Nécessité des Frères enseignants

Claude Roffat

21/Oct/2010

Vous vous plaignez, m'écrit-on, de la pénurie du recrutement des enseignants pour l'école chrétienne, mais n'avez-vous pas les Congrégations de religieux, Frères des écoles chrétiennes, Frères Maristes et Marianistes, religieux et religieuses de toute robe ?

Certes, il est heureux pour l'Église de France de pouvoir compter, en certaines régions surtout, sur l'aide extrêmement précieuse des religieux voués à l'enseignement, mais, là encore, le recrutement connaît actuellement une crise inquiétante. Les causes en sont diverses.

Les lois persécutrices du début du siècle ont fermé leurs maisons par centaines, et souvent chassé de France, à la honte de notre pays, ses meilleurs serviteurs. S'ils ont pu revenir et reprendre leur tâche grâce au revirement d'opinion accompli depuis la grande guerre, il s'en faut qu'ils aient retrouvé les possibilités de rayonnement qu'ils connaissaient jadis.

Mais puisqu'il faut être franc, disons franchement que l'opinion des catholiques fait preuve à leur endroit d'une incompréhension fort douloureuse pour eux et fort dommageable à l'école chrétienne.

Je ne parle plus ici de ceux qui ne croient pas à la nécessité d'un climat scolaire chrétien pour les petits baptisés, position aventureuse et contraire, nous l'avons vu, aux directives de la hiérarchie catholique et aux leçons de l'expérience.

Je pense à ceux qui admettent comme utile une éducation chrétienne à l'école, mais estiment que la qualité de religieux ajoute peu de chose à la valeur d'un éducateur chrétien. Entre un Frère et un pieux laïc, marié ou non, la différence serait minime.

C'est témoigner, en pratique, pour la vocation de religieux enseignant une indifférence ou une mésestime à peine voilées qui sont bien loin de la pensée de l'Eglise.

Tant que la pratique des conseils évangéliques restera la pierre de touche de la perfection chrétienne, l'Eglise accordera sa confiance la plus grande, son estime la plus sincère, aux âmes qui s'engageront par vœu à vivre dans la pauvreté, la chasteté et l'obéissance, à l'imitation du Christ Jésus.

La vie religieuse par elle-même est sanctifiante pour le sujet, enrichissante pour le Corps mystique, et, par l'exemple qu'elle propose aux hommes, elle constitue le meilleur enseignement possible de l'idéal chrétien, vécu sous leurs yeux.

Cela ne suppose pas nécessairement le sacerdoce. Saint François d'Assise ne croit pas indispensable de recevoir la prêtrise pour donner aux hommes de son temps une image valable de Jésus-Christ. Une vocation de Frère n'est donc pas une vocation sacerdotale avortée, mais un appel précis à un renoncement total pour une consécration totale à un apostolat spécialisé, cet apostolat par l'enseignement que la Papauté contemporaine place au premier rang des œuvres d'apostolat.

Et le rayonnement répond à cette consécration. Que de vocations sacerdotales, entre autres, ont été découvertes par les Frères ! Le dernier numéro du Recrutement Sacerdotal (octobre 1952) rapporte précisément les confidences émouvantes d'un aumônier du diocèse d'Avignon, au jour récent de ses noces d'or.

« Cela se passait en 1891. J'étais alors au pensionnat des Frères, en classe de seconde. Le Cher Frère chargé de cette classe avait l'habitude, chaque semaine, de consacrer une heure à l'instruction religieuse. Un jour il vint à parler du sacrement de l'Ordre et, dans l'explication qu'il donna de ce sacrement, il fit si bien ressortir à mes yeux la beauté de la vocation ecclésiastique que je sentis, peu à peu, s'éveiller en moi le désir du sacerdoce. »

Combien de témoignages semblables ne récolterait-on pas ? « J'assistais, il y a quelques semaines, m'écrit un correspondant de Bretagne, à la fête des anciens d'une école paroissiale, tenue par les Frères, qui, en cent ans, a donné plus de 55 prêtres au diocèse… »

Ne faut-il pas voir ici la contagion des âmes consacrées ? Assurément, c'est avec un sentiment de grand respect que tout chrétien devrait saluer des hommes capables d'un tel rayonnement.

Mais ce rayonnement est dans la logique de leur don. Le Frère enseignant ne s'est pas prêté à Dieu pour quelques années… ou quelques mois. Il s'est donné sans réserve, et pour toujours.

Il n'a pas seulement risqué sa vie, il l'a perdue, volontairement, comme le demande l'Évangile.

Mieux que le merci des bénéficiaires, un tel exemple doit susciter, chez les âmes bien nées, l'admiration et le désir de l'égaler.

Claude Roffat.

(La Croix de Paris, 14 nov. 1952.)

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