Nos défunts

02/Mar/2010

Frère LEONAT, stable. – Né Jean-Louis Doumeyrou, en 1869, d'une honnête famille de la Dordogne, dont la pieuse mère vit encore, Frère Léonat revêtit le saint habit religieux à Notre-Dame de Lacabane, en septembre 1885, la 1ière vêture qui se fit dans cette maison de Noviciat; cette prise d'habit fut remarquable par le coefficient de persévérance: sur 14 postulants, 8 vivent encore ou ont déjà saintement terminé leur course dans la Congrégation.

A l'âge de 21 ans, comme beaucoup de jeunes religieux, ce Frère subit la déprimante épreuve de la caserne pendant 3 ans; il le regretta jusqu'à la fin de ses jours et l'eût volontiers évité s'il avait découvert un moyen quelconque de s'en exempter.

En 1903, dix ans plus tard, quand survint en France la défense d'enseigner pour les religieux, F. Léonat n'hésita pas un instant; à tout prix il voulut conserver sa soutane et avoir la facilité de pratiquer intégralement la vie religieuse. Il demanda à quitter sa patrie et les Supérieurs l'envoyèrent au Brésil Central où, pendant 20 ans, il exerça un laborieux et fructueux apostolat.

Si les maisons du Carme et du Collège Archidiocésain, à Saint-Paul, jouissent d'une si haute prospérité, elles le doivent pour une part notable à l'activité et aux efforts de F. Léonat.

Au Carme, ce Frère, après avoir appris rapidement le portugais, montra un talent particulier pour bien diriger sa classe, inspirer le respect aux enfants, gagner leur affection, les intéresser au catéchisme et à l'école, et faire admirablement le mois de Marie, comme le recommandent nos saintes Règles.

Dans la communauté son influence était grande et il s'en servait pour maintenir le bon esprit et le respect pour le frère Directeur.

Mais le champ d'action où il donna toute la mesure de son habileté, fut le Collège Archidiocésain, où il cumula, pendant 9 ans, les diverses fonctions de sous Directeur, économe, infirmier et professeur.

Les Supérieurs n'eurent qu'à se louer de son rare savoir-faire, de son dévouement, de sa docilité et autres vertus religieuses.

En l'absence du Frère Directeur, il présidait les exercices de règle, les faisait commencer ponctuellement à l'heure, reprenant les jeunes Frères qui montraient de la tendance à s'affranchir de leur devoir et maintenant fermement l'ordre et la régularité. On reconnaissait en lui l'homme de tête et de règle, sans rigueur toutefois, qui avait conscience de son rôle de sous-Directeur, et s'efforçait de le bien remplir, voire même en s'imposant à ceux qui auraient voulu profiter de l'absence du Frère Directeur pour s'émanciper.

Dans le même but, à table, en récréation et partout, il prenait invariablement le parti de son Frère Directeur et savait le défendre des critiques dont il aurait pu être l'objet,

Quand arrivait une fête: séance de fin d'année, procession de la Fête-Dieu, première Communion; réception de quelque haut personnage, Frère Léonat ne calculait point sa peine et était un organisateur hors ligne; d'avance il préparait tout. prévoyait les moindres détails, et au moment voulu, en peu d'instants, sans que la communauté fût troublée, tout était prêt: verdure, fleurs, guirlandes, oriflammes tout était en place; les salles ornées et les reposoirs du plus bel effet n'attendaient plus que le commencement de la cérémonie.

Ses Frères Directeurs étaient tranquilles: ils savaient que Frère Léonat ne ferait jamais rien sans demander conseil ou permission, et qu'une affaire confiée à son dévouement serait prête quand il le faudrait.

En 1917, le bon Dieu envoya à ce brave Frère la douloureuse épreuve d'une longue et crucifiante maladie ; loin de se récriminer, frère Léonat l'accepta avec soumission et la regarda comme une grâce de choix qui le retirait de la vie trop agitée de nos établissements et lui permettait de vivre dans le calme, le silence et la prière de la maison provinciale, en union plus intime avec le bon Diem.

Dans cette nouvelle situation, un de ses premiers actes fut celui d'une profonde humilité; il alla trouver le cher F. Provincial dans sa chambre, se mit à genoux à ses pieds et loi demanda très religieusement pardon pour toute les fautes commises depuis qu'il se trouvait au Brésil.

Ensuite il sollicita et obtint la permission de se lever chaque jour de très bonne heure, souvent avant 3 heures du matin, et de passer à la chapelle le temps qui précédait le réveil de la communauté.

Pendant 6 ans et plus, il a continué invariablement cette pratique de piété et de mortification,

A titre d'exemples voici quelques-unes des pensées et des prières qui lui étaient familières pendant le cours de sa longue et douloureuse infirmité.

Moyens de parvenir à la vraie et solide vertu. — Le 1ier est de le vouloir, mais d'une volonté sincère, entière, efficace et constante. Demandons à Dieu cette bonne volonté.

Le 2nd est de régler sa journée et d'être exact à observer tout ce qui est prescrit, mais sans négliger les devoirs de son état.

Le 3ième est de s'exercer à la présence de Dieu. Pour cela, il faut se persuader, ce qui est de foi, que Dieu habite dans le cœur de l'homme, qu'on le trouve au-dedans de soi-même. La voix de la conscience est la voix de Dieu.

Le 4ième est de donner à Dieu certain temps de la journée où l'on ne pensera qu'à Lui. C'est la méditation. La faire d'abord avec un livre, et plus tard, se recueillir devant Dieu qui agit en nous. .

Le 5ième est d'approcher souvent des sacrements qui sont les principales sources de la grâce.

Le 6ième consiste dans les lectures de piété. Il faut préférer les livres qui touchent le cœur: Rodriguez, imitation de J. C.

Le 7ième est la mortification du cœur. Il faut lutter sans cesse contre soi-même, veiller sur son cœur et voir ce qui s'y passe: pour cela, rentrer souvent en soi-même.

Le 8ième est la dévotion à la Sainte Vierge. Qu'on demande par elle à J. C. les grâces dont on a besoin, on les obtiendra infailliblement.

Le 9ième est d'avoir un bon directeur, un bon guide, se faire bien connaître et suivre sa direction.

Préparation à la mort. — O mon Dieu, je suis prêt à recevoir la mort que vous me destinerez. Dès à présent, je l'accepte et je sacrifie mi vie en l'honneur de votre majesté infinie ; et en repentir de mes péchés, je consens humblement à ce que cette chair, que j'ai tant de fois satisfaite au mépris de vos lois, soit dévorée de vers et réduite en poudre.

Mon Jésus, j'unis la douleur et l'agonie de mes derniers instants aux douleurs et à l'agonie que vous avez souffertes dans votre vie mortelle, lorsque vous vous files homme pour me sauver. J'accepte la mort avec toutes les circonstances dont elle sera accompagnée; j'accepte l'heure que vous lui assignerez, dans quelques jours ou aujourd'hui ; j'accepte la manière dont elle m'arrivera, dans mon lit ou dehors, avec pressentiment ou à l'improviste, avec une maladie plus ou moins douloureuse ; je me soumets en tout à votre très sainte volonté. Donnez-moi la force de tout supporter avec patience.

Que rendrai-je au Seigneur pour tous les biens dont il m'a comblé? Je vous remercie, Seigneur, de m'avoir donné la foi; je proteste que je veux mourir fils de la sainte Eglise catholique et Petit Frère de notre Mère du Ciel. Je vous remercie de ne m'avoir pas fait mourir quand j'étais en péché, de m'avoir pardonné 'tant de fois et avec tant de miséricorde; je vous remercie des lumières et des grâces avec lesquelles vous avez tâché de me porter à votre amour; je vous prie de me faire mourir en recevant le saint Viatique, afin qu'uni à Vous, je comparaisse devant votre saint tribunal. Je ne mérite pas d'entendre de votre bouche: ‘’Euge, serve bone’’; venez, serviteur bon et fidèle, entrez dans la joie de votre Seigneur. Je ne le mérite pas, parce que jamais je n'ai été parfaitement fidèle, mais votre mort me donne l'espérance d'être admis dans le ciel, pour vous y aimer éternellement et de tout mon cœur. Mon amour crucifié, ayez pitié de moi. Regardez-moi avec ces regards d'amour que, du haut de la Croix, vous jetiez sur les hommes pour lesquels vous êtes morts. Les péchés m'effrayent, mais la Croix sur laquelle vous êtes étendu, m'invite à espérer. Je désire finir mes jours pour finir mes péchés. Pardonnez-moi les offenses que je vous ai faites, avant que l'heure de la mort arrive. Pardonnez-moi par votre sang, Seigneur Jésus. O sang innocent, lave mes péchés desquels je me repends.

