Nos défunts

L. R.

02/Mar/2010

Frère MÉLASIUS, stable. — Il y a dix-huit mois, le 14 février 1924, un télégramme d'autant plus attristant qu'il était moins attendu nous annonçait la mort soudaine de ce boa Frère, qui après avoir rempli à la satisfaction générale, en Espagne et au Chili, bon nombre d'emplois qui demandaient du tact et de sérieuses aptitudes, donnait de belles espérances pour l'avenir.

Appelé dans le monde Joseph Collombin, il était né à Verbier, canton du Valais (Suisse), le 8 avril 1875; et à l'âge de 14 ans, quand il s'agit pour lui de choisir une carrière, son caractère positif et son âme généreuse lui firent tourner les yeux non point vers les situations qui lui promettaient des avantages temporels, mais vers celles qui lui offraient de plus sûrs moyens de gagner le ciel et de le faire gagner à d'autres.

C'est dans cette vue que, le 24 janvier 1890, il vint demander une place au noviciat de Saint Paul-3-Châteaux où l'avaient déjà précédé un bon nombre de ses compatriotes devenus plus tard d'excellents Frères. Le 2 février de l'année suivante, il y prenait, avec le saint habit, le nom religieux de Frère Mélasius, qu'il n'a pas cessé d'honorer.

Il se trouvait depuis cinq ou six mois à Manduel (Gard), où, après son noviciat, on l'avait envoyé prendre la charge des soins domestiques, lorsque le C. Frère Bérillus, d'entreprenante mémoire, l'appela à Mataró. C'était au mois de septembre 1891. Notre œuvre d'Espagne, encore à ses premiers débuts, réclamait impérieusement des bras; et, d'instinct, l'œil perspicace du prévoyant Supérieur avait deviné dans ce jeune Frère de seize ans un ouvrier de choix non seulement pour aider à son affermissement dans la Péninsule, mais pour contribuer, le temps venu, à son extension au delà des mers.

Intelligent, laborieux et docile, Frère Mélasius mit dès l'abord tous ses soins à bien correspondre aux desseins que la Providence avait sur lui. La première chose à faire était de se rendre maître de la langue de son pays d'adoption et d'acquérir les autres connaissances nécessaires à un bon maître ; et c'est à quoi il s'appliqua si bien, qu'au bout d'une année .d'études il conquérait haut la main le diplôme d'Instituteur.

Après la retraite de 1892, où il avait émis le vœu d'obéissance, qui tenait lieu alors des vœux temporaires d'aujourd'hui, il reçut pour obédience d'aller prendre à Rubi la charge de la classe des tout petits. Il y réussit à la satisfaction générale, de même qu'à Santa Coloma de Quéralt et à Berga, où pendant les trois années suivantes il remplit le même emploi. Dans les trois pays, il n'a laissé que de très bons souvenirs; et nombre de ses élèves d'alors, qui sont devenus de bons prêtres ou d'excellents chrétiens dans les diverses carrières qu'ils ont embrassées, ne parlent encore de lui qu'avec la plus affectueuse estime. A Santa Coloma de Quéralt, il fut pris d'une grave maladie qui fit craindre un moment pour ses jours; mais, à la grande joie de tout le monde, il se rétablit, grâce à Dieu, assez rapidement ; il aimait lui-même à attribuer sa guérison aux bonnes prières qui furent faites pour lui en la circonstance.

Tout en s'appliquant avec zèle et conscience ses assujettissantes fonctions de professeur des petits, durant son séjour à Berga, il n'oublia pas l'extension et l'affermissement de ses connaissances personnelles, si bien qu'il put affronter avec un succès remarqué l'examen des Etudes Supérieures à l'école Normale de Gérone.

Le 20 septembre de cette même année 1896, il fit sa profession perpétuelle, et quelques semaines après il était nommé aux fonctions de Directeur de l'Externat de Canet de Mar, auxquelles il ajoutait celle d'organiste à la maison provinciale.

Cela dura deux ans, c'est-à-dire jusqu'aux vacances de 1898. A cette époque, on venait d'acquérir près de Barcelone la maison de San Andrés de Palomar. Tout le personnel de Canet de Mar s'y transporta, et l'école que dirigeait le Frère Mélasius dans cette localité dut être suspendue, faute de ressources pour la soutenir.

Frère Mélasius, ainsi devenu libre, fut envoyé au Collège de Burgos pour y prendre la charge d'une classe. Deux ans plus tard, il était nommé Directeur du Juvénat que nous avions alors dans cette ville; 'et tous les témoignages de ceux qui en ce temps furent ses disciples s'accordent à attester qu'il y fit, durant les trois ans qu'il y resta, œuvre sage et féconde. Le caractère de son autorité était ce que Rollin aurait appelé une sévère douceur, c'est-à-dire une réserve grave, digne, et d'apparence un peu austère, mais sous laquelle se devinait une véritable bonté qui inspirait invinciblement la confiance. Durant les récréations il excellait à mettre de l'entrain dans les jeux; et en classe, la rigoureuse impartialité dont jamais il ne se départit, donnait à ses éloges, à ses réprimandes et à toutes ses appréciations une valeur disciplinaire qu'on leur voit rarement au même degré. Il avait aussi un goût très vif et très délicat pour la décoration des autels, la beauté des cérémonies liturgiques et tout ce qui tend à rehausser l'éclat du culte divin: ce dont il savait tirer un très utile parti pour l'éducation religieuse des futurs éducateurs dont il avait la charge.

En¡ 1903, les Supérieurs de la province avaient obtenu l'autorisation depuis longtemps désirée de fonder un Collège à Pamplona. Mais la réalisation de cette œuvre se heurtait à de grands obstacles. On avait pour concurrente une académie protestante récemment fondée, qui faisait des pieds et des mains pour nous soutirer les élèves; la propriétaire du local de fortune on, faute de mieux, on avait dû s'établir se refusait à continuer le bail à cause que les enfants, dans leurs ébats, constituaient un trop bruyant voisinage; et pour comble de malheur le bon Père Mariano Gil, dont l'intervention dévouée, avait beaucoup fait pour aplanir les difficultés du début, fut enlevé par la mort. Pour sauver la situation, il fallait, comme Directeur, un homme d'initiative et de tète: ce fut le Frère Mélasius qui fut choisi, et l'expérience ne tarda pas à montrer qu'il" était vraiment l'homme de la situation. Dés avant la fin de 1906, le nombre des élèves s'était élevé de 2 à plus de 80; faute de clientèle, l'académie rivale avait dû fermer ses portes, un nouveau local avait été trouvé, et sans être encore sortie de la période des épreuves, l'œuvre se trouvait orientée dans la bonne voie où, Dieu merci, elle a progressé depuis lors d'une façon si remarquable. Six ans plus tard, lorsque Frère Mélasius en revint prendre la direction, il y trouva 150 enfants. et quand il en repartit, en 1914, pour aller faire son second. noviciat, il y en laissait près de 230.

De 1906 à 1912, il avait, au gré de la sainte obéissance, été successivement sous-maitre des novices à San Andrés de Palomar, Directeur de Carrión de los Condes, de Cabezón de la Sal, et du Collège de Vich, sachant unir partout, dans la diversité d'occupations que ces emplois supposent, le souci de la vie intérieure aux exigences de la vie extérieure. Qu'il fût supérieur ou inférieur, il était d'une parfaite exactitude à tous ses exercices de piété dont il s'acquittait de la façon la plus édifiante, et pour ce qui est des œuvres extérieures, il était — au témoignage d'un de ses collaborateurs de cette époque — non pas de la catégorie de ceux qui disent: Faites, mais du nombre de ceux qui disent: Faisons. Il était toujours le premier à mettre la main à tout ce qui demande du dévouement et l'on eût dit qu'il regardait comme un privilège de prendre pour lui ce qu'il y avait de plus difficile et de plus pénible. Nul d'ailleurs ne savait mieux que lui se plier aux travaux les plus divers et s'en acquitter avec plus d'aisance, de simplicité et de modestie. A Vich par exemple, nombre de prêtres respectables et de Messieurs distingués ou de musiciens de renom venaient lui demander des leçons de français, de chant grégorien, etc. et ce n'était vraiment pas un banal spectacle que de le voir manœuvrer en si honorable compagnie, avec aussi peu de gêne que d'affectation et ne pas se trouver plus dépaysé au milieu de toutes ces notabilités qui l'entouraient d'égard, qu'avec ses élèves ordinaires. La Schola Cantorum qu'il dirigeait s'était fait dans le pays une célébrité de bon aloi, et aux grandes solennités, la Grand'Messe en chant grégorien, qu'elle était appelée à chanter à la Cathédrale, était toujours d'un très édifiant effet non seulement pour le commun du peuple, qui juge d'instinct, mais pour les artistes eux-mêmes, dont beaucoup, et non des moindres, y venaient comme à un régal.

A la suite des exercices du Second Noviciat, auxquels il prit part avec une ferveur remarquée durant ta seconde période de 1914, Frère Mélasius, fut désigné, avec le bon et saint Frère Marie Lucius, pour aller prêter main forte au personnel du naissant district du Chili, débordé par l'étendue de sa tâche. Ce dut être pour lui On assez pénible sacrifice, à cause du profond attachement qu'il conservait pour nos œuvres d'Espagne à bon nombre desquelles il avait travaillé, comme on a vu, avec autant d'abnégation que de succès; cependant il reçut cet appel de l'obéissance non seulement avec une soumission résignée, mais avec un filial empressement, comme l'expression de la volonté de Dieu sur lui, s'acquérant ainsi d'avance un titre spécial à la bénédiction du ciel sur les œuvres qu'il allait entreprendre.

