LHermitage en 1831 – Un pacifique «repaire de canailles»

04/Jun/2010

Dans quelques mois va être soutenue et publiée une thèse de doctorat qui sera une mine de renseignements pour les recherches concernant l'histoire de l'Ecole Libre entre 1800 et 1830.

Son auteur avait d'abord prévu une étude s'étendant jusqu'en 1850, mais il y aura là matière pour un second volume à paraître plus tard1.

Cette remise à plus tard de la période 1830-1850 m'invite donc à publier sans tarder des documents en sommeil depuis plusieurs années. A l'époque, je croyais avoir fait une découverte aux Archives Départementales de la Loire, mais, moins heureux que Colomb, je ne devais pas pouvoir conserver longtemps mes illusions: deux explorateurs avaient déjà prospecté cette Amérique.

Le R. P. Coste S.M. s'était contenté de marquer un point de repère discret dans les Origines Maristes. Et le chercheur ci-dessus évoqué se proposait, entre autres trésors, de ramener dans ses galions cette pièce d'archéologie. Mais puisque la surabondance de ses découvertes l'oblige à jeter maintenant quelques épaves, nous nous contenterons, si vous voulez bien, pour aujourd'hui, de celle-ci.

Il s'agit donc de l'histoire du « Marquis » dont nous parle le Frère Jean-Baptiste dans sa vie du Père Champagnat et pour laquelle d'ailleurs il a eu une petite défaillance de mémoire.

A vrai dire, le F. Jean-Baptiste laisse quelque imprécision dans son texte, mais enfin, à suivre l'ordre des événements, on est presque nécessairement trompé.

On apprend d'abord que Mgr Gaston de Pins a pratiquement obtenu l'autorisation légale de notre Institut lorsque tout à coup surviennent « les événements de 1830 » (Vie du P. Champagnat, p. 207, Ed. 1856), c'est-à-dire fin juillet 1830.

Le Père Champagnat, avec une foi qui déconcerte le « vénérable prélat et ses vicaires généraux» fait néanmoins une vêture le 15 août (Vie, p. 208).

Vient ensuite l'histoire de ce dimanche où « plusieurs personnes » avertissent que les révolutionnaires vont venir piller l'Hermitage, où un aumônier veut emmener les Frères en promenade jusqu'au soir pour « qu'ils ne soient pas témoins des scandales », et où le Père Champagnat décide d'aller chanter les vêpres comme d'habitude (Vie, p. 209).

On se croit donc à la fin du mois d'août et on situe peu après l'histoire du Marquis racontée aux pages 210, 211 et 212. Cela paraît d'autant plus naturel que tout de suite après il est question de la retraite annuelle, puis des changements de postes qui suivront cette retraite.

La page 213 laisse penser à un laps de temps qui s'écoule, puis situe avec précision un autre événement: la fermeture de l'école de Feurs à la Semaine Sainte de 18312.

Avec le Frère Sylvestre (Manuscrit: Abrégé de la vie du P. Champagnat, cahier 9, p. 7-13), on est mis en éveil sur la date par un autre motif. Le Frère Sylvestre en effet est venu en 1831 et il se dit témoin oculaire des événements. « Quelques mois après mon entrée au noviciat… », précise-t-il. Or il est entré le 12 mars 1831 comme l'atteste le Registre des Vêtures3.

Le Frère Avit, sans qu'on puisse se prononcer, semble voir juste dans la succession des événements, car, après avoir parlé de la révolution de juillet 1830, de la vêture du 15 août, des «bandes avinées» qui veulent piller la maison, il aborde l'histoire du « marquis caché » en précisant: « La Préfecture s'en émut. Elle envoya en avril le procureur du roi-bourgeois avec une escouade de gendarmes qui cernèrent la maison ».

Il est bien évident qu'il ne peut s'agir que d'avril suivant, donc de 1831, mais, sans doute par négligence, le Frère Avit — ou l'un de ses secrétaires dont il s'est plaint — laisse dans la marge 1830 et ne commence qu'un peu plus loin les événements de 1831.

Mais les Archives Départementales de la Loire permettent de liquider toute hésitation, car une partie importante des pièces du dossier peut encore être consultée. Ouvrons donc cette liasse un peu poussiéreuse qui a pour cote: A. D. Loire, Série V. 480.

 

LIASSES DE LA SERIE V 4804

St-Etienne (Loire), le 21 juillet 1831

Le Commissaire de Police de l'Arrondissement de l'Ouest.

A Monsieur le Sous-Préfet de l'Arrondissement de St-Etienne.