Mon Jésus, j'embrasse votre croix et je baise les plaies de vos pieds où je veux exhaler mon âme. Oh! ne m'abandonnez pas à mes derniers instants! Je vous aime de tout mon cœur, je vous aime plus que moi-même et je me repens de vous avoir méprisé par le passé.

Seigneur, j'étais perdu, mais votre suprême bonté m'a détaché des choses de la terre: recevez donc à présent mon âme, pour l'heure où elle quittera ce monde.

Sainte Vierge, secourez-moi à l'heure de la mort ! Saint Joseph, mon protecteur, obtenez-moi une sainte mort. Mon ange gardien, saint Michel Archange, défendez-moi contre le démon, dans ce dernier combat. Jésus, Marie, Joseph, faites que j'expire pieusement en votre sainte compagnie. Ainsi soit-il.

Cette vie d'intimité avec Dieu et de préparation à la mort, qui transperce à chaque ligne de son carnet de notes religieuses, ne l'empêchait point d'être utile â ses confrères; il savait rendre mille petits services à l'infirmerie, s'acquitter du travail de météorologie, organiser les cabinets de physique et d'histoire naturelle, rédiger les annales de la province, activer la propagande de recrutement, etc. …

S'il ne craignait point la mort; il avait peur de manquer de patience sous l'excès de la douleur et demandait souvent à Dieu la grâce de la résignation ; il l'obtint à un degré héroïque, car les quatre derniers mois de sa vie, il supporta sans se plaindre la paralysie complète des mains et des pieds et une insomnie continuelle accompagnée de douleurs très aigües, surtout pendant la nuit.

Quand on lui annonça que ses derniers instants étaient proches, il répondit simplement: ‘’Tant mieux; encore un peu de luttes et j'irai voir le bon Dieu’’. Ses gardiens notèrent alors combien il aimait à répéter OU à entendre les oraisons jaculatoires. Le mardi, 21 août 1923, peu d'instants avant minuit, il rendit paisiblement son âme à Dieu, au moment même où M. l'Aumônier achevait de lui donner une dernière absolution.

Heureux le religieux qui sort de ce monde animé d'aussi pieuses dispositions! en toute vérité, les témoins édifiés pourront dire de lui ce que Mr l'Aumônier ému disait du bon frère Léonat après avoir recueilli son dernier souffle: ‘’Voilà un Petit-Frère de plus que la sainte Vierge est venu prendre pour la province du ciel!’’.

R. I. P.

 

Frère SIGISBERT, stable. – Le digne religieux qui devait, 63 ans durant, porter ce nom et laisser dans la Province de Beaucamps une si vive impression de vertu et de travail, était né dans la Flandre française, à Bambecque, le 15 décembre 1845, octave de l'Immaculée Conception. L'éducation virile et les bons exemples que le jeune Amand Devienne reçut dans sa famille profondément chrétienne, favorisèrent sa vocation et, à l'âge de 14 ans, il était reçu au noviciat de Beaucamps, par le C. F. Pascal, Assistant, dont il aimait ensuite rappeler la piété et l'énergie. Son noviciat terminé, le F. Sigisbert va faire ses premières armes, comme chargé du temporel, dans les établissements de Roncq et de Pas-en-Artois, pour passer de là sur la chaire de professeur de ‘’petite classe’’ à Vieux-Condé. Il conserva toujours le meilleur souvenir de ses trois premiers Directeurs, F. Jean-Népomucène, F. Paphnuce et F. François-Michel, maîtres pieux et réguliers qui prirent soin de sauvegarder sa vocation, d'encourager ses efforts et de le former à la science comme à la vertu.

Muni du brevet de capacité, qu'il avait conquis tout en faisant la classe à Breteuil, nous le retrouvons à Lens où, pendant 13 ans, soit comme maître soit comme Directeur, il sut se faire estimer et aimer.

Après deux ans de séjour à Beaucamps à titre de professeur (1881-1883), il est ensuite nommé Directeur du Pensionnat Ste. Marie, à Lille. La situation était assez délicate, mais son savoir-faire, son sens religieux et sa fermeté lui permirent d'activer les études et de réaliser dans cette maison un bien qui alla toujours croissant sous ses successeurs jusqu'en 1903; aussi nombre de ses anciens élèves d'alors lui ont gardé le plus reconnaissant souvenir.

En travaillant ainsi pour les étrangers, Frère Sigisbert s'était révélé comme un excellent éducateur; la Congrégation voulut alors lui confier le soin de ses propres enfants, en l'envoyant, au mois de novembre 1888, fonder et diriger le noviciat d'Arlon. Les Supérieurs, en effet, soucieux de favoriser le recrutement en Allemagne, en Belgique et dans le Grand-Duché de Luxembourg, venaient, par le moyen du C. Frère Norbert, Assistant, d'acquérir cette maison située à proximité des frontières qu'on désirait franchir. Avec deux autres confrères, les Frères Hermolatis et Eulade, le F. Sigisbert commença l'œuvre ; et l'impulsion vigoureuse qu'il sut lui imprimer était bien le présage de ses développements futurs. En effet, nous y avons vu s'adjoindre par la suite, un externat, une Ecole normale avec ses deux sections religieuse et laïque, un juvénat et un pensionnat aussi florissants les uns que les autres: Maîtres et élèves y forment aujourd'hui une population de plus de 700 personnes.

En septembre 1893, notre F. Directeur quitte la Belgique. et vient continuer à Beaucamps ses fonctions de Maître des novices, qui l'occuperont exclusivement jusqu'en 1921. La proscription de 1903 l'oblige à repasser la frontière et il vient prendre la direction de la nouvelle maison provinciale de Pommerœul. Ce transfert dut lui coûter beaucoup; mais son esprit de foi reprit bientôt le dessus, et la formation des novices se poursuivit comme auparavant. Les persécuteurs n'avaient pas prévu que la tempête même fait l'œuvre de Dieu; que, clans les plans de la Providence, les tombeaux sont féconds, et que l'Église tout entière est sortie d'un tombeau .

Comme le F. Abel, de pieuse mémoire, F. Sigisbert aurait pu écrire : „ Une grâce que je regarde comme ayant été pour moi la source d'une infirmité d'autres, c'est d'avoir été placé dans les maisons de noviciat la plus grande partie de ma vie religieuse. L'un et l'autre avaient raison, et cette constatation faisait bien aussi leur éloge, car la constance dans un emploi n'est plus chose si commune : les indignes en sont chassés, les incapables le perdent, les inconstants s'en lassent; seuls les bons ouvriers le conservent pour s'y perfectionner.

Trente-trois ans se sont écoulés dans cet important ministère; aussi considérerons-nous spécialement notre cher défunt sur ce champ d'apostolat qu'est la formation des futurs Petits Frères de Marie.

Belle œuvre que celle où l'on collabore avec Jésus lui-même à la perfection des âmes, leur inculquant l'esprit religieux qui, clans un Institut, doit se transmettre intact de génération en génération. El quelle tâche plus noble que celle d'un homme qui distribue la vérité aux jeunes gens et les rapproche de Dieu en les élevant toujours davantage?

Cette mission, F. Sigisbert l'avait comprise et embrassée généreusement avec tout ce qu'elle comporte de dévouement, d'abnégation, de connaissance du cœur humain et des devoirs du religieux.

Notre Directoire Général énumère 18 qualités qui doivent distinguer le Maître des novices. Nous ne prétendons pas que F. Sigisbert les ait possédées toutes à un degré suréminent; mais un bref examen de sa vie nous permettra de reconnaître en lui, à une hauteur de perfection peu commune, la piété, le zèle, la régularité et la charité nécessaires à ceux qui ont reçu la charge de former les aspirants à la vie religieuse.

Pieux, il le fut partout et son exactitude à tous les exercices de piété, à la Sainte Messe, à la Communion, était aussi remarquable que la tenue grave et ferme qu'il y gardait toujours. Rien ne laissait à désirer sur ce point, dans les conseils et les méthodes qu'il suggérait aux novices. Le sans-gêne vis-à-vis de Dieu avait à ses yeux un je ne sais quoi d'horrible qu'il ne pouvait ni se permettre ni supporter. Il tenait beaucoup à la dignité extérieure: maintien grave et réservé, signe de croix complet, génuflexion parfaite…, persuadé qu'elle favorise beaucoup le respect intérieur de la dévotion. Chacun devait avoir à son usage un "Missel'', complet pour suivre tous les matins la Messe propre, méthode qu'il estimait avec raison la plus intéressante et la plus pratique.

Il était malaisé de le devancer à la chapelle, car il voulait, comme St. Bernard, recueillir les prémices plus abondantes des bénédictions de l'Hôte du Tabernacle en venant l'adorer le tout premier.

