Nos défunts

17/Sep/2010

† Frère MARIE-THOMAS, Profès des vœux perpétuels. — Dans la première semaine du mois d'août dernier, un bon scolastique de la Compagnie de Jésus, brancardier au 56° d'infanterie, nous apprenait en ces termes la mort de notre cher Frère Marie-Thomas, dont il était l'ami et le compagnon de dévouement : "Mon cher Monsieur, je vous annonce une bien douloureuse nouvelle : un deuil encore ajouté à ceux qu'a déjà réclamés de vous le bon Dieu ! Ce matin, 1ier août, Jean Antoine Thomachot, Frère Marie-Thomas, a été tué par un éclat d'obus à gaz asphyxiants, tandis qu'il attendait que deux blessés fussent pansés pour les transporter à un poste de secours’’.

C'est, humainement parlant, une bien grande perte pour la Congrégation et tout spécialement pour la province de Syrie, mais que Dieu soit béni de tout ! C'est une pure victime qu'il vient encore de se choisir, et qui, nous aimons à l'espérer, pèsera beaucoup dans la balance de sa justice pour nous obtenir la fin de l'épouvantable fléau qui depuis plus de deux ans désole le monde, et amener la résurrection de tant de belles œuvres dont il a entraîné la ruine.

Enfant de bénédiction, il naquit à Varennes-sous-Dun (Saône-et-Loire), le 3 décembre 1882, et, le jour même de son baptême, il fut consacré à Marie, pour laquelle il garda toujours une tendre dévotion, et dont il reçut en retour de vraies grâces de choix. Sous la direction de son saint Curé, il se prépara avec le plus grand soin à sa Première Communion, qu'il fit à Gibles à l'âge de douze ans et demi. Aussi n'en oublia-t-il jamais la douce et salutaire impression. Vingt et un ans plus tard, moins de deux mois avant sa glorieuse mort, il écrivait à un de ses confrères : "Quelle belle fête que la Première Communion ! Je me souviendrai toujours de la mienne, ainsi que de toutes celles que j'ai fait faire à mes chers petits Syriens. Ce sont des jours inoubliables’’.

Peu de temps s'était écoulé depuis cet acte si important de la vie du chrétien, lorsque soucieux d'en conserver la grâce, qu'il voyait si exposée dans le monde, il conçut le désir d'aller l'abriter dans le port de la vie religieuse. Ses parents, à qui il s'en ouvrit, s'y opposèrent d'abord énergiquement ; mais telles furent sa résolution et sa persistance qu'ils y donnèrent enfin leur plein consentement.

Jean avait alors un peu plus de 14 ans. Par l'intermédiaire du bon Frère Callixte, qui était alors directeur de l'établissement de la Clayette, il demanda et obtint son admission au noviciat de Varennes, où il se rendit le 20 mars 1897. Six mois après, il prenait, avec le saint habit, le nom de Frère Marie-Thomas, qu'il devait porter si dignement pendant dix-neuf ans.

S'il n'y eut rien d'éclatant ni d'extraordinaire dans sa conduite, — car chez lui tout fut toujours modeste — il n'en progressa pas moins solidement dans les vertus de son état. Sa piété sérieuse et soutenue, sa docilité irréprochable, son caractère raisonnable, conciliant, et surtout son application constante à ses devoirs, quels qu'ils fussent, lui avaient acquis l'estime et l'affection de tous. La piété envers Marie, qui devait toujours le distinguer, se révélait dès lors par des signes d'autant plus sûrs qu'ils étaient plus simples, plus spontanés et plus exempts de toute ostentation. Sans qu'il semblât rien faire de particulier, on la voyait rayonner, pour ainsi dire, à son insu, de sa façon de prier cette bonne Mère, de sa fidélité à s'acquitter des petites pratiques de piété qu'il s'était imposées envers elle, comme de son attention et d e son plaisir à écouter les instructions dont Elle était l'objet.

Confié, en septembre 1898, à l'excellent Frère Marie André pour le soin de la cuisine, il s'acquitta de son modeste emploi avec une bonne volonté qui lui valut d'être appelé, l'année suivante, au Scolasticat, où il resta jusqu'en novembre 1900.

Il fut ensuite envoyé en Syrie, où, pendant 14 ans, il ne cessa de donner, dans les établissements de Jounieh, de Deir el Kamar et de Batroun, qui le reçurent successivement, l'édifiant exemple de la régularité, du bon esprit et d'un dévouement sans réserve.

Ce dévouement, qui fut avec la piété le trait caractéristique de toute sa vie religieuse, est d'autant plus méritoire chez lui, qu'il n'était accompagné d'aucune de ces satisfactions humaines qui viennent parfois en faciliter ou en embellir l'exercice. Qu'on ajoute à la dureté naturelle de l'exil, les rigueurs en froid et en chaud d'un climat auquel on n'est pas accoutumé, le contact permanent avec des enfants turbulents et légers dont on ignore la langue, l'accommodation à des mœurs et à des usages auxquels on n'est point fait, l'exercice d'un emploi humble et assujettissant, et l'on se fera quelque idée de ce qu'il faut de courage et de vertu pour mener longtemps une telle vie sans lassitude ni défaillance. Dans ce labeur pénible et obscur, il n'y a que les vues de foi et l'esprit de sacrifice qui puissent être un soutien efficace.

Heureusement le Frère Marie-Thomas les avait à un haut degré. Malgré de fréquents malaises, non seulement il était toujours prêt à mettre la main à tout pour rendre service à qui en avait besoin, mais il ne savait pas se plaindre : il conservait toujours sa belle humeur.

Sans avoir beaucoup de facilité pour s'assimiler les matières d'étude, il était parvenu à parler fort bien l'arabe, ce qui lui valut, en plus de sa tâche ordinaire d'économe et de professeur de petite classe, d'être chargé de la première classe d'arabe à l'école gratuite de Deir. Il accepta de bonne grâce ce surcroît de travail, et il faisait de même pour les mille petites ou grosses corvées que comporte la vie de communauté. C'est ainsi qu'avec des talents médiocres il fut un vrai trésor pour les maisons qui le possédaient.

Au mois de décembre 1914, après l'entrée en guerre de la Turquie, arrivèrent les décrets d'expulsion des étrangers qui par leur nationalité appartenaient au camp adverse, et même la menace, pour ceux qui se trouvaient en âge de porter les armes, d'être enfermés dans un camp de concentration. Avec tous ses confrères, le Frère Marie-Thomas dut abandonner le champ d'apostolat où il travaillait avec tant d'oubli de lui-même, et revenir en France. A l'époque de la mobilisation générale, il était gravement malade d'une entérite, ce qui l'avait dispensé de répondre à l'appel ; mais peu de temps après son arrivée, sa santé étant revenue meilleure, il alla prendre sa place sous les drapeaux et fut incorporé à Macon.

