L?uvre des Juvénats

Frère Louis-Laurent

25/Oct/2010

« La personnalité véritable, la vertu solide, les convictions profondes ne se forment pas au hasard et comme à l'aventure, rappelait récemment S.S. Pie XII aux Petits Séminaristes français. La vie est trop brève, les années de l'adolescence et de la jeunesse trop décisives et trop délicates pour n'avoir pas un impérieux besoin de direction et de protection. L'éducation de la volonté surtout, encore fragile, demande à être conduite avec prudence et respect.

« Chacun de nous sait, continuait le Pape, les vicissitudes de la vie intérieure. C'est une flamme irrégulière, parfois dévorante, parfois languissante, sur laquelle influent non seulement les vents du dehors, mais aussi les troubles et les tempêtes de l'âme, l'inexpérience ou les simples appréhensions et maladresses du sujet. Il est donc bien inutile, il serait le plus souvent même téméraire, de l'exposer à des tentations supplémentaires ».

Ces graves paroles, qui justifient l'existence des Petits Séminaires, s'appliquent également à nos maisons de formation, surtout à nos Juvénats. A différentes reprises, le Bulletin de l'Institut a eu l'occasion de parler de tel ou tel Juvénat, mais ordinairement il se bornait à donner quelques renseignements sur la propriété et les effectifs.

Une histoire générale de cette institution, comme de bien d'autres, reste encore à faire. Pour faciliter d'une part le travail des rédacteurs de Monographies particulières, condition d'une étude d'ensemble, d'autre part pour commémorer le cinquantenaire du Bref de saint Pie X en faveur de l'Œuvre des Juvénats, le 7 février prochain, nous proposons aux lecteurs ce petit essai en deux parties. La première montrera la Congrégation à la recherche d'une solution pour les postulants trop jeunes, et la seconde nous introduira dans la magnifique Œuvre des Juvénats. Enfin, en appendice, on trouvera tous les renseignements statistiques intéressant le premier degré de la formation religieuse mariste.

 

I. — A LA RECHERCHE D'UNE FORMULE

 

Nous pouvons facilement distinguer dans cette période, qui s'étend de 1818 à 1870, trois phases progressives. La première, de 1818 à 1837, correspond à l'existence de Juvénistes en dehors de toute institution adéquate ; c'est un stade tout familial. La seconde, de 1837 à 1854, nous présente une espèce de Juvénat-Pensionnat à la Grange-Payre, d'une existence probablement discontinue. La troisième enfin, de 1868 à 1870, nous offre un autre essai, le Juvénat-Noviciat à Notre-Dame de l'Hermitage.

 

I. — Première phase : de 1818 à 1837.

Evidemment, il ne saurait encore être question de Juvénat et de Juvéniste au sens institutionnel que nous lui connaissons actuellement, puisque notre littérature mariste ne commence à utiliser le premier terme qu'à partir du 16 juillet 1868 et le second qu'à partir du 21 novembre 1877. Mais, en fait, le Juvéniste était déjà présent dans le berceau de l'Institut en la personne de Gabriel Rivai. Figure sympathique au possible, malheureusement laissée dans la grisaille d'une image trop sévère, éclipsée provisoirement par l'auréole du Bienheureux Fondateur.

Nous sommes au début de mai 1818. Le vicaire de Lavalla grimpe au hameau de Maisonnette. Ce n'est pas précisément que le ministère l'y appelle et encore moins pour se promener au milieu des genêts. Mais un brin de muguet a éclos de l'autre côté du ravin et son parfum a ravi le cœur du Bienheureux Fondateur. Il entre chez les Rivât, fait appeler Gabriel ; c'est le cadet des garçons. Selon sa coutume, il le marque au front du signe de la croix. L'enfant rougit un peu : il connaît le motif de la visite de celui qui l'a préparé à la première communion.

M. Champagnat, qui a réuni dans sa petite école cinq jeunes gens pour en faire des Frères Enseignants, propose aux parents de le placer dans sa petite communauté. Outre les leçons élémentaires de lecture et d'écriture, Gabriel y recevra des cours de latin : l'inspecteur académique Guillard n'a pas encore détecté le « collège de Lavalla ». Les parents acceptent volontiers et, dès le lendemain, mercredi 6 mai, le premier Juvéniste franchissait le seuil de la première école. Il avait dix ans et deux mois. Quelques minutes auparavant, sa généreuse mère l'avait conduit au pied de l'autel de la chapelle du Rosaire, et là, une dernière fois, elle avait fait à Notre-Dame l'offrande de son dernier fils. En le remettant entre les mains du Bienheureux Champagnat : « Prenez cet enfant, dit-elle, et faites-en ce que vous voudrez ; il appartient à la Sainte Vierge à qui je l'ai donné et consacré bien des fois. » Belle scène pleine de fraîcheur printanière et juvénile qui devrait se voir peinte dans tous les parloirs de Juvénat pour servir de modèle à la fois aux parents et aux Juvénistes.

