Noël

13/Sep/2010

En pleine saison d'hiver, lorsque toute la nature est comme endeuillée par une apparence de mort, les sonneries des grandes cités et les petites cloches des plus humbles villages se mettent tout â coup à retentir joyeusement au milieu du silence de la nuit. Noël ! Noël ! chantent à l'envi leurs voix d'airain mêlées aux voix humaines qui s'élèvent de la terre. Et il semble que ce seul mot suffise à faire surgir dans tous les cœurs chrétiens une source de sainte joie. Partout, à la ville comme à la campagne, dans la chaumière comme au château, chez les enfants et les vieillards comme chez les personnes de l'âge mûr, on sent circuler comme une ondée d'incoercible allégresse, un indéfinissable sentiment de bonheur. C'est qu'en effet, quand on y réfléchit, il n'est pas dans la religion de plus doux mystère, ni dans l'histoire de l'humanité d'événement aussi heureux que celui dont cette fête rappelle le souvenir.

Adam et Eve, premiers ancêtres de la race humaine, destinée dans la pensée du Créateur à repeupler au ciel les places laissées vides par la chute des mauvais anges, étaient les deux plus nobles créatures sorties des mains de Dieu, qui, en les faisant à son image et ressemblance, les avait doués de raison et de volonté libre, enrichis de tous les dons de la nature et de la grâce et placés dans un jardin de délices où ils avaient tout à souhait. Seulement, en reconnaissance de son autorité suprême, il leur avait enjoint de ne point toucher au fruit d'un des arbres de ce jardin, appelé l'arbre de la science du bien et du mal, les menaçant de la mort s'ils osaient en goûter.

Or on sait comment Adam, pour ne pas déplaire à Eve, qui, de son côté, s'était laissé séduire par les fallacieux mensonges du démon caché sous la forme du serpent, enfreignit cette défense et comment l'un et l'autre encoururent par là la plus terrible des punitions. Du comble de la félicité, ils furent précipités dans un abime de maux indescriptibles. Déchus de leur souveraineté, ils tombèrent dans le plus affreux esclavage ; objets auparavant de l'amour et de toutes les bontés de leur Créateur, ils devinrent en butte à son juste courroux, et, chassés du paradis terrestre, ils furent condamnés au travail, à la douleur et à la mort.

Et, comme leur faute viciait toute leur race, qui avait péché en eux, tous leurs descendants devaient naitre sujets aux mêmes misères, sans espoir de pouvoir jamais s'en affranchir par leurs propres forces. De même, dit un grand poète italien, qu'un rocher qui se détache de la montagne et roule bruyamment au fond d'un précipice y demeurera à jamais, impuissant à regagner la cime lumineuse qui fut son premier séjour, à moins que le pouvoir d'une force amie ne vienne l'y replacer : ainsi les enfants du premier homme étaient condamnés, quels que pussent être leurs efforts, à ne jamais se relever par eux-mêmes de la chute lamentable qu'ils avaient faite en lui. Limités dans tous leurs actes, comment auraient-ils pu offrir à Dieu, infini par essence, une satisfaction qui eût quelque proportion avec l'offense reçue par sa divine majesté ?

Cependant ce Dieu qui, même dans son indignation, selon la parole du Roi-Prophète, n'oublie jamais son infinie miséricorde, s'émut de pitié à la vue d'un si grand malheur, et pour consoler l'homme coupable, il lui fit entrevoir dans le lointain des âges la venue d'un Rédempteur souverain qui, par la réunion en sa personne de deux natures opposées, en souffrant comme homme et en donnant comme Dieu un prix infini à ses satisfactions, saurait rompre les chaînes oh étaient condamnes gémir les malheureux enfants d'Adam et d'Eve. Et ce divin Rédempteur avait été dès lors le désir et l'espérance des peuples.

Mais que de temps, hélas ! il allait falloir l'attendre ! Dès les premiers âges du monde, les patriarches et tons les justes l'appelèrent de tous leurs vœux, mais le temps fixé par la divine miséricorde n'était pas encore venu et leur longue vie dut se consumer dans une espérance sans résultats. Abraham, par faveur spéciale de Dieu, le distingua clairement parmi les rejetons de sa race, et ses premiers descendants désirèrent avec ardeur de voir l'Etoile qui devait sortir de Jacob ; niais cette consolation fut encore refusée à leurs yeux.