 

Monsieur le Sous-préfet,

On vient de me signaler le passage d'un individu qui aurait séjourné hier en notre ville tenant quelques propos séditieux tels que l'arrivée d'Henri 5 à la tête des Autrichiens, et autres paroles (?) absurdes. Il se serait adressé aux curés et aux frères des écoles chrétiennes, se prétendant porteur d'une mission de l'archevêque du puy pour celui de Lyon; le résultat de ces visites a toujours été une demande d'argent pour faire sa route. Il se dit marquis ruiné par la révolution; au fait je crois que ce n'est qu'un frippon qui exploite la crédulité du clergé; je me suis de suite mis à sa recherche et j'ai acquis la certitude qu'il est parti pour rives-de-gier5, d'où il doit se diriger sur lyon.

En s'adressant au Supérieur des frères à rives-de-gier, il sera facile de l'arrêter. Il a de 40 à 45 ans, taille de 5 à 6 pouces, ayant une forte cicatrices à la figure. Il est vétu d'une redingothe drap bleu avec collet de velours.

Il doit être porteur d'une pièce revêtue d'un faux chachet de M. de Bonalde.

Si vous avez besoin de moi pour le rechercher à rives-de-gier, je suis à vos ordres.

Agréez l'expression des sentiments respectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être,

Monsieur le Sous-préfet,

votre très humble et très obéissant serviteur

Dubost (signature)

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Mon cher Préfet,

 

Nous vivons dans un temps où il faut avoir les yeux ouverts et l'oreille au guet, ne pas négliger les faits isolés, les suivre ou remonter à leur source.

Lisez la pièce ci-jointe6. Ce n'est peut-être qu'un escroc sans importance que le prétendu Marquis, mais il ne m'a pas semblé que nous devions rester inactifs: c'est d'après cette opinion qu'il a adoptée que le Procureur du Roi s'est mis en marche.

Cette affaire pourra amener la clôture de la dangereuse maison des Frères de Marie.

MM. Ampère et Naudet sont ici depuis avant-hier.

Je présente à Madame de Morvins l'hommage de mon respect et vous prie, Mon Cher Bon préfet, d'agréer l'expression de mes sentiments de tendre attachement.

le Sous-Préfet (signature)7.

 

(Note jointe)

Le Sous-Préfet, à la réception du rapport du Commri' de police, a donné ordre au Maréchal des Logis Muldes (?), comm" par intérim Ire (?) Lieutenance, de se mettre sur les traces de l'individu désigné; mais ce Sous-Officier était à Firmini pour affaires de Service.

Il n'a pu se rendre à St-Chamond et à Rive-de-Gier que le vendredi 22.

Le Sous-Préfet a reçu son rapport aujourd'hui 23.

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RAPPORT

19me légion de gendarmerie

Compagnie de la Loire

Lieutenance de St Etienne

 

Monsieur le Sous-Préfet,

J'ai l'honneur de vous rendre compte du résultat de la mission de laquelle vous m'avez chargé hier.

Je m'étais transporté en toute hâte à St Chamond, J'y ai pris de suite les renseignements nécessaires pour découvrir l'individu et me mettre sur ses trasses. Je suis allé chez les frères8 ou j'ai su que l'individu s'était présenté avant-hier, qu'il avait demandé de l'argent pour faire sa route et leur a dit qu'il se rendait à Lyon comme chargé d'une mission pour l'archevêque. Il à lomgtemps entretenus ces Messieurs sur sa famille déchue, les à engagés a s'unir à eux (à Lui)9 pour la bonne causes et, sous peu, Henry 5 serait à paris, qu'il y était ramené par les troupes étrangères prêtes à entrer en france. Enfin quantité d'autres absurdités de ce genre.

il n'est resté que peu de temps chez ces Messieurs « et y a été, m'ont-ils assuré, froidement reçu » et delà est allé boire avec le tembour-major de la Garde Nationnale de St Chamond; ils ont bu trois bouteilles et une topette d'eaudevie. Ensuite il est monté en voiture pour se rendre à Lyon et coucher à Rive-de-Gier où il devait également visiter les prêtres et les Petits Frères.

 

Je me suis donc rendu de suite à Rive-de-Gier et y ai fait les mêmes démarches qu'à St Chamond, mais pour cette fois sans aucun renseigne-mens. Je suis allé chez les Frères et m'ont assuré qu'ils n'avaient reçu aucune visite et cela m'a été assuré par tout le voisinage.

