Lisons la vie des saints

06/Sep/2010

C'est une lecture substantielle, riche pour l'âme en éléments nutritifs, plus substantielle qu'aucune lecture profane. Celles-ci, même irréprochables, comme idées et sentiments, amusent l'imagination ou la sensibilité, meublent la mémoire, ornent l'esprit de connaissances nouvelles, mais sans relation directe avec la vraie vie, la vie surnaturelle. Parce que toute vérité acquise ajoute quelque chose à la perfection de l'homme, et un accroissement de ses facultés, un moyen d'action plus étendu et plus puissant, il est bon de s'instruire, louable de consacrer une partie de son temps aux livres de science, de littérature ou d'histoire. Mais le chrétien qui, passionné pour ces lectures, négligerait complètement les livres de piété, sentirait vite son âme, gagnée par l'anémie, tomber dans l'impuissance et, peut- être, dans le dégoût. Chaque vie a son aliment, qu'aucun autre ne remplace ; à la vie intellectuelle, les études profanes ; â la vie surnaturelle, les études sacrées, au premier rang desquelles, la vie des Saints.

Dans les autres lectures de piété : traités de la perfection, monographies des vertus chrétiennes, tandis que l'auteur aligne ses preuves, appelle à son secours les textes de l'Écriture, le témoignage des Pères de l'Église, les décisions des docteurs, les avis de la raison, le chemin est long, qui sépare le principe de la conséquence, et, facile, la distraction qui réduit à peu ou à rien la force de l'argument. Avec ce genre d'études, la vérité n'éclate que lentement, n'arrive à l'âme que par lambeaux, et, parce qu'elle marche à découvert, la visière levée, elle se heurte à chaque pas aux préjugés tenaces, aux subtiles répugnances de l'amour-propre.

Dans la Vie des Saints, au contraire, la vérité morale chemine vêtue du fait comme d'une armure ; lorsqu'elle se dresse devant nous, auréolée des splendeurs de l'acte sublime qu'elle a inspiré, il n'est plus temps de discuter, elle s'impose avec l'autorité brutale du fait et la vertu contagieuse de l'exemple. Pris au piège, l'amour-propre lui-même, avec ses mille ressources, combat non plus contre, mais pour la vérité. Non potero quod isti et isœ ? « Ce que d'autres ont osé, je ne l'oserai pas ? Ce qu'ils ont réalisé, je le déclarerai au-dessus de mes forces ? »

C'est ainsi qu'Augustin, Ignace, se décidèrent à tout quitter pour Dieu : et telle est la force persuasive de la Vie des Saints, la plus substantielle des pieuses lectures — après l'Évangile. N'est-elle pas, du Saint Livre, le commentaire le plus lumineux et le plus éloquent, celui qui rend sensible à tous les yeux le vrai sens des paroles divines, possible à toutes les volontés, l'exécution des volontés divines ? N'est-elle pas l'Évangile en action, où l'exemple illustre le précepte : leçon de choses qui, par le sens, arrive plus sûrement à l'esprit et au cœur. François d'Assise, à vingt ans, se faisant pauvre, et passant le reste de sa vie quêter et à chanter ; François de Sales, devenu, à force de luttes, le plus doux des hommes, et gagnant par sa douceur des milliers d'âmes rebelles ; les martyrs du Japon, entonnant d'une voix ferme, sur leurs bûchers en flammes, les Psaumes de David, me disent, mieux que tous les discours, la vérité des trois Béatitudes : Bienheureux les pauvres, Bienheureux les doux, Bienheureux ceux qui souffrent pour la justice. Lisons donc la Vie des Saints.

C'est une lecture saine, incapable de nuire ; saine à toutes les doses, pour tous les âges et toutes les conditions, pour tous les genres d'esprit et tous les états d'âme. Une seule restriction à faire : si les facultés du lecteur sont malades, s'il manque de jugement, si l'imagination et la sensibilité sont trop surexcitées, si l'esprit et le cœur sont radicalement pervertis, alors, partielle ou complète, l'abstention s'impose, parce que le meilleur aliment peut se changer en poison, parce que, aux inintelligents, le choix et la mesure sont quasi impossible, parce que, chez les déséquilibrés, l'usage et l'abus se confondent. Et ces cas, il faut en convenir, peuvent se présenter, surtout en un temps de névrose épidémique, mais encore sont-ils relativement rares.

