Frère a-t-il l'impression de n'avoir rien fait, d'avoir été un semeur de graines vides. Qu'il fasse confiance au maître de la moisson, c'est lui qui donne la fécondité. II n'a pas la consolation de voir son champ produire une opulente récolte ; mais oublie-t-il qu'il faut que le grain pourrisse en terre pour porter du fruit ? Beaucoup de saints ont eu la même impression dans leur vieillesse, de n'avoir pas suffisamment travaillé. Dans le beau film Monsieur Vincent, on voit le vieux saint Vincent de Paul en présence de la reine de France, accablé de tristesse devant le vide de sa vie. « Je n'ai rien fait, dit-il…J'ai dormi ! La reine effrayée à son tour d'un semblable scrupule lui demande « Mais alors que dois-je faire moi ? — Davantage », répond le saint. Consolons-nous donc, il nous reste encore le temps de faire davantage…et le père de famille pourra nous dire lui aussi, bientôt peut-être : « Mon Frère, ta vie à tous fut bonne. Je te bénis ; viens mon enfant ; viens reposer en paix dans la maison de ton Père. »

 

La vieillesse doit se préparer. « On ne gagne pas une bataille sans prévoir, sans tirer ses plans. Or la vieillesse est une bataille qu'il faut, gagner. La défaite consiste à la subir passivement, la victoire, à l'utiliser pour monter. » (A.-M. Couvreur).

Malheureusement nous ne voulons pas vieillir, nous avons peur de paraître vieux. On ramène sur le front une mèche de cheveux pour cacher une calvitie indiscrète. Dans la montée d'une colline, notre souffle se fait court, nous arrêtons notre compagnon plus jeune. « Admirons le paysage », lui disons-nous et nous en profitons pour souffler un peu. Nous aimons les flatteurs qui nous assurent que nous restons jeunes. «La vérité est, dit Monseigneur Baunard, qu'on ne se croit vieux qu'à l'âge qu'on aura et non à celui qu'on a. » Résignons-nous à vieillir. Pourquoi nous raidir contre l’inévitable. N'est-t-il pas plus sage de passer l'outil à des mains plus jeunes qui en feront meilleur usage? Pierre Van der Mersch montre d'une façon tragique, dans un de ses ouvrages, ce qui arrive quand, par suite d'un sot orgueil, on refuse de se rendre à l'évidence. Géraudin, le professeur de chirurgie au coup de bistouri éblouissant, d'une sûreté et d'une habileté inégalables, se sent vieillir. La main n'obéit plus, les yeux se brouillent, parfois le cerveau se fait vide. Mais il ne veut pas qu'on dise : Géraudin vieillit, Géraudin devient lent ! Et un jour, c'est la catastrophe inévitable. L'enfant d'un confrère réputé lui reste dans les mains au cours d'une opération.

Heureusement, dans notre Congrégation, des cas analogues ne se rencontrent guère. Dans toutes les contrées, sous toutes les, latitudes, on trouve de ces vieux Frères qui furent directeurs, professeurs de classes élevées, supérieurs même et qui, sentant l'âge paralyser leurs forces, cèdent la place à de plus jeunes ; pour servir encore, ils continuent à se dévouer, faisant la cuisine, ou apprenant à lire aux tout petits. Ils auraient droit à un repos bien mérité ; mais ils se disent qu'au service du bon Dieu, il n'y a pas de retraite. Comme le bon Père Anizan, ils veulent « mourir usés jusqu'à la corde ». Leurs vieux corps sont usés, cassés, branlants, et ne laissent plus apercevoir que des âmes, des âmes qui sont plus du ciel que de la terre. Cela les pare d'une auréole, d'une majesté qui force l'admiration : Honneur à la génération des vieux Frères de notre Congrégation !

Il est quand même parfois difficile de ne pas éprouver certains regrets.