De là, chez les prêtres qui m'ont fait la même réponse que les petits frères, comme j'étais loing de dire la véritable cause de mes recherches, j'ai trouvé chez le Curé de rive-de-Gier Beaucoup plus de franchise que je n'avais lieu d'attendre, comme je lui disais que l'individu que je poursuivais avait Escroqué 600 francs à M. de St Jean10 , il me l'eût livré de suite s'il eût été chez lui, mais il me confessa franchement qu'il ne pençait pas au premier abord que ce fût cette raison qui me fît chercher cet homme c'est, me dit-il, qu'il passe tant de monde qui disent appartenir à la maison de charles dix et qui nous font entendre mille comptes différant, que je pencáis que celui que vous cherchiez en était un. Je le disuadáis et il crut ou parut croire ce que je lui avais dit.

En sortant de sa chambre et dans l'antichambre nous trouvâmes, ou plutôt je trouvai deux vicaires qui s'entrenaient de ma prétendue mission et j'entendis un d'eux qui disait tout bas à l'autre: « Il dit que c'est pour cela, mais nous savons que s'est pour autre chose; qu'ils attendent encore quelques jours et ils en verront bien d'autres ».

Je ne dis rien, je les saluai, me retirai et poursuivis ma route jusqu'à la magdeleine11 (après avoir donné des ordres pour veiller les maisons des prêtres et des frères) ou je pensais y recueillir quelques renseignemens, mais je fus trompé, car je n'appris rien de bon.

A mon passage (en revenant à St Etienne) à rive-de-Gier, je demandai si on n'avait rien vu; on ma dit que non. A St Chamond, la même chose, mais je trouvai quelqu'un sur la route qui me demanda ce qu'il y avait de nouveau que depuis ce matin il avait vu aller plus de 50 prêtres au couvent des frères Bleus12 près d'Izieux, qu'il ne savait pas ce que cela voulait dire qu'il y avait donc de Bonnes nouvelles pour eux. Je pençais d'après cela que notre individu était monté en voiture pour tromper l'espion13 13 et qu'en sortant de St Chamond il en était descendu et était allé au couvant et que toutes ces visites étaient pour lui et l'effet de Ces prédilections.

Je pense d'après cela qu'il serait urgent que l'autorité supérieure prène des mesures pour faire veiller cette maison qui n'est autre chose qu'un repert de canailles qui finiront par mettre en insurrection tous les environs.

Voila tout ce que je puis vous dire de mon voyage. J'ai l'honneur d'être. Monsieur le Sous-Préfet, avec respect votre très humble et très obéissant serviteur…

(signature)14

P.S. – J'ai envoyé par ordonnance à Lyon le signalement de l'individu.

St Etienne, le 23 juillet 1831

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SOUS-PREFECTURE de ST-ETIENNE

Département de la Loire

Police

St Etienne, le 23 juillet 1831.

 

Monsieur le Préfet,

 

Je mets sous vos yeux deux rapports qui fixeront votre attention; l'un de la police de la ville de St Etienne, au sujet du passage d'un individu qui paraît un émissaire du parti de la dynastie expulsée et déchue; l'autre du maréchal des logis, commandant par interim la lieutenance de mon arrondissement.

Le maréchal des logis a perdu à Rive-de-Gier les traces de cet émissaire; en revenant à St Chamond, il a appris que des prêtres15 se réunissaient dans la maison des Frères de Marie, sur le territoire de St Martin en Coailleux, près de Lavalla. On peut en tirer la conséquence que l'étranger a paru dans cette dangereuse maison et que peut-être il y est encore. Je viens d'entretenir de cette possibilité M. Smith, Procureur du Roi, qui a pris aussitôt la résolution de se rendre à l'Institut des frères de Marie avec M. de La16, juge d'instruction; il se fera accompagner par le Maréchal des logis, à qui j'avais déjà donné l'ordre de se rendre sur les lieux.

Dès le retour de M. le Procureur du Roi, j'aurai l'honneur de vous adresser un nouveau rapport; mais provisoirement vous jugerez peut-être nécessaire de faire connaître à M. le Préfet du Rhône17 17 les circonstances qui éveillent en ce moment notre attention. Pour éviter le retard d'un jour, je vous expédie cette lettre par estafette.

Les frères de Marie, qui ont pour Directeur le Sr. Champagnac, prêtre dont le fanatisme et les Sentimens politiques sont connus18 ne sont pas autorisés par le gouvernement. M. votre prédécesseur m'a écrit à leur égard le 12 mai dernier19. Je devais lui transmettre des renseignements qu'il n'a pas dépendu de moi de vous adresser jusqu'à présent. Voici les motifs de ce retard. Par une réponse du 18 mai, M. le Recteur de l'Académie de Lyon m'a annoncé qu'il adresserait à M. le Maire de St Chamond, Président du Comité cantonnai, une série de questions au sujet des frères de Marie. Le Comité a dû s'occuper de ce travail. M. le Recteur m'annonçait qu'il me communiquerait les renseignemens qu'il aurait obtenus. Je ne les ai pas encore reçus.