Animé d'une tendre dévotion envers Jésus-Christ souffrant, il ne passait guère de jour sans parcourir pieusement les 14 stations du chemin de la croix et formait ses disciples à faire de même. Le chapelet était véritablement sa prière chérie; et il suffisait de le lui voir égrener un peu partout avec un pieux recueillement pour sentir combien était grand son amour envers notre céleste Mère. Pour animer ses novices à le réciter avec plus d'attention et de fruit, il suggérait assez souvent une intention particulière à chaque dizaine. A l'exemple du V. P. Champagnat, il aimait les neuvaines et, pour une nécessité ou pour une autre, elles se succédaient nombreuses au noviciat, variées d'ailleurs selon l'époque de l'année liturgique. Coopérateur de Dieu dans l'œuvre de la formation des novices, il savait qu'il devait lui rester uni et participer largement à son esprit par une piété solide et de ferventes communions.

Le zèle étant le fruit de l'amour, un cœur généreux comme celui du F. Sigisbert ne pouvait manquer d'en brûler pour Dieu et les âmes. On pouvait, parfois, trouver sa vigilance un peu tracassière; mais elle n'était jamais en défaut. Conscient de la responsabilité qui lui incombait, il ne voulait à aucun prix que le démon pût profiter d'une négligence pour accomplir son œuvre néfaste.

On veille sur ce qu'on aime; or, il aimait en apôtre ses Frères, ses enfants spirituels du noviciat, et c'est pourquoi il les gardait avec un soin jaloux. Les flammes de son zèle furent communicatives: et l'ardeur qui le consumait détermina un bon nombre de ses meilleurs disciples à passer les mers pour gagner les âmes au Christ, et nous les voyons se dévouer aujourd'hui au Brésil, au Cap, au Congo, en Océanie, sur d'autres points encore du champ des missions lointaines.

Efforts à soutenir, zèle à rallumer, défauts à corriger, courage à relever, chutes à prévenir, fautes à punir, telle fut longtemps sa tâche journalière. Il serait partant difficile qu'un homme d'ordre comme le F. Sigisbert eût pu éviter entièrement de se laisser aller, un jour ou l'autre, à quelque vivacité de langage ; il n'aura pas du moins encouru le reproche adressé par l'Ecriture ‘’au chien muet’’. Sa nature énergique, son tempérament solide, sa débordante activité ne lui permettaient pas de s'arrêter aux petites considérations de bien-être ou de fatigue; il allait toujours, contraignant même son corps à ignorer le malaise réel qui le tourmentait à certaines heures.

Tout cela ne l'empêchait pas d'ailleurs d'être fort bon; au premier abord une physionomie grave, une allure vive, presque brusque, un ton assez tranchant, auraient pu en faire douter mais un commerce plus assidu ne tardait pas à révéler en lui une âme sensible et aimante.

Le P. Félix avoue dans une note intime que sa grande souffrance était de ne pouvoir exprimer la charité fraternelle qui débordait de son cœur. Et il n'est pas le seul à qui cela soit arrivé : que de religieux sont meilleurs au fond qu'à la surface! F. Sigisbert aimait son Institut, ses Frères, ses novices en particulier. Que n'aurait-il pas fait pour le bien spirituel et même corporel de ceux-ci? C'était, par exemple, une vraie satisfaction pour lui de pouvoir, ne fût-ce de loin en loin, ajouter à leur ordinaire une petite douceur. Il n'était heureux qu'en leur compagnie; à un âge déjà avancé; il prenait encore part à leurs jeux de grand air, les accompagnait dans leurs promenades extraordinaires, s'asseyait au milieu d'eux sur le gazon pour un petit goûter à l'ombre des bois. Et ne l'a-t-on pas vu maintes fois ne se séparer que les larmes aux yeux. d'une promotion de novices qui s'éloignait pour faire place à une autre? Le délinquant surpris en faute pouvait s'attendre à une verte semonce ou même à une réparation coûteuse à son amour propre; mais il savait que, repentant, il ne ferait pas vainement appel à l'indulgence de son Frère Maitre et que tout serait, à l'heure même, pardonné, oublié. Celui-ci manquait rarement d'être payé de retour, car tout ce qui vient du cœur va au cœur, et nous savons combien ses anciens, dispersés dans les deux hémisphères, étaient fidèles à lui envoyer le fréquent témoignage de leur reconnaissant et affectueux souvenir. .

Sa régularité, sa ponctualité étaient bien connues. Jamais de suppression d'exercices, jamais de retard non plus: il était intransigeant sur ce point qui contribue tant à l'édification et au bon ordre, tout en habituant au sacrifice:

On plaisantait bien un peu sa manie de consulter trop souvent sa montre au cours d'un repas ou d'une récréation ; mais aurait craint de se voir surpris, comme ce bon Fray Antonio dont Ste- Thérèse dit qu'il lui apportait cinq horloges avant de lui fournir la moindre natte pour le repos de la nuit.

Rien n'était laissé à l'imprévu; toutes les particularités du règlement étaient notées d'avance sur l'inséparable calepin renfermant l'ordre du jour par lequel débutait chaque conférence du matin.

Homme de principes, homme de règle, formé de bonne heure aux meilleures traditions maristes, il savait donner l'exemple de la régularité et tenait fortement à ce que chacun l'imitât-

Peut-être même était-il parfois un peu trop formaliste à cet égard, mais, excès pour excès, cela ne vaut-il pas encore mieux que de se montrer trop large ou trop lâche? Il avait un faible pour les gens expéditifs, naturellement alertes et courageux, qui vont de bon cœur à la besogne et ne savent pas dire : c'est assez. Au contraire, les délicats à l'excès, les retardataires' de profession et les bommes à qui il manque toujours quelque chose, ne trouvaient pas grâce devant lui. Avare de son temps, il avait un soin extrême de ne l'employer jamais qu'utilement. Il n'était à aucun degré de ceux qui, trop confiants dans leurs lumières infuses, négligent celles que l'on obtient par le travail personnel. A quelque moment que l'on pénétrât chez lui, il était rare qu'on ne le trouvât pas à compulser quelque ouvrage de spiritualité et à prendre des notes, dont à l'occasion il faisait ensuite bénéficier ses jeunes auditeurs comme d'une nourriture substantielle pour leurs cœurs et leurs intelligences.

On ne peut pas dire qu'il fût orateur au sens littéraire du mot; pourtant il y avait de la vie dans son regard, de l'expression dans son visage, de la vigueur dans son geste rare, contenu, mais prompt comme celui d'un homme qui lance des flèches; il y avait surtout l'ardente conviction de son âme qu'il s'efforçait de faire passer dans celle de ses auditeurs. Et puis, ses notes puisées, comme nous avons dit, aux meilleures sources ascétiques, son expérience personnelle des choses de la Congrégation et des besoins particuliers de ses enfants, suppléaient à ce qui pouvait lui manquer du côté du talent oratoire

Disons pour nous résumer que le F. Sigisbert fit à ses disciples deux présents de haute valeur: il leur donna son temps et son exemple. Enfermé dans sa charge comme dans une forteresse imprenable, il lui appartint tout entier et a tout instant. Il s'y consacra sans retour sur le passé, sans prévision inquiète de l'avenir, ne voulant pas d'un travail, d'une lecture dont le. profit n'aurait pas été premièrement pour ceux qui lui étaient confiés, Et ne vaut-il pas mieux bien faire une seule chose que d'en effleurer un grand nombre sans rien conduire à la perfection?

Il regardait comme un des points principaux de sa charge, la fréquence des entretiens particuliers avec ses jeunes religieux. Sa porte, leur était toujours ouverte et l'on sait avec quel soin et quelle persévérance il aiguillonnait l'indolent, relevait le découragé, stimulait encore les plus parfaits.

Quant à son exemple, ce que nous avons dit plus haut de ses vertus nous prouve que son grand soin fut toujours d'édifier son entourage; la vie l'avait convaincu que la jeunesse apprend mieux par les yeux que par les oreilles et que, si la voie des préceptes est longue, celle des exemples est courte et plus sûre. .Sans doute les plus riches natures sont presque toujours pauvres par certains côtés, et nous ne voudrions pas prétendre que la vertu de notre cher défunt ait été sans alliage de quelques-uns de ces travers auxquels échappe difficilement toute vie humaine. Mais il n'en reste pas moins, somme toute, un remarquable échantillon de ces religieux à forte trempe dont nous trouvons, grâce à Dieu, tant d'exemples dans les annales du premier siècle de notre Institut, et qu'on ne risque rien, à beaucoup d'égards, de proposer pour modèles à leurs descendants véritablement désireux de vivre de l'esprit du Vénérable Fondateur.

