Maison mère – Grugliasco

05/Oct/2010

Départ des Grands Novices. – Elle est vraiment bien belle cette scène qui se renouvelle deux fois l'an, à la Maison-Mère de Grugliasco, et seule l'habitude de la revoir lui enlève, à la longue, quelque chose de sa solennité impressionnante.

Sur l'estrade de la grande salle capitulaire, le Révérend Frère Supérieur s'est assis, entouré des Frères Assistants présents. C'est le Sénat de l'Institut. Ses cheveux blancs proclament sa sagesse et chacun de ses membres a franchi bien des fois les océans et parcouru les cieux hémisphères.

Devant eux, aux premiers rangs, sont les juvénistes de St François Xavier, ouvrant tous grands leurs yeux clairs et confiants. On distingue parmi eux les têtes brunes des pays du midi et les têtes blondes des contrées du nord, fraternellement mêlées. Sur les physionomies heureuses se lit la paix des cœurs tranquilles, et la moindre allusion à leur future envolée à travers les deux inondes amène sur leurs lèvres un joyeux sourire.

Derrière les juvénistes sont assis les scolastiques. Ceux-là sont plus près du départ. Depuis un mois déjà ils ont reçu la désignation du pays lointain vers lequel vont leurs rêves apostoliques, caressés depuis de longs jours, et enfin prêts à se réaliser.

Leurs aînés, les Grands Novices, ne sont plus qu'à quelques heures du départ, et c'est pour entendre, leurs adieux que toute la communauté s'est réunie.

Les anciens se souviennent de ces cérémonies d'autrefois, où, à chaque départ, pour les missions, la maison-mère célébrait les hérauts de la Bonne Nouvelle, et tout émue contemplait une dernière fois les traits de ses enfants héroïques, dont seuls les cœurs les plus intrépides osaient envier le sort.

Les temps sont bien changés ! Depuis la grande poussée de 1903, la terre entière est le domaine familier, sans cesse parcouru par la grande famille mariste. Les distances se sont évanouies, pour ainsi dire, ou du moins ne comptent plus, les nationalités diverses, sources de tant d'antagonismes, ne sont ici que des nuances harmonieusement fondues dans un fraternel amour. Et l'on rêve de s'envoler, ou bien réellement on va partir dans un instant pour le Canada ou la Chine, l'Argentine ou la Nouvelle-Zélande, comme nos aînés de l'Hermitage s'en allaient vers l'autre côté du Pilat. Mais les cœurs n'en sont pas moins émus. Frère Jean-Pierre, en 1824, partant pour Boulieu, qui est à 40 Kilomètres de Lavalla, ne pouvait retenir ses larmes, au moment des adieux. Et de même, l'un des petits Frères qui, partaient pour la Colombie, au matin du 20 juillet dernier, mit en émoi le dortoir où il pleurait à chaudes larmes dans son lit.

N'importe, les ailes sont plus fortes et une fois ouvertes elles mènent plus loin.

 

La cérémonie. — Et voici que l'un des Grands Novices s'est avancé pour lire l'adresse d'usage.

Citons-en un petit extrait : une page du début.

« Si j'étais poète, je traduirais en vers un couplet d'une langue qui m'est chère, et que vous aimez bien à entendre. Il dit l'adieu populaire des pèlerins à la Vierge de Montserrat:

Tout en riant je suis venu,

C'est en pleurant que je te laisse.

Pourrai-je, oh! Vierge, revenir,

Moi, qui déjà dois repartir?

Comme ils résument bien, les sentiments qui, à l'heure présente émeuvent les cœurs des Grands Novices de la 47ième session ! Oui, nous allons dire adieu à la Maison-Mère, à cette chère maison qui est le cœur de notre Institut, et dans laquelle, pendant cinq mois, bien vite écoulés, hélas ! nous avons essayé de nous retremper à la source de l'esprit de notre famille religieuse.

Au soir du 20 février, nous nous comptions 38, venus de tous les méridiens et de tous les parallèles, représentants de 15 provinces maristes. Quelques uns avaient eu à surmonter de sérieuses difficultés occasionnées par les ordonnances protocolaires des passeports : mais enfin on était là.

Il faisait froid. Un manteau d'hermine recouvrait la campagne ; les arbres du parc semblaient de formidables géants revêtus des grands habits d'emprunt. La neige !… c'était le sourire de notre chère petite patronne, la bergère des Pyrénées; le sourire de l'aimable Petite Thérèse, qui voulut en avoir au jour de ses noces mystiques… C'était le symbole de la rapidité avec laquelle allaient s'écouler ces jours bénis, car bientôt elle disparut, laissant ici la fertilité, et là une boue fastidieuse couvrant les chemins battus. Belle image des Grands Novices fervents qui n'allaient rien discuter au bon Dieu, ni à sa grâce; comme aussi des âmes lâches ou infidèles qui, après avoir reçu abondamment les dons du Seigneur, n'en seraient à ses yeux que plus détestables.

Il faisait froid : mais les cœurs étaient chauds. Ils battaient tous d'un saint désir de se donner à Dieu avec une grande générosité.

La grippe importune régnait un peu partout : ce fut même à sa hardiesse que nous dûmes un carême assez mitigé. Elle essaya bien de faire chez nous quelques apparitions, très courtoises d'ailleurs ; mais on se tint sur ses gardes, et on peut dire qu'elle n'eut aucune prise sérieuse sur le groupe choisi des Grands Novices.

On se mit donc généreusement à l'œuvre. Si on s'était réunis sans se connaître, on s'aimait par avance. L'entrain le plus joyeux régna bientôt parmi ces 38 bonnes volontés. Dame nature regimbait bien quelque peu, car en somme, on avait beau avoir été de grands magisters, on se retrouvait comme par enchantement, assis devant des pupitres d'étudiants. Et il en coûte pour redresser les grands arbres qui ont pris quelque position défectueuse.

On était venu de loin, de bien loin, non pour souffrir ou subir un noviciat, mais pour le faire. Aussi, quoique cela ait été un peu dur, on a imposé une trêve aux rêveries de l'imagination ; on a relégué dans un coin écarté de la mémoire les souvenirs les plus enchanteurs ; puis on a dit au bon Dieu : Nous voici, Seigneur, parce que vous nous avez appelés… ».

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L'adresse décrit ensuite le travail du Grand Noviciat, bien connu de tous ceux, déjà nombreux, qui y ont passé.

Fidèles à une vieille et heureuse tradition, les Novices qui partaient y ont recueilli une ample moisson pour les jours à venir.

Après un mois d'interruption un nouvel essaim de 31 Novices est venu remplir la ruche, et, à l'heure actuelle, il cueille un miel savoureux et abondant sur les fleurs qui s'épanouissent dans le Jardin fermé où il butine sans arrêt.

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