En ce moment, les frères de Marie, quoique non autorisés par un acte du gouvernement, sont employés dans les communes de Bourg-Argental, St Jullien en Jarret, Chavanay, St Paul en Jarret, l'ancienne administration favorisait ces frères20. En 1829, il leur a été accordé des allocations sur le fond de 2000 F, alors voté par le Conseil général pour l'instruction primaire.

Ces frères dits de Marie, ou Maristes, ou frères Bleus, ou Frères de Lavalla, sont fort au-dessous des frères de la doctrine Chrétienne; en général, quant à l'instruction nous sommes assez contents de ceux-ci.

J'ai l'honneur, M. le Préfet, de vous offrir l'hommage de mon respect.

Le Sous-Préfet,

(signature)

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SOUS-PREFECTURE DE SAINT ETIENNE

 

Département de la Loire

Police

 

Monsieur le Préfet,

MM. le Procureur du Roi et le Juge d'instruction sont de retour. Le Maréchal des Logis vient de me rendre compte de leur course à l'Institut des Frères Maristes. Le Supérieur, le Sr. Champagnac, a nié que l'individu recherché y eut paru; mais il est plus probable qu'il n'a pas dit la vérité; que l'individu au contraire a été reçu dans cette maison; puis qu'il a été conduit sur une direction que l'on ignore, sans passer par Rive-de-Gier, où le maréchal des Logis s'est rendu de nouveau hier. Ce Sous-officier m'assure qu'il y a dans l'Institut des Frères de Marie 43 élèves21.

Il est bien nécessaire de faire tenir cette maison en observation; le presbytère de Valfleury Commune de St Christo-Lachal22, Valfleury, lieu de pèlerinage pour le peuple ou de retraite pour les Prêtres, doit aussi être surveillé; nos moyens sont trop faibles; il faut l'avouer. Agréez l'hommage de mon respect

(le Sous-Préfet)

(Rapport au Ministre23, le 25 juillet 1831).

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SOUS PREFECTURE DE SAINT ETIENNE

Département de la Loire

Police

 

St Etienne, le 25 juillet 1831

Monsieur le Préfet,

J'ai vu M. le Procureur du Roi, depuis son retour de la maison des Frères de Marie.

Il n'y a pas, comme me l'avait dit le Maréchal des Logis, 43 individus dans cette maison, mais seulement 23.

Cette maison instruit des pensionnaires pour en faire des instituteurs; mais aussi elle forme des ouvriers, comme tisserands24, tailleurs. M. le Directeur, Sr. Champagnat (Marcellin), né à Marlhês, âgé de 42 ans, a annoncé a M. Smith que l'autorisation légale était sollicitée par Mgr l'archevêque. Aucun autre nouveau renseignement ne m'est parvenu sur l'individu, à la recherche duquel on s'était mis.

J'ai l'honneur, Monsieur le Préfet, de vous offrir l'hommage de mon respect.

Le Sous-Préfet

(signature)

Ecrit au Ministre le 26 juillet25.

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Ministère de l'Intérieur

Division de Police générale

1ier Bureau

 

Paris, le 2 août 1831

Monsieur le Préfet, vous m'avez informé qu'un individu, soi-disant Marquis, ruiné par la révolution, a passé, le 20 juillet à St Etienne, annonçant la prochaine arrivée d'Henry V et tenant d'autres propos séditieux.

On a supposé qu'il avait visité les frères Maristes de St Chamond; mais il a échappé à toutes les recherches de la justice; et cet incident est resté sans résultat comme sans intérêt.

Si l'établissement des Maristes sur lequel à cette occasion vous me donnez quelques détails, vous paraît suspect de favoriser des intrigues politiques, n'hésitez pas à en référer à M. le Ministre de l'Instruction publique et des Cultes26.

Agréez, Monsieur le Préfet, l'assurance de ma considération distinguée. Le Président du Conseil, Ministre Secrétaire d'Etat du département de l'Intérieur.

(signature)

 

(adressé à) Monsieur de MORVINS, Préfet de la Loire, à Montbrison.

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Il est facile de voir que d'autres documents existent sans doute. Le rapport du Procureur doit être très circonstancié. Il a dû l'adresser au Préfet et aussi à son supérieur immédiat, le Procureur Général lequel l'aura communiqué au Garde des Sceaux.