« Voici donc, mon frère, que vous avez soixante-dix ans, ou prochains, ou passés. C'est bien le soir. Vous en sentez descendre les ombres dans vos yeux, le froid dans vos os. Et, à cause de cela, vous asseyant lassé au bord du chemin poudreux, vous vous êtes dit, regardant du côté où le soleil se couche : Je baisse ! » (Le vieillard, p. 1)

 Un moment vient où il est impossible de ruser avec la vie. où il est impossible «de réparer des ans l'irréparable outrage». Il faut se rendre à l'évidence Est-ce une raison pour cela de s'asseoir « lassé au bord de la route » et d'attendre dans une résignation stoïque la tombée du jour ? Il reste encore une étape à parcourir ; elle est décisive ; recueillons-nous avant de la franchir, c'est la dernière ; cette fois les erreurs seraient irrémédiables : l'irrémédiable ne se pardonne plus.

La tristesse menace d'assombrir nos derniers jours, tristesse de croire que nous sommes devenus des inutiles (nous montrerons plus loin qu'il n'en est rien) : tristesse de sentir nos forces s'en aller : « Si je suis essoufflé, c'est que je monte, disait, pour se consoler, Lasserre devenu vieux » ; tristesse de voir tout changer autour de nous : les méthodes d'enseignement et même d'éducation varient, nous ne réussissons plus à nous y adapter; au milieu d'un monde qui se renouvelle sans cesse, nous nous sentons des étrangers. Rien d'étonnant, disent les Leçons, Avis, Sentences: « Facilement, les vieux Frères trouvent que les jeunes Frères ne sont plus comme autrefois, que le monde n'est plus le même… »

« Quand nous nous abordons, nous, hommes de l'ancien temps, dit Monseigneur Baunard, c'est d'ordinaire pour nous rechanter à deux voix cette vieille et douce chanson du « T'en souviens-tu ? » qui a quatre-vingt-dix-neuf couplets et qui invariablement se termine en mineur sur ces paroles plaintives : «Combien tout est changé ! Mais en sommes-nous aujourd'hui meilleurs et plus heureux». (Le vieillard, p. 30),

Les luttes passées aussi nous ont blessés ; les échecs inévitables au cours de la vie nous ont blasés : difficilement nous croyons encore au bien, au désintéressement, à la sincérité. Puis, il faut bien l'avouer, il y a surtout les humiliants aveux : la tristesse d'un lourd passé.

Elles sont bien rares les journées d'automne sans brouillard et sans frimas. Les journées de la vieillesse pareillement ne sont pas toutes ensoleillées, les regrets du passé viennent les assombrir : trop d'humain s'est mêlé à nos travaux.

C'est le moment du sursum corda, de l'abandon filial entre les mains du Père ; confiant tout à sa miséricorde et même nos péchés, imitant en cela saint Jérôme, « Jérôme, donne-moi tes péchés ! » lui dit Notre-Seigneur.

Redisons la prière de Bourdaloue : « Seigneur, je ne sais si vous êtes content de moi ; et je reconnais même que vous ayez bien des sujets de ne l'être pas. Mais pour moi, mon Dieu, je dois confesser à votre gloire, que je suis content de vous, et que je le suis parfaitement. Que je le sois ou non, il vous importe peu ; mais après tout, c'est le témoignage le plus glorieux que je puisse vous rendre ! Car dire que je suis content de vous, c'est dire que vous êtes mon Dieu, puisqu'il n'y a qu'un Dieu qui puisse me contenter ».

Nous éprouvons aussi l'impression d'isolement ; les deuils se sont multipliés le long de notre route: parents, compagnons de noviciat, de profession, amis dont il a fallu se séparer… On se sent seul.

Nous allons voir de quelle façon le vieux Frère passera ses derniers jours : sa vieillesse sera un perpétuel hymne d'action de grâces, donc, un acte d'amour ininterrompu ; il écoutera Jésus lui parler dans la lecture ; et lui, à son tour, lui parlera dans la prière ; cheminant pas à pas dans la montée du calvaire par la souffrance et le sacrifice, avec celui dont il fera son inséparable compagnon de route pour les dernières heures du soir de sa vie.