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S'il ne lui fut pas donné d'atteindre à la vertu absolument parfaite, il y tendit vaillamment jusqu'au bout. Avec non moins de vigueur que le saint évêque de Tours, il disait à Dieu: " Je ne refuse pas le travail. Soixante ans d'efforts n'avaient pas épuisé son ardeur, et, sans considérer le sillon déjà tracé, son zèle aspirait à de nouveaux labeurs. Avec tant d'autres vétérans maristes fidèles jusqu'au bout à leur poste de combat, il rappelait aux plus jeunes ces grands caractères au front desquels brille une couronne de vénération, mais pour qui la vieillesse n'a pas de glace.

Pourtant ce lui fut un pénible sacrifice de quitter en septembre 1921, l'œuvre qu'il avait si longtemps dirigée, avec laquelle il s'était pour ainsi dire identifié. Cette séparation fut un brisement pour son cœur sensible ; mais, soumis aux ordres de l'obéissance qu'il avait tant prêchée aux autres, il se rendit sans retard à Bruxelles où lui était assigné l'emploi d'économe de notre importante école de St. Cilles. La tâche dépassait les forces d'un vieillard' de 7G ans ; il la continua néanmoins jusqu'aux limites du possible, nourrissant ce seul et bien légitime désir de mourir sur le sol de la patrie toujours 'aimée et de reposer dans le cher cimetière de Beaucamps, où chaque dimanche il conduisait jadis ses disciples prier pour nos défunts et apprendre à bien vivre en méditant les leçons de la mort.

Hélas! ce dernier souhait ne devait pas non plus se réaliser, bien que le bon Frère eût été nommé, en septembre dernier.

Directeur de la maison de Beaucamps qui se reconstitue. Il devait s'y rendre aussitôt après avoir subi une opération que les docteurs jugeaient indispensable mais nullement dangereuse. Pressa-t-il trop l'intervention chirurgicale, ses forces le trahirent-elles, ou survint-il une complication imprévue? Dieu le sait, mais le pauvre patient ne parvint pas à se relever: la syncope qui l'avait saisi ne fit place qu'à une mort bien rapide.

Le 11 septembre 1923, ce vaillant soldat qui avait si longtemps, mené le bon combat, est allé recevoir au ciel la récompense de son zèle et de sa constance. Auprès de Dieu, il continuera de prier pour la province et le noviciat au bien desquels il s'était si généreusement dépensé.

R. I. P.

 

Frère LUIZ SEVERINO, profès de vœux perpétuels. — A ce bon et très regretté confrère, qui vient de s'éteindre dans la paix du Seigneur, on peut appliquer les paroles de nos Livres Saints: Consumatus in brevi, explevit tempera multe, en peu de temps il a rempli une longue carrière.

Huit ans à peine ont suffi, en effet, pour faire d'un jeune élégant habitué à toutes les aises du monde, un religieux exemplaire et accompli.

Né Luiz Gonçalves de Carvalho, d'une des familles les plus riches et les plus influentes de Rio de Janeiro, il fit ses études primaires et secondaires à notre Collège de cette ville, où il les termina avec un remarquable succès en 1914. Ses talents littéraires vraiment remarquables le firent choisir par ses collègues de promotion au baccalauréat, comme leur interprète pour saluer, au nom de tous, les anciens maîtres qu'ils allaient quitter. Pour lui c'était une pure formalité, une simple occasion d'affirmer une fois de plus toute la gratitude qu'il leur gardait; car, intérieurement sollicité par la grâce, il soupirait après le jour où il pourrait partager leurs mérites de religieux éducateurs en correspondant à la vocation qu'il se sentait pour leur genre de vie.

Ame toute éprise de l'amour du bon Dieu dès sa plus tendre enfance, il trouvait au fond de toutes les distractions mondaines le vide et le néant, même au sein des capitales européennes où, pour le distraire, sa famille le promenait; aussi n'hésita-t-il pas à sacrifier une fortune toute faite et les situations brillantes qui s'offraient à lui pour aller, au mois de juin 1915, demander une place à notre noviciat de Mendes.

Rien au monde, nous dit à ce propos son frère, ingénieur civil, ne saurait rendre l'impression que produisit sur la famille l'héroïque résolution de ce jeune homme! Quoi! lui, le plus pimpant de tous ses frères, l'élégant et spirituel causeur des cercles de famille, lui, l'enfant gâté de la maman, se dépouiller de tout pour se faire mariste,… Petit Frère de Marie ! Vraiment, nous croyions à une velléité de jeune homme inconstant.

Le voilà cependant au Noviciat, sous la direction du cher Frère Exupérance, aujourd'hui Provincial. Il a pris véritablement à cœur l'œuvre de sa sanctification; et c'est avec une ardeur généreuse qu'il commence son postulat, où sa délicatesse et sa modestie, traits dominants de sa belle physionomie morale, ne tardent pas à lui gagner l'affection de ses maîtres et de ses condisciples. Avec quelle simplicité charmante il se plie aux moindres détails du règlement, si naturels à quiconque suit la voie normale d'un juvénat préalable, mais pour lui en opposition si complète, avec toutes ses habitudes précédentes et son âge de 20 ans! Que d'actes de vertu n'a-t-il pas à pratiquer, lui qui si volontiers roulait automobile dans sa belle ville natale, et qui est maintenant obligé de suivre ses jeunes compagnons, dans leurs promenades le long des sentiers déserts et parfois raides de notre propriété!

Ainsi se préparait-il à la vêture, qui eut lieu le 8 Décembre 1915. Son Noviciat ne fit qu'accentuer toutes les aimables vertus de simplicité, de docilité, d'attachement et de soumission à l'égard de ses supérieurs et de ses maîtres, dont il nous avait déjà donné tant d'exemples édifiants. Mieux que personne, il savait apprécier la grâce de la vocation pour laquelle il avait dû tant combattre et contre la chair, et contre le sang et contre lui-même ! Aussi, avec quelle sollicitude suivait-il les nouveaux arrivés! avec quelle charité il donnait quelques bons conseils à ceux qu'il savait plus ou moins chancelants! Il fut l'ange gardien visible de toutes ces belles phalanges de jeunes frères, qui se succédèrent jusqu'en 1920; car, après son scolasticat, ou il avait toujours été un modèle, il fut adjoint au noviciat comme professeur. Cependant, si grands que fussent son affection pour les jeunes frères et son attachement pour cette maison de son Noviciat, il brûlait du désir d'en sortir, pour aller faire le catéchisme aux enfants, chose qu'on ne lui permettait pas encore au Noviciat. Il s'en dédommageait néanmoins par sa tenue toujours recueillie et édifiante à la chapelle ; et comme le ciel a toujours pour agréables les vœux de l'homme de désir, il se dégageait, à son insu, de toute sa personne, un véritable rayonnement de piété et d'édification.

En 1921 il fut envoyé au Gymnase de N. D. du Carmel à São Paulo, où, s'affirmèrent constamment la, comme partout, sa piété et son esprit religieux.

L'année suivante, ce fut Mendes qui le revit comme professeur du juvénat et… comme organiste, car, en même temps que religieux exemplaire, il était musicien accompli. Il mit dans la maison, en cette année du Centenaire du Brésil, un entrain et une vie qu'on a peine à se figurer. Aussi bon patriote que fervent religieux, il n'hésita pas à faire vibrer la corde du patriotisme, car il savait qu'une soutane n'étouffa jamais dans la poitrine aucun noble sentiment.

Enfin, au début de 1923, il partit pour Varginha, son dernier poste. ‘’C'est ici le lieu de mon repos pour l'éternité’’ aurait-il dit en arrivant. Et, en effet, il n'en devait sortir que pour refaire dans son cercueil, six mois plus tard, le long chemin qui le séparait de Mendes, afin d'aller dormir son dernier sommeil auprès des frères qui s'y trouvent et qu'il vénérait comme des saints !

Dans cette maison il se dévoua comme toujours, sans réserve, car l'activité était, avec la générosité, une de ses vertus caractéristiques. Avec la permission des Supérieurs, il dota la chapelle de toute une série d'ornements sacrés et d'autres objets du culte. Sa grande foi, son immense amour de Dieu, sa dévotion angélique à la Sainte Eucharistie, sa filiale confiance en Marie, qu'il aimait en vrai mariste, l'animaient d'un insatiable désir de les voir aimés et loués; de sorte que, pour une si sainte destination, rien ne lui paraissait assez riche ni assez beau.