La première qui lui échut, à son arrivée sur le sol chilien, fut la direction de l'École Arturo Prat, de Rengo, que les RR. PP. Assomptionnistes, recteurs de la paroisse, désiraient depuis plusieurs années confier à notre Institut et qui venait d'être acceptée. Comme il fallait le prévoir, les débuts ne furent pas sans difficultés. Cette école était dirigée auparavant par des maitres laïques dont la manière de comprendre la discipline et même l'éducation différaient notablement de la nôtre ; et il fallut au nouveau Directeur et à ses aides beaucoup de prudence, de tact et de patiente fermeté pour faire accepter cette dernière à certaines volontés revêches. Elles s'y résolurent cependant d'assez bonne grâce dès qu'elles comprirent que c'était véritablement en vue de leur bien; et quelques mois s'étaient à peine écoulés que les classes de l'Ecole paroissiale Arturo Prat ne le cédaient en rien, sous le rapport de la discipline pas plus que sous celui de l'ardeur au travail et du bon esprit, à celles de nos meilleurs collèges de tous les pays. A la fin de la première année d'études, des examens solennels, présidés par les Autorités du pays, le démontrèrent; et, dans le journal La Patria, le premier magistrat résumait ses impressions en ces termes :

‘’Les examens de l'Ecole paroissiale Arturo Prat, ont revêtu, cette année, une solennité inusitée. On désirait voir les progrès accomplis dans le fonctionnement du Collège depuis qu'il a passé, au mois d'avril dernier, sous la direction des Frères Maristes et l'on a pu constater avec plaisir que nos espérances n'ont pas été trompées. Les examens ont porté sur près de 200 élèves, tous bien préparés et en possession des enseignements reçus. Nous avons remarqué avec une particulière satisfaction qu'on a donné à tout l'enseignement un caractère nettement pratique. En arithmétique, les enfants résolvent les problèmes avec une surprenante facilité pour leur âge; en espagnol, ils parlent et écrivent avec une correction satisfaisante ; en géométrie, ils font de bons travaux pratiques, ils parlent en français pendant l'heure de classe consacrée à cette langue. Nous félicitons cordialement les chers éducateurs pour les succès obtenus et nous faisons des vœux pour que le nombre des élèves continue à s'accroître’’.

L'honorable rédacteur se plaçait ici seulement au point de vue de l'instruction profane ; sans quoi il aurait pu ajouter des choses tout aussi dignes d'éloges au point de vue de la formation chrétienne, qui, dans les préoccupations du Frère Mélasius et de ses collaborateurs tenait comme de droit le premier rang. Non seulement il aurait pu noter combien on apportait d'application à ce que l'instruction religieuse fût à la fois solide et suffisamment étendue, mais avec quel zèle persévérant et industrieux on s'efforçait de leur inspirer le goût et l'habitude de la prière, de l'assistance aux saints offices, de la fréquentation des sacrements et des autres pratiques chrétiennes, et cela avec non moins de succès, grâce à Dieu, que pour les éléments des connaissances humaines. Frère Mélasius était depuis trois ans à la tête de cette école, qu'il avait mise sur un bon pied, lorsqu'il fut promu en 1918 à la charge de Maître des Novices au noviciat de Santiago que, sur les pressantes instances de Mgr. l'Archevêque, on avait résolu d'inaugurer, et dont les premiers éléments venaient d'arriver d'Espagne. La générosité de sa Grandeur avait mis à la disposition de la nouvelle œuvre un local spacieux avec clos attenant; mais tout y était à organiser et le temps pressait, car l'hiver était proche et il fallait le prévenir. Sous l'habile direction du Frère Mélasius, la petite colonie de dix postulants qui formait le premier noyau du noviciat se mit à l'œuvre, et telle fut sa diligente activité qu'avant l'arrivée des mauvais jours tout ce qu'il y avait de plus essentiel se -trouvait fait, et que, libre des plus absorbants de ces soucis matériels, on put commencer sérieusement les six mois du postulat selon l'esprit des Constitutions et des lois canoniques.

C'est à bien former l'esprit, le cœur, la conscience et la volonté de cette chère jeunesse, espoir de notre œuvre au Chili, que vont tendre dès lors tous les soins du bon Frère. Instructions solides, conseils opportuns, bons exemples, application à bien faire les exercices de piété, régularité ponctuelle, actes d'obéissance, d'humilité, de mortification selon la règle, exactitude à toutes les pratiques religieuses en usage dans l'Institut : rien ne fut négligé de ce qui pouvait contribuer à faire de ces premiers novices des Petits Frères de Marie sur la terre chilienne des modèles dignes d'être proposés en exemple aux ombreuses phalanges de ceux que, selon son espoir, la divine Providence enverrait pour les remplacer dans la suite des temps. Ne se faisait-il pas quelque illusion à cet égard ? L'expérience n'a pas encore eu le temps de le démontrer d'une façon définitive ; mais ce qu'on peut hardiment affirmer, c'est qu'il n'y eut pas de sa faute. Il a jeté la semence ; d'autres arrosent patiemment, et rien n'autorise à penser que, l'heure venue, le Seigneur ne la fera point lever abondante et féconde.

En attendant cette heure désirée, Frère Mélasius, qui momentanément n'avait pas de novices à former, fut nommé, au mois de février 1921, Directeur de notre important collège de Curico. C'est là qu'après s'être consacré tout entier pendant trois ans à la bonne éducation de la chère jeunesse confiée à ses soins, il fut pris d'une fièvre maligne dont rien malheureusement ne put conjurer la fatale issue. Malgré tout ce que purent faire la science des médecins et les soins industrieux orle la charité religieuse, il y succomba le 14 février 1924, après avoir fait par sa résignation, sa patience et son esprit religieux, l'admiration édifiée de tous ceux qui eurent occasion de l'approcher.

A peine à quelques pas du Collège, se trouve l'hôpital de la ville, dirigé par les bonnes Sœurs de Saint-Vincent de Paul, à qui les Frères ne pourront jamais exprimer dignement tout ce qu'ils leur doivent de reconnaissance. Dès qu'apparut le caractère grave de la maladie, Frère Mélasius y fut transporté dans une chambre spéciale à un seul lit, où il avait toute facilité de recevoir les soins des médecins, des Sœurs et de ses confrères. C'est là que, par sa résignation, sa patience, son esprit de foi, son zèle pour le salut des jeunes âmes, son attachement à sa vocation, sa dévotion à la T. Sainte Vierge, sa piété envers la Sainte Eucharistie, etc. …, il fut pour tous un sujet de constante admiration. Dans ses moments de délire plus ou moins complet il semblait prendre plaisir à chanter de pieux cantiques ou les litanies de la T. Sainte Vierge, particulièrement l'invocation causa nostrœ lætitiæ; de sorte que les derniers temps de sa maladie furent pour ainsi dire une prière continuelle.

Le R. Père Supérieur des Missionnaires du Cœur de Marie, qui le visitait très souvent, lui renouvela plusieurs fois l'absolution. Dans la nuit du 13 février, deux forts accès de fièvre s'étant produits, les quatre Frères qui le veillaient firent appeler le Père, qui, avant de réciter sur lui les prières pour les agonisants, lui dit : Mon Cher Frère, nous allons réciter les Litanies pour que le bon Dieu, la Sainte Vierge et les saints vous aident 'à bien mourir. Voulez-vous? " Pourquoi pas ? répondit aussitôt le malade : je ne crois pas qu'il y ait rien de mieux à faire. Pendant une grande partie des prières, il répondit aux invocations: puis, le délire le reprenant, il se mit à chanter son invocation favorite : Causa nostroe lætitiæ, ora pro nobis.

Vous voilà bien content, lui dit un des Frères qui le veillaient. ‘’Oui, répondit-il, je suis très content de mourir Petit Frère de Marie : ce doit être là notre plus chère ambition''.

Peu de temps après, on lui apporta pour la dernière fois la Sainte Communion, qu'il reçut avec une joie toute sainte ; puis bientôt commença l'agonie qui se prolongea un peu plus d'une demi-journée. Le 14 vers les 3 heures du soir, il passa, sans secousses ni effort, de cette terre de douleur à la patrie éternelle.

Pendant toute la journée du lendemain, sa dépouille mortelle demeura exposée dans une chapelle ardente où la Communauté, les élèves et une bonne partie de la population vinrent tour à tour prier pour le repos de son âme; et, à la cérémonie des funérailles, qui eut lieu le 16 à l'église des Missionnaires du Cœur de Marie, une assistance nombreuse où se trouvaient entre autres Mr le Gouverneur de la province, des représentants de toutes les Communautés religieuses de la ville, plusieurs Curés des environs, les élèves et anciens élèves avec leurs familles, tint à venir, en cette douloureuse occasion, donner aux Frères une marque de leur religieuse sympathie. Entre tous se distinguèrent les RR. PP. du Cœur de Marie, auxquels la Communauté de Curico demeure tout spécialement reconnaissante.

 

Frère JOSEPH-CLAUDE, stable. – Le jeudi 14 mai 1925, Frère Joseph-Claude, Sous-Maître des Novices depuis 14 ans au noviciat des Petits Frères de Marie, à Mendes (Brésil), remplissait son emploi comme à l'ordinaire. Le temps était magnifique et la matinée fut employée au travail manuel. En compagnie des postulants et des novices, le bon Frère se mit à nettoyer le chemin qui monte de la maison au cimetière de la communauté afin de préparer pour la soirée du lundi des Rogations, la procession qui devait s'y rendre. Très joyeux et bien dispos, vers onze heures, il profita du beau temps pour faire une promenade avec son petit monde. De retour à la maison à deux heures du soir, il surveilla l'étude pendant une demi-heure, après laquelle eut lieu une sortie de quelques minutes, avant la nouvelle classe. Selon son habitude, il en profita pour se rendre à la chapelle, faire une visite à Jésus et à Marie. A genoux en face de l'autel de la Sainte Vierge, il prit son chapelet et se mit à le réciter pieusement, chose qui lui était familière. Eparpillés à volonté dans la chapelle, les novices et postulants imitaient leur maitre, faisant comme lui une visite à Jésus et à Marie.