 

La vie du vieux Frère sera un hymne perpétuel d'action de grâces. — Nous devons d'abord remercier Dieu de la vieillesse elle-même, de la longueur de nos jours. C'est une grâce d'exception ; il est relativement petit le nombre de ceux qui atteignent notre âge : comptons combien restent encore de notre vêture, de notre profession religieuse. Nous sommes des privilégiés de l'existence, de ceux que, dans une fête jubilaire, on appelait les vétérans héroïques ! Nous avons bravé les orages et nous restons debout, isolés dans une forêt dévastée par la mort.

Parmi nos chants d'action de grâces, nous placerons en premier lieu le Saint Sacrifice de la Messe. Sacrifice à la fois de louanges et de réparations. Jésus s'offre et avec Lui nous nous offrons en un acte d'amour. Amour qui fait tout oublier. « II lui est beaucoup pardonné parce qu'elle a beaucoup aimé », a dit Notre-Seigneur en parlant de Madeleine.

Un écrivain moderne met dans la bouche d'un vieillard les paroles suivantes : « J'avais besoin d'un miracle : Oh ! un tout petit miracle. Pas celui de Lazare, non, celui qui change l'eau en vin, celui qui donnerait à ma vie perdue un peu de poids, un peu de sens. C'est une curieuse impression de se retourner à soixante-quinze ans vers sa vie, et de la trouver vide. » (Marcel Arlant « Les Vivants »).

Ce miracle, capable de transformer nos vies, de les métamorphoser, n'est pas un rêve de poète, c'est une réalité qui .se reproduit chaque jour au Saint Sacrifice de la Messe, dans lequel nous unissons le sacrifice de nos vies au grand sacrifice du Christ. Miracle plus étonnant encore, ce n'est pas seulement l'eau qui est changée en vin, mais l'eau qui est changée en sang divin ; ce sang « dont une seule goutte suffit à laver les souillures de toute une vie. »

Nous n'oublions pas les mauvais jours passés ; mais si nous nous en souvenons, c'est pour en rendre grâce. Entre autres, nous nous rappelons ces jours bien tristes alors que nous avions vingt ans et qu'il fallait partir en exil. Nous avons vu éteindre la lampe du sanctuaire, de cette chapelle où il faisait si bon prier. Souvenir pénible, entre tous, il nous semblait alors qu'une nuit sans fin s'étendait sur le ciel de la Patrie et que Dieu pour toujours l'abandonnait… Mais voici que, par d'admirables dispositions du Seigneur, les lampes que nous avons vu éteindre se sont ranimées et qu'un peu partout une multitude d'autres s'allument à leur tour : foyers des Congrégations nouvelles surgissant comme par enchantement en tous les points du globe ; un feu de Pentecôte embrase toute la terre. C'est le moment de nous écrier à notre tour :

« Benedictus Dominus qui venit, lumen ad revelationem gentiurn et gIoriam plebis suæ, Israël. »

Durant nos dernières heures de recueillement, en faisant revivre les jours passés dans notre souvenir, nous aimons nous rappeler tout particulièrement, ainsi que le faisait volontiers l'apôtre saint Jean, l'heure remplie d'ineffable bonheur de notre rencontre avec le Maître. A certain jour, à certaine heure, dans des circonstances vraiment providentielles, nous avons entendu au cœur des paroles secrètes, mystérieuses et douces, mais bien claires cependant, c'était Jésus qui passait, qui posait sur nous son regard chargé de tendresse et qui nous murmurait ces mots qui nous transportèrent hors de nous-mêmes. Jésus qui nous choisissait préférablement à des milliers d'autres. « Viens, je te confierai la garde de mes amis de prédilection, les petits enfants ». Et nous avons tout quitté et nous l'avons suivi malgré les sacrifices qui ne manquèrent pas alors, mais qui font maintenant notre bonheur. Souvenir plein de douceur. Nous avons ensuite bien erré dans les divers chemins de la vie et voici qu'au soir de notre long voyage, le divin itinérant se retrouve sur notre chemin. Cette fois, c'est lui qui se trouve derrière nous, qui hâte le pas pour nous rejoindre et finir la route avec nous. Quel sujet de reconnaissance. Puis les grâces se sont multipliées : la profession religieuse où notre âme fut renouvelée, une vie nouvelle nous fut rendue : « Si vous ne renaissez dans l'eau et le Saint-Esprit, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux ! »