Y a-t-il des recherches possibles à Paris? ou à Montbrison? Il ne semble pas que les registres de Délibérations du Conseil Municipal de St-Chamond, ou Izieux, ou St-Martin-en-Coailleux se soient inquiétés de la « dangereuse maison » et du « repaire de canailles ».

Reste la presse, puisque le Procureur avait promis un article « dans le Journal de St-Etienne » pour réhabiliter la réputation de la maison de l'Hermitage. Aux archives municipales, de St Etienne, les collections de journaux ne commencent qu'en 1854. Aux archives départementales, elles ne sont pas plus anciennes. La Bibliothèque Municipale a des collections commençant en 1828. La date est prometteuse. Il y a effectivement le « Mercure Ségusien » très anticlérical, et le « Stéphanois », modéré, où M. Smith publie des articles. Mais hélas, les numéros de juillet et août 1831 manquent au Stéphanois. Où les trouver? A la Diana de Montbrison, rien; à la Bibliothèque Nationale de Paris, au rayon des périodiques: rien, à Roanne, Bibliothèque Municipale et Bibliothèque J. Déchelette: rien. Reste un tout petit espoir à Lyon, si quelqu'un veut chercher.

Mais revenons cependant à la scène du Procureur qui en entrant demande au F. Portier: « N'avez-vous pas ici un Marquis? ». On connaît la réponse de ce Frère que le F. Jean-Baptiste appelle « un homme fort simple »-. « Je ne sais pas ce que c'est qu'un marquis; mais le Père Supérieur vous dira s'il y en a un ». Et un instant après: « Voilà, mon Père, un Monsieur qui demande un Marquis! ». Le Frère Avit nous précise que le Frère en question est le Frère Jean-Joseph (Annales de l'Institut, n. 1, p. 63) et il nous dit un peu plus loin (p. 65) beaucoup de bien de ce Frère qui avait fait profession perpétuelle en 1830: «Cet excellent Frère était un modèle d'humilité, de bon esprit et de dévouement. Il n'avait pas d'aptitude pour l'enseignement, mais il était habile à tisser la toile et le drap27. Il fut réglementaire pendant 15 ans et il ne s'oublia jamais d'une minute28 ».

C'était une vocation tardive, car dans le registre des vœux, il se déclare âgé de 50 ans en 1830. La déclaration mentionne qu'il est entré au noviciat le 4 juillet 1826, a pris l'habit le 11 octobre de la même année et a, le 2 février 1830, «avant de recevoir la communion à la sainte Messe, fait secrètement, mais volontairement et librement les trois vœux perpétuels de pauvreté, de chasteté et d'obéissance aux Supérieurs de la dite Société de Marie… après en avoir fait pour le terme de trois ans, le 8 septembre 1828 ».

Le Frère Jean-Joseph mourra en 1845. Il s'appelait Jean-Baptiste Chillet et était originaire de St-Denis-sur-Coise. Le Frère Avit a donc eu amplement le temps de le connaître puisqu'il est venu lui-même à l'Hermitage dès 1837. Peut-être le Frère Jean-Joseph était-il une vocation suscitée par l'exemple des Frères de St-Symphorien, une de nos premières écoles, et proche de St-Denis-s-Coise.

C'est donc cet homme de 50 ans qui conduit le procureur au jardin où est le Père Champagnat, lui faisant franchir l'espace où se trouve maintenant Notre-Dame-des-Victoires, et cette barrière que le Père Bourdin, à peu près, à cette époque, (Origines Maristes, Tome 2, doc. 754) a dessinée à l'entrée du jardin29.

Mais à travers la barrière, le Père Champagnat a aperçu des uniformes. Il n'a pas besoin que le procureur lui explique, c'est lui qui prend les devants. Il y aurait lieu d'être surpris de la chose si le dossier étudié ci-dessus ne nous avait appris que le 24 juillet une première perquisition avait eu lieu et que celle du procureur était une réédition le lendemain 25.

Nous laisserons maintenant le lecteur parcourir les 3 textes, l'aidant seulement de quelques notes brèves.

 

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1 Thèse principale: Les Nouvelles Congrégations de Frères Enseignants en France, de 1800 à 1830 (1 volume de 500 pages, 44 cartes. A paraître).

Thèse complémentaire: L'enseignement religieux dans l'Instruction publique de 1850 à 1882. Livret technique (non achevé).

