L?Etablissement de Pupiales

06/Sep/2010

La petite ville de Pupiales (6 à 7 mille hab.) est située au S-O De la Colombie, à deux lieues de la frontière équatorienne et à une altitude de 3.000 mètres, sur un vaste plateau de la chaine des Andes. Elle appartient au département de Nariño et à la province d'Obando, dont la capitale est Ipiales. Rien de charmant et de grandiose à la fois comme le panorama que présente sa fraîche campagne encadrée au loin par l'amphithéâtre de la grande Cordillère, que dominent à leur tour, vers le sud et l'ouest, des sommets géants, tels que le Combat, le Chiles, le Cayambe, etc. …, perpétuellement couverts de neige malgré les ardeurs du soleil équatorial ; tandis que, vers le nord, l'Azúfrale de Tuquerres, les Galeras de Pasto et de San Francisco, et d'autres volcans majestueux dressent également leurs masses colossales à des hauteurs qui varient entre quatre et cinq mille mètres. Autour de ce magnifique plateau, le rio Aguaitará roule ses eaux torrentueuses dans un lit profond, bordé de rochers inaccessibles, entre lesquels se forment des gouffres affreux jusque près de son confluent avec le Patia.

En raison de l'altitude considérable dont nous venons de parler, la ville de Pupiales, bien que située à un degré à peine au nord de la ligne équatoriale, a un climat froid dont la température moyenne n’est que d’environ +12°, et se trouve très exposée aux vents du sud. Son sol est sablonneux et sec, mais néanmoins d'une grande fécondité pendant la saison des pluies, et produit en assez grande abondance des pommes de terre, du maïs, du blé, de l'orge et d'autres céréales.

Ses habitants vivent d'agriculture et d'un petit commerce qu'ils entretiennent avec Barbacoas et l'Equateur. En général ils sont pauvres, mais de mœurs simples et contents de leur sort. La propriété est très divisée et chacun cultive de son mieux son petit lot de terrain, au centre duquel s'élève l'habitation. De tout temps ils se sont distingués par leur attachement à la foi catholique, qui fut celle de leurs ancêtres espagnols, comme aussi par leur esprit conservateur et par leur ardent patriotisme, qui en temps de guerre les rend vaillants jusqu'à l'héroïsme.

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Au lendemain de la longue révolution de 1899 à 1903, qui désola la Colombie tout entière, les braves volontaires de Pupiales revenaient donc dans leurs foyers, justement fiers de l'esprit d'endurance, de discipline et d'enthousiasme qu'ils avaient su maintenir parmi eux pendant toute la campagne, et des nombreuses prouesses qu'ils avaient à raconter ; aussi le Gouvernement et les chefs du parti conservateur ne leur marchandaient-ils pas leurs témoignages de satisfaction. « Je crois, disait un jour à leur colonel, D. José Rosero, un riche commerçant de Pasto, que si présentement Pupiales demandait d'être capitale, on ne pourrait le lui refuser : tant ses enfants ont montré d'entrain, de fidélité et d'héroïsme au cours de cette guerre ».

Au nom de ses compatriotes, le brave colonel se montra plus modeste : "Ce que nous désirerions, ici à Pupiales, dit-il, ce serait une école de Frères pour l'instruction et l'éducation chrétienne de nos enfants. Si vous le voulez bien, faites les démarches nécessaires à Pasto, et nous entreprenons aussitôt la construction du local qui convient."

Le riche et généreux pastuso promit de s'intéresser à l'affaire auprès des autorités, et il fit si bien que peu de jours après on recevait la nouvelle que Monsieur le Gouverneur de Pasto était entièrement disposé à seconder les efforts de la population pupialeña.

Sous l'inspiration de D. J. R. Rosero et de M. le Curé de Pupiales, un comité se forma pour la réalisation de l'œuvre, et deux de ses membres furent députés à Túquerres, où nous avons un Etablissement, pour inviter le Frère Directeur à venir choisir le meilleur emplacement pour la maison d'école. Le Frère Directeur s'y rendit, en effet, et après examen des avantages et des inconvénients, des quatre situations proposées, on se détermina pour l'emplacement de l'ancien cimetière, comme étant la plus centrale et la plus spacieuse. Deux mois après, les plans de la nouvelle école étaient tout prêts. Ils ne comportaient d'abord qu'un rez-de-chaussée, sauf à la partie centrale ; mais le Comité jugea préférable de construire un étage sur le bâtiment tout entier. De plus la longueur des deux ailes ayant été augmentée par inadvertance, on aboutit à une construction plus spacieuse que celle dont le pays avait rigoureusement besoin à l'époque, mais qui pouvait devenir une ressource pour plus tard.

Dés lors les travaux commencèrent avec un enthousiasme admirable, et se poursuivirent avec une constance dont on ne peut trouver la raison que dans la foi ardente des Pupialeños. On rencontra des difficultés imprévues qui auraient découragé dix fois une population moins convaincue qu'on ne saurait trop faire pour garder au cœur de ses enfants les principes de la foi et le culte des traditions chrétiennes ; mais eux, rien ne put les déconcerter.