Nous bénirons Dieu encore des saints qu'il nous a donné de connaître ; certains furent nos confrères, d'autres furent nos amis, actuellement ils restent tous nos intercesseurs dans le ciel.

Henriette Charasson, dans « Ma Tante la Capucine », nous parle d'une religieuse contrainte par les lois persécutrices de quitter son couvent et de rentrer dans sa famille. Tous ses parents sont morts; dans la maison de sa nièce, elle ne retrouve comme témoin de sa jeunesse que Finot le vieux chien. Elle lui prend la tête entre les mains : « Ne bouge pas Finot ! » lui dit-elle, et, dans les yeux de la bête, elle semble voir se dérouler, comme sur un écran, tous les lieux qui ont enchanté son enfance. Le vieux Frère lui aussi a ses heures de rêveries ; il revoit devant le tabernacle, durant une longue distraction, se dérouler le film de sa longue vie : c'est toute une suite de faveurs tellement belles que cela ressemble à un roman presque trop beau pour être naturel. Ses paupières se mouillent, les mots lui manquent, il ne peut que murmurer un merci fervent de reconnaissance. « Comme vous m'avez aimé, mon Dieu ! Ah ! oui, les jours que vous m'accorderez encore sont à vous, ils seront totalement à vous ! ».

Ils sont touchants les chants du soir : le Benedictus, le Nunc dimittis ! Ils possèdent à la fois un accent de nostalgie et de paix triomphale. Ce sont des hymnes de victoire. Nous y respirons peut-être davantage la joie parfaite que dans le Venite exultemus, ce chant de jubilation de Matines. Ce dernier psaume exprime surtout l'enthousiasme des départs, l'allégresse des matins radieux et semble, pour ces raisons, plutôt convenir à la jeunesse. Il ne nous est plus possible de le chanter avec le même entrain qu'autrefois : nous nous souvenons trop des déceptions et des âpres luttes qui nous attendaient dans la vie. Nous comprenons mieux, maintenant, arrivés à notre âge, le sentiment qui saisit le prêtre, (étymologiquement, presbus—vieillard), avant de monter à l'autel. Il sait que Dieu demande des sacrifices consentis avec joie, aussi, il demande au Seigneur, avant d'offrir son sacrifice de lui accorder de retrouver un peu l'entrain de ses vingt ans. « Rendez-moi, Seigneur, l'enthousiasme et, sous-entendu, l'illusion de ma jeunesse. »

Notre prière ne peut plus être celle des commencements. Les combats pour nous ont cessé, nous voici parvenus au soir de la victoire. Peut-il y avoir plus belles prières reconnaissantes que ces hymnes de Zacharie et de Siméon, où l'on sent la plénitude des vœux accomplis.

Béni soit le Seigneur, le Dieu d'Israël qui nous a visités !

Maintenant, Seigneur, votre serviteur peut partir en paix !

 

Jésus sera la lumière de nos vieux jours. La lecture sera le charme et aussi l'édification de notre vieillesse. Durant notre vie trépidante nous n'avons pas toujours eu le temps de nourrir notre esprit et d'échauffer notre cœur par la lecture, comme nous l'aurions désiré. Nous essayions bien de garder jalousement ce petit coin vert dont parle le poète ; nous le défendions comme notre trésor d'avare ; mais que de fois les circonstances sont venues contrarier nos désirs !