2 Ce serait un autre problème de savoir pourquoi le Père Champagnat tient tant à cette école. Feurs est une ville, pour cette époque, relativement importante, sensiblement comme Bourg-Argental, un peu vieille ville romaine, un peu capitale du Forez, ou du moins s'en souvenant. Le Père Champagnat se rend-il compte déjà que les campagnes se dépeupleront et qu'il ne faut pas se limiter aux petits villages? Veut-il surtout avoir quelques atouts importants pour obtenir la reconnaissance de sa Congrégation? Toujours est-il qu'il fait l'impossible pour garder Feurs. Le Frère Avit nous a transmis un des rares documents qui ont été conservés de cette école qui n'est restée ouverte que 18 mois.

« M. le Maire, je vous remercie de l'avis que vous me faites donner de la délibération de votre conseil. Je vois avec résignation et calme la destruction de votre établissement de Frères. J'ai fait toutes les démarches que je devais faire pour conserver une école dont la prospérité était toujours croissante. M. le Recteur de l'Université, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, me promettait son concours pour rendre légal l'enseignement chrétien de la jeunesse de Feurs. Je vous ai prouvé par le rabais que je vous ai fait que le désir du bien des enfants de votre commune est le seul but de toutes nos peines. Vous m'avez objecté que la ville ne pouvait assurer à trois Frères 1200 francs annuellement. Je vous ai dit que je me contenterais de 400 francs, et qu'à cette condition encore tous les pauvres seraient enseignés gratuitement. Ayant donc appris votre délibération, touchant le renvoi de nos trois Frères, nonobstant tous les sacrifices que je vous offrais, et ne voulant pas contrarier votre administration, je leur enjoins de remettre tout le mobilier qui concerne la commune entre les mains de qui de droit, et de partir immédiatement de Feurs. Je vous prie… (Annales de l'Institut, Cahier 1, p. 66).

Si on veut bien se souvenir que Feurs n'était ouvert que depuis 1829, on peut supposer que la première année fut bonne, le directeur étant le Frère Louis, et que les ennuis suscités par le «maire, philosophe voltairien » ne commencèrent qu'avec la révolution de 1830: supprimer le traitement, mettre les classes payantes, vexer les Frères de mille manières, leur susciter toutes sortes d'embarras: tout cela dut s'échelonner de septembre 1830 à mars 1831. On comprend donc que dans l'esprit des Frères quelques années plus tard ces faits soient liés comme une espèce de petite persécution qui s'étend sur une année mais dans laquelle on ne distingue plus ce qui est de 1830 et ce qui est de 1831 (Frère Jean-Baptiste, Vie de Marcellin Champagnat, p. 213; Frère Avit, Abrégé des Annales de l'Institut, Cahier 1, n. 17 bis, p. 74), 1830 ayant été promu du rang des chiffres au rang des événements, un peu comme 1903 pour les Frères français ou 1936 pour les Frères espagnols.

Nous n'avons pas à juger la faute du Frère qui causa la fermeture de l'école. Le F. Jean-Baptiste l'appelle une calomnie. Le Frère Avit ne se prononce pas aussi catégoriquement.

3 « Je soussigné frère Sylvestre né Félix Tamet, fils légitime à défunt Antoine Tamet et de vivante Catherine Didier, natif dans la paroisse de Valbenoîte, âgé de douze ans, fais foi et déclare que, par la grâce de Dieu j'ai été admis le douze mars dix-huit cent trente un, dans la maison de l'Hermitage, noviciat de la dite Société de Marie… ».

4 Les fautes et les négligences se comprennent d'autant mieux que dans la plupart des cas, il s'agit de brouillons de lettres.

5 A 12 km. de St-Chamond.

6 La précédente.

7 A l'époque, le Sous-Préfet est à St-Etienne, le Préfet à Montbrison.

8 Le texte porte: « chez les frères, chez les prêtres ». Comme ¡1 s'agit d'un brouillon, peut-être est-ce une simple hésitation non résolue. Il peut prendre aussi les habitants de l'Hermitage pour des prêtres.

9 Le texte se lit ainsi: « à eux, (à lui) ».

10 M. le Curé de St-Jean, paroisse de Rive-de-Gier.

11 Dans le dictionnaire topographique de J. E. Dufour, on lit à la colonne 512: « La Magdeleine, hameau à la limite des communes de Rive-de-Gier et de Saint-Joseph. Il ne reste plus que des ruines de cette antique chapelle ».