Moïse l'entrevit au milieu des ombres et des figures ; mais en vain espéra-t-il de le voir en réalité. La même espérance traversa le désert et fut le soutien des Juges, sans jamais faire place à son heureux objet. David, en en proclamant le prochain accomplissement fit tressaillir ses contemporains, et tout le chœur des Prophètes fut unanime à renouveler en termes plus ou moins précis la même prédiction ; mais David et les Prophètes disparurent sans avoir pu contempler autrement que dans leurs visions mystérieuses le Christ du Seigneur. Et longtemps, longtemps encore, ceux qui gardaient une foi invincible en l'accomplissement des divines promesses durent se résigner, comme les premiers patriarches et tous les justes venus à leur suite, l'appeler de leurs soupirs et de leurs vœux.

Plus de quatre mille ans s'étaient ainsi écoulés, lorsqu'en l'année 753 de la fondation de Rome et la 28ième du règne de l'empereur Auguste, des bergers qui gardaient leurs troupeaux dans les environs de la petite ville de Bethléem, en Judée, aperçurent tout a coup, au milieu de la nuit, une grande splendeur, et au sein de cette splendeur un ange qui leur dit : "Ne craignez point : je vous apporte une nouvelle qui sera pour tout le peuple le sujet d'une grande joie. C'est qu'aujourd'hui dans la cité de David il vous est né un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur. Voici la marque à laquelle vous le reconnaitrez : vous trouverez un enfant enveloppé de langes et couché dans une crèche". Et à l'instant il se joignit à l'ange une troupe de l'armée céleste qui louait Dieu en chantant : Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté.

Lorsque la miraculeuse vision eut disparu et que la nuit eut repris ses ténèbres, les bergers se dirent les uns aux autres : Passons jusqu'a Bethléem, allons voir le prodige que le Seigneur nous a manifesté. Et, sans perdre un instant, ils se dirigèrent vers l'étable où ils devaient trouver l'Enfant nouveau-né. Il était là, en effet, enveloppé de langes et couché dans une crèche. Marie sa mère et Joseph son père nourricier étaient près de lui. Les bergers, voyant que tout ce que leur avait dit l'ange était accompli, reconnurent dans cet enfant le Rédempteur prédit à Israël et ils se mirent à louer et glorifier Dieu.

Certes, jamais allégresse ni actions de grâces n'avaient été plus légitimes ; puisque ces humbles pasteurs, par une insigne faveur du ciel, pouvaient les premiers contempler sans voiles Celui qu'avaient en vain désiré de voir tout ce qu'il y avait eu d'hommes justes et saints sur la terre. Mais, ne peut-on pas dire qu'elles sont encore plus motivées de notre part, à nous qui, après 19 siècles de Christianisme, pouvons mesurer l'immense étendue du bienfait dont cet événement a été l'origine pour l'humanité ?

Si nous voulons avoir une idée de ce que nous devons au Divin Enfant dont l'Eglise célèbre en ce jour la naissance, nous n'avons qu'à jeter un rapide regard sur ce qu'était devenu le monde pendant les quatre mille ans qui avaient précédé.

Abandonnes à leur sens réprouvé, l'immense majorité des hommes avaient perdu la notion même du vrai Dieu, et avec elle toutes les lumières dont elle est la source et la gardienne. D'erreur en erreur, de chute en chute, de négation en négation, de sophisme en sophisme, les plus éclairés eux-mêmes en étaient venus à se perdre dans l'océan sans rivage et sans fond du scepticisme le plus complet et de la perversion la plus abominable. Pas d'absurdité, si grossière quelle fût, qui n'eût trouvé et qui ne trouvât encore de sectateurs parmi eux ; pas de vérité, si lumineuse qu'elle pût paraître, dont ils ne se fussent ingéniés à obscurcir l'éclat par des arguties intéressées. Et ce chaos qui s'était fait dans les esprits avait eu sa funeste répercussion sur les cœurs et les volontés. La corruption morale avait suivi de prés la corruption intellectuelle, et ces deux corruptions, en réagissant l'une sur l'autre, s'étaient complétées d'une manière effrayante. Des dogmes aussi absurdes qu'impies, un culte abominable, et une oppression dont on a peine à se faire une idée : telle était la triste condition de la société humaine avant l'apparition de Jésus-Christ.