Le temps maintenant est à nous ; nous allons relire l'Évangile où Jésus nous parlera lui-même. Nous y apprendrons à le mieux connaître et surtout à le mieux aimer, car à quoi sert la connaissance qui ne conduit pas à l'amour ? Jésus nous fera entendre son dernier appel ; il nous fera comprendre qu'il est temps de nous détacher, de quitter la terre pour nous élever jusqu'à lui. Nous pourrons dire alors, en toute vérité, avec Monseigneur Gay : « Je ne suis plus sur terre que comme un voyageur qui a fait ses malles, et qui attend la voiture. Je l'attendrai peut-être quelques années, dix ans peut-être, qui sait ? Mais qu'est-ce que dix années ? En tout cas, je ne déferai pas mes malles. »

La Bible sera également notre lecture préférée. Nous aimerons y revoir ces vieilles figures qui ont charmé notre enfance quand nous étudiions l'Histoire Sainte. Ces Patriarches qui semblaient ne pas devoir mourir. Les Prophètes, ces hommes à la vie tumultueuse, allant où l'Esprit les poussait, bravant les dangers, les puissants de ce monde et mourant témoins de Dieu. Les Rois d'Israël avec leurs passions, leur politique aux vues si humaines, et nous entendrons, comme un refrain obsédant les paroles du Livre sacré : « II fit le mal aux yeux de Jéhovah et marcha dans les voies de Jéroboam et dans les péchés qu'il avait fait commettre à Israël…» Puis finalement: «II mourut et fut enseveli dans le tombeau de ses pères. »Tous ces récits nous rediront le néant des gloires de ce monde, la rapidité avec laquelle tout passe et l'importance de bien vieillir. Ces héros légendaires sont tous maintenant devant Dieu. C'est le cas de s'écrier avec Lamennais :

« …………  Où sont-ils ? Qui nous le dira ?

Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur ! »

Que d'autres leçons pratiques nous apportera encore la méditation de la Bible. Par exemple, nous voyons Elisée, riche propriétaire en train de labourer son champ quand Élie vient lui mettre sur les épaules le manteau de prophète (I Rois, XIX). La vocation lui était imposée, il n'était pas libre de refuser ; et, sans prendre le temps d'embrasser son père et sa mère, il quitte sa charrue et ses bœufs et suit Élie. C'était cependant un tendre, il le montrera plus tard par sa compassion pour les pauvres mères (II Rois, IV), et par son affection filiale pour Élie son maître. Nous aussi nous devons être disponibles quand la souffrance nous tombe sur les épaules. La réaction instinctive serait celle de Job, autre héros de la Bible, mais nous n'oublions pas que Job n'était pas encore chrétien et il ne sut que s'incliner devant la grandeur de Jéhovah. Plus heureux que le patriarche Iduméen, nous savons, nous, que Dieu est un Père.

La lecture ne sera pas seulement profitable à nous-mêmes, mais elle sera utile aux autres et nous permettra d'exercer un véritable apostolat. La célèbre pensée d'Elisabeth Leseur : « Une âme qui s'élève élève le monde » est surtout vraie dans le domaine spirituel.

« Tout accroissement contribue à intensifier la puissance de rayonnement d'une âme… Une intelligence qui cherche par la lecture à se nourrir de la vérité ne travaille pas pour elle seule, elle travaille pour entretenir, pour aviver en elle une flamme capable d'éclairer d'autres âmes. » (L’oblation du soir, p. 65).

 

Nous parlons à Jésus dans la prière. Nos occupations ne nous en ont pas toujours laissé assez le temps, ou peut-être avons-nous été atteints par la maladie contemporaine, l'activisme. Nous avons parfois négligé la prière pour l'action en nous rassurant par le fameux slogan : « Travailler, c'est prier. » Heureusement, et c'est consolant pour la vieillesse, on peut retourner ce slogan et dire : Prier, c'est travailler. En effet, la vieillesse n'est pas inutile. Les vieux Frères sont les Moïses sur la montagne, ce sont les grands actifs. Comme les prières d'Élie firent tomber la pluie, nos prières font descendre du ciel la grâce qui fécondera l'apostolat des jeunes. Ainsi que Sainte Thérèse de Lisieux nous sommes missionnaires. Selon une expression de Léon Bloy, nous sommes : « Les plénipotentiaires pour toute la spiritualité de la terre. » (Le Désespéré, p. 124).