Tout à coup on entend un léger bruit, on regarde : toujours à genoux, Frère Joseph-Claude s'était affaissé sur le banc, la tête inclinée en avant. On s'approche, on l'assied et on voit qu'il est évanoui, le corps inerte, la figure pâle, la respiration arrêtée. Le Frère Maître accourt, le soutient entre ses bras et lui suggère des oraisons jaculatoires; Mr. l'Aumônier, arrivé de suite, lui donne l'absolution et l'Extrême-Onction, puis lui applique l'indulgence des mourants ; pendant qu'on lui découvre la poitrine, on remarque trois respirations très gênées ; puis il devient immobile pour toujours. Sans retard on le transporta à l'infirmerie : mais déjà son âme n'était plus de ce monde, le bon Dieu venait de la retirer de notre terre d'exil. En peu d'instants la triste nouvelle de cette mort foudroyante circula à travers la maison et ce fut au milieu des sanglots et des larmes que l'on récita les prières de règle pour le cher défunt.

Chacun sentait l'immensité de la perte qu'on venait de faire en la personne du cher disparu, regardé depuis longtemps comme un religieux exemplaire ; mais si l'épreuve était grande la consolation ne l'était pas moins. Frère Joseph-Claude avait vécu en saint, et il mourait de même : le bon Dieu venait de le prendre pendant un acte d'obéissance, à la chapelle, durant la récitation du chapelet, à genoux aux pieds de Marie, en face de Jésus au tabernacle, pendant le mois de notre bonne Mère et le triduum préparatoire à la canonisation de la Bienheureuse Sœur Thérèse de l'Enfant Jésus, pour qui le bon Frère avait une particulière dévotion. La délicate main de la Providence avait tout disposé jusqu'aux moindres détails, pour que le pieux mourant eût l'assistance complète du prêtre à ses derniers instants. Sa fin a été celle d'un prédestiné, parce que durant sa trop courte vie, il avait toujours cherché à donner à Dieu le plus d'amour possible.

Dans le monde, Frère Joseph-Claude s'appelait Eugène Pouzenc. Il naquit le 9 mars 1888, Aiguefonde, près de Mazamet (Tarn), au sein d'une de ces familles foncièrement chrétiennes, encore nombreuses en France, malgré toutes les persécutions. Voici un trait qui peindra au vif ses sentiments à cet égard. Le 18 février dernier mourait à Aiguefonde un petit neveu de Frère Joseph-Claude, gentil bébé de 4 mois à peine, qui répondait au nom de Claude et était regardé comme un vrai trésor par toute la famille. Une tante de notre cher disparu, pour lui annoncer la triste nouvelle, lui écrivait le même jour, au nom de tous :

‘’Le petit ange s'est envolé vers les cieux, la foi nous enseigne cela, et nous le croyons, certes; c'est pourquoi nous ne devrions pas pleurer, mais le cœur est là ; en voyant ce berceau vide et cette jeune mère privée si vite de ce petit trésor, je ne puis m'en empêcher. Je sais bien qu'elle est bénie de Dieu d'avoir le premier fleuron de sa couronne placé aux pieds de l'Eternel; mais cela ne nous empêche pas de souffrir beaucoup. Mon Dieu, que votre volonté soit faite ! Consolez ses chers parents et toute la famille, qui espérait jouir des tendres caresses de notre petit ange. Le père et la mère ont su se résigner à l'heure du sacrifice; tous les deux, près du berceau, vide maintenant, ont offert à Dieu ces prémices de leur sang en disant: ''Mon Dieu, s'il le faut, prenez-le sans le faire trop souffrir''.

Et pendant que tous ensemble nous récitions le chapelet, le petit ange s'est envolé vers le séjour de la gloire et jouira toute l'éternité de ce bonheur sans fin que nous risquons de perdre. Il priera pour nous, et un jour nous le retrouverons pour ne plus nous en séparer…’’

 

Eugène fut baptisé en l'église de sa paroisse le jour même de sa naissance. Sous le toit paternel, entouré de parents animés d'une foi si vigoureuse et si active, il grandit en âge et en vertu et reçut unie éducation profondément religieuse.

A l'âge de onze ans et demi, le 19 juin 1899, fête du Sacré-Cœur, il fit sa première Communion, dans la même église d'Aiguefonde, des mains de Mr. l'Abbé Paul Borde, son cousin; à ce grand acte, toujours très doux et inoubliable à Jamais, il avait été soigneusement préparé par Mr. Salvage curé de l'endroit. A 12 ans, il eut l'avantage de fréquenter une école catholique, celle des Frères Maristes de Mazamet; il n'y venait pas tout seul, il avait un petit compagnon du même âge et tous deux, matin et soir, parcouraient bravement à pied les 5 kilomètres qui séparent Aiguefonde de Mazamet.

En peu de temps ces deux jeunes enfants se firent remarquer par leur sérieux et leur bonne conduite. Visiblement ils n'étaient pas faits pour le monde; aussi, au premier mot de vie religieuse qu'ils entendirent prononcer, ils reconnurent immédiatement que l'état des parfaits était leur vocation, et sans tarder ils commencèrent les démarches nécessaires pour obtenir le consentement de leurs familles et préparer leur entrée au juvénat.

Le bonheur de se donner à Dieu était si grand et si visible dans ces deux jeunes enfants, qu'un autre compagnon voulut également partager leur sort et embrasser lui aussi l'état religieux; et tous les trois se rendirent au juvénat de N. D. de Lacabane, le 19 mars 1900, jour de la fête du grand saint Joseph, le protecteur et pourvoyeur des maisons religieuses.

Les membres de la famille Pouzenc chérissaient et à bon droit leur petit Eugène; mais ils en firent généreusement le sacrifice pour le donner à Dieu ; on en voit la preuve dans ce passage d'une lettre que Frère Joseph-Claude recevait dernièrement, au nom du père et de la mère, de la même tante dont nous avons parlé plus haut:

 

‘’Ta lettre du 14 février 1925 nous est arrivée vers le commencement de mars pour nous rappeler la date de ta naissance (9 mars 1888) ; et celle de ton départ pour la vie religieuse (19 mars 1900); comme tous les ans, nous ne t'avons pas oublié; ces deux jours nous rappellent trop de beaux souvenirs. Nous remercions et nous prions le Seigneur pour celui qu'il nous a donné il y a 37 ans et qu'Il possède à son service depuis 25 ans (la tante fait allusion au temps de vie religieuse de Frère Joseph-Claude). Ils sont si heureux les parents qui possèdent de tels enfants, qu'ils ne peuvent oublier. toutes ces dates! Le bon Dieu exaucera nos faibles prières, et longtemps encore, Il te gardera à notre amour''.

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Dès le premier jour qu'il vécut au juvénat de Lacabane, le jeune Eugene se trouva dans son élément ; ce milieu plein de ferveur religieuse répondait si bien aux nobles aspirations de son cœur d'adolescent: Il y trouva des exercices de piété nombreux et choisis en rapport avec son âge, de belles cérémonies à la chapelle, la présence continuelle et la réception fréquente de Jésus-Hostie, la compagnie de jeunes gens épris du même amour de la vie religieuse et aussi fervents que lui, une direction ferme et sûre dans le chemin de la vertu, de solides instructions pour lui éclairer l'intelligence et fortifier sa volonté dans le bien; toutes ces faveurs du ciel, toutes ces grâces de choix et bien d'autres encore enivraient cette jeune âme d'un intense et pur amour, alimentaient sa piété et favorisaient son expansion vers un idéal de perfection religieuse toujours plus élevé. Aussi les jours s'écoulaient rapides et heureux pour Eugène.

Une joie plus grande encore lui fut donnée le premier avril 1903, quand il reçut l'habit religieux, avec dix de ses compagnons, des mains de Sa Grandeur Mr. l'Evêque de Tulle, en présence de plus de 30 prêtres venus pour rehausser l'éclat de ce jour inoubliable. Il en conserva toujours le souvenir le plus doux; il aimait à en célébrer l'anniversaire et il disait familièrement: J'ai toujours été très content dans ma chère vocation et je ne désire qu'une chose; c'est que la sainte Vierge m'y conserve jusqu'à la mort, car plus je vais, plus je vois la beauté de la vie religieuse. Cette vêture de 11 jeunes Frères fut une belle fête; elle devait être la dernière de la maison de Lacabane, car peu de jours plus tard, le gouvernement français refusait d'autoriser les Congrégations enseignantes, et toutes nos maisons de formation durent être fermées; mais la persécution du monde si acharnée soit-elle, est impuissante à arrêter les élans d'une âme généreuse qui se plait à aimer Dieu. Frère Joseph-Claude (car tel est le nom que notre Eugène portera désormais) allait en donner une nouvelle preuve. Pour conserver sa vocation et sa vie religieuse, pour aimer Jésus et Marie en toute liberté, il n'hésita point à s'expatrier; d'abord en Italie, puis en Espagne, au Brésil ; et, s'il l'eût fallu, il eût fait bien volontiers d'autres sacrifices encore pour rester fidèle au service de Notre-Seigneur.

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C'est en novembre 1907 qu'il vint au Brésil en compagnie du C. Frère Adorator, alors Provincial, et dès cette première rencontre il s'établit entre ces deux âmes d'élite, très pieuses toutes deux, bien faites pour se comprendre, une sainte affection qui ne s'est jamais démentie. Plein d'expérience et dans la maturité de l'âge, Frère Adorator donnait depuis longtemps déjà les preuves d'une habileté rare comme entraîneur dans le chemin de la vertu, comme semeur de courage et d'enthousiasme pour tout ce qui est noble et beau ; dans la fraicheur de ses 19 ans, Frère Joseph-Claude était un cœur débordant d'ardeur et de générosité, avide de perfection, capable d'aimer et de suivre toute salutaire influence du premier, et il n'en fallait pas davantage pour faire naître entre les deux un attachement indissoluble.