Et c'est peut-être un pieux excès de ce zèle intense pour la beauté de la maison de Dieu qui aura été la cause occasionnelle de sa mort prématurée. A la suite des soins inlassables qu'il s'était donnés pour organiser à Varginha la solennité de la Fête-Dieu, fête où on l'avait vu pleurer de pur bonheur, il se sentit briller des ardeurs de la fièvre. Rien ne fut épargné de tout ce que l'art médical et la charité fraternelle purent imaginer pour enrayer les progrès du mal; mais ce fut hélas! sans succès. Du moins eut-on la consolation de le voir, durant tout le cours de la maladie, admirable de patience, de résignation, de piété et d'affectueuse reconnaissance polir les soins assidus dont il se voyait l'objet. Le 21 juin, fête de son angélique patron, il reçut les derniers sacrements dans les dispositions l'es plus enviables, et le 93.à deux heures du matin, il s'endormait saintement dans le baiser du Seigneur. Le lendemain, 24, quand sa dépouille mortelle arriva à Mendes pour être inhumée dans l'humble mais si pieux cimetière de la Fazenda Sao José, ce fut dans la Communauté une explosion de deuil si général et si spontané que les quelques parents et étrangers qui étaient venus à ses funérailles ne pouvaient retenir cette réflexion qui rappelle de si près celle que faisaient autrefois les habitants de Béthanie en voyant Jésus pleurer sur le tombeau de Lazare: ‘’On voit combien il était aimé’’.

Il laisse dans la maison et dans la province le souvenir édifiant d'un Frère pieux, régulier, consciencieux, aimable, dévoué, plein de zèle; et il n'est pas douteux que la T. Sainte Vierge, qu'il aima d'un si filial amour, lui aura fait au ciel un accueil tout maternel, et lui aura, obtenu de Jésus, une belle place parmi ses fidèles serviteurs.

R. I. P.

 

Frère JUAN EMILIO, profès des veux perpétuels. – Fils de Philippe Mateo, contremaître dans une usine, et de Carmen Medina, il naquit le 29 octobre 1896 à Bescanó, dans la province de Gérone (Espagne), et reçut au baptême le nom de Jean. De bonne heure il perdit sa .mère, dont il avait reçu une première éducation pieuse, et, parvenu à l'âge de scolarité, il fréquenta les classes du Collège que dirigent dans une localité voisine les Frères des Ecoles Chrétiennes. C'est la qu'il sentit en lui les premiers indices de la vocation religieuse.

Le 1ier juin 1907, l'âge de moins de 11 ans, il entrait au Juvénat de Vich, non sans avoir dû vaincre pour cela de sérieux obstacles, et s'y faisait remarquer dès ces premiers temps par sa piété, son application à l'étude et surtout son tendre amour envers la T. Sainte Vierge, qu'il avait prise spécialement pour mère, en remplacement de celle que la mort lui avait ravie.

Son grand plaisir était de cultiver des fleurs dans un petit jardin de la cour, et d'en cueillir dans les champs, au cours de ses promenades, pour en orner l'autel de cette auguste patronne des âmes pitres. Il aimait aussi à lui faire hommage de la belle voix qu'il avait reçue de la Providence et qui lui-mérita bientôt le rang de sous-chef dans la remarquable schola qui répandait alors dans tous les environs et même plus loin la renommée du Juvénat de Vich.

Il croissait là depuis quatre ans, comme l'Enfant Jésus à Nazareth, en âge et en sagesse devant Dieu, ses maîtres et ses condisciples lorsque, au mois de septembre 1911, il fut admis comme postulant au noviciat de N. D. de Belpuig, à Avellanas, où il prit le Saint Habit le 25. juillet suivant. Comme au Juvénat, il donna là pleine satisfaction à ses Maîtres, et, après 'l'émission de ses premiers vœux, à la fin de juillet 1913, il débuta dans l'enseignement à notre Collège de N. D. del Pilar, à Saragosse. Il s'y montra aussi bon religieux que bon maitre, de même qu'à Carthagène où il fut au mois d'août 1917.

Appelé, l'année suivante, en qualité de maitre, au Juvénat de Vich, où il n'avait laissé que de bons souvenirs, il se trouva comme dans son élément au milieu de cette pieuse jeunesse qui lui rappelait ses beaux jours de naguère; mais il allait bientôt y rencontrer l'épreuve. La terrible épidémie grippale qui allait bientôt visiter toutes les régions du globe, en faisant partout des victimes par milliers, se montra particulièrement truelle envers nos maisons, de formation de la province d'Espagne, à commencer par le Juvénat de Vich. Ce fut, pour le Frère Juan Emilio, l'occasion, non pas d'étonner, mais d'édifier grandement tout le monde par l'intelligence et l'activité de son dévouement (partagé d'ailleurs par tous les membres de la Communauté) auquel on doit peut-être, après Dieu, de n'avoir pas eu un plus grand nombre de victimes.

Pendant son service militaire, qu'il accomplit à Lérida, il se comporta en vrai religieux, sans se permettre à l'égard de la Règle aucune de ces libertés dangereuses, pour ne pas dire plus, qui tendent à se faufiler à l'ombre de l'uniforme et qui ont été cause, hélas ! de la désertion de tant d'autres.

Revenu à Vich, après son licenciement, il se remit à la vie ordinaire avec autant de ferveur et d'entrain que jamais, bien que sa santé commençât à donner quelques inquiétudes. A Toledo et à Lérida où il fut successivement envoyé ensuite, la fatigue générale dont il se sentait progressivement envahir ne pat l'empêcher une seule fois, disent ses confrères, de se trouver au Salve Regina du matin avec la Communauté.

Mais, tandis qu'en faveur de la régularité et du bon exemple, la vigueur de son âme triomphait ainsi des réclamations de son corps affaibli, la maladie faisait silencieusement son œuvre, et elle n'allait pas tarder à prendre une allure foudroyante. Le samedi, 27 octobre dernier, au moment du coucher, il fut pris d'une forte hémorragie, qui se renouvela le lendemain en éveillant pour ses jours de sérieuses craintes. Dès ce jour-là-il demanda son confesseur afin de mettre bien au point, de concert avec lui, les affaires de sa conscience et le lundi, 29, à la suite d'une consultation des médecins, qui avaient déclaré le cas grave et même désespéré, il reçut avec une grande piété les derniers sacrements. La science humaine s'avouant impuissante à conjurer les effets du mal, la Communauté tourna.ses espoirs du côté du 'ciel. Une neuvaine au Vénérable Champagnat avec application d'une image relique fut commencée, poursuivie avec ferveur et confiance, et, avant peu de jours, une amélioration semblait s'être produite; mais elle ne se maintint pas: Dieu l'avait choisi pour son partage et, au lieu de la prolongation d'une vie toujours sujette à bien des dangers et des misères, le Vénérable Père jugea plus opportun de lui obtenir la grâce d'une sainte mort. Muni de tous les secours de la Sainte Eglise, le cher malade rendit paisiblement son âme à Dieu le lundi 5 novembre à 11 heures du matin.

‘’Quelle mort digne d'envie! quelle précieuse et sainte mort!’’ — dit un bon Père du Cœur Immaculé de Marie, qui l'assistait à ses derniers moments. — Peu de temps avant d'expirer, comme il avait témoigné le désir de dire adieu à ses élèves, qui l'aimaient beaucoup, ils furent, à leur grande satisfaction, amenés dans sa chambre, et, après quelques autres bonnes paroles, il leur dit pour terminer: ‘’Adieu, mes enfants, je vais au ciel, au ciel, au ciel!’’

C'est bien vraiment le cas de redire avec les Livres saints: Heureux les morts qui meuvent dans le Seigneur ! et de souhaiter que notre fin ressemble à la leur.

R. I. P.

 

Frère MALC, Profès des vœux perpétuels, naquit, le 27 de février 1882 à Saint-Cirgues, commerçante et surtout très chrétienne bourgade des montagnes du Vivarais. Bien des membres de notre Institut, originaires de ces parages, doivent se souvenir .avec édification d'avoir vu maintes fois, au cours de foires très fréquentées qui s'y tiennent, les braves paysans des environs interrompre leurs pourparlers, au tintement de la cloche qui sonne midi, se découvrir religieusement la tête, faire le signe de la croix et réciter tout bas l'Angélus dans une attitude qui faisait penser au célèbre tableau de Millet.

C'est dire que son enfance, au foyer paternel, fut bercée au spectacle fortifiant des pratiques de la vie la plus chrétienne. Tous les jours, dans la famille, comme dans un sanctuaire béni, se récitaient avec une exemplaire exactitude les prières du soir et de surérogation le chapelet. Quant aux jours de dimanche et de fête, ils étaient vraiment les jours du Seigneur. Ses pieux parents savaient en profiter pour faire éclore dans son esprit et dans son cœur le germe de ces solides vertus chrétiennes qui devaient constituer le principal élément de l'héritage qu'ils voulaient laisser à leurs enfants.

De très bonne heure, comme c'est l'habitude dans ces régions où l'air est pur et vivifiant, mais où la terre, plutôt avare, ne donne qu'au prix d'un travail rude et assidu le pain de chaque jour, il commença à prendre sa part aux occupations de la famille, et, l'âge de 10 ans, il fut placé chez les Frères des Ecoles chrétiennes, qui avaient ouvert depuis peu une école dans le bourg.