Pour la masse des chrétiens, il reste vrai que la Vie des Saints est l'aliment idéal, convenable à tous les goûts, adapté à tous les organes. A la naïveté de l'enfant, elle découvre un monde de merveilles qui l'attire et l'enchante, merveilles qui sont des faits, qui furent des réalités tangibles, et, par suite, sont un perfectionnement de l'intelligence, et non sa déformation, comme les contes de fées. Aux ardeurs exubérantes de la jeunesse, elle ouvre une immense carrière où dépenser utilement le trop plein de ses forces ; à ses envolées présomptueuses vers les sommets, elle montre l'idéal le plus beau, si élevé qu'il touche à Dieu, si accessible que des enfants ont pu l'atteindre. Rien de mieux que le contact habituel des âmes sublimes, héroïquement belles, pour discipliner les folies de l'imagination et du cœur, apaiser les poussées tumultueuses des sens, maintenir dans les digues cette lave brûlante de la vingtième année, toujours prête à déborder.

Et plus tard, lorsque l'homme est absorbé par ses préoccupations de chef de famille, lorsque le souci des intérêts de la terre risque de lui faire oublier ceux de l'éternité ; lorsque, sous les coups de la douleur physique ou morale, son âme troublée incline vers le découragement ou le désespoir, rien qui éclaire, rassure et réconforte, comme le souvenir, évoqué par la lecture, de ces hommes célestes qui, dans le tourbillon des inquiétudes quotidiennes ne perdaient jamais de vue le souci de l'infini, de ces glorieux vainqueurs de la souffrance qui, les yeux fixés sur le calice de Gethsémani et la croix du Calvaire, offraient leurs lèvres à toutes les amertumes, leurs épaules à toutes les croix. Lisons la Vie des Saints.

C'est une lecture utile. Elle nous fait connaître les gloires de l'Église, notre Mère, et des Saints, nos Pères, nos Frères. En des récits épiques, d'une vérité incontestable, elle étale à nos yeux les actes de grandeur morale et de vaillance surhumaine accomplis depuis vingt siècles par nos ancêtres, exploits incomparables, qui font de la famille chrétienne, la famille la plus noble du monde. A nous rappeler que le même sang coule dans nos veines, que nous sommes, en toute vérité, les fils des saints, nous prenons de nos devoirs une idée plus juste. Celui qui ne s'inquiète pas de l'histoire de sa famille, qui prétend vivre dans le présent comme un isolé, sans liens avec le passé, ne peut être qu'un esprit borné, qui se trompe lui-même, un vaniteux qui se prive volontairement d'une force, à certains moments, indispensable. Le chrétien qui imiterait cet insensé n'arriverait même pas à la notion complète de ce qu'il doit et de ce qu'il peut. Pour excuser ses faiblesses ou justifier sa règle du moins possible, il dirait peut-être, avec la foule des ignorants ou des étourdis : « Après tout, je ne suis pas un saint, moi ! »

Comme si la sainteté n'était pas le couronnement naturel de la vie chrétienne, comme si elle était autre chose que la pratique constante des commandements de Dieu et de l'Église, comme si les seules promesses du Baptême, fidèlement gardées ne suffisaient pas à faire un saint ! Quand elle est bien faite, c'est-à-dire conforme à la vérité, la Vie des Saints prouve avec évidence qu'ils étaient des hommes comme les autres, pétris de la même argile, ayant mêmes passions à combattre, mêmes difficultés à vaincre, ne connaissant qu'une loi, mais décidés à la suivre quand même, s'obstinant à la lutte jusqu'à la victoire, expiant leurs arrêts sur le chemin, leurs chutes dans les ornières, par une marche plus alerte, qui doublait les étapes et regagnait le temps perdu. Ce qu'ils ont fait, c'est ce que doit faire tout chrétien, pour assurer son salut, ce qu'il peut faire, s'il le veut. Devant une loi toujours la même pour tous, ceux qui reculent épouvantés et laissent tomber de leurs lèvres ces tristes paroles : Je ne puis pas, ceux-là n'ont pas lu la Vie des Saints. Ils y auraient vu, depuis le Calvaire, toutes les faiblesses humaines triompher de toutes les forces, même coalisées, et cette vision d'héroïsme à la gloire de l'humanité régénérée eût suffi à leur rendre la conscience de leurs énergies latentes, à leur faire honte de leur lâcheté. Impossible n'est pas chrétien. Omnia possum in eo qui me confortat. « Je puis tout en Celui qui me fortifie ». Pour nous en convaincre et ne jamais l'oublier, lisons et relisons la Vie des Saints.