A peine arrivé au Brésil, Frère Joseph Claude, sous l'inspiration de son sage et pieux Conseiller, adopta toute une série de mesures, en vue de s'unir de plus en plus étroitement à Notre-Seigneur, de réaliser des journées pleines, vécues enflamment sous le regard de Dieu par l'intermédiaire de Marie, mère de la grâce divine. Elles se résument dans le petit plan de vie suivant, qui ne cessa pas d'être désormais l'idéal de ses efforts.

 

petit plan de vie- En me levant, ma première pensée devra être pour Dieu, pour Notre Seigneur en vue de la Communion; je réciterai le verset: Seigneur, aujourd'hui daignez me préserver de tout péché.

M'appliquer à bien profiter de la méditation. Pour cela, bien choisir mon sujet dès la veille. Prendre la méthode de saint Ignace. Au premier prélude, faire la composition du lieu; au 24 demander une grâce particulière. Ne pas perdre mon temps, d'aucune façon, pendant une demi-heure si précieuse, du bon emploi de laquelle dépend toute la journée. A moins d'une grande nécessité, ne pas m’asseoir ni sortir de la salle.

Sainte Communion: Point excessivement important. Bonne préparation, fréquentes aspirations à Jésus pendant la journée, le soir surtout, avant de m'endormir. De temps en temps, faire de petits actes de mortification pour m'y préparer : à table, — dans ma tenue, .par la pratique du silence, — de la modestie des yeux, etc. — et tant d'autres choses qu'il est si facile de trouver quand on vent faire plaisir à Jésus.

L'action de grâces aussi doit être très soignée. — Ne jamais aller communier par routine, ni sans avoir une intention. Des choses si saintes ne se traitent pas d'une manière ordinaire.

Sainte Messe: La sainte Messe n'est pas moins sainte. Ne pas la négliger. Il faut l'entendre avec attention, et cela en vaut la peine : car Jésus s'immole, renouvelle cette passion si cruelle qu'il souffrit à Jérusalem; il expie et demande grâce pour nos péchés, pour ces forfaits sans nom qui déchirent chaque instant son cœur amoureux. Expions avec Jésus, unissons-nous à lui; ne soyons pas distraits, permettant à nos yeux de se promener partout… Offrons toujours la sainte Messe, toujours des intentions.

La journée : Que ce soit celle d'un religieux… Quand on porte Jésus crucifié sur sa poitrine; quand on l'a reçu le matin dans son cœur, c'est une honte de passer la journée entière sans penser à Lui. Bien profiter de la prière de l'heure. Se servir de tout pour nous tourner vers Dieu: vue de l'église… d'une image de piété, etc. …

L'office : En le récitant, je fais l'office des Anges; mais par le manque d'attention, par le peu de soin à bien le dire, est-ce que je ne fais pas l'office du démon? Là aussi, des intentions avant de commencer et même a chaque psaume.

Le chapelet: La belle prière à Marie, si souvent récitée sans la moindre attention; et cependant, il serait si facile de la bien dire, avec un peu de bonne volonté et d'énergie; et alors, comme nous ferions plaisir à notre bonne Mère du ciel!!

L'examen particulier: Le diviser en ses points: présence de Dieu, remerciement des bienfaits reçus pendant le jour, — fautes de la journée; — bien m'examiner sur mes résolutions et sur ce plan de vie.

Le coucher: Avant de m'endormir, penser à Notre Seigneur que je recevrai le lendemain Revoir mon sujet de méditation. – Faire mes autres prières de coutume.

Etudes religieuses: Bien employer tout le temps, — et pas à des bagatelles. Lire tous les jours quelques passages de l'Imitation ou des notes de mon carnet de retraite; les jours de confession, voir ce plan de vie et mes résolutions.

Devoirs d'état : Toujours bien employer le temps libre; me faire un petit règlement dans ce but. — Bien préparer ma classe, le catéchisme surtout, car l'attention des enfants est ordinairement ce qu'a été la préparation du maitre. Je prends deux résolutions: 1° Faire des exercices de piété et non des simulacres. Pour cela, mettre de l'attention â ce que je fais, penser à la prière que je fais, penser que je parle à Dieu. Que faisons-nous quand nous parlons à un homme? Et moi, religieux, pour Dieu n'en ferais-je pas autant? Ne jamais commencer une prière sans formuler une intention, car une prière faite sans attention et sans intentions est une prière à peu près nulle. Le porc dans son grognement, est plus agréable à Dieu que nous quand nous prions ainsi. Si nous faisons nos prières par manière d'acquit et sans dévotion, que peut apporter à Dieu notre bon Ange? Si nous ne nourrissons pas notre âme, quelle force aura-t-elle pour résister aux démons et aux assauts des passions?

 

Par le constant et généreux emploi de moyens si efficaces, Frère Joseph-Claude alla toujours en progressant vers une perfection plus haute; les résolutions des retraites qui suivirent ce premier plan de vie ne sont que les étapes successives de cette âme généreuse dans son mouvement d'ascension ininterrompu vers les cimes de l'amour divin. Il passa l'année 1909 comme professeur à Santos et le 21 décembre il eut le bonheur de se lier irrévocablement à Dieu par les vœux perpétuels de religion; désormais et pour toujours, il sera pauvre, pur et obéissant – comme Jésus, à la suite de Jésus et par l'amour de ce bon Maitre. Au soir de ce beau jour, il écrivit ces lignes: ‘’J'ai donc dit adieu au monde, à ses plaisirs, à ses honneurs, à ses richesses. Toute mon ambition doit être de tendre sans cesse à la perfection en renonçant entièrement à ma volonté, — de n'aimer que Jésus seul et de me mortifier sans cesse, — de n'avoir d'autre partage que Jésus. En un mot, je ne m'appartiens plus, j'appartiens à Jésus et à mes supérieurs. Dès aujourd'hui je dois m'immoler continuellement sur l'autel du sacrifice ; le ciel souffre violence et il n'y a que ceux qui se font violence qui le ravissent. J'ai fait profession : c'est pour être religieux dans toute la force du terme. Or, on n'est pas religieux quand on se traîne dans la vertu. — On n'est pas religieux quand on prie sans attention. — On n'est pas religieux quand on recherche ses aises, quand on accorde facilement à son corps tout ce qu'il désire. — On n'est pas religieux quand on se laisse dominer par tous ses appétits. — Or, je veux être religieux tout entier, et je le serai’’.

A la suite de la retraite de 1919, frère Joseph-Claude eut le bonheur de souligner davantage encore sa consécration complète à Dieu en prononçant le vœu de Stabilité dans la congrégation des Petits Frères de Marie ; ce fut le 21 décembre; sa joie et sa générosité transpirent à chaque mot des notes qu'il écrivit alors dans son cahier de retraites :

 

‘’J'ai émis mon quatrième vœu, c'est-a-dire, j'ai assumé la responsabilité de me montrer, en tout et partout, un religieux exemplaire par: la pratique du silence, — le culte des supérieurs, — l'esprit de notre congrégation, — un dévouement sans bornes. En un mot, je ne m'appartiens plus; je suis à Dieu et à mon Institut.

Toujours plus haut dans la voie de l'amour et de la pureté; pas .de médiocrité, — pas de terre à terre, — pas de temps gaspille, — pas de sans-gêne; mais de l'esprit sérieux, — de l'union avec Notre-Seigneur, — de l'esprit de prière, et des sacrifices pour Dieu et pour les âmes.

Merci, ô mon Sauveur, pour les bienfaits immenses dont je vous suis redevable en cette année 1919.

Gardez-moi toujours bien près de votre Sacré-Cœur, dans votre sainte grâce et votre saint amour. Je suis à vous tout entier, sans retour et sans partage''.

 

Enfin la libéralité divine, au mois de décembre 1921, accorda au Frère Joseph-Claude une autre grâce particulièrement précieuse : celle d'être appelé à la Maison Mère pour suivre les -exercices du Second Noviciat. Le contact journalier avec les Supérieurs majeurs; la direction de Maîtres fervents, éclairés dans les voies de Dieu et habiles à manier les cœurs ; l'éloignement de toute distraction dissipante; l'exemple de confrères animés du plus pur esprit religieux et bien d'autres circonstances favorables permirent à son âme déjà fervente de réaliser des journées délicieuses, bien pleines aux yeux de Dieu, et dont chaque instant était employé au saint labeur de la prière et de la sanctification personnelle.

Dès le premier jour, le bon Frère aborda ces Exercices sanctificateurs et transformateurs avec une vigueur de bonne volonté qui n'admit ni restriction ni réserves. Au lieu de subir le Second Noviciat, comme il arrive à quelques-uns, il se proposa résolument de le faire par des prières nombreuses et ferventes ; par des études sérieuses et pratiques ; par une inlassable générosité à suivre en tout la volonté de Dieu, à ne refuser aucun des sacrifices que l'Esprit-Saint lui demanderait, à faire de ce saint temps, en un mot, une suite d'efforts continus pour arriver, dans la mesure où c'est compatible avec notre faiblesse, à la perfection de la vie intérieure.

Et comme résultat, il eut le bonheur de recevoir une profusion de grâces qui lui permirent de faire d'enviables progrès dans l'union avec Jésus sous le regard de Marie. Depuis longtemps, à Mendes et dans toute la province, il était parmi ses élèves et ses confrères, un sujet d'édification par ses enseignements et par ses bons exemples ; au sortir du Second Noviciat, il devint un flambeau pour ceux qui avaient besoin de .lumière, un appui pour ceux qui avaient à lutter contre l'ennui et le découragement, un rempart de la régularité contre ceux qui risquaient de l'affaiblir par leur tendance au relâchement et un modèle pour tous ceux qui désiraient vivre en vrais disciples du Vénérable Fondateur.