Les premiers temps lui furent pénibles : sa santé, encore mal raffermie, ne put résister aux fatigues inhérentes à la période d'entraînement et moins encore à celles de la vie de tranchée ; il dut faire de fréquentes et souvent longues stations à l'infirmerie ou à l'hôpital ; mais dès son départ il s'était résigné à tout, et il prenait facilement son parti de toutes ces épreuves. Il avait fait à Dieu et à la patrie le sacrifice souvent renouvelé de sa vie, et peu lui importait, en somme, le temps et la manière dont ce sacrifice s'accomplirait.

Ce qui le préoccupait bien plus, comme en témoignent ses lettres, c'était de ne point dépérir spirituellement, faute de secours religieux. Quelles que soient ses privations et ses peines, pourvu qu'il ait la faculté d'entendre journellement la sainte Messe et de faire sa communion quotidienne, il ne se plaint pas ; mais si ces deux consolations lui manquent, il souffre et peut à peine se résigner. Aussi quelle ardeur à se dédommager de cette privation lorsque l'occasion s'en présente !

"Pendant ces huit jours de repos relatif, écrit-il au retour d'une assez longue station aux tranchées, j'ai le bonheur d'en tendre quotidiennement la sainte Messe et de recevoir tous les jours la sainte Communion. Le soir j'assiste, dans la belle église de Commercy, à la prière, à la suite de laquelle on donne la Bénédiction du T. Saint-Sacrement. Je tâche ainsi de me dédommager des pénibles privations que m'impose sous ce rapport la vie des tranchées.

C'est un si grand bonheur d'avoir la conscience tranquille et Jésus dans le cœur quand on est en danger ! Jésus seul est le véritable Ami qui donne force et courage, le seul fidèle compagnon qui demeure avec nous quand tous les autres nous abandonnent. Oh ! qu'il fait bon vivre avec Lui !’’

Son état de santé étant incompatible avec la vie de tranchée, il fut attaché au service de la cuisine, ce qu'il ne considéra pas comme un bien grand allègement.

Par ordre de mon capitaine, écrivait-il, me voilà cuisinier, ce qui ne m'empêche d'être en péril à tout instant. Lorsque la compagnie est en première ligne, je porte deux fois par nuit la soupe et le rata à mon escouade, à travers des boyaux et des tranchées où l'on ne saurait passer deux de front. Il y faut marcher presque plié en deux pour éviter les balles et les éclats d'obus qui se croisent en tout sens et c'est extrêmement fatigant. Mais peu importe : c'est pour le Cœur de Jésus, qui en a bien souffert d’autres pour nos péchés… Aujourd'hui j'ai fait sept kilomètres pour entendre la messe et communier. Quelle consolation ! Il n'y a que le divin Maître pour en donner de pareilles.

Du reste, il ne garda pas longtemps son emploi de cuisinier. Il y était depuis deux mois, lorsque, vers la mi-août 1913, on le lui changea pour celui de brancardier. Au point de vue de la fatigue et du danger, ce n'était pas un gain ; mais il s'en réjouit à cause de la société, qu'il trouva incomparablement meilleure. C'était passer, au moral sinon au physique, de l'air empesté d'un bouge à celui d'une demeure propre et ventilée ; de la compagnie de gens sans éducation et guère plus de mœurs dans celle de gens qui se respectent, et la transition n'était certes pas sans avoir son prix.

Cela ne lui rappelait cependant encore que de loin la vie de communauté, où, en dépit de ses fatigues et de son travail assujettissant, il avait passé des années si heureuses ; et c'est vers elle que sa pensée et son cœur se plaisaient à le transporter.

" Comme c'est pénible, dit-il, d'être si éloigné de la famille où l'on trouvait des Supérieurs si bons, si paternels, des confrères si aimables et si dévoués ! Au Régiment on rencontre bien, si vous voulez, de bons camarades ; mais ce ne sont jamais que des camarades et non des confrères. Oh ! quand me sera-t-il permis de retourner dans ma chère Syrie ! Ce" pendant que la sainte volonté de Dieu soit faite !

De même qu'il aime à se consoler de la vie de camp en évoquant dans son imagination les douceurs de la vie de communauté, il se complaît souvent à opposer aux aveugles fureurs de la guerre le spectacle reposant de la nature, où se manifeste de tant de façons la bienfaisante providence de Dieu.

Le poste de secours étant à une cinquantaine de mètres des tranchées et un peu en dehors des voies de communication, le brancardier se trouve souvent isolé de sa compagnie, et alors son esprit désœuvré s'amuse à faire des réflexions sur tout ce qui frappe ses yeux. Tandis que les obus éclatent au-dessus de nous et nous arrosent de leurs éclats, quelques petits oiseaux osent s'aventurer sur les arbres déchiquetés. Ces petits charmeurs de la nature viennent gazouiller doucement au lever du soleil et jeter une note gaie sur la désolation générale. Quelle différence entre les œuvres de Dieu et celles des hommes ! La bonté de Dieu s'est appliquée à faire une nature splendide, à la parer de toutes sortes d'ornements, et la malice des hommes s'acharne à tout détruire et à ne laisser que des formes méconnaissables. N'est-ce pas une image de l'œuvre du péché dans les âmes…’’

Et plus d'une fois, dans sa correspondance d'alors, cette note gaie que jettent les oiseaux et les fleurs au milieu de la désolation générale se traduit en termes qu'on croirait dérobés à quelque lettre de Madame de Sévigné :

"J'ai changé de secteur une fois de plus. Du 53°, je suis descendu au 31°, en remontant du côté de Verdun. Cependant je n'ai rien perdu en tranquillité. C'est tout ce qu'on peut souhaiter de mieux sous les busons. Logement gratis, en pleine forêt, en compagnie d'innombrables oiseaux qui chantent à tue-tête. Ce n'est pas le coucou qui fait le moins de bruit. Par exemple, il n'aime pas les avions. Dès qu'il en entend ronfler un, il se blottit dans un coin et ferme son bec : mais aussitôt que le monstre a disparu, ce sont de nouveau des coucous à n'en plus finir

Maintenant, si vous voulez, je vous invite à faire une petite promenade dans notre propriété, qui est toute en bois. Ne craignez rien, il n'y a pas de serpents, ou tout au moins je n'en ai pas encore rencontré. Nous cueillerons des muguets tout frais, des roses magnifiques et quantité d'autres fleurs toutes plus belles les unes que les autres. Et puis nous pourrons apporter une botte ou deux d'asperges sauvages, car notre caporal va venir nous voir et nous aurons au moins un petit dessert à lui offrir en plus de notre maigre soupe… Mais je vois bien que vous n'y tenez guère ; c'est trop loin. Alors je vais y aller seul.