Mais, grâces éternelles en soient rendues à ce Divin Rédempteur, sa naissance a été l'aurore d'un changement aussi complet qu'admirable. Avec Lui, une lumière céleste est venue éclairer les hommes assis à l'ombre de la mort ; aux ténèbres de l'erreur a succédé le soleil radieux de la vérité ; à la corruption païenne est venue se substituer la pure et sainte morale de l'Evangile ; et où avaient régné tous les vices, le monde a pu voir avec admiration fleurir la pratique des plus belles et des plus rares vertus : la charité sur les ruines de l'égoïsme, l'humilité sur celles de l'orgueil, la chasteté au lieu et place de la luxure la plus éhontée, et la sainteté est devenue la tige commune où ont aimé à s'épanouir toutes ces vertus inconnues jusqu'alors.

Et les effets de son enseignement ne se sont pas bornés aux individus ; ils se sont étendus à la vie sociale pour l'épurer et la transformer. Quelle différence entre les nations chrétiennes et celles qui n'ont pas encore ouvert les yeux à la lumière du Christ Ici la corruption et la barbarie des mœurs, la stagnation des intelligences et des volontés ; là toutes les splendeurs de la vie morale et civilisée, tous les prodiges de l'activité féconde. Les nations chrétiennes règnent sur le monde, parce que Jésus-Christ règne ou a régné sur elles. Sa divine influence a pénétré leurs lois, leurs institutions, leurs usages, en un mot tout ce qui constitue les liens de la vie sociale. C'est à elle que nous devons l'abolition de l'esclavage, les saines notions du droit, le sentiment profond de la justice, le respect des petits et des faibles et tous les autres éléments de la vraie civilisation.

Avant le Christ, la puissance, la fortune, la prospérité, avaient le privilège de tous les honneurs, de tous les respects, de tous les avantages. L'esclave, l'indigent, le faible, le déshérite, le malheureux, quel qu'il fût, avaient beau gémir et se plaindre : au ciel même tel que le concevait le inonde d'alors, il n'y avait personne pour les écouter ; l'Olympe, peuplé uniquement de divinités riantes, n'en avait aucune pour l'affliction, l'infortune et l'innocence opprimée

Mais depuis que Jésus est né pauvre et souffrant dans une étable ; qu'enfant encore, il a dû fuir devant la persécution et se condamner à l'exil ; que plus tard, il a été haï, calomnié, trahi, couronné d'épines et mis à mort sur la croix, toutes les douleurs ont au ciel une oreille qui les écoute et l'espérance ne leur est pas seulement permise ; elle leur est commandée.

Oui, en vérité, les peuples chrétiens, autant et plus encore que les pasteurs de Bethléem, ont toute raison de se réjouir lorsque chaque année "la grande nuit qui fut notre jour" selon la belle expression de Cervantès, ramène, avec ses étoiles scintillantes, ses joyeux carillons, sa messe des cierges, ses cantiques naïfs et sa sainte veillée, le souvenir de la naissance de Jésus Rédempteur. C'est d'elle que datent virtuellement leur liberté, leur civilisation et tous les biens qui en découlent.

Pourquoi faut-il, hélas ! que depuis cinq mois une si grande partie d'entre eux soient divisés a mort par une guerre fratricide qui ne peut être que désastreuse a tous ? Oh ! de concert avec tous les cœurs pieux, demandons instamment au Divin Enfant de faire cesser le plus tôt possible un fléau si affreux et de rétablir entre tous ces peuples, qui sont frères en Lui, le bienfait de la paix, qu'au jour de sa bienheureuse naissance il a fait annoncer par ses anges à tous les hommes de bonne volonté. Gloria in excelsis Deo, et in terra pax hominibus bonæ voluntatis.

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