Puis, on l'oublie trop, nos prières consolent le cœur de Dieu.

Les anges peuvent réconforter leur Créateur, les hommes peuvent consoler Jésus. Le Frère qui prie répare les négligences et les ingratitudes que Dieu reçoit peut-être de la part des Frères tièdes ; il compense ainsi la somme de louanges que Dieu a droit d'attendre de notre Congrégation. « Dieu sera consolé dans ses serviteurs », dit Moïse dans son cantique.

Prières des carmélites enfermées au fond de leurs cloitres ; prières des vieux chanoines dans les pénombres des cathédrales ; prières des vieux Frères, réduits au repos, qui dira leur influence ? Qu’ils ne se croient pas inactifs tous ces contemplatifs, maintenant qu'ils sont dépouillés des illusions que donne la vie active : ce sont eux les grands ouvriers qui travaillent le plus efficacement à l'établissement du royaume de Dieu. La Règle a bien raison, les vieux Frères ainsi que les «malades sont un trésor et un sujet de bénédiction pour l'Institut ».

Le vieillard réduit à l'impuissance fera de Jésus son ami. son confident inséparable. Il ira souvent le visiter au Saint-Sacrement où lui aussi se trouve isolé. Jésus lui dira qu'il n'est pas seul et qu'il est plus agissant que durant ses courses apostoliques ; sans arrêt, il intercède pour le monde coupable. Le Frère alors unira sa prière à celle de son grand Ami, avec lequel il ne fait plus qu'un par la pensée, la prière et le sacrifice. 

La prière est non seulement pour le Frère un moyen de servir encore, mais elle est de plus une grande consolation. Quelqu'un a dit: je n'ai jamais eu une heure de peine qu'un quart d'heure de lecture n'ait dissipée. Mais, avec bien plus de vérité, chacun de nous peut dire, je n'ai jamais eu une heure de souffrance que la prière n'ait adoucie ; surtout la prière du chapelet, ce compagnon inséparable des heures de souffrance, de solitude et d'inaction.

Le petit Office procure également aux vieux Frères des douceurs ineffables; que de souvenirs sa récitation éveille à leur pensée. Le Venite exultemus leur redit l'appel à travailler à la gloire de Dieu et à l'honneur de Marie qu'ils ont entendu dans leur jeunesse. Ils se ressouviennent aussi des travaux de leur âge mûr où ils semaient dans l'allégresse (Ps 125) ; puis leurs luttes et leurs combats. Ils n'ont pas manqué; depuis leur enfance, leurs ennemis les démons, les ont souvent, attaqués (Sæpe expugnaverunt me a juventute mea… Ps 128), mais ils n'ont pas prévalu contre eux. Et maintenant les voici parvenus à la paix du soir. (Nunc dimittis Domine…) La nuit va tomber, c'est le silence de la fin du jour qui descend, tout se tait, hommes et choses ; le monde sensible semble ne plus exister, et dans cet universel recueillement « on entend monter la prière des saints » (Apocalypse). C'est l'oblation du soir des vieux Frères qui monte vers le ciel, la dernière supplication des vivants pour le monde qui se meurt. Les saints vieillards par leurs prières et leurs mérites enrichissent l'Église et leur famille religieuse. Ce sont eux les grands bienfaiteurs de l'Institut. Une Congrégation, une Province sera d'autant plus riche qu'elle comptera plus de vieux et saints Frères. Loin d'être des non-valeurs, ils sont le bastion de résistance, la force vive de l'ordre qui élève le potentiel de la vitalité religieuse dans tout le corps. Ne disons donc plus que la vieillesse est la saison triste et froide, l'hiver stérile. « Je ne puis point ne pas m'apercevoir que plus je veux décrire un commencement de décadence, plus il se trouve qu'au fond c'est un progrès que je constate. Cet automne, ce n'est même pas une chute de feuilles, ce n'est qu'une chute de fleurs, chute nécessaire pour la venue des fruits ». (Gratry)

 

La saison du sacrifice. Souvent la souffrance, cette visiteuse importune nous atteint et s'installe définitivement auprès de nous. Il faudrait de longs développements pour en montrer toute la beauté et toute la richesse.