Mais lisons-la comme il faut la lire, comme on lit les livres de piété. Si elle n'est pour nous qu'une vulgaire distraction, une manière comme une autre de charmer nos loisirs et de tuer le temps ; si nous la considérons comme une branche des études historiques ou psychologiques, un document révélateur d'une âme, d'un peuple, d'une société ; si le talent de l'écrivain, son art, son style, sa manière, nous occupent plus que les faits qu'il nous raconte et les vertus qui les inspirent, notre lecture sera moralement stérile. Faite avec les seules facultés intellectuelles dans un but purement naturel, elle ajoutera quelque chose à nos connaissances, rien, ou presque rien, à nos sentiments chrétiens. Pour être productive de lumières et de forces surnaturelles, cette lecture doit être faite surtout avec le cœur, devant Dieu, dans le recueillement de la prière, comme un acte de religion. Lecture de piété, elle n'est pas autre chose qu'un tête-à-tête, un cœur-à-cœur, avec le Bienheureux dont le livre évoque l'image, une visite au parloir de la cité céleste, où les entretiens ne sont que de Dieu et des choses de Dieu, où les membres glorieux dé l'Église triomphante, instruisent, consolent, encouragent leurs frères de l'Église militante. Dans ce pieux entretien, aucune place pour la curiosité, l'histoire, la psychologie, la littérature ; le visiteur s'en occupera plus tard, s'il le juge à propos ; pour le moment, il les laisse à la porte et n'entre qu'avec son âme et le sincère désir de la rendre plus fidèle, plus vaillante, plus divine. Cette parole qu'il entend n'est pas pour lui une parole purement humaine ; parce qu'elle lui parle d'un habitant du ciel, il y cherche uniquement ce qu'elle a de céleste et de divin, ce qui la fait pour nous substantielle, saine et utile.

Pour la même raison, il se garde bien de feuilleter rapidement. les pages du volume, courant d'un récit à un autre, pressé de connaître le dénouement, il croirait manquer de respect à son vénérable interlocuteur. Lentement, il savoure ses confidences, il les prend goutte à goutte comme une liqueur de choix, il laisse à sa mémoire, à son esprit, à son cœur, le temps de s'en imprégner, d'en extraire tout le parfum. Pour aller plus avant, il attend qu'en son âme se produise le choc qui éclaire l'esprit, donne l'impulsion à la volonté. En même temps qu'il prête l'oreille aux récits du héros couronné. il fouille les replis de sa mémoire, scrute les abîmes de sa conscience ; il se compare et il se juge. A la lecture priée, il joint la réflexion, le retour sur lui-même. d'où jaillissent spontanément le regret qui expie, la résolution qui corrige et redresse. Le livre fermé, il sent son âme plus dégagée, son esprit plus lumineux, sa volonté plus ferme. Il sort de cette lecture comme le gourmet se lève d'une table bien servie, joyeux d'une joie sans éclats, refait et satisfait, sans autre désir que celui de revenir fréquemment, ou du moins le plus souvent qu'il pourra, s'asseoir au même banquet.