Son application, son caractère ouvert et ses inclinations pieuses ne tardèrent pas à attirer sur lui l'attention de ses maîtres, qui volontiers lui auraient fait donner une place dans un de leurs juvénats; ruais la Providence, qui le destinait ailleurs, disposa doucement toutes choses pour l'accomplissement de ses desseins sur lui.

Dans ses notes intimes, Frère Male a retracé lui-même les circonstances de sa vocation à notre Institut; et voici en quels termes:

J'étais encore, dit-il, sous l'heureuse impression de ma Première Communion. Mes parents, comme Gédéon au temps. d'Israël, étaient en train de battre le blé, lorsque vint à passer, comme l'ange du Seigneur, le Frère Libanius en visite de famille. A sa vue, je me sentis comme transporté. Le costume et le nom de Petit Frère de Marie, la mission lointaine en perspective, la fin d'élever les enfants : tout m'apparaissait comme la plus heureuse réalisation de mes rêves d'avenir. Dans mon enthousiasme, je courus trouver mes parents pour leur exprimer mon désir et leur demander la permission de le suivre; mais' après m'avoir écouté avec attention, ils me dirent: "Enfant, ce que tu nous demandes là est d'une trop grande importance et implique des conséquences trop sérieuses pour pouvoir être décidé à la légère, sous la pression d'un enthousiasme inconsidéré. Réfléchis et prie ; nous allons faire de même, et nous verrons un peu plus tard’’.

" Réfléchir, je n'en avais pas besoin : ma résolution était prise, mon choix était fait, et je le considérais comme irrévocable ; mais à partir de ce moment, toutes nies prières tendirent à obtenir de Dieu la réalisation de mon ardent désir. Il se chargea lui-même de tout arranger, et bientôt arriva le jour où je pus dire : Me voici, mon Dieu, puisque vous m'avez appelé.

" C'était à la fin de 1896: Le Frère Marie-Charles, alors, Directeur du juvénat de Serres, me fit un paternel accueil et. j'étais enfin dans ce paradis, objet de tous mes désirs.

Quatre-vingts enfants au cœur joyeux, à la physionomie souriante et éveillée qui peuplaient la maison me reçurent comme un frère. Un esprit délicieux régnait parmi eux et la plus prévenante charité se faisait sentir dans tous leurs rapports, en même temps qu'une généreuse émulation stimulait et soutenait leurs efforts pour l'acquisition du savoir et de la vertu. Aussi me trouvai-je là tout de suite comme dans mon élément. Les exercices de piété, les chants à la chapelle, les luttes scolaires, les joyeux ébats au bord du Buech et les grandes promenades aux cimes alpestres : tout me plaisait à ravir, et j'aurais à peine conçu que les fils des rois pussent jouir d'un bonheur comparable à celui qui était le mien’’.

Au milieu de ce contentement, il n'oubliait pas cependant que l'heureux temps du juvénat n'est qu'une étape dans la vie d'un aspirant à la vie religieuse, et il ne laissait pas de soupirer après le jour où il lui serait donné de faire un pas de plus dans la voie où il s'était engagé. C'est le 15 août 1898 que lui fut donnée cette grande satisfaction. Admis à revêtir le saint habit, il pouvait enfin dire un adieu définitif au monde et s'enrôler pour toujours dans la milice bénie de la Reine du Ciel. C'est à cette occasion clue, selon l'usage des Communautés religieuses, il échangea son nom de Jean Louis Clauzon contre celui de Frère Malc, qu'il a si dignement porté.

Ame généreuse et ardente, Frère Male, dès son entrée au juvénat s'était donné sans réserve au Seigneur et jamais la pensée ne lui vint de regarder en arrière. Ce n'est pas qu'il n'ait eu comme tout le monde des batailles à livrer, des luttes à soutenir; mais, les, yeux fixés au ciel, il alla toujours de l'avant, acceptant le combat comme la condition de notre vie d'épreuve ici.bas, et comptant sur le secours d'en-haut pour arriver au triomphe final.

Pendant mon noviciat et mes premières années de vie religieuse, lisons-nous encore dans ses notes intimes, j'ai eu les plus grandes difficultés à. surmonter; j'ai été en butte à des obstacles de toutes sortes et pour ainsi dire renaissants chaque jour; mais la Sainte Vierge, que j'ai toujours passionnément aimée, m'a obtenu la victoire. En entrant au noviciat je m'étais dit: c'est pour aimer Dieu plus parfaitement que j'ai embrassé la vie religieuse ; c'est pour servir Marie plus filialement, que j'ai voulu me faire mariste ; c'est pour me sauver plus sûrement que je veux, coûte que coûte, persévérer jusqu'à la fin… Et la grâce de Dieu aidant je veux tenir parole à tout prix’’.

Ajouterons-nous qu’il était pleinement soutenu dans ces fermes résolutions par ses religieux parents, qui ne cessaient de lui répéter en guise de conclusion dans toutes leurs lettres : ‘’Mon cher fils, fais un bon Frère; aime beaucoup le Bon Dieu; sers bien la Sainte Vierge; sauve ton âme et aide-nous par tes prières à sauver la nôtre. C'est uniquement pour ces motifs, tu le sais; que nous avons consenti à te laisser éloigner si jeune du sein, de la famille’’.

Au sortir du noviciat, Frère Male fut successivement employé, comme chargé des soins du temporel, dans plusieurs établissements de la province de St Paul-3-Châteaux, dont il faisait partie. Sous l’influence de la campagne violente et acharnée entreprise alors par la franc-maçonnerie contre les congrégations religieuses, il soufflait à l'égard de celles.ci un vent d'inquiétude et d'insécurité dont leurs jeunes membres subissaient presque tous plus ou moins les effets. Ceux dont la vocation avait été-déterminée en grande partie par des motifs humains, se prenaient à rêver d'une situation moins précaire, et ils ne prêtèrent, hélas!, que trop souvent une oreille docile aux sollicitations de la chair et du sang. Il n'y eut guère que ceux dont la vocation avait été inspirée par des fins véritablement surnaturelles qui ne se laissèrent pas ébranler.

De ce nombre fut courageusement Frère Male. En face des désertions qu'il voyait se produire chez tels et tels de ses condisciples qu'il avait estimés et aimés, sa devise fut : ‘’En avant toujours dans le dévouement et le sacrifice !’’ et, sans hésiter, il mit l'Océan entre lui et ceux qui le sommaient de rompre les saints engagements qu'il avait librement contractés envers Dieu et son Institut. Il s'embarqua pour l'Argentine.

Il me serait très agréable — dit un de ses Directeurs, à qui nous devons tous les détails de cette petite notice — de suivre le bon Frère dans les divers établissements de France, d'Italie et de l'Argentine où il fut successivement employé. Ayant eu le précieux avantage de passer plus de 10 ans dans son édifiante compagnie à Marseille, Mondovi, Luján, Marcos Juarez, etc. …, ce serait une dette de reconnaissance que je payerai volontiers à sa mémoire en retour des éminents services qu'il me rendit constamment ; mais ce serait sans doute sortir du cadre d'une simple notice nécrologique. Qu'il me suffise de dire que, toujours pieux, régulier, modeste, il mit constamment son bonheur à. faire des heureux, à se sacrifier pour le bonheur de tous.

Son obéissance fut celle du soldat de l'Evangile, à qui son supérieur dit: allez là, et il y va; faites ceci, et il le fait; et nul ne pratiqua la sainte pauvreté avec plus de perfection que lui. Chargé, à cause de son emploi d'Econome, de l'administration des ressources de la Communauté, non seulement il ne s'accorda jamais rien de ce que n'avaient pas les autres, mais il s'oubliait plutôt pour accommoder les autres. Dévoué à l'excès, il prenait toujours pour lui les besognes les plus pénibles, et ce qu'il ne pouvait faire de jour, il le faisait la nuit. C'est notamment pendant ces heures de repos pour les autres qu'il mettait le plus souvent à jour ses livres de comptes, toujours très bien tenus et d'une rigoureuse exactitude.

Son esprit jovial est resté légendaire. Comme il entendait parfaitement la plaisanterie, on aimait à le taquiner, à le prendre à partie; et il s'y prêtait avec une bonne grâce qu'on ne parvint jamais à lasser. Attaqué de tous côtés et à tout propos, durant les récréations et au réfectoire, sur sa métairie, sa ferme, son jardin, son administration, le baptême des produits de sa cave, les ‘’plaines en pente’’ de son pays natal ou les riches autos qui en desservaient les hôtels, il avait toujours à propos quelque riposte ingénieuse, parfumée de gaîté, et lorsque rarement il ne la trouvait pas sur le champ, il demandait un délai avec promesse de l'apporter péremptoire.