Suivons maintenant un peu Gabriel dans le lacis des activités quotidiennes. Et d'abord l'étude. Elle occupait la meilleure part de sa journée. Il s'y appliqua avec goût et fit de si rapides progrès qu'en moins de deux ans il put à son tour, juché sur une grosse pierre pour dominer la situation, donner des leçons aux écoliers de Lavalla. Ses confrères, bien plus âgés, n'avaient pas manqué de remarquer l'intelligence du benjamin et sa vertu naissante. Or quelques-uns en conçurent une secrète jalousie : c'était bien humain. Alors commença une persécution sourde, faite de quolibets et de procédés plus ou moins blessants. Le petit Juvéniste supporta tout sans laisser paraître la moindre émotion ni le plus léger ressentiment. Bien mieux, nous dit son biographe, il n'en parla jamais à M. Champagnat qui, d'un seul mot, aurait tout fait rentrer dans l'ordre.

« En récréation, il n'était pas moins édifiant que partout ailleurs. Bien que son tempérament calme et tranquille fût plutôt ennemi du jeu, il se délassait cependant avec un joyeux laisser-aller et une franche gaîté que tempérait toujours une dignité pleine de réserve et de douce modestie. »

Le travail manuel, surtout aux origines, figurait nécessairement au programme. Balayer, nettoyer, éplucher, jardiner, laver la vaisselle, ne sont pas une innovation récente des Juvénats. Gabriel se livrait aux occupations manuelles avec ardeur, mais sans bruit. « Pour favoriser son recueillement et s'entretenir dans une religieuse et douce gaîté, à l'exemple du Bienheureux Champagnat : il murmurait quelques couplets de cantiques. C'est le témoignage que lui rend un ancien Frère qui travaillait à ses côtés. Il évitait ainsi la dissipation et le babil auquel prédispose le travail en commun. »

Piété, gaîté et travail, voilà les caractéristiques du premier Juvéniste que l'Eglise s'apprête à mettre sur ses autels sous le nom de Frère François. Quel beau modèle dont l'imitation ne demande ni extase ni miracle et, en même temps, quelle solide garantie de sérieuse formation religieuse !

Mais tous les Juvénistes de cette époque n'étaient pas des saints. Le Bienheureux aurait eu la partie trop belle, et il faut de tout pour composer un monde de Juvénistes. Les espiègles y ont droit de cité… pourvu qu'ils aient un cœur d'or et une bonne volonté. Le prototype de ces derniers est sans nulle conteste l'ineffable Jean-Félix Tamet qui mit la patience du P. Champagnat à rude épreuve. Ecoutons le futur Fr. Sylvestre nous raconter lui-même sa première entrevue avec le Bienheureux, le samedi 12 mars 1831 :

« Il me semble encore entrer, avec un Postulant de mon pays et le Frère qui nous amenait, dans la modeste chambre de notre Vénéré Fondateur et ressentir l'impression que fit sur moi sa taille élevée et pleine de majesté, son air bon, serein et grave tout à la fois, sa figure commandant le respect, ses joues amaigries, ses lèvres peu saillantes qui semblaient vouloir sourire, son œil perçant et scrutateur, sa voix forte et sonore, sa parole nettement articulée, sans laconisme ni prolixité ; tous ses membres bien proportionnés. Enfin, présentant dans tout son physique un de ces types de sainteté qu'on remarque dans les portraits d'un saint Vincent de Paul, d'un saint François d'Assise et d'un Vénéré Curé d'Ars, etc. … »

« Après nous avoir fait asseoir bien poliment, mais sans affectation, il nous fit, à moi et à mon compagnon, plusieurs questions, nous demandant quel était le but qui nous amenait en religion, si nous avions bien laissé notre volonté à la porte du couvent, si nous aimions bien la Sainte Vierge, et plusieurs autres dont j'ai perdu le souvenir. Après cela, il nous reçut l'un et l'autre, mais il me trouvait bien jeune, car je n'avais que douze ans et trois mois. Toutefois, comme nous étions présentés l'un et l'autre de la part de M. Bouchon, curé de Valbenoîte, avec lequel il était en très bon rapport, il passa par rapport à moi sur la question de l'âge et de la taille qui était passablement en défaut pour mon âge. Alors, prenant un cahier qui se trouvait dans sa bibliothèque, il y inscrivit nos noms, prénoms, etc., et nota tous les objets qui composaient notre modique trousseau. Comme M. Bouchon s'était chargé de notre pension, il ne nous en parla pas. Cela fait, après nous avoir dit quelques mots d'encouragement, il nous remit entre les mains du cher Fr. François qui alors était censé être Maître des Novices, car c'était le Vénéré Père seul qui donnait la permission pour la sainte communion et auquel on faisait sa direction tous les quinze jours, soit en confession, soit hors du Saint Tribunal… »

