Lesprit dobservation en Ă©ducation

F. D.

23/Feb/2010

Une des plus profitables habitudes que puissent inculquer à un jeune esprit ceux qui sont chargés de son éducation doit être assurément de' l'accoutumer de bonne heure à ne pas demeurer indifférent et inattentif à ce qui se passe autour de lui, mais à s'y intéresser, à s'en informer exactement au moyen de ses sens, à tâcher de s'en rendre compte et d'en pénétrer le pourquoi, en un mot de lui donner l'esprit d'observation, dont les avantages, dans la pratique de la vie, sont d'un prix véritablement inestimable.

* *

Selon la remarque d'un illustre écrivain espagnol1, celui qui, d'habitude, tient ainsi son esprit attentif et éveillé par rapport à ce qui l'entoure, en augmente prodigieusement la force et la portée. Percevant avec exactitude et clarté, il se fait des idées justes et nettes; ses souvenirs, se classant d'une manière naturelle et bien ordonnée, se gravent facilement et durent longtemps. Il est comme un homme avisé et soigneux qui, recueillant au passage tout ce qu'il rencontre d'utile et de précieux, augmente incessamment ses trésors. Celui, au contraire, qui n'accorde à ce qui se passe journellement autour de lui qu'une attention faible ou nulle ressemble à l'insensé qui chemine chaque jour comme à son insu au milieu d'un pays semé de perles ou de diamants et rentre chaque soir les mains vides.

Il y a, dit un proverbe russe, des gens qui traverseraient une forêt sans y voir du bois, et une de nos célébrités médicales contemporaines, qui a écrit un livre sur la manière de former un esprit2, se plaint que: "la plupart des hommes passent dans la vie sans rien voir autour d'eux’’. Ils sont témoins des plus curieux spectacles de la nature ou de la société, et, en présence de tant d'objets qui à des titres divers sollicitent leur attention, ils ne réagissent pas plus que des automates; ils sont ou à peu près comme ces idoles des nations dont parle le Psalmiste: ils ont des yeux et ne voient pas, des oreilles et n'entendent pas. Faut-il s'étonner si leur somme d'expérience s'accroît si peu?

Voyez, au contraire, les hommes qui possèdent à un haut degré l'esprit d'observation: dans le fait le plus simple, ils trouvent souvent le germe des plus grandes découvertes. Newton, assis sous un pommier, voit tomber une pomme et cela suffit à le mettre sur le chemin de la loi de la gravitation universelle.

Dans la cathédrale de Pise, Galilée aperçoit une lampe qui, écartée de sa position d'équilibre, y revient peu à peu au moyen d'une suite d'oscillations de plus en plus petites mais dont la durée est toujours égale, et il en tire les lois des oscillations du pendule. A Florence, tandis que des fontainiers sont en train d'installer une pompe, il note que l'eau, quoi qu'on fasse, ne monte pas, dans le tuyau, à plus de 10 mètres, et cela lui fait entrevoir la loi de la pression atmosphérique, démontrée avec précision, bientôt après, par son disciple Torricelli.

Un jour, les yeux de Bernardin de Saint-Pierre s'arrêtent comme par hasard sur un fraisier qui a poussé sur sa fenêtre, et il y voit quelques mouches. Un esprit superficiel et inattentif comme ceux dont nous parlions plus haut, n'y aurait pas pris plus de garde que nous ne faisons à celles que nous voyons en tant d'autres endroits, et ses yeux indifférents les auraient dédaignées pour chercher quelque objet plus digne d'eux. Bernardin ne fait pas ainsi : il les considère avec toute son attention, jugeant qu'elles la méritent bien, puisqu'elles ont mérité celle de la nature, et ce qui le frappe d'abord c'est leur variété. Il en voit de dorées, d'argentées, de tigrées, de bronzées, de bleues, de rayées, de vertes, rembrunies, de chatoyantes. Les unes ont la tête arrondie comme un turban, d'autres, allongée en forme de clou; dans quelques-unes elle paraît obscure comme un point de velours noir, dans d'autres elle étincelle comme un rubis. Et dans leurs ailes, il n'y a pas de moins curieuses différences. Quelques-unes en ont de longues et brillantes comme des lames de nacre, d'autres de courtes et larges qui ressemblent à des réseaux de la plus fine gaze. La présence de toutes ces mouches, qui toutes y viennent naturellement à des fins diverses, suppose des convenances secrètes entre elles et le fraisier. Des convenances analogues y attirent d'autres espèces animales : limaçons qui se nichent sur ses feuilles, papillons qui voltigent autour, scarabées qui en labourent les racines, guêpes et mouches à miel qui bourdonnent autour des ses fleurs ; pucerons qui en sucent les tiges, fourmis, qui lèchent les pucerons; tout un monde insoupçonné, enfin, que la baguette magique de l'observation attentive, patiente, sagace, fait surgir à ses yeux et qui lui donne l'idée de son beau livre sur les Harmonies de la Nature..