Pour toutes ces raisons sa fin soudaine a provoqué de profonds et bien légitimes regrets dans la Maison de Mendes où, il laisse un grand vide; mais ses confrères et ses élèves se: consolent à la pensée que dans le ciel, où Notre-Seigneur et la T. Sainte Vierge lui auront certainement fait un miséricordieux accueil, il ne peut manquer d'intercéder puissamment en faveur de ceux qu'il a tant aimés sur la terre.

R. I. P.

 

Frère CANDIDIEN, stable. – Frère Candidien, Pierre-Auguste Pages, naquit en 1859 au Cros-de-Géorand, petite commune de l'arrondissement de Largentière, Ardèche, d'une famille très honorable et foncièrement religieuse. Il semble que la Providence ait voulu le marquer dès sa naissance non seulement pour qu'il suivît le sentier commun de vie chrétienne dont les siens devaient lui donner constamment l'exemple, mais encore le prédestiner en quelque manière à la vie mariste ce fut en effet le 16 juillet, en la fête de N.-D. du mont Carmel que notre bon F. Candidien commença son existence, qui devait être consacrée entièrement au service et au culte de notre Mère du Ciel.

A 16 ans, en Septembre 1875, il entra au Noviciat de St. Paul-3-Châteaux; et deux mois après, le 23 novembre, il prenait la soutane et recevait en même temps le nom de F. Candidien, qu'il devait honorer par une vie toute de vertu et de sainteté pendant près de 50 ans.

Selon la coutume de l'époque, il fit la dernière et la plus considérable partie de son noviciat en remplissant à Bouillargues le modeste emploi de cuisinier, épreuve parfois bien rude pour un jeune novice : ceux qui ne la connaissent que de nom peuvent difficilement s'en faire une juste idée.

En 1877 le frère Candidien est nommé instituteur adjoint à Caderousse, où il est chargé de la petite classe; puis quatre ans plus tard nous le trouvons à St. Bauzille-de-Putois continuant auprès des enfants de cette charmante commune de l'Hérault sa noble mission d'instituteur et d'éducateur religieux.

Entre temps, il s'était lié à sa chère Congrégation d'abord par le vœu d'obéissance en 1878, puis en 1881 par la profession perpétuelle des trois vœux de religion.

En 1884, il est nommé pour faire la seconde classe du Juvénat à St. Paul, et, raconte un des ses anciens élèves, malgré sa physionomie sévère et sa grosse voix qui en imposait bien un peu parfois, surtout aux nouveaux, on ne tardait pas à s'apercevoir que ces dehors, qui cherchaient à paraître rudes, cachaient dans un cœur d'or un grand fonds de bonté toute paternelle.

Mais la direction d'une classe assez avancée et la volonté de remplir consciencieusement une charge à laquelle ne l'avaient peut-être pas assez préparé les fonctions qu'il avait remplies jusqu'alors l'obligeaient souvent à prendre de longues heures sur le sommeil, soit pour préparer ses leçons du lendemain, soit surtout pour corriger exactement les devoirs de ses élèves ; et si quelquefois sa nature ardente réclamait trop impérieusement le repos que son zèle s'obstinait à lui retrancher, alors il remplissait à demi un baquet d'eau bien froide, et après s'être déchaussé il enfonçait ses pieds dans ce bain dont la 'fraîcheur, disait-il longtemps après, le tenait en éveil le temps nécessaire pour finir sans trop de coups de tête la tâche déterminée.

Après un an passé au Juvénat, il est envoyé à Azille pour y remplir encore les fonctions d'instituteur adjoint; mais les fameuses lois Ferry ayant été appliquées en 1887, les Frères se retirent alors de l'école communale et ils ouvrent en même temps une école privée où notre F. Candidien continue encore pendant deux ans sa mission éducatrice.

C'est à cette époque que, les pourparlers entre le représentant du Gouvernement de la Colombie près le St. Siège et le R. F. Sup. Général ayant abouti, la fondation d'une maison d'école à Popayán fut arrêtée par le Régime et que le vénéré F. Angelo, qui avait laissé la direction du Juvénat de St. Paul pour se consacrer, en Espagne, à l'étude de l'espagnol, fut choisi pour conduire la première phalange de religieux maristes vers les Côtes de l'Amérique du Sud. Parmi les sept qui formèrent ce premier groupe de missionnaires se trouvait notre F. Candidien, qui sans doute dut cette distinction à son zèle pour la gloire de Dieu et à son détachement pour les choses d'ici-bas, quand même ces choses s'appellent les parents et la patrie ; mais aussi, nous pouvons très légitimement le présumer, à son attachement, à sa profonde estime et à sa vénération pour l'excellent F. Angelo, qui avait été son directeur si paternel, d'abord à St. Bauzille, puis encore au Juvénat de St. Paul.

La Colombie, à cette époque, était bien connue en Europe car on ne parlait partout que du Canal de Panama, mais pour la plupart, la connaissance de ce pays se limitait à l'existence de l'Isthme et aux deux noms de Colon et Panama. Quant aux conditions physiques et climatologiques" du pays, quant aux usages, à la manière de voyager, aux précautions hygiéniques indispensables pour traverser des régions marécageuses et malsaines pendant la saison des pluies, tout était à apprendre. Nos chers voyageurs l'apprirent, mais bien à leurs dépens, puisque, le 26 novembre 1880, ils arrivaient à Popayán exténués de fatigue et de maladie. Le même soir "le Frère Angelo, leur conducteur et leur directeur, épuisé par la fièvre, rendait à Dieu sa belle' âme, plongeant ainsi ses Frères dans le deuil et la consternation.

Malgré le vide irréparable que laissait en mourant le Frère Angelo, ses compagnons de route, après quelques jours de repos, ouvrirent l'école qu'ils étaient venus fonder. Surmontant les difficultés nombreuses qu'ils ne manquèrent pas de rencontrer, leur école devint bientôt prospère et ne tarda pas à réunir la presque totalité des enfants de la ville.

Dès cette première année de notre installation, nous trouvons le F. Candidien aux premiers rangs, puisqu'il remplissait alors les fonctions de sous-directeur; et trois ans après, en 1802, il fut choisi pour aller fonder à Palmira, le quatrième établissement que nous confia le Gouvernement dans le territoire du Cauca. Il nous est impossible de suivre ce bon Frère dans les détails de cette charge et de celles qui lui furent successivement confiées dans la suite; ses rares vertus, ses qualités remarquables, sa grande prudence et surtout sa bonté bien connue lui attirèrent, dès les débuts de son administration, l'attachement de ses Frères, l'estime des parents, le respect et l'affection des enfants.

Ce respect pour les Frères et cette estime pour leur école furent si profondément ancrées dans l'âme des habitants de Palmira, grâce aux qualités des premiers fondateurs et plus particulièrement à celles de leur Directeur, comme aussi, à l'atmosphère de vénération que le très digne curé de la ville, le bon Père Rafael Aguilera, avait su inspirer pour ses Frères, à tous ses paroissiens, que longtemps après on remarquait chez les enfants de cette école un je ne sais quoi qui les distinguait entre tous les élèves de nos autres écoles, et qui n'est pas encore disparu.

Pendant ce temps, nos œuvres de Colombie prenaient une extension remarquable; les villes importantes du département du Cauca, dont l'étendue alors était supérieure à celle de la France, avaient obtenu la fondation d'écoles dirigées par nos Frères: Popayán, Santander, Cali, Palmira, Pasto, Buga, avaient été successivement fondées; l'Assemblée départementale réclamait avec instance l'ouverture d'écoles semblables dans chacune" des capitales de province du Département; d'autre part on avait: dû faire droit aux instances du gouvernement ecclésiastique et civil du département du Tolima, et les Frères, franchissant à 4.000 mètres l'immense cordillère des Andes, avaient fondé plusieurs écoles dans cette nouvelle région qui s'ouvrait à leur zèle. Pour suffire à toutes ces fondations et pour faire face aux nouvelles qui s'annonçaient nombreuses le C. F. Joseph-Célestin, arrivé en 1890 pour remplacer le C. F. Angelo, ne tarda pas à organiser un petit noviciat à Popayán ; il en eut la charge en même temps qu'il était directeur de l'école et visiteur du nouveau district.

Mais peu après, le F. Visiteur se déchargea totalement du soin du Noviciat, et quand en 1894 il eut recours au F. Claver; maître des Novices, pour la fondation de l'école de Buga, le. C. F. Candidien fut rappelé de Palmira et mis à la tête de la maison de formation. Deux ans plus tard, le C. F. Joseph-Célestin ne pouvant plus suffire à la direction générale du district, qui comptait alors plus de 12 maisons dont les deux extrêmes, Ibagué et Pasto, étaient à près de 20 journées de cheval, nomma le F. Candidien pour le remplacer à la maison provinciale.

Ce fut encore lui qui fut chargé d'administrer les affaires courantes du District pendant l'absence du F. Visiteur appelé à St. Genis en 1898 pour les exercices du Second Noviciat.

Les Frères s'étaient donc accoutumés à le voir prendre chaque jour une part plus active dans les affaires de l'administration; aussi personne, excepté lui, ne fut surpris en apprenant, en décembre 1900, que le Régime l'avait désigné pour remplacer dans la charge de Visiteur le C. F. Joseph-Célestin, obligé de retourner en Europe pour refaire sa santé gravement compromise cela juste au moment où le district de Colombie, par suite des terribles événements de l'époque, avait tant besoin d'un homme d'expérience dans la terrible crise qui faillit l'engloutir.

Le 18 octobre 1899 éclatait la guerre civile qu'on a appelée parfois la guerre des mille Jours.