« Né avec un tempérament vif, léger et naturellement dissipé, je me laissai aller dès les premiers jours à des enfantillages et à des étourderies qui ne tardèrent pas à m'attirer de la part du Vénéré Père des avis, des avertissements, des menaces, des corrections et même des pénitences que je faisais, il est vrai, sans répliquer, mais qui ne me corrigeaient guère, de sorte que naturellement le Vénéré Père aurait dû me rendre à ma famille ; même il m'en avait menacé ; toutefois, voyant que j'étais grave et réfléchi dans tout ce qui avait rapport à la religion, il voulut user de toute sa patience, me gardant encore quelque temps pour s'assurer ou non si j'étais appelé à la vie religieuse et jusqu'à quel point j'étais attaché à ma vocation… »

Le cadre de cet article ne nous permet pas de nous attarder aux prouesses multiples du Juvéniste Jean-Félix Tamet ; elles constituent à elles seules une véritable épopée comique à l'usage des Frères directeurs de Juvénat en quête de consolations.

 

2. — Deuxième phase : de 1837 à 1854.

Mais ces exploits d'enfant terrible, et probablement des expériences du même ordre, convainquirent le P. Champagnat de la nécessité de séparer les plus jeunes des moins jeunes. Le résultat de cette scission fut la création du premier Juvénat de la Congrégation, annoncée à tous les Frères par les circulaires des 12 et 15 août 1837. A la suite de celle du 12, qui est une espèce de première version, nous lisons après la signature trois notes dont l'une se trouve ainsi libellée : « Nous avons nue Maison à la Grange-Payre pour les postulants qui n'ont pas atteint l'âge de quinze ans. Pension, 300 francs. » Dans la seconde qui se lit aux pages 15-16 du tome I de nos Circulaires, nous trouvons : « Ayant formé un établissement à la Grange-Payre, en faveur des postulants qui n'ont pas atteint l'âge de treize ans, vous pourrez amener ceux que vous jugerez bien disposés. La pension est de 100 écus par an… »

Nous avons discuté ailleurs1 les deux documents qui présentent des éléments contradictoires et nous nous sommes rallié au texte du 12 août 1837 : les jeunes postulants au-dessous de quinze ans attendraient à la Grange-Payre leur admission au Noviciat et paieraient annuellement 300 franc-or, soit environ 55.000 francs actuels.

Bientôt, un petit pensionnat fut adjoint à ce premier Juvénat, et les quelques Juvénistes partagèrent en tout la vie de leurs camarades. Lever à 5 heures (heure solaire) en été et à 6 heures en hiver ; coucher à 20 h. 15. Tous les repas en silence. Au dîner et au souper, lecture. « Afin de s'assurer que les enfants l'écoutent, le Frère Directeur les interrogera quelquefois et leur demandera ce qu'on vient de lire ; il s'adressera surtout à ceux qui paraîtraient les plus dissipés. » Il faut changer de chemise deux fois par semaine : le jeudi •et le dimanche, d'essuie-main et de serviette tous les huit jours, de draps chaque mois. « Le jeudi, pour la promenade, les enfants doivent être proprement tenus : blouse propre, bonne et non raccommodée ; souliers cirés ; casquette ou chapeau des dimanches. » Défense de fumer, soit dans la maison, soit ailleurs ; défense de parler patois, même entre eux ; défense d'entrer dans les maisons pour boire ; défense d'écrire sur les murs et sur les portes ; défense de jeter des pierres pendant la récréation ou en promenade ; défense de se donner des sobriquets ou de se faire de la peine, etc. …

La Grange-Payre occupait une place privilégiée dans le cœur du Bienheureux Fondateur. Le Fr. Jean-Baptiste s'est fait l'écho de son ardent désir de dire adieu aux Juvénistes et à leurs camarades lorsqu'il se vit au seuil de la tombe. En rentrant à l'Hermitage au soir du Jeudi Saint 1840, il confia à ses Frères : « J'ai vu la Grange-Payre pour la dernière fois. Je suis bien content de cette visite, et j'ai éprouvé une grande consolation à voir ces petits enfants et à leur recommander d'être sages. »

Cependant, il semble que ce premier Juvénat n'eut qu'une durée discontinue puisque sa reprise constituait une bonne nouvelle à communiquer. C'est ainsi que nous lisons dans la lettre envoyée le 20 janvier 1844 en Océanie : « Les Supérieurs viennent d'envoyer les plus jeunes à la Grange-Payre sous la conduite des chers FF. Photius, Arsène et Fidèle… » Cette présence de trois Frères au Juvénat, qui profitait alors de l'organisation générale du pensionnat — dénommé Ecole Normale vers 1847 — laisse supposer un contingent assez important de Juvénistes probablement mêlés à des novices.