* *

Et ce n'est pas seulement chez les personnes adultes et les intelligences d'élite que l'esprit d'observation offre ces avantages; Il en produit, à proportion, de tout à fait analogues chez de simples écoliers, comme on a souvent l'occasion de le constater dans les classes. Pour mettre cette vérité en lumière, un écrivain anglais rapporte la scène suivante entre le Maître Mr Andrew et ses deux élèves Robert et Alfred. Nous la traduisons en grande partie, quoique un peu longue, parce qu'elle vient parfaitement à notre sujet :

Le Maître. Voyons, Robert, où avez-vous été en promenade, cette après-midi?

Robert. Eh bien, Monsieur, je suis allé à Montgenêt, en passant par le moulin, à vent qui s'élève sur la butte du Camp, et je suis revenu à travers les prairies, du côté de la rivière.

Le Maître. C'est un fort joli tour.

Robert. Je l'ai trouvé détestable, au contraire. Je n'ai pas rencontré âme qui vive, et je me suis ennuyé pour quatre. J'aurais bien mieux fait de suivre la route.

Le Maître En effet, si votre but était de voir des hommes et des chevaux, il est évident que suivre la grand’ route eût été préférable. Mais n'avez-vous pas vu Alfred?

Robert. Nous sommes partis ensemble ; mais il s'est attardé le long du sentier, et je l'ai laissé.

Le Maître. C'est dommage: il vous aurait tenu compagnie.

Robert. Oh! il est si déplaisant, avec ses façons de s'arrêter à tout instant pour regarder ceci ou cela, que je préfère aller seul. Je parierais qu'il n'est pas encore de retour.

Le Maître. Tenez, le voici justement qui arrive. Eh bien, Alfred, on avez-vous été?

Alfred. Oh! Monsieur, quelle charmante promenade! Je suis allé Montgenêt, en passant par le moulin qui s'élève là-haut sur la colline; puis je suis descendu à travers les prés en suivant la rivière.

Le Maître. Comment ! Robert vient de faire le même parcours et il se plaint de l'avoir trouvé détestable.

Alfred. Je m'en étonne: je puis vous assurer, pour moi, que je n'ai, pour ainsi dire, pas fait un pas sans rencontrer quelque chose d'agréable. J'apporte plein mon mouchoir de curiosités.

Le Maître. Je pense que vous allez nous dire un peu ce qui vous a tant intéressé. Ce sera sans doute aussi nouveau pour Robert que pour moi.

Alfred. Bien volontiers, Monsieur. Comme vous savez, le sentier qui conduit à la lande est sablonneux et encaissé, de sorte qu'il n'a pas beaucoup attiré mon attention ; cependant sur la berge, j'ai vu quelque chose de fort singulier: c'était un pommier sauvage, sur lequel avait poussé une grande touffe verte de je ne sais quoi qui diffère complètement de l'arbre lui-même. Tenez : j'en ai là une branche.

Le Maître. Ah! oui, c'est le gui, si fameux dans l'histoire des Druides. Il appartient à ce genre de plantes qu'on appelle parasites parce qu'elles ne poussent pas directement sur le sol, mais sur d'autres plantes dont elles sucent la sève pour se nourrir. Voyez : ses baies blanches sont remplies d'une substance visqueuse dont on fait la glu.

Alfred. Un peu plus loin, j'ai vu un pic vert voler sur un arbre et courir en grimpant le long du tronc la façon d'un chat.