Cependant à mesure que les mois avancent, cette gaîté si franche se voile d'une ombre de mélancolie. Les combats autour de Verdun prennent une telle violence, le péril devient si fréquent et si grand qu'il lui paraît impossible de ne pas y succomber une fois ou l'autre avant qu'il soit longtemps ; mais, si cette perspective à peu près inévitable ne le trouve pas insensible, elle le laisse toujours calme et pleinement résigné à la volonté de Dieu, dont il ne désire en somme que l'accomplissement.

Nous sommes à la veille de remonter à l'attaque, dans la fournaise de Verdun, écrivait-il le 25 juillet au Frère Assistant. Plus que jamais j'aurai besoin de l'assistance des SS. Cœurs de Jésus et de Marie ; je mets toute ma confiance en eux et leur fais à nouveau le sacrifice de ma vie s'ils daignent l'accepter’’.

Et le surlendemain, en écrivant à la Rae Mère Supérieure des Sœurs de la Providence de Mâcon, si bonne pour lui et pour tous nos Frères soldats, il lui disait :

‘’Ma Révérende et très chère Mère, nous voici dans la fournaise de Verdun. C'est un enfer épouvantable : toutes les souffrances y sont réunies. Les canons vomissent la mort par milliers de bouches à la fois et sans discontinuer. Le vacarme est tellement grand qu'on ne peut tenir une conversation. On loge dans les trous d'obus à la merci de tous les dangers.

Ceux qui sont blessés doivent attendre la nuit pour s'en aller ou être transportés. Pour nourriture, nous n'avons que ce que nous apportons avec nous. Nous souffrons beaucoup de la soif.

Je me recommande aux prières de votre sainte communauté.

Enfin, le 31 du même mois, avant de rentrer dans la fournaise déjà décrite, d'où il pressent qu'il ne reviendra pas, il écrit à la sous-directrice de la même communauté pour faire ses adieux à ces bonnes Sœurs.

" Je suis actuellement au milieu de centaines de canons qui font un bruit formidable. Cette nuit, par deux fois, ils ont fait feu tous ensemble, à tirs rapides, et la terre en tremblait. Toutes les souffrances physiques et morales nous sont distribuées à profusion. Que la main du Seigneur soit bénie ! Union de prières et de sacrifices !

Le lendemain, en plein accomplissement de son rigoureux devoir, il était emporté par une mort soudaine, dans les circonstances que nous avons dites en commençant. Nous avons le ferme espoir que le Dieu miséricordieux et bon, auquel tant de fois il avait fait généreusement le sacrifice de sa vie et dont il désirait uniquement d'accomplir la volonté sainte, lui aura fait bon accueil et qu'au ciel, sa chère Congrégation et sa patrie si éprouvée auront en lui un intercesseur de plus.

R. I. P.

 

† Frère PIERRE-STANISLAS, Profès des vœux perpétuels. — Né le 8 octobre 1889 Vernierfontaine, dans le département du Doubs, Eugène Millot, qui devait être plus tard le Frère Pierre-Stanislas, entra en 1900 au juvénat d'Ecole. C'était alors un enfant paisible, rangé, légèrement timide, et l'âge lui laissa beaucoup de tout cela. Pieux d'ailleurs, docile, studieux et bien attaché à sa vocation, il donna, pendant les trois ans qu'il passa au juvénat, l'espoir que, moyennant la bénédiction de Dieu, il deviendrait un jour un bon Frère. A l'époque de la dispersion, au mois d'août 1903, il vint, avec une bonne phalange de ses condisciples, chercher un refuge à San Maurizio-Canavese, où il prit le saint habit le 8 septembre 1901.

Son noviciat fini, il fit une année de scolasticat dans la même maison de San Maurizio ; puis, avant de partir pour la Chine, qui était des lors l'idéal de ses pieux rêves d'apostolat, il vint passer quelques mois au Cours Supérieur, à Grugliasco, où il laissa un édifiant souvenir.

Il sortit au mois d'avril 1906 et un mois après, à la suite d'un heureux voyage, il arrivait à Pékin. Là, c'était encore l'étude qui l'attendait d'abord, car il avait à faire connaissance avec la langue des élèves que la Providence lui destinait : mais le temps n'était pas éloigné où de disciple il allait devenir maître et remplir auprès des jeunes Chinois le rôle d'apôtre, objet de tous ses vœux.

Il fut placé au collège de Nantang, où pendant fi ans il a été l'exemple de ses confrères à la fois comme professeur et comme religieux. Soigneux de toujours préparer exactement sa classe, il était aimé, estimé et très écouté de ses élèves, qui se distinguaient par leurs progrès. Cela lui donnait naturellement du travail ; mais il le faisait avec plaisir parce qu'il y voyait le profit de la gloire de Dieu. Tous ses temps libres étaient utilisés soit à préciser, approfondir ou étendre ses connaissances sur les diverses spécialités du programme, soit à la recherche, à la disposition et à l'adaptation des moyens pour les communiquer, ce qui, pour être plus rare, n'est pas moins important.

Cependant, chez lui, le professeur n'absorba jamais le catéchiste. S'il avait grand souci de faire avancer ses élèves dans les diverses spécialités des connaissances humaines qu'ils venaient chercher au Collège, il s'inquiétait encore plus de nourrir et de fortifier la foi et la piété de ceux qui étaient déjà chrétiens, en même temps que, par les mille moyens d'un zèle industrieux, il s'efforçait d'amener à notre sainte religion ceux qui étaient païens. Il avait toujours au moins une vingtaine de catéchumènes qu'il cultivait, et bon nombre lui donnèrent la consolation de devenir sincèrement et solidement chrétiens. Encore deux jours après sa mort, deux d'entre eux, en souvenir de ses bonnes instructions et peut-être par l'effet de ses prières, recevaient le saint baptême ; et huit jours après, au cours du service célébré pour le repos de son âme, ils faisaient leur première communion.

Comme religieux, il était doué d'une belle âme, qu'il s'appliquait à améliorer constamment par une piété solide et soutenue. C'est dans son union avec Notre Seigneur, qu'il aimait à visiter souvent dans la Sainte Eucharistie, et dans sa tendre dévotion envers Marie qu'il trouvait non seulement l'aliment de son zèle, mais encore le soutien de son édifiante régularité et son délicieux esprit de famille. "Sous aucun rapport, dit le Frère Provincial, il n'a donné lieu au moindre reproche. C'est en vain que, pendant les huit ans qu'il est demeuré en Chine, on chercherait une ombre au tableau de sa vie'.