L'achat de la propriété du Montet à Saint-Genis-Laval porta un coup mortel à l'œuvre. Dès 1854, la Grange-Payre fut vendue pour 75.000 franc-or (environ 14 millions). Actuellement, ses vénérables ruines dorment ensevelies sous le crassier des Aciéries de la Marine.

 

3. — Troisième phase : de 1868 à 1870.

Pendant quatorze années, de 1854 à 1868, les jeunes aspirants à la vie religieuse mariste, privés désormais du Juvénat, devaient marquer le pas chez leurs parents jusqu'à l'âge de quinze ans, après quoi, ils pouvaient être reçus comme Postulants au Noviciat. Une fois « prêts », ils revêtaient la soutane. Or nombreuses étaient les épreuves inhérentes à ce stage forcé en famille. Que de vocations sombrèrent alors, faute de force et de lumière ! Il fallut à tout prix reprendre et perfectionner l'institution abandonnée du Juvénat.

Le Régime y pensait depuis longtemps, et les conseils du vieux Père Cholleton, réitérés-à chaque retraite, hantaient toujours encore sa mémoire. D'ailleurs, depuis la loi Falloux, le besoin de Frères Enseignants se faisait de plus en plus pressant et malheureusement il était de plus en plus disproportionné aux possibilités. L'industrialisation de la France, en particulier de la région de Saint-Etienne, captivait la jeunesse du II° Empire, et de bonnes vocations, après la première communion et au sortir des écoles, allaient se perdre dans les magasins et surtout le chemin de fer, cette bête noire du Rév. Fr. Louis-Marie. Un seul remède : ressusciter le Juvénat.

Ce fut chose faite lorsque, le 1ier mai 1868, les benjamins du Postulat de Saint-Genis-Laval et quelques Novices chétifs s'installèrent, au nombre de cinquante-trois, dans l'antique demeure du Bienheureux Champagnat. En réalité, ce n'était pas encore un vrai Juvénat, mais plutôt une réunion de « tous les jeunes Frères et Postulants qui n'avaient pas complété leur quinzième année et ceux auxquels, par raison de santé, un règlement un peu adouci devenait nécessaire». Aussi l'appelait-on parfois « Petit Noviciat» et son Directeur, « Maître des Juvénistes ». On y fit même des vêtures le 5 avril 1869 et le 19 mars 1870. Unique et commun à tout l’Institut, il dépendait directement de l'Administration Générale.

Outre les bonnes dispositions ordinaires, deux conditions étaient requises :

1° Etre âgé de douze ans et n'avoir pas encore seize ans ; il fallait avoir fait sa première communion, autant que possible.

2° Payer une petite pension de 250 à 300 francs.

Les inévitables difficultés ne manquèrent pas : bourse vide et conflit d'autorité. Cependant, avec ses 60 Juvénistes, à savoir 20 Juvénistes-Novices et 40 Juvénistes-Postulants, il allait pouvoir se développer normalement quand la malheureuse guerre de 1870 le stoppa net. La Maison-Mère se repliant sur l'Hermitage, les plus jeunes Juvénistes furent rendus à leurs familles et les plus âgés absorbés par le Noviciat.

Le second Juvénat avait vécu. Durant sept années,' il n'aura plus d'autre existence que celle du regret et du désir. Mais les expériences antérieures, accumulées au cours d'un demi-siècle, allaient porter leurs fruits ; la période des essais et des recherches était terminée, celle de l'essor allait commencer.

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*    *

II. — L'ŒUVRE DES JUVÉNATS

 

Pour rester fidèle à la division bipartite et pour délimiter notre étude, nous aborderons l'Œuvre sous trois aspects : 1° sa genèse ; 2° son organisation ; 3° ses approbations.

 

1. — Genèse de l'Œuvre.

En dépit de sa brève durée, la dernière tentative de Juvénat avait donné de si heureux résultats que les Capitulants de la deuxième session du VI° Chapitre Général (août 1876) accueillirent avec plaisir la communication de sa reprise. Le Rév. Fr. Louis-Marie, promoteur et « Grand-Maître » de l'entreprise, était bien décidé à agir cette fois-ci sur une plus large échelle et d'une manière plus stable. Au lieu d'un seul, il y aurait trois Juvénats judicieusement répartis : le premier au Centre, le second au Midi et le troisième au Nord. Les pensionnats, nouvellement agrandis et alors propriété de l'Administration Générale, fourniraient les fonds. Conséquence naturelle de ce mode de financement, les membres des Juvénats, professeurs et élèves, seraient à la disposition du Supérieur Général qui « pourra les répartir selon les besoins des Provinces ». Trois Juvénats régionaux, financement par les pensionnats, Juvénistes à la discrétion du Révérend Frère Supérieur Général, telles devaient être les caractéristiques de l'Œuvre à créer.