Le Maître. C'était pour chercher les insectes dont il vit. De son bec robuste, il creuse dans ce but des trous dans l'écorce et fait ainsi beaucoup de mal aux arbres.

Alfred. C'est vraiment un bel oiseau.

Le Maître. En effet. A cause de sa couleur et de sa taille, il a reçu le nom de perruche anglaise.

Alfred. Quand je suis arrivé en pleine lande, comme c'était agréable! L'air était frais, et dans toutes les directions quelle vue magnifique! Tout était couvert de fleurs que je n'avais encore jamais vues. Il y avait notamment trois sortes de bruyères, que j'ai là dans mon mouchoir, des genêts, des ajoncs des campanules et beaucoup d'autres dont je vous prierai de me dire le nom. Je gravis ensuite l'escalier du moulin pour avoir un horizon encore plus grand, et je ne crois pas qu'on puisse voir un plus magnifique spectacle. Je ne comptai pas moins de quinze clochers ; çà et là, des maisons seigneuriales se montraient au milieu de la verdure des bois, et je pouvais suivre tous les contours de la rivière qui serpentait à travers les champs les plus bas jusqu'à ce qu'elle se perdit derrière une rangée de collines.

Le Maitre. Ce devait être en effet un charmant coup d'œil.

Alfred. De la colline, je suis descendu vers les prairies et j'ai côtoyé le ruisseau. Il était bordé de roseaux, de glaïeuls aquatiques et de fleurs à haute tige tout à fait différentes de celles que j'avais vues sur la lande. Comme je me penchais sur la berge pour en atteindre une, j'ai entendu quelque chose qui faisait le plongeon près de moi. C'était un gros rat d'eau, que je vis s'enfuir à la nage vers l'autre bord et s'enfoncer dans son trou. Le long du courant il y avait de nombreuses libellules. J'en ai pris une des plus jolies, que j'ai là enveloppée dans une feuille. Mais combien j'aurais été plus content de pouvoir prendre un oiseau que je voyais voltiger au-dessus de l'eau et s'y enfoncer de temps à autre! Son magnifique plumage était un mélange de vert, de jaune et de bleu. Il était un peu plus petit qu'une grive et il avait la tête grosse et le bec long, mais la queue courte.

Le Maitre. Je puis vous dire son nom tout de suite. C'était le martin-pêcheur Il vit de poissons, qu'il prend de la manière que vous avez vu, et fait son nid dans des trous, le long de la berge. C'est un oiseau farouche, qu'on ne voit jamais guère qu'aux environs des cours d'eau où il trouve sa nourriture.

Alfred. Je suivis ainsi le cours du ruisseau jusqu'à l'endroit où il se jette dans la rivière et, sans parler de beaucoup d'autres choses intéressantes, j'ai remarqué au-dessus du courant un grand nombre d'hirondelles qui semblaient se jouer en mille allées et venues: tantôt elles rasaient en volant la surface des eaux et tantôt elles se poursuivaient les unes les autres dans un mouvement si rapide qu'à peine pouvait-on les suivre de l'œil

Le Maître (après avoir écouté longtemps encore l'énumération et la description si précise et si exacte que faisait Alfred des choses qui l'avaient intéressé au cours de sa promenade): Que d'impressions et d'idées nouvelles vous avez rapportées de votre promenade de ce soir ! Vraiment, il n'est pas étonnant que vous l'ayez trouvée instructive. Et vous n'avez rien vu de toutes ces choses, Robert?

Robert. J'en ai vu un bon nombre; mais je ne me suis fixé particulièrement sur aucune.

Le Maître. Et pourquoi?

Robert. Je ne saurais bien le dire; elles ne m'intéressaient pas et je me suis hâté de revenir à la maison.

Le Maître. Si l'on vous avait envoyé faire une commission, cela se comprendrait; mais n'ayant d'autre but que de vous amuser, vous auriez fait plus sagement de voir le plus possible de ce qui était capable de vous intéresser et de vous instruire. Malheureusement les hommes sont ainsi faits : les uns, en parcourant le monde, ont les yeux ouverts, et les autres les yeux fermés ; d'où vient que les premiers progressent constamment en savoir et en sagesse, tandis que les autres, en ce qui regarde l'expérience personnelle, demeurent toute leur vie comme de grands enfants. Continuez donc, Alfred, à faire bon usage de vos yeux ; et vous, Robert, n'oubliez pas que les yeux nous ont été donnés pour que nous nous en servions sagement à propos.