A vrai dire « etiam periere ruinae ». La chapelle fut rasée vers 1880, lors de l'aménagement du carrefour des routes Rive-de-Gier-Givors (N. 88) et Rive-de-Gier-Lyon ( D. 42). La chapelle se trouverait exactement sur la commune de Saint-Maurice-sur-Dargoire (Rhône), mais à la limite de Rive-de-Gier, de l'autre côté du ruisseau de Bosançon, affluent du Gier, qui sépare les départements de la Loire et du Rhône.

En fait aujourd'hui on donne également le nom de la Magdeleine aux dernières maisons de Rive-de-Gier, en direction de Lyon.

Le plan cadastral de Rive-de-Gier dressé en 1811 montre bien qu'à l'époque qui nous occupe, la Magdeleine n'était qu'un hameau perdu. Son intérêt était d'être le point d'où l'on voyait le mieux ce qui entrait et sortait de Rive-de-Gier. L'enquêteur n'avait pas à aller plus loin, car plus loin c'était « la brousse ». (Note de M. Maurice Valla).

12 Ces 50 prêtres sont-ils des Frères qui viennent à l'Hermitage pour travailler ou faire

la retraite? Pourtant la lettre du maréchal des logis le lendemain ne parlera que de 43 élèves, et celle du procureur le surlendemain, de 23.

13 Cet espion doit correspondre à ce quelqu'un qui s'inquiète des 50 prêtres parce qu'il est placé là pour les observer.

14 Il s'agit du maréchal des logis.

15 Le nom ne lui revient-il pas en mémoire à ce moment?

16 Il pourrait donc y avoir un dossier aux Archives Départementales du Rhône.

17 Evidemment le Sous-Préfet a des préjugés. De qui les tient-il? La construction encore récente de l'Hermitage a fait beaucoup parler. Si des confrères ont pu dire: « Ce fou de Champagnat », on comprend que certains dans le public puissent dire qu'il est « fanatique ».

18 Evidemment le Sous-Préfet a des préjugés. De qui les tient-il? La construction encore récente de l'Hermitage a fait beaucoup parler. Si des confrères ont pu dire: « Ce fou de Champagnat », on comprend que certains dans le public puissent dire qu'il est « fanatique ».

19 Cela pourrait donner raison au F. Avit. Peut-être y a-t-il eu en avril une première enquête qui a amené une confusion dans les souvenirs de celui on ceux qu'a interrogés le Frère Avit.

20 Peut-être cela suffit-il à faire penser que le Père Champagnat est fanatiquement légitimiste.

21 D'après les Annales du F. Avit, un aumônier de l'Hermitage offre en effet d'emmener promenade Frères, postulants et pensionnaires. Le F. Avit distingue bien postulants et pensionnaires. Donc il n'y a pas que des Frères et futurs Frères.

22 L'almanach astronomique et historique de la ville de Lyon et des provinces de Lyonnais, forez et Beaujolais pour l'année 1789 signale, p. 46:

« Saint-Christô-en Jarrest, village et grande paroisse dans le Forez, archiprêtré de Saint-Etienne ».

« Cette paroisse est composée de 4 parcelles: celles de Saint-Christô-en-Chatelus, de Saint-Christô-en-Fontaine, de Saint-Christô-en-Jarrest sont dans élection de Montbrison, celle de Saint-Christô-Lachal et Valfleury est dans l'élection de Saint-Etienne… ».

A l'époque révolutionnaire toutes ces parcelles furent érigées en communes d'une durée éphémère et réunies l'an 11 en une seule sous le nom de Christô-la-Montagne (A. D. Loire, Inventaire de la série L, Directoire du département, Saint-Etienne 1907, I, p. 54).

Pour Valfleury on peut consulter en outre: J. E. Dufour, Dictionnaire topographique du Forez, colonne 1017:

« A la fin de l'ancien Régime, Valfleury était hameau de la paroisse de Saint-Christô-en-Jarez… ». «Valfleury, érigé en commune à la fin du 18eme siècle a porté d'abord le nom de Saint-Christô-Lachal-Valfleury, le nom de Saint-Christô emprunté sans raison à la paroisse dont Valfleury dépendait avant la Révolution…. ». « La paroisse de Valfleury n'a été créée qu'en 1809…». (Note de M. Maurice Valla).

23 On verra plus loin qu'il s'agit du Ministre de l'Intérieur.

24 Voir plus loin le texte du Frère Sylvestre.

25 Très nettement le rapport du Procureur a été tout différent de celui du maréchal des logis (Voir d'ailleurs la vie du Bx. Marcellin Champagnat). Le Sous-Préfet semble avoir renoncé à ses préjugés. Il y a moins de monde qu'on disait à l'Hermitage; on y trouve des ouvriers; peut-être la maison va-t-elle obtenir l'autorisation; l'Archevêque est favorable à cette maison. Le sous-préfet n'est pas anticlérical. Bientôt, à la mort de M. Dervieux, curé de N.-D. de St-Chamond, il dira sa grande estime pour ce saint prêtre, mais aussi sa méfiance pour son successeur, M. Terraillon.