Le gouvernement, aux prises avec un ennemi redoutable, qu'il avait cru pouvoir vaincre sans difficulté, consacra toutes ses ressources aux besoins de la guerre; la plupart des écoles de la nation furent fermées et ce fut au prix de bien durs sacrifices que le département du Cauca put maintenir les Frères dans les leurs, qui seules étaient soutenues par le trésor public.

Mais, à cause des grandes émissions de papier-monnaie, la valeur du "peso’’, colombien baissa dans des proportions incroyables, et les Frères qui continuaient à être payés sans tenir compte de ces changements, recevaient en papier la somme dérisoire de quelques francs comme traitement d'un mois de travail. Le nouveau F. Visiteur s'employa de tout son pouvoir pour améliorer une situation insoutenable ; et si ses efforts ne se virent pas couronnés d'un plein succès, du moins la subsistance des Frères employés dans les écoles fut-elle à peu près assurée.

En attendant ces maigres résultats, les Frères, dans plus d'un endroit, durent s'ingénier de mille manières pour se procurer leur pauvre alimentation et suffire à leur modeste entretien: ici, ils profitaient du jeudi pour aller recueillir dans, la forêt leur petite provision de bois de la semaine, qu'ils rapportaient à la nuit tombante, afin de ne pas trop éveiller l'attention des voisins; là, le F. Directeur vendait à bon compte au gouvernement une bonne quantité de cahiers dont il avait eu l'heureuse idée de fournir sa procure; ces cahiers étaient transformés peu après en billets de banque qui allaient augmenter l'énorme circulation du papier; un autre pouvait faire vivre quelque temps ses Frères en profitant d'un voyage pour joindre à ses modestes équipages deux ou trois charges de sel qui, vendu à bon prix là où cette denrée était très difficile à introduire, fournissaient de quoi parer aux nécessités les plus urgentes.

La situation était pourtant de plus en plus critique et rien ne faisait prévoir la fin de la guerre civile; les écoles du Tolima avaient dû être fermées ; le noviciat, faute de ressources, ne pouvant subsister, les novices et plusieurs jeunes Frères furent rendus à leurs familles; quelques Frères Européens allèrent prêter main forte à la jeune province du Mexique ou même retournèrent en France, d'où ne devait pas tarder à les expulser la haine des sectaires ennemis de Dieu et de l'Eglise.

Parmi tant d'embarras et de contrariétés, le F. Candidien tout en envisageant et en prenant ses mesures en vue de la fermeture possible de tous nos postes, s'efforça constamment de conserver ce qui pouvait être conservé de notre œuvre en Colombie. On aurait dit qu'il avait fait sien ce mot que la grande guerre a rendu depuis si célèbre: ‘’Tenir’’. Aussi, grâce à sa constance et à l'abnégation des Frères, qui à son exemple consentirent à tous les sacrifices plutôt que d'abandonner leur champ d'honneur, nous avions encore après trois ans de tourmente toutes nos écoles du Cauca en plein fonctionnement.

Les Frères étaient contents de leur Visiteur, qui n'avait pas craint de s'exposer plusieurs fois en traversant, sans autre accompagnement qu'un pauvre indien qui conduisait sa monture, d'immenses régions infestées par les ‘’guerrillas’’ de la révolution afin de donner à tous, même en ces jours malheureux, le réconfort de sa visite et les encouragements de sa charité. Son bon Ange le garda de tout danger ; et les rares maisonnettes qu'il trouvait sur sa route, bien qu'habitées généralement par des gens vendus aux révolutionnaires, offraient toujours un gite tranquille al ''Hermanito Candidiano''. C'est par ce diminutif qui n'a toute sa douce saveur que sur des lèvres créoles, qu'on le désignait sur tous les ‘’chemins royaux’’ de Colombie, sans avoir égard à sa haute stature et à sa respectable corpulence. Parfois même des guides très sûrs lui permettaient de traverser sans encombre des passages où tout autre que lui aurait pu perdre la vie ou du moins monture et équipages.

C'est pourquoi, la tourmente à peine terminée, le suffrage des Frères du district le désigna pour représenter nos différents établissements de l'Amérique espagnole au chapitre de 1903, d'où il retournait peu après avec le titre et la charge de Vice-Provincial.

Les trois années qui suivirent furent des années de réorganisation, tâche pénible et souvent ingrate ; elle le fut vraiment pour le C. F. Candidien dont l'âme sensible et impressionnable eut particulièrement à souffrir des tracasseries administratives suscitées parfois par des inspecteurs provinciaux. Ils croyaient peut-être être agréables en haut-lieu en faisant à nos écoles, parce que congréganistes, une opposition que paraissaient autoriser les ententes plus ou moins avouées de la révolution et du gouvernement, baptisées pompeusement du grand nom de ‘’Concorde nationale’’.

Ce changement si marqué dans les dispositions administratives fit comprendre au F. Provincial que nous ne pouvions plus borner notre action aux écoles officielles si nous voulions travailler avec l'espérance du lendemain; c'est ce qui le détermina à jeter les bases de nos premiers établissements privés. Leurs commencements furent bien humbles et leur développement bien lent; mais, avec l'essor que ne cesse de prendre la richesse du pays, tout fait espérer qu'ils se multiplieront pour être vraiment notre œuvre fondamentale.

Mais tous ces travaux et ces démarches multipliées avaient profondément altéré la robuste santé du F. Candidien, qui d'autre part était loin de se donner, dans ses voyages, les soins qu'une vertu moins austère aurait réclamés comme absolument indispensables.

De fréquents accès de fièvre bilieuse le clouaient souvent sur son lit de douleur, et ce mal s'aggravait encore par la préoccupation angoissée où le plongeait cette impossibilité de remplir toutes les obligations de sa charge.

Il multiplia donc ses instances pour être déchargé d'un fardeau qu'il disait ne pouvoir plus porter, vu son état de santé ; et ce fut pour lui un vrai jour de fête quand, le 14 juillet 1906, il put embrasser dans le port de Buenaventura le C. F. Théodore-Joseph, que les Supérieurs avaient désigné pour prendre sa lourde succession.

Depuis lors, et jusqu'à sa mort, c'est-à-dire pendant 19 ans, il remplit la charge d'Econome provincial et fut l'inséparable ‘’socius’’, du F. Provincial dans tous ses voyages. C'est lui qui en disposait tout l'attirail, qui déterminait l'ordre des journées, qui prenait un soin méticuleux des montures et autres bêtes de somme.

Comme dans tous ses autres emplois, le F. Candidien se distingua dans ses fonctions de procureur par sa prudence et son dévouement extraordinaires. La scrupuleuse économie qu'il a constamment pratiquée et qu'il s'est efforcé de faire pratiquer aux autres, jointe aux multiples affaires qu'il a réalisées, lui a permis de réunir les fonds nécessaires à l'entretien de la nombreuse communauté de la maison provinciale, d'acheter le spacieux local où cette maison est installée ainsi que plusieurs autres immeubles où fonctionnent actuellement nos collèges privés.

Sa charge d'Econome provincial ne l'empêcha pas de remplir diverses missions extraordinaires en qualité de délégué du F. Provincial, il nous plaît notamment de rappeler que ce fut lui qui en 1922 fut envoyé au Salvador pour jeter les bases de l'établissement de nos Frères dans cette république du Centre Amérique; et tout nous porte à croire que sa prudence et sa simplicité de bon aloi produisirent la meilleure impression sur les autorités et tout particulièrement sur NN. SS. les évêques, ce qui n'a pas peu contribué à y favoriser notre installation dans de très bonnes conditions. On dirait que le bon Dieu eût voulu lui donner la satisfaction de voir déjà prospère ce nouveau champ d'action qu'il avait eu l'honneur de reconnaître le premier.

C'est en effet peu après une visite qu'il venait de faire aux Frères du Salvador qu'il a été ravi à notre affection.

Rien pourtant ne faisait prévoir une fin si prochaine. Il est vrai que depuis quelques mois la santé du Frère Économe n'était plus si prospère que par le passé : malgré son enjouement habituel, il ne parvenait pas toujours à cacher un état de souffrance révélateur de quelque désordre intérieur qu'il s'obstinait à dissimuler ou à considérer seulement comme une indisposition passagère.

Aussi, quand le 15 mars, à peine arrivé de l'Amérique Centrale, il se mettait en route pour Pasto avec le C. F. Provincial, tout le monde croyait que ce voyage contribuerait à le remettre complètement, car pour lui l'exercice était une condition de bien-être et de santé.

Il en tut réellement ainsi pendant la première quinzaine; mais le 30 mars, en se rendant de Pasto à la petite ville du Tambo, il fut pris d'un malaise qui l'obligea à s'aliter dès son arrivée; son état empira les jours suivants. Un médecin fut demandé d'urgence à Pasto, mais il ne put que constater l'état désespéré du patient, victime d'une crise d'urémie déjà trop aiguë pour pouvoir être enrayée. Les remèdes qu'il lui administra lui rendirent du moins la connaissance et la tranquillité pendant quelques heures, qui furent employées à se préparer au grand passage par la réception des derniers sacrements. Il les reçut le Jeudi-Saint dans les dispositions les plus édifiantes de piété et de résignation. Au soir de ce jour il perdait de nouveau connaissance pour ne plus la reprendre, apparemment du moins, jusqu'au moment de sa mort survenue à 1 h. du matin du saint Jour de Pâques.

La mort du bon F. Candidien, très connu et très estimé dans toute la région, fut vraiment un deuil public pour le Tambo.