Heureux si cette vie, qui promettait d'être féconde en fruits de salut pour les, âmes des jeunes Chinois, eût pu être plus longue ! Mais Dieu, content de la bonne volonté de son jeune serviteur, le jugeait déjà prêt pour la récompense. Atteint de la petite vérole, vers le milieu de novembre 1915, il dut être transporté à l'Hôpital Saint-Michel, où les soins du Docteur et des bonnes Sœurs de Saint Vincent de Paul furent impuissants à arrêter les progrès du mal. Le 18 du même mois, il rendit son âme à son Créateur, après avoir reçu dans de grands sentiments de piété les dernières consolations de l'Eglise. C'est à présent, nous l'espérons, un bienheureux de plus dans le ciel, et nous ne pouvons que partager à son égard le sentiment du R. P. Cappelaere, des Prêtres de la Mission, qui le connaissait bien :

Loin de plaindre le C. Frère Pierre-Stanislas, je lui porterais volontiers envie. Il n'a, en quittant cette misère de vie humaine, rien quitté, rien perdu, et il trouve tout dans le face à face et le cœur à cœur divin. Notre-Seigneur et son Immaculée Mère lui auront sûrement fait très bon accueil ; et, comme à une grande délicatesse d'âme il unissait de grands désirs de glorifier Dieu dans sa mission d'éducateur, il aura reçu, bien que jeune religieux, la récompense des vétérans.

R. I. P.

 

† Frère FLORENCIO, Profès des vœux perpétuels. – Ce bon Frère qu'une mort presque soudaine nous ravit à Murcia (Espagne), le 31 août dernier, donnait, par sa piété, son esprit religieux et ses rares qualités d'éducateur, les plus belles espérances. Elles n'ont pu se réaliser ; mais il est de ceux qui, dans un nombre d'années relativement restreint, ont rempli une longue carrière. Le Seigneur, en l'appelant sitôt à la récompense d'une meilleure vie, lui a donné le sort enviable d'emporter les regrets unanimes de ceux qui l'ont connu, et de ne laisser après lui que des souvenirs de vertu et de sainteté, semence d'un bien qu'il n'a pas eu le loisir do faire, mais que la grâce de Dieu fera germer en son temps.

Appelé, dans le siècle, Pedro Alonso, il naquit le 23 février 1889 à Crispàn, dans la province basque d'Alava (Espagne) ; puis il fut, vers l'âge de 8 ou 9 ans, amené par ses parents à Vitoria, où ils allaient s'établir. Là, il eut, comme on peut voir dans ses cahiers de notes, le bonheur de faire une sainte Première Communion ; et, à partir de ce jour, il sentit que Dieu le voulait tout à lui dans la vie religieuse. Il était seulement indécis sur le chemin à prendre pour cela, quand la Providence lui ménagea la rencontre du Frère Congal, qui lui parla de notre Institut.

Sa conviction fut des lors que c'était là que le bon Dieu le voulait, et, en conséquence, il entrait, le 17 septembre 1901, au juvénat de Burgos, où, pendant quatre ans, il ne fit que s'affermir davantage dans sa vocation en même temps qu'il s'efforçait d'en acquérir les vertus.

Il fut au comble de ses vœux lorsque, au mois de février 1905, on lui annonça qu'il était admis à passer au noviciat de San Andrés de Palomar, où, le 8 septembre de la même année, il prit le saint habit avec le nom de Frère Florencio, et l'année suivante, le même beau jour de la Nativité de Marie, il prononça ses premiers vœux.

Dès le juvénat, son âme aussi généreuse que délicate s'était éprise de la vie des missions, et il avait demandé de s'y consacrer. Ce désir s'était encore avivé en lui au cours de son noviciat, et il regarda comme une grâce, au mois de décembre 1906, d'être envoyé au Mexique, sa Terre promise, comme il se plaisait à l'appeler.

Après quelques mois de scolasticat dans la maison provinciale de Jacona, l'obéissance le désigna pour aller faire une classe de petits au Collège de la Sainte Famille, à Monterrey. Il ne se contenta pas de mettre toute sa bonne volonté à bien remplir ce petit emploi. " Doué d'une nature exubérante, nous écrit un de ses confrères d'alors, il employait ses belles qualités de caractère à faire en toute circonstance le bien autour de lui. Dévoué- jusqu'au sacrifice, il était au plus haut degré, selon l'expression du Vénérable Fondateur, "l'enfant de la maison’’ et, à ce titre, il regardait le bien de la communauté et de l'établissement, comme le sien propre. Il en donna une preuve éclatante au cours d'une épouvantable inondation qui, dans la nuit du 27 au 28 août 1909, désola le quartier attenant au Collège. Quels mouvements ne se donna-t-il pas, sans lumière, au milieu de la nuit noire, pour sauver les provisions et le mobilier que l'eau menaçait d'emporter !

"Chose assez rare, les généreuses impulsions d'une nature enthousiaste s'alliaient chez lui avec le plus ferme bon sens, à qui les beaux côtés des choses ne faisaient point oublier leurs inconvénients et leurs dangers ; et c'est ce qui donne plus de prix encore à ses actes de dévouement qui étaient toujours calmes et raisonnés''.

S'il avait demandé à aller en mission, c'est parce qu'il avait soif d'immolations et de sacrifice ; et c'est pourquoi, tout en adhérant sans restriction à ce que voulait de lui l'obéissance, il ne se trouvait qu'à demi satisfait dans ses aspirations, au Mexique central, où le climat, le genre de vie des Frères et la condition des enfants qui leur sont confiés, diffèrent assez peu de ce que nous voyons en Europe. Il eût préféré le Yucatán, où il y avait plus à souffrir du côté du climat et de la classe d'enfants qui fréquentaient nos écoles, et il considéra comme une faveur, après l'avoir sollicité longtemps, d'y être envoyé.

Il s'y dévouait tout entier depuis deux ans, à Mérida, lorsque chassé avec tous ses confrères par l'impiété révolutionnaire, il fut obligé de venir demander à sa patrie de naissance un nouveau champ d'apostolat.

" Il fit une courte visite à sa sœur, s'arrêta quelque temps à Burgos — dit le Frère Directeur de Murcia, à qui nous cédons désormais la parole — et au mois de novembre 1914 nous avions le bonheur de le recevoir ici.

D'abord surveillant, comme à Mérida, il aida en même temps au professeur du 4° cours du Baccalauréat, et il ne tarda pas à faire connaître les heureuses dispositions dont il était doué pour l'enseignement. L'année suivante, le second cours lui fut confié, et, bien que peu préparé au genre d'enseignement qui s'y donnait, il le conduisit à merveille. Même pour le latin, qu'il devait apprendre avant de l'enseigner, les résultats furent magnifiques. Le bon Dieu avait béni et récompensé son obéissance.

Il faut dire que pour sa part il ne s'épargnait pas. Sa classe était toujours préparée avec un soin minutieux, non seulement au point de vue des matières à enseigner ; mais encore et surtout, pourrait-on dire, à celui de la meilleure manière de les présenter ; en vue de les faire comprendre et goûter.