* *

La jeune population des écoles, tout comme celle du monde, gravite tout entière autour de ces deux types d'esprits, avec tendance plus ou moins grande pour la majorité à se ranger du côté de l'un ou du côté de l'autre selon l'esprit général du pays, celui qui préside à l'éducation et celui qui anime chaque maître. Faisons en sorte que, dans nos classes, non seulement la majorité appartienne nettement au type d'Alfred, mais que cette majorité soit aussi grande que possible, et pour cela tâchons d'employer les moyens qui contribuent puissamment à obtenir ce résultat :

1° Faisons, dans notre enseignement, surtout dans les classes élémentaires, une large place aux procédés intuitifs et expérimentaux. On adresse, et non sans raison, à l'enseignement public surtout dans les pays latins, le reproche d'être trop mnémonique, ou trop "livresque’’, selon la pittoresque expression de Montaigne. Il semble qu'au lieu d'amener les enfants à observer, à faire usage de leurs yeux, de leurs oreilles et de leurs mains, il s'ingénie à les en dispenser, ce qui aboutit à la longue à les en rendre incapables et à les priver de la source la plus sûre et la plus féconde du vrai savoir, qui est l'expérience personnelle. On oublie cette vérité popularisée par Pestalozzi et confirmée par une expérience déjà séculaire: que le véritable point de départ de la connaissance se trouve non dans les livres, mais dans la nature ; non dans les mots, mais dans les choses; non dans les discours du maître, mais dans l'action personnelle de l'enfant ; non dans ce qui le laisse indifférent et distrait, mais dans ce qui l'intéresse et attire son attention ; que ce qu'il apprend le plus solidement et retient le mieux, ce n'est pas ce qu'on lui apprend, mais ce qu'il apprend lui-même, qu'en un mot, le moyen le plus court et le plus sûr de s'instruire véritablement c'est de faire.

Ce n'est pas, bien entendu, que les livres et la parole du maître ne puissent et même ne doivent pas jouer un grand rôle dans l'enseignement ; mais ce n'est ni par les uns ni par l'autre qu'il faut commencer : leur effet utile est subordonné à des notions primordiales que l'enfant doit posséder déjà, et qui ne peuvent lui venir dans des conditions favorables que de l'observation directe des objets. Sans elle, la parole et le livre sont "comme la pluie et le rayon du soleil sur un sol que la charrue n'a point ouvert’’.

De là la nécessité, dans les débuts, de ce qu'on a si bien nommé les leçons de choses „, on l'enfant, mis en présence d'un objet concret dont l'usage lui est familier, est invité à le considérer attentivement à divers points de vue pratiques, et amené, par une suite de suggestions bien conduites, à en distinguer les divers éléments et à se rendre raison du rôle joué par chacun d'eux dans l'ensemble. De là l'opportunité, dans le même enseignement élémentaire, de remplacer par des images bien faites les objets réels que leur nature, leurs dimensions ou leur rareté dans la région ne permettent pas de mettre directement sous les yeux. De là enfin l'importance, quand s'agit de donner l'idée de choses abstraites par elles-mêmes, comme par exemple, en arithmétique, les nombres et les fractions, de les appliquer d'abord à des objets concrets ou à des parties de ces mêmes objets divisés en parties égales. S'il s'agit des éléments usuels des sciences physiques, il convient de commencer, non par des définitions et des principes, mais par de petites expériences à la portée de l'enfant.

2° Ne comprimons pas outre mesuré la curiosité naturelle de l'enfant, mais tâchons de la satisfaire avec bonté en ce qu'elle a de légitime et d'en tirer parti pour son instruction. L'enfant, par nature, est extrêmement curieux. Il est avide de voir, d'entendre, de savoir du nouveau, et de se rendre raison de ce qui l'étonne. De là les questions continuelles dont il accable souvent les grandes personnes qui sont autour de lui. Sans parler du danger qui s'y cache parfois à d'autres points de vue, il peut y avoir dans cette disposition un fond d'impertinence, d'indiscrétion et de vanité contre lequel il est bon de se tenir en garde ; mais on ferait mal d'oublier ce qu'elle a de légitime et de particulièrement avantageux pour son éducation.