Les bonnes gens de l'endroit n'avaient cessé pendant sa maladie de donner aux Frères des marques de leur estime et de leur profonde peine; quand ils surent que tout espoir était perdu de sauver le malade, ils se réjouissaient presque à la pensée qu'ils garderaient sa dépouille mortelle dans leur petit cimetière, aussi quand, le Samedi-Saint, ils virent arriver plusieurs Frères venant de Pasto, pour contempler une dernière fois le bon Frère qui allait nous quitter pour toujours, ils se disaient entre eux, pensant qu'on allait faire transporter le F. Candidien à Pasto; ‘’quel dommage qu'on nous emporte ce saint frère!’’

Tous les habitants du village défilèrent devant sa dépouille mortelle placée sur un lit de parade dans une classe transformée en chapelle ardente ; beaucoup s'attardaient longuement pour prier; les mères approchaient leurs enfants qui loin d'être épouvantés à la vue d'un mort, se plaisaient à lui toucher les mains glacées.

Le soir il fût transporté à l'église paroissiale, où un magnifique catafalque lui avait été élevé par les Sœurs et les Filles de Marie. Un bon nombre de personnes prolongèrent leurs prières à côté de sa dépouille bien après l'office des morts, qui fut en partie chanté puis psalmodié par le clergé et les Frères.

Le lendemain matin, tous les habitants assistaient très recueillis à la messe solennelle et accompagnaient le C. F. Candidien à sa dernière demeure. Les conseillers municipaux et autres autorités Voulurent le porter eux-mêmes sur leurs épaules pendant tout le trajet, assez long et pénible, qui sépare l'église du cimetière. C'est dans ce modeste cimetière, dans un petit monument que la piété des habitants a bien voulu lui élever que reposent, en attendant la résurrection, les restes vénérables de ce bon Frère tandis que sa belle âme, nous aimons à l'espérer, jouit du bonheur que lui a mérité sa longue vie toute consacrée au service et à l'amour de Dieu.

En plus des manifestations d'estime et des condoléances de la population du Tambo, il nous est doux de rappeler que les autorités locales et départementales ont voulu aussi s'associer à notre deuil.

Le Conseil municipal et le maire du Tambo offrirent respectivement une note de condoléances au C. F. Provincial- Le gouverneur de Nariño en fit autant et de plus il voulut que la musique du département jouât une retraite funèbre devant la maison des Frères de cette dernière ville.

A Popayán, où le F. Candidien avait enseigné et avait ensuite dirigé l'école pendant plusieurs années, sa mort causa une surprise et une émotion profondes.

Le Directeur de l'lnstruction Publique envoya, au nom du Gouvernement, une note de condoléances, et de nombreux amis du F. Candidien voulurent assister à la• messe solennelle que l'on fit célébrer quelques jours après pour le repos de son âme et que Mgr. l'Archevêque voulut bien présider lui-même, en témoignage de l'affection que sa Grandeur gardait pour ce bon Frère qu'Elle avait particulièrement connu pendant qu'Elle remplissait les fonctions d'aumônier des Frères de Popayán.

Ces hauts témoignages d'estime, les articles que plusieurs journaux publièrent à la louange du F. Candidien, les nombreuses lettres reçues par le F. Provincial à l'occasion de cette mort, sont autant de preuves de l'affection générale que la vertu de ce bon Frère lui avait méritée; vertu bien connue et appréciée, malgré le soin qu'il prenait à n'en rien faire paraître qui pût sembler extraordinaire.

Puisse-t-il être imité par tous les Frères de sa chère Province de Colombie! Le juste parle encore, même après sa mort, dit l'Ecriture. Que le souvenir de cette vie si bien remplie soit un encouragement pour tous à marcher fidèlement et constamment dans l'étroit sentier de la parfaite observance dont le F. Candidien nous a donné de continuels exemples pendant les 36 ans qu'il a passés au milieu de nous.

Ce sera le bouquet des Noces d'Or de notre bon F. Procureur, que nous nous préparions à célébrer aux retraites de cette année et que les anges, prenant en pitié la petitesse de nos hommages par rapport à ses mérites, ont voulu lui célébrer eux-mêmes à la cour de notre céleste Reine, et bonne Mère, Marie.

R. I. P.

 

Frère REYNIER, stable. – Il en est de certaines existences modestes comme de ces plantes sans éclat de nos landes incultes : nul ne les distingue de prime abord parmi la végétation désordonnée qui les entoure. Le passant qui n'avait jamais remarqué leur aspect inélégant ni aperçu leur floraison insignifiante est tout surpris d'y trouver en automne, à la chute des feuilles, de magnifiques grappes de fruits vermeils et succulents. Telle fut bien la vie d'admirable simplicité et d'infatigable dévouement de notre cher Frère Reynier, qui vient de couronner un long et très pénible martyre de 18 mois allégrement supporté.

Né Martin-Placide Ozil, le 27 février 1859, St-Maurice d'Ibie (Ardèche), il entrait à 16 ans au noviciat de Saint Paul-Trois-Châteaux. S'il apportait avec lui un bagage scientifique rudimentaire, en revanche il venait avec la résolution définitive d'être totalement au service de Dieu, et quelque imprévues, quelque pénibles que puissent être les épreuves futures jamais sa volonté ne faiblira.

D'ailleurs, accoutumé dès l'enfance à la vie salubre et rude du travailleur des champs, il ne demandait qu'une chose: dépenser ses forces et user sa vie au profit de la plus noble des causes ; mais il laissait à ses Supérieurs le soin de régler pour lui les voies qu'il devait suivre pour atteindre cette fin. Après une année de cuisine, nous le trouvons professeur durant six ans à Ribiers et à Cazouls. Puis, fatigué par le surmenage que lui avait imposé la direction d'une classe nombreuse et par la peine qu'il prenait pour se montrer digne de sa tâche, il demanda de nouveau un emploi manuel. Ce n'était là qu'un demi-repos; car il consacrait tous ses loisirs à aider, comme maitre-adjoint, dans la petite classe. Cinq années durant, il exerça ce modeste apostolat, content de faire le bien, connu de Dieu seul et de ses Frères qui appréciaient ses mérites.

Comme il arrive souvent aux humbles, F. Reynier possédait une de ces .âmes énergiques qui croient n'avoir rien fait tant qu'elles n'ont pas tout donné. Aux féconds labeurs d'une vie de dévouement, il sentit le besoin d'ajouter l'âpre et austère vertu du sacrifice volontaire. Le vent poussait alors aux missions ; l'Amérique nous ouvrait un champ immense et fertile. Dès lors, F. Reynier n'eut qu'une pensée : quitter le pays des cigales pour les rives du St-Laurent. Ses instances réitérées dissipèrent vite les hésitations des Supérieurs, qui avaient d'abord pris cette demande pour un élan passager d'enthousiasme. Sachant combien il importe d'asseoir une fondation de ce genre sur l'esprit religieux et le bon exemple, ils acceptèrent avec joie cet humble ouvrier pour une entreprise qui devait compter avant tout sur la protection du ciel. En 1887, nous le trouvons professeur à Roxton Falls. Un accent méridional très prononcé, qui s'était invétéré par l'usage, surprenait au premier contact et vint ajouter un nouvel obstacle à celui qui provenait d'un changement de milieu. Mais il mettait tant de cœur à l'ouvrage, tant de paternité dans ses rapports avec ses élèves que la confiance ne tardait pas à faire oublier ce que l'abord avait offert d'inusité et de plaisant. Aussi, à Granby, le meneur d'bommes qu'était F. Camélien sut comprendre et juger à sa valeur ce religieux régulier, ce professeur sans apparence, mais consciencieux, tenace et patient : il se l'attacha définitivement.

En 1908, après 21 ans de séjour au Canada, F. Reynier obtint de revoir sa famille à l'occasion de son Grand Noviciat. A son retour il fut nommé Directeur à Roxton Falls, en 1910; puis à Upton en 1913. Mais, à la suite de certaines difficultés administratives, où sa conduite fut complètement justifiée plus tard, il obtint d'être déchargé de la responsabilité directoriale pour se livrer tout entier à l'enseignement des tout petits. C'est la, dans ces humbles fonctions, que, dix années encore, il dépensera le reste des forces que lui laisseront des infirmités précoces et nombreuses.

Il était d'une remarquable simplicité d'âme et bien qu'il eût exercé les premiers emplois, jamais on ne surprit sur ses lèvres la moindre critique sur les ordres ou les dispositions de ceux qui dirigeaient.

Au début de 1924, il dut se résigner bien à regret à quitter sa classe pour l'infirmerie où il languira plus d'un an. Les grandes épreuves sont la pierre de touche des grandes âmes. ‘’Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur’’, a fort bien dit le poète. Les peines morales n'avaient pas manqué au cher défunt : mais celles-là sont peu apparentes lorsqu'on ne se plaît pas à les étaler. Il lui fallait les transes d'une douloureuse et longue maladie pour révéler cette réserve d'énergie virile qui, sous un extérieur embarrassé, faisait le fond de son caractère.

Pendant 18 mois d'infirmerie, il put constater jour par jour la ruine lente mais fatale d'une constitution encore robuste : un kyste sciatique dont les médecins ignorèrent jusqu'à la fin la véritable nature, avait produit une enflure énorme de la jambe et de la hanche, en sorte que le pauvre patient, incapable de rester debout ou assis, ne trouvait, même au lit, aucune position qui lui procurât un peu de soulagement.

Pour une âme sensible, le plus grand tourment n'est pas de supporter la souffrance, c'est de l'imposer aux autres. Réduit à une impuissance presque totale, il dut, au cours de sa longue maladie, faire constamment appel à l'aide d'autrui pour ses moindres besoins. Pareil état n'aide guère à faire trouver du charme à l'existence. Cependant F. Reynier, qui s'en rendait parfaitement compte, non seulement conserva toute sa résignation, mais, chose plus admirable, fut tout le temps d'une gaieté charmante qu'on ne lui avait jamais connue. Ni les élancements de la douleur, ni ses longues insomnies, ni la lourde monotonie de ses journées, ne réussirent à lui enlever sa sérénité et sa joyeuse confiance en pieu. ‘’Aussi longtemps due le bon Dieu voudra!’’ „ répétait-il. ‘’Puisque je ne puis plus lui offrir mon labeur, je suis trop heureux qu'il veuille bien agréer mes souffrances’’. Et son grand esprit de foi lui faisait envisager comme un emploi cette immolation totale de toutes ses espérances, de tout son être.