Il avait l'art d'inspirer aux enfants le goût de l'étude ; et souvent, dans la seule vue de lui faire plaisir, ils s'y livraient avec tant d'ardeur, que leurs progrès étonnaient tout le monde.

Son grand souci, cependant, était moins encore de faire des candidats propres à conquérir aux examens des sobresalientes ou des matricules d'honneur que des jeunes chrétiens instruits de leur religion et déterminés à faire de ses maximes la règle de leur vie. Aussi, la leçon qu'il préparait toujours avec le plus de soin était-elle le catéchisme, qu'il savait rendre intéressant et persuasif. Il ne se contentait même pas qu'il fût compris et spéculativement accepté ; il voulait surtout le rendre pratique. Bien préparer ses enfants à la confession, les aider à bien faire leur examen de conscience, leur faire concevoir une vraie contrition de leurs fautes, les prévenir contre la fausse honte et le respect humain, et les disposer ainsi à bien recevoir le sacrement de Pénitence, comme préparation à celui de l'Eucharistie, était pour lui à la fois une consolation et une tâche à laquelle il donnait ses soins les plus assidus.

Il n'était aucunement de ceux qui semblent craindre de trop faire prier leurs enfants et qui se bornent, dans leur classe, aux seules prières qui sont de précepte. Il savait trouver des motifs sérieux de faire de fréquentes neuvaines et obtenir que les enfants s'y associassent avec joie et bonne volonté.

C'est que, sans se faire remarquer à l'extérieur par rien d'extraordinaire sa piété basée sur une foi vive, était fervente et soutenue. Elle se traduisait principalement par un grand amour pour Notre Seigneur au Saint Sacrement, auquel il faisait de fréquentes visites pour lui demander lumière et conseil et lui faire part de ses consolations comme de ses peines, et par une confiance toute filiale envers Marie à la maternelle bonté de qui il aimait à recourir en toute rencontre. Presque pendant tout le temps qu'il est resté à Murcia, je l'ai eu à mes côtés à la chapelle et je dois avouer, que bien des fois, en présence de sa ferveur, je me suis senti honteux d'être si froid, moi qui aurais dû lui donner le bon exemple.

En véritable enfant de la maison, il prenait en tout et partout l'intérêt de l'établissement avec autant ou plus de soin que si c’eût été le sien propre. Pour les petits travaux qui se présentent souvent dans une maison nombreuse, il n'était jamais besoin de faire appel à des ouvriers de profession. Menuisier, maçon, jardinier, etc., il savait tout être à l'occasion, et il réussissait à tout. Il lui fallait plus d'une fois sacrifier pour cela ses récréations ou les rares moments de loisir que lui laissaient sa classe et le soin de l'infirmerie qu'il avait aussi assumé ; mais il n'hésitait pas pour si peu : cela lui semblait tout naturel.

Il prenait un intérêt tout filial à tout ce qui regarde l'Institut, dont les travaux, les joies, les épreuves trouvaient un fidèle écho dans son cœur. Il aimait surtout à parler de la chère province du Mexique, où il avait passé de si heureux jours. Toutes les bonnes nouvelles que le C. F. Provincial lui communiquait assez souvent le faisaient tressaillir d'allégresse, et l'on devinait sa peine lorsque, non moins souvent, hélas ! le contraire avait lieu.

Vivement pénétré des paroles de la sainte Ecriture et des saints Pères sur les maux que produit l'usage déréglé de la langue, il était constamment sur ses gardes pour n'avoir à se faire aucun reproche à ce sujet. Sa délicatesse sur ce point était si bien connue qu'on se surveillait devant lui, et s'il arrivait à quelqu'un de s'oublier, il ne tardait pas à lui faire sentir sa faute, soit en opposant, sans sortir de la vérité, l'éloge à la critique, soit en s'esquivant adroitement pour ne pas laisser au médisant l'occasion de poursuivre sa conversation malfaisante.

Il me faudrait longtemps encore pour rappeler en détail tous les traits édifiants dont notre cher disparu nous a donné le spectacle, mais je crois en avoir assez dit pour donner une idée de la grande perte que notre maison et tout l'lnstitut viennent de faire si subitement en lui…

Rien n'avait fait prévoir cette malheureuse catastrophe. Huit jours auparavant, le 21 août, veille de l'anniversaire de son entière consécration à Dieu par la profession perpétuelle, encore plein de santé, il écrivait au Frère Assistant dans les sentiments d'une sainte envie :

" Plusieurs de mes compagnons de profession jouissent déjà de Dieu auprès de Marie, notre auguste Mère. Qu'ils sont heureux ! Pour eux plus de crainte. Leur sort est d'aimer Dieu éternellement et sans mesure ! Dans mon désir de le partager, je fis la demande d'aller au Yucatán, espérant que la fièvre jaune m'emporterait ; mais Dieu en disposa autrement, sans doute, parce que je n'étais pas assez bon pour jouir de son adorable compagnie. Me voudra-t-il cette fois1 ? Le sacrifice en est fait. Que sa volonté s'accomplisse !

Il semble que le Seigneur ait voulu l'exaucer à la lettre. Le surlendemain, une fièvre bilieuse, qui a plus d'un trait d'analogie avec le terrible vómito negro du Yucatán, le saisit. Elle parut d'abord assez bénigne ; mais tout à coup, vers la fin du sixième jour, elle prit une allure foudroyante, et, presque sans transition, l'état du cher malade devint alarmant. Le prêtre appelé aussitôt eut à peine le temps d'arriver assez tôt pour pouvoir lui donner l'absolution avant qu'il perdit la connaissance, et, pendant qu'on allait en hâte à l'église chercher le Saint Sacrement et les Saintes Huiles, il rendit l'esprit sans avoir pu recevoir le saint Viatique et l'Extrême-Onction. Avertissement de plus, s'il en était besoin, que la mort vient souvent à l'improviste et qu'il faut être toujours en état de lui faire accueil. Heureux l'intendant fidèle et consciencieux que son seigneur, à quelque heure qu'il vienne, trouve toujours prêt à rendre compte de son administration !

Tel aura été — c'est notre doux espoir — le cas de notre bon Frère Florencio, qui, non seulement se tenait en état de n'avoir pas à redouter la mort, mais qui la désirait saintement, à l'exemple du Grand Apôtre, afin d'être plus tôt uni à Dieu, le souverain bien de notre âme, et dans l'heureuse impossibilité de jamais plus l'offenser.

C'est pourquoi, tout en priant pour lui, dans le cas où il en aurait besoin encore, on se sent porté à l'invoquer comme un intercesseur et à lui recommander les saintes causes qu'il aima tant ici-bas. R. I. P.