C'est la grande grâce, la sainteté réalisable en peu de temps. Si la sainteté consiste à être dans la disposition de toujours faire la volonté de Dieu, alors l'acceptation de la souffrance est éminemment sanctificatrice. Elle nous rend en effet plus proche de Jésus, nous fait vivre dans son intimité, dans un contact continuel avec lui; ne devenons-nous pas des Cyrénéens qui lui aidons à sauver le monde ? Quand notre croix se fait plus lourde, pensons que Jésus marche devant nous et qu'à ce moment, il se repose sur notre épaule du poids de sa lourde croix, que lui porte sans cesse pour nous sauver.

Rien n'est plus beau qu'une âme qui souffre en union avec le Christ Jésus. Elle se donne alors à Dieu gratuitement, ce n'est plus le don où se mêle le remerciement des grâces reçues dans lequel l'égoïsme a quelque part. Jésus a éprouvé toutes nos peines, «il a porté toutes nos douleurs » (Isaïe I. III) ; il reste à chacun de nous à les vivre dans leur forme particulière. « L'âme qui souffre sert. Elle remplit une fonction où nul ne peut la suppléer. Sans quoi Dieu, ne l'aurait pas créée, ne l'aurait pas mise dans telle situation précise. Le Christ a besoin des chrétiens pour réaliser un des aspects admirables de lui-même qu'il n'a pas eu l'occasion de faire contempler à son Père dans les années de sa vie périssable.» (P. Règamey : La croix de Dieu et la nôtre. p. 100). Nous sommes les collaborateurs de Dieu, a dit saint Paul (I Cor. ni, 9). La souffrance a de plus l'avantage de nous détacher de la terre, de faire naître en nos âmes le désir des biens du ciel. Il se produit alors en nous une transformation, une purification, un nouveau baptême, une renaissance. Cette renaissance que Jésus demande de tous et même des vieux.

 

Les heures dernières d'intimité avec Jésus. La prière et la souffrance nous rendront meilleurs.

«A quoi servirait-il de vieillir, si ce n'était pour nous améliorer ? Tout nous le facilite, tout nous y sollicite. La solitude d'abord, cette solitude de laquelle il est écrit dans les Saintes Lettres que « Dieu y conduit l'homme pour lui parler au cœur. » (Le vieillard p. 382)

Ce qui nous fera croître en sainteté, c'est le don que nous ferons à Dieu des derniers jours de notre vie. On admet que les jeunes font plus généreusement le sacrifice de leur vie : «Le plus semblable aux morts, meurt le plus à regret » a dit le fabuliste. C'est probablement vrai ; mais les jeunes sont capables d'un sacrifice spontané, fait en bloc, tout d'une fois. C'est beau, c'est généreux, mais ajoutons-le, c'est bref. Le sacrifice du vieillard ressemble en quelque sorte à celui que fait le martyr. Le martyr offre le témoignage du sang ; le vieillard donne pour ainsi dire son sang goutte à goutte, car il use lentement ses dernières forces, la mort tout doucement l'envahit ; c'est un vieux cierge qui achève de se consumer devant l'ostensoir, « Ah ! user ainsi toute notre vie — cierge eucharistique, cierge pascal, enveloppé d'alléluias, baigné de joie, auréolé de louange divine — dépenser peu à peu toute notre substance vivante, -— tout ce que nous sommes, faisons, pensons, souffrons, — pour la liquéfier, brûlante, en amour divin… jusqu'au dernier éclat, sursaut ultime — tout ayant fondu devant le Maître — d'une flamme qui se rallumera plus belle, inextinguible, aux cieux, devant l'Ami enfin vu face à face. » (M. Brillant, Le plus bel amour p. 103).