26 Le Ministre de l'Intérieur demande courtoisement qu'on le laisse tranquille. L'affaire est du ressort d'un autre ministère.

27 On faisait des rubans (pour vendre) et le drap des soutanes. Une lettre du 11 avril 1829 que le Père Champagnat écrit au Préfet de Montbrison ne laisse aucun doute sur le sens de la création de l'atelier de rubans:

« …Nous avons pourtant payé quelque chose de nos anciennes dettes l'année que vous avez eu la bonté de nous tendre la main (1827), mais l'année dernière nous avons été court; je tremble pour celle-ci, car outre que nous avons eu beaucoup de malades, nous avons bien du monde sur les bras.

Nous avions entrepris, comme j'avais eu l'honneur de vous en faire part, de faire fabriquer des rubans, pour remplir utilement l'intervalle des classes; voici près de deux mois que nous n'avons pas d'ouvrage; en ce moment, plusieurs de nos Frères rentrent à la maison-mère parce que les communes où ils sont placés emploient leurs enfants à l'agriculture… ».

Il est donc bien clair que pour les classes qui n'ont plus d'élèves après Pâques — les Frères français qui enseignaient dans certaines campagnes, il y a seulement 30 ans, se souviennent de la « pédorragie » qui caractérisait le 3ième trimestre avant les allocations familiales — la solution envisagée par le Père Champagnat était le travail d'atelier pour les frères rendus libres. Payer ses dettes, faire vivre la communauté: tel est l'objectif réaliste que l'on poursuit en trouvant un travail rentable. Au premier siècle on pouvait fabriquer des tentes; au 20ième aussi; au 19ième, ce qui est rentable comme travail à domicile ce sont les clous, puis les rubans. Et cela donne l'avantage de coller au réel, car on est tout de suite en face des problèmes de la classe ouvrière naissante: le chômage, comme on vient de le voir.

N.B. — La lettre partiellement citée, inconnue jusque-là, vient d'être publiée dans le n. 97, p. 11 de Voyages et Missions. C'est encore un peu de lest tombé du galion précité.

28 En 100 ans (1824-1923) il n'y a en que 3 réglementaires: FF. J. Joseph, Marcellin et Carloman.

29 II n'y avait pas à traverser la cour intérieure qui n'existait pas. Le parloir était le réfectoire actuel du juvénat.

30 Le dessin du Père Bourdin Père Mariste, aumônier de l'Hermitage, est intéressant à cause de son antiquité. (Voir Origines Maristes: tome 2, document 754), mais il renferme peut-être des inexactitudes. (Il est censé représenter l'état des lieux aux environs de 1835).

Sur les 2 façades étaient ouvertes 4 rangées de 6 fenêtres, non de 5 (ici, la rangée du bas est cachée par la construction située en avant, mais l'oubli de la 6eme fenêtre des 3 rangées du bas est difficile à expliquer. Le dessin est-il fait de mémoire à une époque où le Père Bourdin n'est plus à l'Hermitage depuis longtemps?

La chapelle de 1825-1830 (dont on voit ici le clocheton) était entièrement construite sur le rocher, avait 20 m. de long, son emplacement, au niveau de l'actuelle cour de l'infirmerie s'étendant du mur nord du Juvénat actuel à la cuisine actuelle de l'infirmerie. La pharmacie et la cuisine de l'infirmerie surélevées d'une marche par rapport au reste, formaient le chœur. Ce chœur était éclairé au sud-est par 2 fenêtres. Dans le dessin du Père Bourdin, seule la 5''""' fenêtre, pourrait l'éclairer. Il faut donc se représenter une 6ième fenêtre qui, plus tard, a été murée, à l'endroit que nous avons marqué d'un x.

Voir reconstitution empruntée à la «Monographie de N.D. de l'Hermitage» (1925, Bordron, St Chamond) reproduite ci-dessus.

On peut se demander si la grande ouverture au-dessous de l'x (dans le dessin Bourdin) pouvait exister en 1835, le rocher n'ayant pas encore été brisé. Au-dessous, ce rocher s'avançait-il en encorbellement, laissant libre accès au 1er étage, à partir de la cour Sainte-Marie? On ne peut guère y répondre. Mais le texte du F. Sylvestre (voir plus loin) le laisserait croire.

 

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