 

† Frère CHRYSANTHIEN, Profès des vœux perpétuels. — "Remarquez-vous, C. F. Assistant, — écrivait quelques jours avant sa mort le Frère Florencio, dont nous avons déjà dit quelques mots, — remarquez-vous comme tombent, l'un après l'autre, nos pauvres Frères de la province du Mexique ? En voilà huit déjà ! Et ce sont les meilleurs, les plus dévoués, les plus pieux Enfin, adorons la main de la divine Providence, qui, en nous prenant des ouvriers infatigables de la vigne du Seigneur, nous donne d'autre part de puissants médiateurs auprès de Lui !’’

Parmi ces huit généreuses victimes que la province du Mexique compte déjà dans l'effrayant nécrologe de la guerre actuelle, nous devons aujourd'hui mentionner spécialement le bon Frère Chrysanthien (Louis Davin), mort le 24 mai dernier en défendant le bois de la Caillette, près de Verdun.

Né le 31 août 1887 à Saint-Pierre d'Argenson (Hautes-Alpes), il fut admis tout jeune au juvénat de Serres, où il demeura quatre ans ; puis il entra au noviciat de Saint Paul-3-Châteaux en 1902.

Il avait à peine pris le saint habit depuis deux ou trois mois, que la maison de Saint-Paul, comme toutes nos maisons de noviciat situées en France, dut être évacuée par ordre du Gouvernement de M. Combes, et les novices qui voulaient rester fidèles à leur vocation n'eurent d'autre recours que de s'en remettre à la sollicitude de leurs Supérieurs pour leur trouver un refuge en dehors des frontières.

A l'appel des siens, Frère Chrysanthien n'hésita pas, avec un groupe assez nombreux de ses compagnons de noviciat, à prendre le chemin du Mexique, où un abri providentiel s'offrait à eux à Tlalpan, près de Mexico. Ils n'y trouvèrent ni le luxe ni l'abondance : une pauvreté, qui rappelait celle de Nazareth ou de La Valla, leur imposa, au contraire, plus d'une privation pénible à la nature ; mais l'apprentissage de la gêne et le renoncement effectif aux aises de la vie ne sont pas un malheur dans l'éducation des jeunes religieux : c'est un creuset salutaire qui consume ce qu'il pourrait y avoir d'alliage dans leurs motifs déterminants pour n'y laisser que l'or pur. Notre bon Frère, après beaucoup d'autres, s'en est heureusement trouvé.

A la suite de quelques bons mois d'étude, il fut employé successivement comme chargé du temporel, puis comme professeur dans un bon nombre des établissements que nous avions alors dans le pays.

Nous n'avons que peu de détails sur cette partie de sa vie ; mais, selon le témoignage général de ses confrères d'alors que nous avons pu entendre, il a laissé partout, principalement à partir de sa profession perpétuelle, qu'il fit en 1909, le souvenir d'un très bon éducateur, d'un religieux fervent et d'un excellent confrère.

J'ai passé avec ce bon Frère une année scolaire à Puente de Alvarado (Mexico), écrit l'un d'eux, et je dois dire une chose qui m'a singulièrement frappé en lui. Je ne veux parler ni du savoir-faire qui le distinguait, ni de l'entrain et du bon esprit qu'il savait maintenir dans sa classe ; mais de la ferveur et du sérieux avec lesquels il faisait son action de grâces après la sainte Communion. J'étais à côté de lui à la chapelle, et j'en conserve le plus édifiant souvenir.

Au mois d'août 1914, l'explosion de la guerre européenne, qui coïncidait avec l'ouverture de la persécution violente au Mexique, le détermina, après entente avec ses Supérieurs, à venir en France prendre sa place sous les drapeaux de sa patrie, pour laquelle deux ans plus tard il devait verser généreusement son sang, comme nous l'avons déjà dit.

Après quelques mois de préparation dans un camp d'entraînement, à Bayonne, où, en compagnie de six autres de ses confrères, il n'oublia pas de faire, avec son métier de soldat, son devoir de religieux, il fut envoyé sur le front d'où il ne cessa d'entretenir avec les Supérieurs une active correspondance qui nous permet de le suivre pour ainsi dire pas à pas, bien que selon la consigne militaire, son champ de combat ne soit désigné que d'une manière très vague.

Dès la mi-mars 1915, il est depuis un mois aux tranchées, dans les environs de "la ville illustrée par Clovis à propos d'un vase’’. Il a en peine à s'habituer et le temps paraît long. La neige et la pluie font rage, et il faut passer la nuit dehors, battant la semelle pour ne pas se geler les pieds, mais, tout cela pour le bon Dieu''.

Il reçoit beaucoup de lettres des Supérieurs, de ses anciens confrères du Mexique, et en écrit beaucoup aussi, ce qui, au milieu de la solitude de la vie de tranchée, lui fait passer d'heureux moments.

Les jours de repos, il s'industrie pour pouvoir assister à la sainte messe, avoir la sainte communion ; heureux quand il peut y être accompagné par quelque prosélyte qu'il a pu faire parmi ses compagnons d'armes, dont beaucoup, dit-il, ont une bonne volonté touchante, et sont religieux au fond, mais sont retenus par le respect humain ou par des préjugés souvent puérils.

Il raconte avec enthousiasme comment il a passé le Jeudi-Saint, combien il a été heureux et fier, à l'office de ce jour, de voir les officiers des plus hauts grades, pour la plupart, dans une attitude aussi noble que modeste, donner à leurs soldats l'exemple de la fidélité à leurs devoirs religieux. Il fait ses projets pour célébrer en vrai Petit-Frère de Marie le mois de mai consacré à notre céleste Mère.

"Je passe, écrit-il quelques jours plus tard, un mois de mai superbe : nous avons érigé dans nos tranchées un petit autel à la Bonne Mère ; pendant la nuit nous allons chercher des fleurs dont nous le parons gentiment, et le soir, avec un séminariste de mes amis, je suis heureux d'aller réciter le chapelet en m'unissant à nos communautés et à tant d'autres pieux fidèles qui eu ce moment rivalisent de ferveur pour rendre à Marie leur filial hommage’’.

"Malgré la chaleur et les marches forcées, ajoute-t-il au mois de juillet, la santé se conserve. Le courage languit un peu en voyant la durée de cette interminable guerre, s'allonger indéfiniment ; mais à côté des épreuves les consolations ne font pas défaut. Mr l'Aumônier vient d'établir dans le régiment l'Archiconfrérie de prière et de pénitence en l'honneur du Sacré-Cœur : je me suis empressé de m'y faire inscrire. Le jour qui nous correspond, nous sommes invités à faire quelques petites pénitences et les occasions ne manquent pas. Celui qui m'est échu est le samedi ; je ne pouvais pas mieux tomber : cela remplace un peu le jeûne que font ce jour-là tous les membres de la Congrégation en l'honneur de Marie.