Cette lecture, mêlée de méditation, d'examen et de prière, excluant tout autre sentiment que de piété, n'est pas toujours possible, ni toujours nécessaire. C'est la meilleure et la plus féconde ; elle n'est. pas seule bonne. Bonne à l'âme peut être aussi la lecture pieuse où le goût littéraire, la curiosité historique ou psychologique ont leur petite part. Dans celle-ci. le lecteur n'est plus seul en tête-à-tête avec le Bienheureux ; l'auteur de l'ouvrage est admis en tiers à l'entrevue. C'est ce dernier qui fait les honneurs de l'âme héroïque, qui la place dans son milieu, l'analyse, l'explique, en détaille toutes les nuances. S'il est artiste et possède bien sa matière, s'il sait peindre et conter, s'il a de l'âme et s'intéresse à son héros, impossible au lecteur de ne pas remarquer son talent, de ne pas en jouir, comme aussi de ne pas souffrir jusqu'à l'irritation, si l'auteur manque de science, d'ordre ou de goût, s'il est sec ou bavard, trop simple ou guindé. Vivement senti, ces qualités ou ces défauts, nous font-ils perdre de vue l'âme sainte que nous étudions ? Notre lecture n'est plus alors qu'une lecture profane. Pour qu'elle garde son caractère de lecture pieuse et son utilité spirituelle, il faut que, parmi le plaisir ou la souffrance de la critique, l'étude de l'âme sainte reste pour nous le principal souci, que nous soyons plus touchés de la réelle beauté de ses vertus que de la valeur artistique du peintre qui nous en fait le portrait. A cette condition, sans avoir l'efficacité de la lecture priée et méditée, la lecture mêlée de critique et d'histoire sera encore pour rame une nourriture substantielle, saine et utile.                                                                                                
                          J. de C.  (Du Messager du Cœur de Jésus, septembre 1911).

Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur !

 

Ils ont passé sur cette terre ; ils ont descendu le fleuve du temps ; on entendit leurs voix sur ses bords, et puis l'on n'entendit phis rien. Où sont-ils ? Qui nous le dira ? Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur !

Tandis qu'ils passaient, mille ombres vaines se présentèrent à leurs regards ; le monde que le Christ a maudit leur montra ses grandeurs, ses richesses, ses voluptés ; ils le virent, et soudain ils ne virent plus que l'éternité. Où sont-ils ? Qui nous le dira ? heureux les morts qui meurent dans le Seigneur !

Semblable à un rayon d'en haut, une croix, dans le lointain, apparaissait pour guider leur course ; mais tous ne la regardaient pas. Où sont-ils ? Qui nous le dira ? Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur !

Il y en avait qui disaient : « Qu'est-ce que ces flots qui nous emportent ? Y a-t-il quelque chose après ce voyage rapide ? Nous ne le savons pas, nul ne le sait et comme ils disaient cela, les rives s'évanouissaient. Où sont-ils ? Qui nous le dira ? Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur !

Il y en avait aussi qui semblaient, dans un recueillement profond, écouter une parole secrète, et puis, l'œil fixé sur le couchant, tout à coup ils chantaient une aurore invisible et un jour qui ne finit jamais. Où sont-ils ? Qui nous le dira ? Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur !

Entraînés pêle-mêle, jeunes et vieux, tous disparaissaient, comme le vaisseau chassé par la tempête. On compterait plutôt les sables du la mer que le nombre de. ceux qui se hâtaient de passer. Où sont-ils ? Qui nous le dira ? Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur !

Ceux qui les virent ont raconté qu'une grande tristesse était dans leur cœur : l’angoisse soulevait leur poitrine, et comme fatigués du travail de vivre, levant les yeux au ciel ils pleuraient. Où sont-ils ? Qui nous le dira ? Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur !

Des lieux inconnus où le fleuve se perd, deux voix s'élèvent incessamment :

L'une dit : Du fond de l'abîme, j'ai crié vers vous, Seigneur : Seigneur, écoutez mes gémissements, prêtez l'oreille ça ma prière. Si vous scrutez nos iniquités, qui soutiendra votre regard ? Mais près de vous est la miséricorde et zone rédemption immense.

Et l'autre : Nous vous louons, ô Dieu ! nous vous bénissons : Saint, saint, saint est le Seigneur, Dieu des armées ! La terre et les cieux sont remplis de votre gloire.

Et nous aussi nous irons là d'où partent ces plaintes ou ces chants de triomphe. Où serons-nous ? Qui nous le dira ? Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur !

                                                                                                 F. DE LAMENNAIS.

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