Dévoré d'un immense désir de se rendre utile, il demeura longtemps réfractaire à toutes les tentatives de lui faire accepter un repos que sa santé cependant aurait rendu opportun. "L'éternité, disait-il, sera bien assez longue pour se reposer’’; ou bien il citait plaisamment ce distique dont il aimait à se faire comme un rempart :

Un Alpin fainéant est un type odieux:

Je ne veux pas ternir l'honneur de mes aïeux.

Un jour vint pourtant où l'intrépide ouvrier sentit les instruments de labeur tomber de ses mains défaillantes. Vers le milieu de septembre dernier, il fut pris d'un accès de‘ grippe qui en peu de temps devait avoir raison du peu de forces qui lui restaient encore. Le malade comprit que l'appel de Dieu était proche; et, calme, résigné, il baisa son crucifix avec amour et confiance, en disant du fond de son âme: "Voilà, Seigneur, que j'ai travaillé jusqu'à la fin. Par votre grâce, j'ai persévéré, j'ai accompli le moins mal que j'ai pu ce que vous m'avez commandé; daignez, dans votre miséricorde, me donner maintenant ce que vous vous avez promis’’

Et sans doute le méritant religieux, lorsque le silence se faisait déjà autour de son lit d'agonie, aura entendu de la bouche du divin Maître ces paroles si consolantes :

‘’Bon et fidèle serviteur, vous avez été fidèle dans les petites choses, voici que je vous établis sur de grandes; entrez dans la joie de votre Seigneur’’.

C'était, en la fête des saints anges gardiens, le 2 octobre 1923.

R. I. P.

 

Frère MARIE-SALVATORIS, Profès des vœux perpétuels. — Après deux rapides mois de maladie, cet excellent confrère s'éteignait paisiblement en notre maison d'Iberville, le 28 novembre, malgré les soins attentifs de notre- dévoué Frère Infirmier qui, depuis quatre semaines, se tenait constamment à son chevet, le jour et la nuit. Cette mort que rien ne laissait prévoir a été un coup bien sensible pour tous les Frères de la Province qui admiraient dans le défunt un zèle industrieux et un rare savoir-faire dans la direction des petites classes, où il s'était, on peut dire, spécialisé. L'expérience mûrie par la réflexion et une étude toujours à l'affût du progrès, lui conférait une autorité indéniable auprès de ses collègues et permettait de fonder sur lui de solides espoirs.

Né à Saint-Michel de Bellechasse, le 15 mai 1888, de parents très chrétiens, Napoléon Dumas reçut de sa pieuse mère une formation 'morale à la fois sévère et délicate dont il garda une empreinte indélébile. Fortement épris des beautés de la vertu qu'on lui avait appris à ne jamais séparer de la propreté, de l'ordre, des bonnes manières, il se montra toujours très réservé avec ses camarades, dont l'exubérante et fougueuse gaieté était pour lui un sujet de continuelles appréhensions. Doux et méditatif par tempérament, isolé par les précautions qu'exigeait une frêle santé, pour éviter les brusqueries coutumières au jeune âge, il se cantonnait volontiers dans un endroit moins tourmenté du champ de jeu, et là, trouvait son plaisir à organiser avec un petit groupe d'amis quelque amusement paisible et toujours nouveau. Il était de ces enfants pour qui le monde est un désert, dans lequel ils ne réussissent pas à trouver l'oasis où ils pourraient cultiver en sécurité leurs goûts plus raffinés que ceux de la multitude. Etres faibles qui de bonne heure vivent déjà une idée, imprécise il est vrai, mais définitive pourtant, et, redoutent le coudoiement de la foule anonyme.

Ces enfants n'auraient pas dû naître,

L'enfance est trop dure pour eux.

Pour ces aspirations que le monde ne saurait assouvir, la religion offre un asile et un objet. Avec sa conscience droite et timorée, notre jeune homme sentait grandir chaque jour l'irréductible opposition entre l'idéal qu'il rêvait et les rudes nécessités de la lutte quotidienne pour la simple satisfaction du besoin de jouir. Assez courageux pour ne point redouter l'arène, il lui répugnait d'y descendre pour la seule satisfaction des appétits vulgaires.

Aussi, lorsqu'une première suggestion vint ouvrir à ses yeux l'horizon plus serein de la vie religieuse, il eut l'impression d'entrevoir enfin l'île fortunée où depuis longtemps l'attiraient des voix intérieures dont il n'avait jusque-là que vaguement discerné les appels. Sa vertueuse mère voulut elle-même diriger vers le cloître ces aspirations qu'elle avait éveillées, et affermir aussi une vocation qu'elle avait sans doute obtenue par ses ferventes prières.

Ce fut le 8. janvier 1903 qu'il entra au noviciat, où, six mois plus tard, il prenait l'habit sous le nom de Frère Marie-Salvatoris. Sa faible constitution, qui avait maintes fois interrompu ses classes, faisait craindre pour lui les fatigues de l'enseignement. Pendant quatorze ans il fut employé, soit à la taillerie, soit aux divers services temporels, à Iberville, Ville-Marie, La Tuque, Pont-Rouge, Waterloo, où son activité et l'attention qu'il mettait à s'acquitter parfaitement de son devoir, le firent grandement apprécier de ses confrères.

Il ambitionnait un apostolat plus direct. En 1917, les Supérieurs, sur ses instances réitérées, 'consentirent à lui confier la petite classe de l'Académie St-Pierre, à Montréal. Ses débuts furent assez pénibles dans cet emploi pour lequel rien ne l'avait préparé, si ce n'est l'intense désir de se dévouer à l'éducation. Lui, si particulier en fait de précision et d'exactitude, se trouvait dans un milieu où, à chaque instant, tout semblait à recommencer. D'instinct il comprit qu'au zèle apostolique, il devrait désormais joindre deux vertus dont ses occupations antérieures lui avaient peu montré la nécessité: l'indulgence et la patience. Ses collègues, qui connaissaient son tempérament, s'étonnèrent de voir avec quelle énergie il sut se maîtriser. Cette première victoire, due tout entière à la volonté, lui en valut une autre, l'empire absolu sur son petit troupeau. Sans brusqueries ni menaces, avec des attentions maternelles pour chacun de ses jeunes élèves, il arriva à les dominer si bien que, d'un signe, il dirigeait tout: en classe ou dans les rangs, l'ordre et le silence s'établissaient dans son petit bataillon, sans que l'on -set comment. Son impeccable distinction et le profond respect qu'il apportait aux choses de la religion en imposaient à tout le monde. Les mamans le savaient et ne craignaient pas d'envoyer de bonne heure leurs enfants à l'Académie, assurées qu'en sortant de l'Asile de la Providence, ils retrouveraient encore un cœur de mère pour les conduire.

Pour essentiel qu'il lui parût à bon droit, l'ordre matériel n'était pourtant pas, pour ce maître consciencieux, l'unique ni même la plus importante de ses préoccupations. Jalonner à ses: élèves les premières avenues de la vertu et de la science en points si lumineux que leur avancement ultérieur ne fût plus qu'une marche triomphale, tel semblait bien être le but de ses efforts incessants. Pour y réussir aucune peine n'était épargnée; sa préparation de classe absorbait tous ses moments libres : il y sacrifiait ses promenades, ses récréations et ses veilles. Soupçonnait-il un procédé plus efficace que les méthodes en usage, il ne se reposait plus qu'il ne l'eût mis au point par la réflexion, par l'étude comparée, et par l'essai.

Il venait de passer ses dernières vacances à inventer un appareil destiné à faciliter l'emploi de son ‘’alphabet animé’’. Les lettres mobiles commandées par un ingénieux système de leviers articulés, devaient venir former devant les élèves les diverses combinaisons phonétiques de la lecture. Tel Vaucanson devant son automate, il voyait déjà la réalisation d'un de ses rêves les plus chers, réalisation que, finalement, il devait payer de sa santé et de sa vie. Peu au fait des théorèmes de la mécanique, il devait y suppléer par des tâtonnements et des vérifications expérimentales qui ne lui laissaient pas un moment de répit, car en cela comme en tout le reste, rien n'était livré au hasard : il n'indiquait pas une pièce qu'il n'eût reconnu sa position d'équilibre et assuré le libre jeu des articulations. Cette invention ne sera sans doute jamais brevetée; elle n'en est pas moins un éloquent témoignage de l'intelligente activité de son auteur et de l'intérêt qu'il apportait à ses nobles fonctions.

Cette concentration d'esprit lui apportait fréquemment des aperçus nouveaux et des découvertes intéressantes dont, à maintes reprises, il fit part à ses confrères par la voie du Bulletin. Il savait, en effet, vaincre parfois sa timidité naturelle pour communiquer aux autres les procédés qu'il avait employés avec succès, sans remarquer toujours que ses succès tenaient moins au procédé lui-même qu'à la manière de l'utiliser. L' ‘’alphabet vivant’’ dont il s'était fait l'enthousiaste vulgarisateur, après l'avoir inventé pour son compte, a déjà rendu d'utiles services à ses collègues des petites classes. Lui-même en tirait un merveilleux parti. En quelques semaines ses débutants apprenaient. à lire. Dernièrement, M. l'Inspecteur Miller disait sa surprise de voir ses petits élèves lire déjà ‘’comme des hommes’’, sur le ton de la conversation.