Si le jeune homme se donne, le vieillard s'abandonne à Dieu, dans un don sans arrière-pensée, sans retour égoïste sur soi-même. Ne sait-il pas qu'il lui faut « quitter les longs espoirs et les vastes pensées ? » II ne lui reste plus qu'un désir « le désir de mourir pour être avec le Christ. » (Phil, I. 23). Sa vie est une immolation continuelle, c'est « l'oblation du soir. »

Dieu se fait alors la consolation du vieux Frère, son ami, son ami éternel, comme il s'est nommé lui-même : « Je t'ai aimé d'un perpétuel amour. »

« Je te suis plus ami que tel ou tel ; car j'ai fait pour toi plus qu'eux, et ils ne souffriraient pas ce que j'ai souffert de toi et ne mourraient pas pour toi dans le temps de tes infidélités et cruautés, comme j'ai fait et comme je suis prêt à faire et fais dans mes élus et au Saint-Sacrement. Si tu connaissais tes péchés, tu perdrais cœur.

— Je le perdrai donc Seigneur, car je crois leur malice sur votre assurance.

— Non, car moi, par qui tu l'apprends, t'en peux guérir. A mesure que tu les expieras, tu les connaîtras, et il te sera dit : « Vois les péchés qui te sont remis. » Fais donc pénitence pour tes péchés cachés et pour la malice occulte de ceux que tu connais.

— Seigneur, je vous donne tout.

— Je t'aime plus que tu n'as aimé tes souillures. » (Pascal, Le Mystère de Jésus).

L'Ecriture nous dit que Dieu venait à la brise du soir s'entretenir familièrement avec Adam. Nous voilà arrivés au soir ; nous attendons la visite de Dieu.

« La soirée que je souhaite à ma journée finissante, c'est celle, mystérieuse, sacrée, dans laquelle, au soir de Pâques, Jésus ressuscité rejoint les deux disciples de la bourgade d'Emmaüs. Le vainqueur divin delà mort ne les écrase point de sa majesté, ni ne les éblouit de sa gloire. Il ranime leur espérance qui se décourageait ; sperabamus, nous espérions… Il réchauffe leur amour de l'ardeur secrète de sa divine présence.

« Restez, lui disent les pèlerins, restez avec nous, Seigneur, Ainsi dirons-nous nous-mêmes, au divin compagnon du soir de notre vie. Car pour nous aussi le jour baisse ; et il se fait tard ! » (Le vieillard, p. 13).

Nous envisagerons la mort avec confiance ainsi que le fait le vieux Anne Vercors de Claudel dont la femme Elisabeth et la fille Violaine sont déjà mortes. Comme un laboureur rentre chez lui avec bonheur le soir, le travail terminé, lui aussi se prépare à entrer dans la maison du Père.

« Voici le soir ! Aie pitié de tout homme, Seigneur, à ce moment qu'ayant fini sa tâche, il se tient devant toi comme un enfant dont on examine les mains.

«Les miennes sont quittes. J'ai fini ma journée! J'ai serré le blé et je l'ai moissonné et dans ce pain que j'ai fait, tous mes enfants ont communié.

«A présent, j'ai fini, la femme et l'enfant s'étant déjà retirées,

« Je reste seul pour dire grâces devant la table desservie.
« Toutes deux sont mortes, mais moi, 
Je vis, sur le seuil de la mort et une joie inexplicable est en moi. »

L'Angélus sonne à l'église en bas. (L’Angélus du soir, p. 206).

In te Domine speravi, non confundar in aeternum.

En vous, Père, j'ai espéré, je ne serai point confondu dans l'éternité. Ainsi soit-il.

RETOUR

En chine...

SUIVANT

Faire découvrir la vocation denseignant . ....