Abstraction faite des déviations ou des intempérances auxquelles elle peut être sujette, c'est une inclination providentielle qui le fait aller de lui-même au-devant de l'instruction, et ce serait assurément faire preuve de peu de sagesse de ne pas en profiter. Au lieu donc de nous alarmer, la multiplicité de ses questions, quand nous voyons qu'elles sont sincères, doit nous réjouir comme un indice de bon augure pour son avenir intellectuel; bien loin de lui en témoigner du déplaisir, il faut lui répondre volontiers, avec douceur et bienveillance, et craindre, en le repoussant rudement ou en trompant sa confiance par des réponses plus ou moins saugrenues, de nous fermer la seule porte par laquelle nous puissions faire pénétrer efficacement dans son âme la vérité que nous avons mission de lui communiquer. Plutôt que d'éteindre en lui cette soif providentielle de connaître et de comprendre, il faut tour à tour l'exciter et la satisfaire, en tâchant seulement de la détourner de ce qui est dangereux ou futile pour lui donner le goût de ce qui est vraiment désirable et digne de la contenter.

3°. Dans l'appréciation des devoirs scolaires, encourageons l'observation personnelle au détriment du mémorisme ou de l'imitation routinière. Serait-il téméraire d'affirmer que nombre de professeurs, s'ils veulent bien comparer leur manière habituelle de procéder avec les exigences' d'une pédagogie vrai: ment sage et éclairée, auront ici plus d'un mea culpa à faire? Leur justice scolaire ne rappellerait-elle pas souvent de bien près celle de ce Magister d'autrefois, qui attribuait invariablement la note Très Bien avec force compliments à quiconque pouvait lui réciter mot pour Mot, d'un bout à l'autre, sa leçon de grammaire, quoiqu'il donnât par ailleurs des signes non équivoques qu'il n'avait, rien compris, tandis qu’il croyait se montrer généreux en marquant Passable à celui qui prouvait avoir bien compris, mais qui substituait par mégarde un exemple de son invention, si bien trouvé qu'il fût, à celui qu'il y avait dans le livre? Il n'y a pas de doute pourtant que cette justice ne soit le rebours du bon sens.

L'élève qui sait vraiment sa leçon, il n’est pas celui qui peut la réciter machinalement à la manière d'un perroquet, tout en laissant entendre, à certaines façons de s'exprimer, qu'il ne comprend goutte ; c'est celui qui en a vraiment saisi le sens et qui est capable d'en transporter l'application des exemples cités dans son livre à d'autres choisis par lui. C'est à lui et non au premier que revient la note Très Bien, quand même, par ailleurs, il aurait quelque peine à trouver les termes pour la formuler.

Plus méritant aussi est l'élève qui, pour un problème proposé, trouve une solution moins parfaite, mais de son cru, que celui qui a simplement reproduit de mémoire la solution plus parfaite en soi préalablement exposée par le maître: et c'est une justice qu'il faut savoir lui rendre si l'on veut l'encourager à marcher consciemment dans la voie des découvertes personnelles; fruits de l'esprit d'observation, au lieu de glisser nonchalamment dans l'ornière de la reproduction servile.

Il en est de même, et peut-être à plus forte raison encore, pour les devoirs de rédaction; aussi, entre deux copies de valeur intrinsèque à peu près égale, mais dont l'une se compose principalement de faits pris sur le vif dans la nature, tandis que l'autre n'est guère qu'un assemblage plus ou moins heureux de pensées toutes faites recueillies par la mémoire de l'élève à travers les livres classiques qui sont à son usage, un maître qui sait apprécier justement le mérite, et qui comprend l'importance de l'esprit d'observation dans la formation intellectuelle, n'hésitera pas un instant à préférer de beaucoup la première et à traduire cette préférence par une note en rapport.