J'ai lu et relu le dernier Bulletin, de même que la Circulaire, et le 1ier vendredi de juillet j'ai fait une petite récollection comme nous y invitait le Révérend Frère Supérieur. Depuis lors, jusqu'au 22 je n'ai pas eu le bonheur d'entendre la sainte Messe. Nous occupions un vaste bois, et pas de prêtres. On y suppléait comme on pouvait par quelques chemins de croix, quelques quarts d'heure de méditation, quelques chapelets. Etc. …

Mais nous voilà au mois de novembre : "Enfin quelques jours de repos ! et bien gagnés, car depuis bientôt cinq mois nous savions à peine ce que c'était. Ce qui me 'les fait surtout apprécier, c'est que pendant ce temps nous avons la facilité d'assister aux offices religieux. Dimanche, 31 octobre, messe de Communion à 7 heures, et Grand’messe à 8. Le soir, vêpres et Bénédiction. Lundi, fête de la Toussaint, même règlement avec deux sermons de circonstance : aujourd'hui fête des Morts, idem. — Que c'était beau et solennel, lorsque, ce matin, nous avons eu la procession au cimetière du village où reposent plus de 300 de nos compagnons ! Le général et l'état major y étaient au premier rang et tête nue. Au moment de l'absoute, plus d'un avait les paupières humides et l'on sentait quelque chose de surnaturel qui vous transportait malgré vous dans l'autre monde. Avant la messe chantée, nous avions eu une messe de communion, où beaucoup se sont approchés de la Sainte Table. Ce soir nous aurons Chapelet et Bénédiction.

Un mois plus tard, c'est de nouveau des tranchées qu'il écrit : "Depuis quelque temps nous sommes accablés de travail. Plus moyen d'assister à la messe, ni d'avoir la sainte Communion ! C'est une grande privation ; mais j'espère que le Bon Dieu compensera de quelque autre manière : il sait que ce n'est pas ma faute et que la bonne volonté ne me manque pas’’.

. Il espère avoir bientôt une permission et il escompte la joie filiale de pouvoir, en passant, faire une visite à nos bons Anciens de Saint-Genis. Cette joie lui fut en effet accordée, et combien elle lui fut sensible ! "Nous avons causé longtemps, dit-il, avec nos bons vieillards, qui ont été pleins d'attentions et d'amabilité pour nous. Ils nous ont fait visiter N.-D. de Fourvière et nous ont donné un intéressant aperçu de Lyon. Que Dieu les récompense de leur prévenante charité !

Durant cette visite à sa famille selon la nature, il n'avait pas perdu de vue sa famille selon la grâce, et, tout en causant avec ses connaissances, il n'avait pas manque d'insinuer quelque bon mot qui pût les intéresser au recrutement de bonnes vocations. " En allant voir une de mes parentes qui est sœur du Frère Alain, on vint, dit-il, comme c'est naturel, à parler des Frères. Elle me dit que s'ils étaient encore à Serres, volontiers elle y laisserait aller un de ses fils. C'est un enfant d'une douzaine d'années, bien gentil, bien candide, et qui ne demanderait pas mieux que d'être un bon Petit-Frère de Marie. Si un de nos recruteurs venait à passer dans la région, ne pourriez-vous pas lui dire d'aller le voir ?…

Entre temps, l'ennemi déclenchait contre Verdun la terrible offensive que l'on sait, et de l'Artois, où il se trouvait, Frère Chrysanthien fut dirigé vers les bords de la Meuse. "Après avoir passé 15 mois dans un secteur calme, écrit-il le 1ier mai 1916, nous venons d'en partir pour aller chercher ailleurs des combats et, s'il plait à Dieu,… des victoires. Depuis huit jours, nous sommes en marche pour aller prêter main forte à ceux qui depuis plus de deux mois supportent un choc formidable, au lieu où notre bon Frère lllidius a trouvé la mort. Pendant ces longues marches, la sueur et la chaleur ne font jamais défaut ; puis, avec le chargement complet, vous pouvez croire qu'on ne se sent pas léger ; mais de temps en temps, le long des routes, on trouve la croix du divin Maître qui par son exemple nous invite à souffrir avec patience ; et vraiment il faudrait être bien .ingrat, à la vue d'un si beau modèle, pour ne pas se sentir disposé à souffrir avec joie les petites et grandes incommodités de cette misérable vie.

Quand nous faisons étape, en général, nous logeons dans les villages, et c'est un bonheur pour moi d'aller visiter le bon Maître dans son église ; assez souvent, par malheur, l'église est en ruines et le bon Maître est absent. Je prie tout de même, dans la persuasion qu'il ne laisse pas pour cela de m'entendre comme s'il était sacramentellement présent. D'autres fois c'est la surprise contraire. Ainsi ce matin j'ai entendu la messe et fait la sainte communion dans une superbe petite église. J'ai demandé à la Bonne Mère la grâce de bien passer son mois et de faire toujours la volonté de son divin Fils.

Le mois de Marie, il lui fut donné de le passer sans accident jusqu'au 24, et il eut la sainte joie, d'en faire tous les jours les pieux exercices. Vers le 16 ou le 18, il écrivait au Frère Provincial du Mexique : "Chose étonnante : le soir, nous avons eu jusqu'à présent la consolation de faire tous les jours le mois de Marie ; et je voudrais que vous vissiez ce que c'est que la prière et le chant de six cents poitrines. Nous avons chaque fois une allocution par un des prêtres du régiment, et le Salut du Saint-Sacrement termine. Ces exercices religieux donnent du courage. Quand on porte Dieu dans son cœur, que peut-on craindre ? Nous sommes encore au repos ; mais nous entendons la musique infernale du canon et nous nous attendons d'un jour à l'autre à partir. Que la sainte volonté de Dieu se fasse ! Je ne désire qu'une chose : mourir Petit Frère de Marie. Si cette grâce m'est accordée tout le reste m'est peu de chose.

Ce fut pour ainsi dire son testament ; et c'est le dernier cri de sa belle âme qui soit arrivé jusqu'à nous. La grande attaque qu'il annonçait ne tarda pas à se produire, et, le 29 mai, le Frère Crescentius, son confrère du Mexique et son fidèle compagnon d'armes, écrivait : "Je vous trace ces lignes encore sous l'émotion des terribles journées que nous venons de passer. Notre brigade, qui n'avait pas peu contribue à la reprise de Douaumont, dut ensuite en être le soutien ; et notre emplacement fut tout choisi un peu en bas, au bois de la Caillette. Pendant cinq jours, nous avons du tenir coûte que coûte, malgré un bombardement d'enfer, dans une atmosphère empoisonnée, au milieu de cadavres dont l'infection augmentait de jour en jour. Enfin nous en sommes venus à bout, mais au prix de quels terribles sacrifices ! Parmi les héros qui sont tombés se trouve, hélas ! le Frère Chrysanthien, mon pauvre et brave compagnon. A ce moment je n'étais pas avec lui ; mais ses meilleurs amis, ceux qui l'ont bien connu, et qui l'estimaient beaucoup, m'ont assuré qu'il est tombé, tué par une balle de mitrailleuse, avec toute sa section, dont un seul caporal est revenu.