Pendant les premiers mois, tandis qu'on creusait les fondations, on compta plus de deux cents ouvriers à la fois, ouvriers volontaires, qui ne recevaient aucune rémunération et venaient par pure bonne volonté. Ils étaient là, hommes, femmes, vieillards, enfants, excavant avec une fiévreuse activité ces fondations dont la profondeur, dans un terrain sablonneux, devait dépasser de beaucoup les prévisions et aller parfois jusqu'à quatre mètres, sans compter que — le cimetière n'étant abandonné que depuis peu de temps — on dut exhumer un grand nombre de cadavres et les transporter au nouveau cimetière. Et pendant plusieurs années que dura la construction, tous les habitants de Pupiales y prirent part sans rétribution aucune, apportant chacun son contingent spécial : travailler de ses propres bras, donner le bois de sa forêt, le porter au chantier, fournir la chaux de sa carrière, équarrir les poutres, façonner les pierres pour soutenir les piliers de bois, etc. … etc. …

En 1905, la maison était déjà couverte et pendant le cours de cette année le Comité fit auprès des Supérieurs des instances réitérées pour avoir les Frères, alléguant que leur présence soutiendrait le courage des travailleurs et couperait court aux prédictions alarmantes des pessimistes, qui commençaient à dire tout haut que les Frères ne viendraient jamais. Mais il ne parut pas que les travaux fussent assez avancés pour qu'on pût ouvrir prudemment les classes, et l'envoi des Frères fut retardé jusqu'à la fin de l'année suivante. Ce ne fut qu'au commencement de 1907, le 7 janvier qu'au nombre de quatre, ils purent venir prendre possession du local qu'on leur avait si laborieusement préparé.

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Leur arrivée fut une inoubliable manifestation d'enthousiasme et de sympathie, dont la Circulaire du 2 décembre de la même aimée a reproduit quelques échos. A plus de deux heures de marche du pays, commence une longue série d'arcs de triomphe, dressés en leur honneur de distance en distance, et des cavaliers éclaireurs viennent leur adresser un premier salut ; puis, à mesure qu'ils avancent, d'autres groupes plus nombreux viennent à plusieurs reprises leur renouveler la même civilité, jusqu'à ce qu'enfin, à quelque distance de la ville, ils se trouvent en présence d'une immense multitude composée de plusieurs milliers de personnes et précédée de la fanfare du pays. Là un grand discours de bienvenue est prononcé et complété par de nombreux et enthousiastes vivats, après quoi la foule s'ébranle pour former cortège aux Frères jusqu'à leur maison qui s'aperçoit de loin, toute pavoisée d'oriflammes, de guirlandes et de drapeaux.

On y arrive par une belle avenue, et deux autres discours sont adressés aux Frères. Le Frère Directeur répond de son mieux à tous ces témoignages de sympathie, en disant à ces braves gens l'intérêt qu'ils leur portent, ses Confrères et lui ; les vœux qu'ils forment pour leur bonheur, et la disposition où ils sont de se dévouer entièrement pour eux, et de faire à leurs enfants tout le bien dont, avec l'aide de Dieu, ils seront capables. Puis, tandis que la Communauté, mise en appétit par le long voyage, va faire honneur au souper de fête qu'on lui a aimablement fait servir, la cour se vide peu à peu.

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De part et d'autre on était heureux. Les difficultés cependant n'étaient pas éloignées, et dès le début on eut à leur faire face. La maison était belle, spacieuse, mais non encore habitable. A peine put-on aménager dans l'étage supérieur deux appartements pour le service de la Communauté. L'eau manquait ; faute de murs de clôture, la maison était accessible à tous les passants et à tous les animaux de la rue, sans compter que beaucoup d'accessoires indispensables pour les classes faisaient aussi défaut. Dans ces conditions le Frère Directeur hésitait à ouvrir l'école, qui était fermée depuis le mois de juillet précédent. Mais de hautes influences intervinrent, les travaux les plus urgents furent menés avec vigueur, et, le 3 février, on put commencer les cours.

Les Frères trouvèrent les élèves très en retard, mais simples, bons et dociles. Le chiffre des inscriptions s'éleva à 180, et, tout en restant modestes, les examens qui eurent lieu en juillet, terme de l'année scolaire, donnèrent satisfaction au public, qui vint y assister en grand nombre. Depuis lors, l’école a poursuivi normalement sa tâche, en s'efforçant de réaliser de son mieux les espérances de ses méritants fondateurs.

En 1908 on y annexa un petit Juvénat dont les débuts ont été un peu pénibles, mais qui a cependant envoyé déjà au noviciat de Popayán une quinzaine de bons sujets et qui en compte encore un nombre à peu près égal. D'après les assurances données par des personnes très dignes de foi, on avait compté pouvoir trouver dans ce pays, où la religion est demeurée si vivace, un nombre de vocations beaucoup plus grand ; mais d'une part, à cause de l'élément indigène qui domine dans la région, le choix en est difficile à faire, et d'autre part la timidité naturelle à ces pauvres gens, peu habitués à sortir de chez eux, et la crainte que leurs enfants ne soient ensuite envoyés au loin, en ont jusqu'ici retenu beaucoup. Heureusement ces obstacles vont diminuant peu à peu, et il est permis, moyennant la bénédiction du bon Dieu et la protection de Marie, d'envisager l'avenir avec plus de confiance.

Un premier cours d'enseignement commercial a été également inauguré, à côté de l'école primaire, au début de l'année scolaire 1910-1911, et la vingtaine de jeunes gens qui le suivait y a passé une année excellente. Malheureusement, à Pupiales même, il est difficile de trouver des éléments suffisants pour assurer la prospérité de l'œuvre ; c'est ce qui a fait naître l'idée d'un pensionnat qui permettrait à ces éléments de venir des pays voisins et de constituer le contingent nécessaire pour que l'école puisse s'organiser sur un bon pied. La question est présentement à l'étude. Puisse-t-elle aboutir à la solution désirée, dans l'intérêt de la gloire de Dieu et pour le grand avantage matériel et religieux de ces sympathiques populations !

                                                                                              (D'après F. E-J)

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