Ainsi que nous l'avons dit, la faible santé de cet excellent religieux avait quelque peu nui à son instruction ; mais 'en revanche son goût était universel et d'une sûreté remarquable.

Dans ses premières années d'école, il s'était distingué par une disposition particulière pour le dessin qu'il conserva toute sa vie. Sans avoir jamais beaucoup étudié les lois de l'esthétique, il les découvrait vite par l'élimination des défauts, qu'il percevait au premier coup d'œil. Ses confrères le consultaient chaque fois pour les petits travaux d'embellissement qu'ils entreprenaient. Dans ceux qu'il exécutait lui-même, il ne pouvait supporter la plus légère négligence et on l'a vu recommencer dix fois une décoration, où un témoin facétieux s'ingéniait à découvrir un imperceptible manque de symétrie dans la position d'une banderole.

Ses préoccupations professionnelles ou artistiques ne nuisirent jamais à ses devoirs religieux. Les besognes qu'il s'imposait, fréquemment prolongées dans la nuit, ne lui firent jamais omettre le moindre exercice de piété. Malgré ses fréquents malaises et sa faible santé, il était debout chaque matin à quatre heures et demie et aucun de ses confrères ne se souvient avoir vu son prie-Dieu vacant au Salve Regina. Blême parfois d'épuisement et d'insomnie, il se tenait debout toute la méditation qu'il faisait avec exactitude. On a pu dire de lui que c'était une conscience incarnée ; et encore la chair était-elle chez lui un facteur négligeable et fort négligé, en dépit des fraternelles mais inopérantes objurgations de ses Supérieurs et de ses Frères, qui se demandent aujourd'hui comment il a pu résister si longtemps à une tâche déjà pénible et qu'il doublait encore par son inlassable dévouement. La lame à la fin a usé le fourreau. Sa vie d'anachorète émerveillait ses voisins de table qui s'ingéniaient à lui faire comprendre la nécessité de manger pour vivre. Pour lui, l'heure des repas était un temps perdu; il apparaissait vers le milieu du dîner, prenait quelques bouchées rapides, et s'esquivait le plus souvent avant la fin, sans qu'il fût possible de lui faire accepter une compensation pour les mets qui semblaient ne pas lui convenir.

Une seule chose l'intéressait : l'éducation de la jeunesse. Volontiers il prenait part aux discussions pédagogiques, mais les questions banales soulevées pour l'unique plaisir d'alimenter la conversation l'horripilaient. Lui, si difficile en fait de goût, était sobre de ses appréciations; plein de jugement et de tact, il jugeait peu le prochain, faisait parfois quelques remarques délicates sur les choses, mais il s'arrêtait aux personnes. La raillerie lui était totalement étrangère. Certains mouvements d'irritation ont pu laisser croire qu'il était peu sociable. Ce serait mal comprendre cet esprit subtil et délié, d'une personnalité intense, peu expansif parce que la parole ment plus ou moins à la pensée. Il voulait être, plutôt que paraître. La vanité n'entrait pour rien dans ses efforts pour faire prévaloir ses méthodes; le seul souci d'être utile pouvait le pousser à se mettre en évidence. Il montrait volontiers ses procédés, mais d'instinct il sentait que la manière est chose personnelle. Aussi mettait-il une sorte de pudeur à tenir secret un ouvrage en cours, que ce fût un essai littéraire, un dessin d'ornement, un apprêt culinaire ou tout autre.

Cette constante poursuite de la perfection avec des moyens limités, réclamait un labeur et une attention capables d'user les plus robustes constitutions. Que de fois ne l'a-t-on pas invité à s'accorder un peu de relâche! Il eut fallu un ordre formel pour l'arracher à des spéculations qui le séduisaient, parce qu'il croyait être le premier à les découvrir; Par crainte de l'irriter nul n'osait user de violence.

Mais, tôt ou tard, la nature sait venger le mépris de ses lois. Frère Marie-Salvatoris reprit sa classe en septembre avec un organisme débilité. En quelques semaines, il était à bout. Accoutumé à traiter son cortes en esclave, plusieurs jours il lutta contre une fatigue qu'il pensait pouvoir surmonter comme tant d'autres. Son Frère Directeur dut lui imposer un remplaçant pour l'obliger au repos. Le médecin consulté constata une faiblesse extrême et les prodromes de la phtisie galopante. Le malade comprit enfin que pour faire œuvre utile la volonté ne saurait toujours suppléer les énergies absentes. Sentant grandir et se préciser en son âme l'idéal du parfait éducateur des petits enfants, il eût aimé vivre pour le réaliser. A l'infirmerie d'Iberville, il consentit pour la première fois depuis dix ans, peut-être, à prendre soin de sa santé. Un instant même on espéra qu'il se rétablirait : chaque jour il sentait ses forces revenir sous l'influence d'un régime fortifiant qu'il condescendit à suivre. Son grand plaisir alors était de passer ces doux après-midi d'automne dans les bosquets de l'Hermitage Champagnat où le chant des oiseaux avait bercé la fantaisie poétique du jeune novice. Les oiseaux s'étaient envolés et les feuilles jonchaient le sol; mais à travers les branches dénudées qu'animait la brise, il contemplait la flotte légère des nuages que dépêchait l'Hiver pour meubler ses futurs palais. Et comme les nuages, les heures s'écoulaient silencieuses et rapides dans cette agréable rêverie.

Un jour, il s'y abandonna sans doute trop longtemps, et, le soir, la fièvre faisait de nouveau son apparition. Elle amena une abondante hémorragie pulmonaire qui fit redouter un dénouement fatal. C'était le dernier dimanche d'octobre. Le prêtre appelé jugea prudent d'administrer le malade qui, à la surprise générale, reprit aussitôt ses sens et répondit à toutes les prières distinctement. A partir de ce moment. ce ne fut plus qu'une lente agonie que des soins assidus réussirent à prolonger encore un mois. Les poumons en lambeaux rendaient la toux très pénible. Pourtant le bon Frère ne savait pas se plaindre. Il montra dans cette maladie tout l'empire que sa volonté avait acquis sur le corps, et, à ceux qui s'apitoyaient sur son état, il répondait invariablement : ‘’Je ne souffre pas beaucoup’’. Ses souffrances n'étaient pas pour les hommes ; il les offrait toutes à Dieu à trois intentions qu'il énumérait un jour au C. F. Provincial: ‘’En expiation de mes péchés, pour l'âme la plus délaissée du Purgatoire, et pour les besoins de la Province’’. ‘’Je regrette, ajoutait-il, de n'avoir pas assez pensé à faire ainsi’’. On ne pouvait lui être plus agréable qu'en lui suggérant de pieuses invocations qu'il répétait avec une ferveur angélique et l'une de ses grandes consolations était de pouvoir faire la sainte communion tous les matins. En retour d'un tel bienfait, il avait généreusement offert le sacrifice d'une vie dont l'unique valeur, à ses yeux, résidait dans le pouvoir qu'elle nous laisse de faire le bien et par là de glorifier Dieu. Avec le Psalmiste, il avait droit de chanter: ‘’J'ai soupiré après votre salut, Seigneur, et votre loi a fait mes délices’’.

A présent, il repose au pied de ces grands arbres, à l'ombre desquels il aimait aller jouir des beautés de la nature.

Et, les doigts enlacés d'un chapelet de bois,

Il dort dans la fierté de sa tâche bien faite.

Son œuvre, il est vrai, ne faisait que commencer et il comptait bien la poursuivre encore. Mais qui donc, sur cette terre, a pu se vanter d'avoir achevé la sienne et réalisé tous ses projets? Tout commence ici-bas et tout s'achève ailleurs. Heureux sont ceux qui, à l'exemple de notre cher défunt, consacrent leurs courtes années au service du seul Maître qui puisse leur en donner d'éternelles!

R. I. P.

 

 

N. B- — Depuis l'apparition de la dernière Circulaire du R. Frère Supérieur, nous avons en outre appris la mort des CC FF. Mark, Joseph-Valentin, Corneille, Cormack et Juventin stables; des CC. FF. Carloman Laumer, Chrystodule, Enrique Jéronimo et Quinibert, profès des vœux perpétuels et du Fr. Remi, novice. Sur plusieurs d'entre eux, il y aurait des choses fort édifiantes è dire et nous espérons pouvoir le faire dans le prochain n°. En attendant, nous les recommandons aux bonnes prières de nos Lecteurs.

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