Ceci se passait le 24 mai, et depuis lors nous n'avons pas pu avoir d'autres détails ; mais la réalité n'admet, hélas ! aucun doute. Toute notre consolation est de savoir que le bon Frère est mort en héros, bien préparé à ce sacrifice suprême, et dans les sentiments d'un vrai fils du V. P. Champagnat. R. I. P.

 

† Frère HONESTE, Profès des vœux perpétuels. – Voilà un an bientôt que ce bon Frère quitta cette terre d'exil et de misères pour un monde meilleur. Il est donc juste que le Bulletin, qui ne put alors, faute de documents, que signaler sa chère âme aux pieux suffrages des membres de l'Institut, paye aujourd'hui à sa mémoire le souvenir ému et reconnaissant auquel lui donnent droit la vie édifiante et dévouée qu'il a menée parmi nous et la mort héroïque qui l'a couronnée.

Né Victor Hippolyte Chabert, à Barjac (Gard), le 4 juin 1870, il entra à l'âge de 18 ans au noviciat de Saint Paul-3-Châteaux où il prit l'habit le 15 août 1888.

N'ayant fait, au cours de ses jeunes années, que des études rudimentaires et se trouvant trop âgé pour réparer cette lacune, il fut appliqué, après son noviciat, aux travaux manuels auxquels le prédisposaient préférablement ses goûts et ses aptitudes. Il ne s'en rendit pas moins très utile à l'Institut et n'en acquit peut-être que plus de mérites.

En 1891, il fut pris par le service militaire, où, pendant trois ans, il sut concilier ses devoirs de soldat avec ses obligations de religieux ; et, par la grâce de Dieu, là où la vocation de tant d'autres trouve l'occasion d'un triste naufrage, la sienne ne fit que s'affermir et se fortifier, en s'épurant de toutes les considérations humaines qui auraient pu s'y mêler dans le principe.

Il n'était pas encore libéré lorsqu'arriva l'époque où il pouvait être admis au plus tôt à la profession perpétuelle, mais il ne négligea rien pour ne pas retarder le moment désiré où il pouvait être entièrement à Dieu. En temps voulu, il avait fait en termes pressants sa demande d'admission ; il s'industria pour obtenir un mois de congé pour venir faire les grands exercices préparatoires, au cours desquels, il édifia tous ceux qui l'approchaient ; puis, le soir même de la clôture, après avoir émis ses vœux perpétuels, il repartit pour la caserne afin de terminer les quelques jours de service qui lui restaient encore à faire, avant de venir se mettre tout entier à la disposition de ses Supérieurs.

Dans les modestes, mais méritoires fonctions de cuisinier, qu'il remplit successivement dans un bon nombre de nos maisons de France et d'Italie, il se fit estimer par son esprit d'ordre, d'économie et de dévouement, qui lui permettait, avec des dépenses relativement modiques, de donner largement à la communauté, en fait d'alimentation, tout ce qui est prévu par les Constitutions. Il l'édifiait, avec cela, par une régularité exemplaire et par une piété qui, sans se faire remarquer par rien d'extraordinaire, lui faisait accomplir les exercices communs, qu'il fut seul ou en compagnie, avec la plus constante fidélité.

C'est ainsi notamment qu'il ne cessait de se montrer à ta communauté du collège San Leone Magno, à Rome, où il était depuis cinq ans, lorsque la mobilisation générale en France l'obligea d'aller prendre sa place sous les drapeaux.

Fixé d'abord à Marseille comme agent de police, il sut, comme durant ses années de service, s'arranger de manière que ses devoirs de soldat ne fussent pas un obstacle à l'accomplissement de ses devoirs religieux. Il ne craignait pas, au besoin, de dérober au sommeil du matin le temps nécessaire pour assister chaque jour à la sainte messe et faire sa communion, fallut-il pour cela se montrer hardi ou industrieux. Sur lui, le respect humain n'avait point de prise. Il avait de la piété, de la conscience et du caractère. Cela lui permettait de marcher le front haut, ce qu'il faisait sans plus d'ostentation que de crainte. Loin de cacher son caractère de religieux, il en était plutôt fier, quoique sans arrogance, et qui eût voulu lui chercher noise sur ce point eut certainement trouvé à qui s'en prendre ; car, bien que sans lettres, il se trouvait rarement à court d'arguments quand il s'agissait de défendre ses convictions.

Appartenant à la réserve de l'armée territoriale, il n'était pas astreint à aller sur le front ; mais il demanda à être envoyé pour remplacer un père de famille que sa situation militaire y destinait. Son dévouement fut accepté, et il se trouva tout de suite au rang des plus braves. Après avoir fait vaillamment son devoir de soldat, il se rendait au cours de ses rares permissions auprès de sa vieille mère, pour lui aider à faire ses travaux des champs.

Il fut victime de son dévouement et do sa bravoure patriotique. Le 9 décembre 19n, s'étant offert comme pionnier et patrouilleur, il était en train, avec plusieurs camarades, de réparer une partie de la tranchée qui s'était éboulée par l'effet des grosses pluies. Le travail allait être achevé ; il ne s'agissait plus que d'attacher un fil de fer à un arbre situé au-dessus de la tranchée, afin de consolider une claie qui retenait le terrain. Dévoué comme toujours, Frère Honeste s'offre pour cette opération périlleuse. Il venait de la mener heureusement à terme et se préparait à descendre du talus, lorsqu'une balle ennemie le frappa en plein cœur. Il n'eut que le temps de descendre dans la tranchée en disant ces paroles : "Je suis frappé’’. Peu de temps après, il expirait en offrant sa vie à Dieu pour le salut de son pays. Le colonel du Régiment le cita à l'ordre du jour.

Que le Seigneur ait reçu son âme généreuse et lui ait accordé la récompense de ceux qui, dans l'accomplissement de leur rigoureux devoir, ont surtout en vue le désir de lui plaire.

R. I. P.

 

N. B. — Nous avons appris également la mort des CC. Frères Julitte, Marie-Albert, Marie-Adelphe, André-Dotti, Mélétius, Enrique Luis, Marie-Honoré, Asensio, Ingène, Mary Stanislaus, Fuscien, Louis Béatrix, Vigilus, Joseph-Julien, Théodose, Lambertus et du postulant E. Lozado. Nous les recommandons aux pieux suffrages des lecteurs du Bulletin.

1 Il était alors question de son départ pour Cuba, ou la fièvre jaune fait aussi assez souvent des victimes.

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