Le 16 juin 1877, le Fr. Louis-Marie annonçait triomphalement que les trois Juvénats étaient ouverts, le premier à la Maison-Mère pour les Provinces de Saint-Genis-Laval, de Notre-Dame de l'Hermitage et du Bourbonnais ; le second à Saint Paul-Trois-Châteaux pour les Provinces de Saint-Paul et d'Aubenas ; le troisième pour les Provinces du Nord et de l'Ouest.

Trois qualités morales étaient exigées des Juvénistes de 1877 : la bonne conscience, la piété et un certain degré d'intelligence. La pension restait rigoureusement la même que précédemment : 250 à 300 franc-or par an, ainsi que l'âge d'admission : douze ans. .Mais devant le besoin de plus en plus impérieux de Frères, l'âge de sortie se trouvait ramené à quatorze ans accomplis, comme en 1837, des exceptions étant toutefois faites au profit des petites tailles et des faibles constitutions.

Entre temps, en proie à des soucis d'argent, le Révérend Frère Supérieur Général avait étudié les œuvres similaires des autres congrégations. A 5 kilomètres de Saint-Genis se dressait la Maison-Mère des Clercs de Saint-Viateur. Or, après un premier échec en 1833, le Vénéré M. Querbes avait créé, dès décembre 1835, l'Œuvre de Saint-Viateur, destinée à financer son Juvénat en même temps qu'une maison de retraite pour prêtres infirmes et âgés. Elle comprenait :

1° Les bienfaiteurs, qui auraient souscrit des dons de 300 francs et au-dessus, et dont les noms seraient inscrits sur un tableau dans la chapelle de l'Institution ; 2° les bienfaiteurs, qui auraient souscrit un don annuel de 25 francs. Un « Bureau des Recteurs Temporels », sous la présidence de M. Cholleton, vicaire général de Lyon, encaissait les fonds et en surveillait l'emploi. Les Frères des Ecoles Chrétiennes, de leur côté, avaient eux aussi déjà établi sur une grande échelle l'Œuvre des Juvénats qui leur rapportait annuellement plusieurs centaines de mille francs (plusieurs dizaines de millions en monnaie actuelle). L'expérience ayant réussi ailleurs, pourquoi échouerait-elle chez les Petits Frères de Marie ? En conséquence, le Fr. Louis-Marie chargea le Fr. Euthyme, Assistant du Contentieux, d'organiser quelque chose de semblable pour nous, au moins dans les diocèses où l'Institut comptait un certain nombre de maisons. Dons et cotisations d'une pléiade de bienfaiteurs groupés en une œuvre apostolique analogue à la Propagation de la Foi constituaient donc les fonds supplémentaires nécessaires au bon fonctionnement des trois Juvénats. La solution avait un double avantage : 1° éviter une hémorragie financière à la Congrégation assez endettée alors ; 2° intéresser directement le public à notre recrutement.

 

2. — Organisation de l'Œuvre.

Son centre de gravité était essentiellement constitué par les Dames Patronnesses de l’Œuvre, pieuses bourgeoises riches, caractéristiques de l'époque. D'elles dépendaient deux groupes différents : celui des « Dizaines » et celui des « Bienfaiteurs ».

a) Les Dizaines. A la tête de plusieurs dizaines marchait un Zélateur ou une Zélatrice recrutés par les Dames Patronnesses.

Chaque Dizaine se trouvait sous la conduite d'un Chef de Dizaine. Ce dernier inscrivait sur une Feuille de Dizaine les noms des Membres de son équipe ; ces feuilles étaient ensuite soigneusement recueillies et conservées aux archives des maisons de Noviciat2. Les Dizainiers payaient une cotisation régulière, probablement de 1 franc. On organisait ces Dizaines aussi dans les classes, et les élèves, surtout les plus intelligents et les plus grands, étaient encouragés à promouvoir le mouvement. « Qui pourrait refuser de prendre part à une Œuvre propagée par de pieux enfants et ayant pour but le salut de l'enfance ? »

b) Les Bienfaiteurs. Ils inscrivaient personnellement leur nom sur un Carnet de Souscription et avaient le choix entre trois formules :

1. La fondation à perpétuité d'une bourse au capital de 6.000 franc-or (plus d'un million de francs actuels), soit une rente de 300 francs par an (55.000 F environ), conférant le titre de Fondateur.