Et l'on pourrait en dire autant a propos de presque tous les travaux scolaires. Pour être encouragé à observer par lui-même, il faut que l'enfant sache que, dans ses devoirs, il pourra utiliser le fruit de ses observations et qu'il sera tenu compte, le cas échéant, non seulement de leur justesse, mais des autres qualités de finesse, de patience, de sagacité etc., qui peuvent s'y adjoindre.

4° Apprenons aux enfants à observer. Sans doute l'esprit d'observation est à certains égards une disposition naturelle ; mais c'est, comme toutes les autres de même genre, une disposition capable d'être développée, dirigée, affinée, et c'est là proprement la tâche de l'éducation à son égard.

Remarquons d'abord que la faculté d'observation a une de ses conditions les plus importantes dans le bon fonctionnement du sens de la vue, susceptible d'acquérir par la culture une acuité, une finesse et une perspicacité qu'on oserait à peine soupçonner si l'expérience ne nous en donnait pas à tout moment des preuves irrécusables. Il faut donc tout d'abord, si l'on veut favoriser l'esprit d'observation, ne pas négliger cette culture, soit qu'on ait recours pour cela à des exercices spéciaux dont on trouve les éléments dans tous les traités de Pédagogie, soit qu'on se contente de profiter, en les dirigeant vers le même but, des nombreuses occasions qu'offrent chaque jour les promenades, les jeux, les leçons de dessin, etc. …

N'oublions pas toutefois que l'essentiel de l'observation consiste moins, au fond, à voir beaucoup et avec précision — si important que ce soit — qu'à voir avec attention et intelligence. Observer, en effet, ce n'est pas seulement percevoir, même clairement, des objets ; c'est arrêter sur eux son attention d'une manière consciente, remarquer entre eux et d'autres des ressemblances, des différences, des analogies ou des contrastes qui. nous suggèrent, à l'occasion, des jugements pratiques ; d'où il suit que, si l'on veut inspirer aux enfants le véritable esprit d'observation, ce qu'il faut chercher avant tout, c'est de leur donner le goût et l'habitude de faire attention à ce qui s'offre spontanément à eux et de se demander la raison de ce qui les frappe et les étonne. On y parviendra, comme nous disions plus haut, en dirigeant leur curiosité, en encourageant leurs découvertes, en redressant avec bonté leurs erreurs quand il y a lieu, et surtout en leur donnant l'exemple, qui est, ici comme ailleurs, la meilleure des leçons.

Le temps qui se prête le mieux pour éveiller et développer ainsi chez les enfants l'esprit d'observation est sans contredit celui de la promenade, où mille objets divers se présentent tour à tour à leurs yeux avides. Poussés par leur curiosité naturelle, ils trouvent généralement une vive jouissance à observer tout ce qui attire leurs regards et à se rendre compte des particularités qui les étonnent. Avec quel empressement, s'ils le savent un peu botaniste, entomologiste, minéralogiste, géologue etc., ils s'associent à ses travaux! Avec quelle ardeur ils s'emploient lui chercher des fleurs, des insectes, des coquilles, des pierres de toutes sortes; avec quelle satisfaction ils lui apportent leurs trouvailles; avec quelle attention intense ils le suivent dans l'examen qu'il en fait ; de quelle foule de questions ils l'assaillent! Ils vont ainsi au-devant de l'instruction, et rien n'est plus facile ni plus agréable, pour le maître qui a l'esprit de son état, que de profiter de ces dispositions naturelles, de les stimuler, de les diriger, et d'arriver de la sorte à l'important résultat qui nous occupe, d'autant plus qu'il peut choisir et varier les buts de promenades de manière que les observations personnelles des enfants trouvent l'occasion de s'exercer sur les objets les plus divers.

Ce n'est d'ailleurs pas seulement au point de vue de la formation de l'esprit que les promenades ainsi employées seront profitables aux enfants ; elles contribueront en outre, au moins indirectement, à leur éducation morale : d'abord en donnant un dérivatif agréable à leur besoin d'activité, qui pourrait prendre sans cela des directions dangereuses ; et d'autre part en leur inspirant l'amour de la campagne et des choses de la nature, source féconde de saines et agréables jouissances pour l'avenir.

F. D.

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1 J. Balmes : El Criterio ; Ch. II, 2.

2 LP Toulouse : Comment former un esprit; Ill.

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