Neige el Printemps

Mgr. Eyssautier

27/Sep/2010

Comme une fine toile blanche,

La neige a couvert le chemin…

On aurait dit une avalanche

D'étoiles de cristal ou de fleurs de jasmin,

Qu'un ange en se jouant jetait à pleine main.

 

Étoile et fleur, la broderie

Resserre ses réseaux glacés;

L'arbre, le coteau, la prairie,

Les jardins, les sillons des champs ensemencés,

Sous le linceul d'argent bientôt sont effacés.

 

Sous cette froide couverture,

Vaste suaire aux larges plis,

Tons les germes de la nature:

Le blé, dont les sillons avaient été remplis,

La verdure et les fleurs dorment ensevelis…

 

Les prévoyantes hirondelles

Ont fui bien avant nos hivers…

Mais où sont tant de voix, tant d'ailes?…

Hôtes de nos étés et de nos arbres verts,

Ce linceul quelque part vous a-t-il recouverts:

 

Sur ce deuil bientôt la nuit tombe…

Et, l'enfermant de tous côtés,

Le ciel pèse sur cette tombe

Comme un couvercle noir où seraient incrustés

De pales diamants aux tremblantes clartés.

 

Le lendemain, l'aube s'éveille,

Comme toujours en souriant.

Et sur les neiges de la veille

Verse un reflet de l'Orient.

Le vent avec sa froide haleine.

Passe et repasse en soupirant,

Et semble pleurer sur la plaine

Comme on pleure sur un mourant.

 

Ce sont les blanches funérailles

Des vallons, des prés et des bois…

Seul, dans un creux de nos murailles,

Un pauvre pinson aux abois,

Blotti, chante les glas funèbres,

D'une voix qui me fait souffrir,

Et n'attend plus que les ténèbres

Pour finir son chant et mourir.

۞

Mais que vois-je?… A travers l'espace,

Sortant de tous les horizons,

C'est un groupe d'anges qui passe…

Ouvriers ailés des saisons,

Leurs baguettes toutes-puissantes,

Touchant le soleil et les cieux,

Ouvrent des sources jaillissantes

De rayons brillants et joyeux.

 

Voyez fuir les frimas et l'ombre :

Le vent du Nord devient zéphyr

Et la coupole froide et sombre,

Dôme d'azur et de saphir.

Puis, descendant, les mômes troupes

De travailleurs aux ailes d'or,

Partout se répandent en groupes

Sur cette nature qui dort.

 

Soudain le linceul se replie

Sous l'effort de bras inconnus,

Et sur la terre ensevelie

Vie et beaux jours sont revenus…

Sur l'aile d'un nuage rose

Au ciel les anges sont rendus

Et le petit pinson morose

Retrouve ses refrains perdus.

 

Sous cette tiédeur salutaire

Bientôt les germes assoupis

En tiges sortiront de terre

Pour balancer de blonds épis,

Et la plaine qui se décore

De feuilles vertes et de fleurs,

Sur sa robe déroule encore

Ses riches gammes de couleurs.

 

Les rossignols, les hirondelles,

Qui, voulant des climats meilleurs,

En hiver, amis peu fidèles,

Cherchent une patrie ailleurs,

Vont revenir dans nos parages,

Et les chœurs des oiseaux contents

Chanteront sous les verts ombrages

L'alléluia du doux printemps!

۞

Ainsi gisait le Christ sous son drap mortuaire,

Pâle, défait, ensanglanté…

L'ange, au troisième jour, replia le suaire;

Le Christ était ressuscité.

 

Ainsi nous dormirons dans nos tombes glacées,

Sous le linceul, quelques instants.

Puis l'ange nous dira: Les neiges sont passées,

Venez dans l'éternel printemps!

 

                                                                                                    Mgr Eyssautier.

                                                                          Evêque de La Rochelle, mort 7 mars 1923.

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