2. La création, pour trois ans ou au-delà, d'une bourse annuelle de 300 franc-or, classant les souscripteurs parmi les Bienfaiteurs Insignes.

3. Les souscriptions diverses, donnant rang de simple Bienfaiteur et consistant, soit en une demi-bourse de 150 franc-or, soit en cotisations annuelles, soit en dons ou aumônes isolées ou répétées à volonté.

Au moment de leur inscription sur la « Feuille de Dizaine » ou le « Carnet de Souscription », les associés de l'Œuvre des Juvénats recevaient un portrait du Vén. P. Champagnat à leur nom ; ce portrait tenait lieu de « Billet d'adhésion ». De plus, les noms de tous les Bienfaiteurs insignes, Bienfaiteurs et Souscripteurs un peu importants, Dames Patronnesses, Zélateurs et Zélatrices devaient être adressés à Saint-Genis tous les trois mois.

Au-dessus des Dames Patronnesses se trouvaient le Sous-Chef de Section, c'est-à-dire le Frère Directeur de l'école paroissiale et le Chef de Section, c'est-à-dire le Frère Directeur de District, tous deux chargés de recruter les Dames Patronnesses et de centraliser les secours recueillis dans le ressort de leur secteur. Enfin, tout au sommet de la pyramide hiérarchique, trônait le C. Fr. Euthyme, Assistant Général, qui distribuait de la main droite ce que recevait sa main gauche.

Restait à orchestrer la propagande de l'Œuvre. Deux prospectus furent imprimés dans ce but : l'un de 8 pages, l'autre, un abrégé de 4 pages. « Le grand prospectus était destiné aux Ecclésiastiques, aux membres des Comités, aux Dames Patronnesses et aux autres personnes que l'on voulait tout particulièrement intéresser à l'Œuvre. L'abrégé devait-être remis à tous les Chefs de Dizaines et autres personnes selon qu'on le croirait utile. MM. les Curés furent très habilement compromis dans l'Œuvre : le Fr. Euthyme leur envoya directement un grand prospectus tandis que les Frères Directeurs se hâtèrent de les nommer « Chefs de Dizaine » en leur remettant la fameuse « Feuille de Dizaine » et le portrait du P. Champagnat. « Qu'on fasse en sorte partout, dit la note du 15 janvier 1878, d'intéresser à l'Œuvre M. le Curé et MM. les Vicaires ; ce point est essentiel pour qu'elle réussisse dans la paroisse ».

Deux espèces de comités, le Comité Central et les Comités Régionaux, étaient destinés à donner du panache et à présider des sermons de charité. Les comités régionaux comprenaient ordinairement le Cardinal comme président d’honneur et les Evêques comme membres d'honneur. Il y avait, en outre, un président, deux vice-présidents, un secrétaire, un trésorier et environ soixante-dix membres actifs, souvent des comtes, vicomtes, barons, marquis ou curés, le tout .saupoudré de quelques médecins et notaires.

Enfin, un Bulletin de l'Œuvre des Juvénats, ancêtre de toutes nos publications régulières non administratives, parut pour la première fois en mars 1879. Chaque année, il rendait compte de la gestion financière et reproduisait le nom et le montant des dons des Associés, avec des articles de fonds, des nouvelles de l'Institut et des histoires.

Mais il serait faux de ne considérer l'Œuvre que comme une puissante machine à recueillir de l'argent. En échange de leur argent, dont le simple geste constituait déjà un acte méritoire de sacrifice et de charité, la Congrégation assurait aux généreux bienfaiteurs, vivants et défunts, les secours-spirituels suivants :

 

a) De la part des Frères :

1. — Participation à toutes les prières, offices, chapelets, messes, communions, bonnes œuvres des Frères et des enfants.

2. — Chaque jour, en communauté, un Pater et un Ave pour les bienfaiteurs vivants et un De profundis pour les défunts.

3. — Les premiers jeudis de janvier, d'avril, de juillet et d'octobre, une messe par maison pour les bienfaiteurs défunts. Ces mêmes jours, communion et office des morts aux mêmes intentions par tous les membres de l'Institut, ce qui représentait pour 1899 plus de 2.800 messes et 28.000 communions.

4. — L'affiliation à l'Institut, s'ils avaient fondé une bourse à perpétuité. Des prières et la sainte communion avaient lieu à leur intention le premier jeudi après avis de leur mort.

 

b) De la part des Juvénistes :

1. — Depuis 1885, tous les premiers samedis du mois, une messe spéciale à laquelle assistaient les Juvénistes, pour tous les bienfaiteurs vivants et défunts et communion aux mêmes intentions. En 1927, cette coutume passa dans les Règles du Gouvernement, p. 220, fin de l'article 772.

2. — A toutes les fêtes de la Sainte Vierge, les Juvénistes qui jouissaient d'une bourse faisaient la sainte communion à l'intention des personnes qui l'avaient fondée.

3. — Les jours de Noël, de Pâques, de la Pentecôte et de la Toussaint, les Juvénistes offraient la sainte communion à l'intention des membres des Comités, des Zélateurs et des Patronnesses.

 

c) De la part des Papes :

Des indulgences, comme nous le verrons plus loin.

 

3. Approbations ecclésiastiques.

Pour être vraiment apostolique, l'Œuvre avait besoin des approbations ecclésiastiques. Nous en distinguerons deux séries : les unes épiscopales, les autres pontificales. – 24 –

a) Approbations épiscopales.

La première en date est celle du Cardinal Caverot, archevêque de Lyon. Elle donnait le ton. « Nous approuvons et recommandons instamment à nos diocésains, écrivait-il le 25 octobre 1877, l'Œuvre des Juvénats ou petits Noviciats pour le recrutement de la Congrégation des Petits Frères de Marie des Ecoles, dits Frères Maristes… Une œuvre pareille ne saurait donc être délaissée et, comme non seulement son développement, mais même sa conservation dépend du recrutement des sujets, lequel devient de jour en jour plus difficile, Nous avons encouragé les Supérieurs à établir des Noviciats préparatoires ou Juvénats, où les vocations naissantes pourront s'abriter d'abord, puis s'affermir et se fortifier. Telle est l'œuvre souverainement importante que nous recommandons à tous les cœurs catholiques. »

L'Archevêque de Bourges n'était pas moins insistant : « Nous jugeons, écrivait-il le 30 mai 1878, que cette œuvre est éminemment utile, à une époque surtout où les ennemis de Dieu et de la France font tant d'efforts pour créer des écoles sans Dieu. Aussi, nous la bénissons de grand cœur et nous faisons des vœux sincères pour qu'elle se développe dans notre diocèse. »

Mgr Fava, archevêque de Grenoble, se montra aussi catégorique que poétique : « L'Œuvre des Juvénats préparatoires est nécessaire à votre institut ; c'est le moyen qu'il faut absolument employer aujourd'hui pour alimenter les noviciats. De même qu'il y a sagesse à ombrager les sources qui produisent les rivières et les fleuves, c'est une grande prévoyance que de veiller sur les institutions où se recrutent les congrégations. J'approuve donc l'Œuvre des Juvénats, le vôtre en particulier. C'est d'ailleurs pour moi un acte de reconnaissance, vu le bien sérieux que font dans notre diocèse les quarante et une maisons que vous y dirigez avec succès (1ier juin 1878). »

Et nous pourrions encore longtemps continuer d'exhiber des lettres d'approbation épiscopale ; elles ont survécu au naufrage de tant de nos documents intéressants.

 

b) Approbations pontificales.

Le 27 mai 1879, le Rév. Fr. Louis-Marie commença des démarches en vue d'obtenir l'approbation romaine de l'Œuvre des Juvénats. Le valeureux Supérieur n'en devait pas voir l'aboutissement : moins de sept mois plus tard, il décéda brusquement. Son successeur, le Rév. Fr. Nestor, reprit l'affaire en main, et le 7 décembre 1880, le Cardinal Caverot expédia au Vatican, après de légères modifications, une supplique dont le texte avait déjà été arrêté le 2 juin 1879. Contrairement à la coutume, Rome se hâta, et deux semaines plus tard, la veille de Noël, Sa Sainteté Léon XIII signa son premier Bref en faveur de l'Œuvre. Il lui accordait « volontiers et affectueusement la Bénédiction Apostolique comme gage des célestes faveurs, afin qu'elle se propage et s'accroisse de plus en plus chaque jour pour le salut des âmes et pour le bien de l'Eglise ». En outre, il concédait « à tous et à chacun des fidèles de l'un et de l'autre sexe qui aideraient ou soutiendraient ladite Œuvre, soit par leurs prières, soit de toute autre manière, trois cents jours d'indulgences » applicables aux âmes du Purgatoire, et cela pour une durée de dix ans.

Au court et difficile généralat du Rév. Fr. Nestor succéda celui du Rév. Fr. Théophane. Il obtint du Pape Léon XIII un deuxième Bref, daté du 21 mai 1886, accordant à tous les fidèles présentement associés à l'Œuvre des Juvénats, une indulgence plénière in articulo mortis et, comme précédemment et dans les mêmes conditions, 300 jours d'indulgences toties quoties, mais cette fois-ci à perpétuité.

Il semble que chaque nouveau Supérieur Général tînt à recevoir un Bref en faveur de l'Œuvre. A peine élu, le Rév. Fr. Stratonique envoya à Borne une nouvelle supplique pour solliciter la confirmation des faveurs du Pape Léon XIII, mais désormais pour toutes les personnes qui à l'avenir concourraient à la bonne marche des Juvénats. Or, saint Pie X portait une grande affection à ses cari figli di Maria, et le 7 février 1908 il signa l'admirable Bref dont tous les Juvénats de l'Institut devraient fêter avec éclat et reconnaissance le cinquantenaire. On en trouvera le texte, latin et français, au tome XI de nos Circulaires, pp. 283 à 287. Qu'on nous permette simplement d'en extraire le passage suivant : il est magnifique.

« …Maintenant notre cher fils Stratonique, supérieur général des Petits Frères de Marie, nous a instamment demandé de vouloir bien confirmer ces faveurs pour toujours ; et nous, qui n'avons rien de plus à cœur que de voir prendre tous les jours de plus abondants développements à une œuvre qui a si bien mérité de la religion, nous avons pensé qu'il nous fallait accéder de grand cœur à ces pieux désirs. Et en vérité, particulièrement en ces temps si terribles pour l'Eglise, où les ennemis du nom catholique dressent de si multiples embûches contre les jeunes gens pour les détourner du sentier de la vertu, il nous plaît de protéger et de promouvoir cet Institut, par les soins duquel sont conserves dans les jeunes gens les mystères de la foi. Voilà pourquoi nous demandons à Dieu, l'auteur de tout bien, de vouloir bien se montrer favorable aux œuvres des Frères Mariâtes et de faire prospérer ces susdits Juvénats ; nous recommandons instamment à la sollicitude de nos Vénérés Frères les Archevêques et Evêques du monde entier, et nous exhortons le clergé et les familles chrétiennes à confier à ces Frères des jeunes gens qu'ils élèveront pour l'espérance de l'Eglise… »

                                         Frère Louis-Laurent.


Remarques sur les graphiques. (p. 27)

Les graphiques n'ont d'intérêt, dans la question qui nous occupe, que s'ils permettent des comparaisons. Il est clair, en effet, que le nombre de Juvénistes n'a guère de valeur en lui-même mais plutôt par le nombre de religieux que les Juvénistes fournissent, à l'Institut.

Le graphique I donne, dans la partie supérieure, année par année — du 1ier janvier 1947 au 1er janvier 1957 inclus — le nombre de Juvénistes pour l'ensemble de l'Institut. On remarquera qu'en onze ans, ce nombre est passé de 2.859 à 4.929, soit une augmentation de 72 %. Il serait intéressant de vérifier, dans quelques années, si le graphique des profès à la sortie du Noviciat par exemple, et surtout à la profession perpétuelle, reproduit, au moins dans son allure générale, celui des Juvénistes tracé ci-dessus.

Dans sa partie inférieure, le même graphique I suggère déjà un début de réponse à la question précédente. On a rassemblé sur le même dessin les graphiques relatifs aux Juvénistes et Postulants, l'n simple coup d'œil su dit pour se rendre compte que la progression des Postulants ne suit pas relie des Juvénistes. On le voit encore mieux en comparant les pentes des deux droites qui caractérisent, de façon simple, l'allure générale de dévolution des deux groupes.

La progression constatée chez les Juvénistes se répercute mais très atténuée, comme un écho considérablement affaibli, chez les Postulants. Il faut en conclure qu'il y a un effort général à fournir, soit dans la qualité du recrutement, soit dans la formation au Juvénat, pour découvrir les vocations et assurer leur persévérance.

Le graphique II se lit sans difficulté. On compare le même groupe aux trois stades : Postulat, Noviciat, Premiers Vœux. On constate ainsi un parallélisme assez frappant entre les trois lignes représentatives.

La figure III indique, pour chaque Province, le pourcentage de Juvénistes –

(Nombre de Juvénistes / nombre de frères X 100) au 1ier janvier 1957. Pour l'ensemble de l'Institut, ce pourcentage est de 57. Il est bien évident que le nombre de Juvénistes ou le pourcentage, n'est qu'un facteur de la prospérité d'une Province. Beaucoup d'autres causes jouent un rôle peut-être plus important encore.

Il importe aussi de noter que certaines Provinces ont moins besoin que d'autres de remplir leurs Juvénats car elles enregistrent un nombre considérable de candidats au Postulat venant directement de l'extérieur, surtout des jeunes gens sortant de nos écoles à la fin de leurs études.

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1 Panorama des juvénats de la Province de Saint-Genis-Laval,

2 Il n'en reste plus aucune trace.

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