— ‘’Que faites-vous’’ lui demandait le C. F. Provincial en partant pour la Retraite de Beauceville. — ‘’Je remplis mon emploi’’, répondit F. Reynier. — Et quel emploi ? — Mais, celui que vous m'avez donné : servir de paratonnerre spirituel pour les retraitants et obtenir la persévérance de nos jeunes Frères. Avec de tels sentiments, la résignation devient facile: elle n'est plus le froid stoïcisme d'un orgueil- désabusé ; c'est l'abandon plein de confiance filiale du bon serviteur tout entier dévoué à la gloire de son Maître. Aussi, considérant ce long martyre comme un sacerdoce, non seulement il ne se plaignait pas, mais il ne manifestait aucune impatience d'en voir la fin, assuré comme il le disait de pouvoir offrir à Dieu un holocauste absolument dégagé de toute vue terrestre. Au milieu des plus violents accès du mal, volontiers il soupirait avec l'héroïque Apôtre des Indes : ‘’Encore plus, Seigneur ! encore plus !’’ Reçue avec un tel courage et un tel esprit de foi, l'épreuve est un bienfait car le mal passe, mais le mérite reste.

Si vive que soit la souffrance,

Ce n'est que le tourment d'un jour.

Monte plus haut par l'espérance

Tout ce qui finit est si court !

Purifié des inévitables faiblesses d'une longue carrière par ce purgatoire chrétiennement enduré, le cher malade vit approcher la mort sans terreur, en pleine sérénité. C'était le samedi 11 juillet. Nous ne doutons pas que, selon la ferme espérance de notre Fondateur, la Bonne Mère ne l'ait introduit sans retard au séjour des élus. Puisse-t-il, de là-haut, obtenir à tous ses Frères la persévérance qu'il demandait si instamment pour eux durant sa maladie !

F. J.

 

Frère GILLES stable. – Le 19 octobre est mort à Arlon un de ces bons anciens qui faisaient l'honneur de notre province et la sécurité de notre maison. Le Frère Gilles nous édifiait par ses exemples, nous gardait par la ferveur de ses prières et le mérite de sa résignation.

Né François Ronchard, à Izieux (Loire), le 5 janvier 1849, d'une famille de pieux cultivateurs, dans cette région qui est le pays natal de la Congrégation, le Frère Gilles vécut et grandit dans cette atmosphère des rudes montagnes où la foi demeure plus robuste, les mœurs plus pures et plus simples. Dans les maisons de l'lnstitut où, adolescent, il s'initia à la vie religieuse et où enseignaient des Frères formés par le Vénérable Père. à S° Genis, à l'Hermitage, à Marlhes, régnait l'esprit primitif de notre famille religieuse. Le F. Gilles s'y imprégna de cet esprit, s'y nourrit de nos traditions: la Providence le préparait à devenir un de ces bons missionnaires qui devaient porter plus loin la flamme, d'abord gardée jalousement là-bas!

Il prit l'habit à St-Genis le 8 décembre 18G3; à St-Genis encore il émettra ses vœux perpétuels en 1871 ; c'est là enfin, au berceau chéri de son enfance religieuse, qu'il reviendra en 1896 s'attacher à l'Institut par le dernier lien du vœu de stabilité.

Ainsi, après de fécondes étapes de sa vie d'apôtre, reprenait-il, au centre même de notre Congrégation, des forces neuves et une idée plus nette de ce que doit être le religieux mariste. Car, peu après sa profession, il était parti vers le Nord où, professeur, surveillant, directeur d'école, il donnera l'exemple d'une piété fervente et d'un fructueux travail. Il était parti, fort d'une ardeur que rien ne devait entamer, d'une simplicité franche et bonne, d'une candeur d'âme restée intacte jusqu'au bout, d'un dévouement à l'Institut qui se manifestera de toutes façons.

Il avait connu beaucoup de disciples du Vénérable Fondateur; il avait vu et admiré le F. Bonaventure; il avait travaillé à l'Hermitage sous la direction du vénéré F. François ; il avait reçu les conseils et les encouragements du F. Louis-Marie ; il le rappelait souvent. Quand il était notre maître des novices et qu'il faisait lire quelque passage des Biographies, parfois il interrompait : ‘’J'ai connu, disait-il, j'ai vu, c'était à l'Hermitage’’ et sa mémoire fidèle lui dictait l'un ou l'autre souvenir. Tout s'animait pour nous désormais ; ce n'était plus la page froide d'un livre plein d'un texte indifférent, non : un témoin se présentait qui avait côtoyé ces rives du Gier, gravi ces sentiers abrupts du Pilat, causé avec ces héros, dont il rapportait quelque parole mémorable ou racontait quelque trait édifiant. ‘’Le Frère François, disait-il, était dur pour lui-même d'abord. J'étais à l'Hermitage, c'était en 1871, l'hiver. Le F. François était directeur. Pour la toilette du samedi, pendant que les novices nettoyaient les dortoirs, nous descendions au bord du Gier simplement; on plongeait son blaireau dans l'eau glacée du torrent, et on se savonnait la figure. Or, un après-midi, remonté dans ma cellule, j'avais oublié près de l'eau mon pinceau à barbe: Le soir, j'allai en avertir le cher Frère Directeur. ‘’Ah! mon petit Frère, me répondit-il, moi, voyez-vous, je n'use pas, je ne sais pas user de ces objets, je me frotte la figure de mes doigts, et marche le rasoir ! Néanmoins, si on me remet votre blaireau, je vous avertirai''. Et dès le lendemain, j'étais rentré en possession de mon bien''. Nous écoutions ravis. Il y avait donc eu un temps où l'imposant Frère Gilles était appelé "mon petit Frère''. C'était l'époque où on se rasait l'hiver aux bords glacés d'un torrent, et où le supérieur, qui était un saint, trouvait qu'un blaireau eût été pour lui un objet de luxe !

En 1895, le F. Gilles fut nommé maître des novices à Arlon. Il avait été auparavant directeur à Herseaux pendant dix ans. Il avait été directeur plein de tact, de dévouement, d'activité. Ses élèves sont unanimes à rendre hommage à la valeur de son enseignement et à l'ardeur de son zèle. Après trente ans, ils ne l'ont pas oublié. Néanmoins, c'est de 1895 que date sa véritable mission, le grand apostolat de sa vie. L'ère de grande prospérité de la maison d'Arlon allait commencer; trois bons anciens comme dirigeants et bientôt tout un peuple de dirigés: le frère Clérus, dont le nom est si étroitement lié à l'histoire des développements successifs de la maison ; le F. Ferdinandus, un des ouvriers de la première heure, qui vécut et mourut pour son œuvre; et le F. Gilles, tout feu et flamme dès qu'il s'agissait des intérêts de son Noviciat. Le F. Clérus, l'homme des ‘’longs espoirs et des vastes pensées’’ qui rêvait toujours d'agrandissements nouveaux et s'y consacrait avec une inlassable ténacité; le F. Ferdinandus, qui le secondait avec intelligence, tout en s'occupant assidûment de ses scolastiques de l'Ecole Normale ; le F. Gilles, qui songeait aux pays qu'il allait voir, au recrutement de nos vocations- trois hommes de caractère différent, mais si bons religieux tous trois, si ardents, si fermes, si unis, et qui, l'un après l'autre dans leur chère maison, sont tombés à la tâche.

En 1895 déjà, le noviciat d'Arlon recevait des recrues du Grand Duché de Luxembourg, de l'Alsace-Lorraine, de la France de l'Est, de toutes les régions de la Belgique. Ces recrues, de langue et de caractère différents, il fallait les attacher à l'lnstitut, en faire les enfants d'une même famille religieuse, les mêler, les éduquer, en faire des apôtres de Dieu et de Marie. Quel travail, et quelles qualités il suppose ! Il fallait être accueillant, simple, bon et paternel, doux et ferme tout ensemble ; il fallait se mettre à la portée de tous, et ce n'était pas chose facile ! Avec tout son cœur, avec tout son zèle, le F. Gilles entreprit la tâche. Comment il réussit, tous le savent dans cette province. Sous sa direction, le noviciat prit un développement considérable ; de nouveaux pays s'ouvrirent à notre recrutement d'où bientôt les postulants affluèrent. La Bavière, le Wurtemberg, les pays Rhénans nous envoyèrent des vocations de plus en plus nombreuses et toujours meilleures. Quelle fête pour la maison quand, deux fois par an, le cortège des recrues se présentait! Nous nous souvenons qu'un jour le R. F. Supérieur, alors Frère Stratonique, voulut assister à la ‘’rentrée’’ ; il avait pris place au sommet de l'escalier dans la cour d'honneur. Quel étonnement, puis quelle joie pour son cœur de père ! et bien qu'il sût, à n'en pouvoir douter, que beaucoup de ces enfants ne le comprendraient pas, il voulut quand même les saluer d'une enthousiaste harangue de bienvenue! Temps heureux, où êtes-vous?

Mais dès lors, pour diriger, pour encourager, le F. Gilles voulut s'imposer de parler l'allemand; bravement il se mit à la besogne. Avec une simplicité, avec une ardeur touchante, il entreprit cette tâche impossible et n'hésita pas à prendre des leçons de ses novices mêmes. Quand on entrait dans sa chambre; on le trouvait penché sur une grammaire ou sur un dictionnaire, et on admirait, en souriant parfois un peu de cette candeur courageuse, car il avait beau faire : sa mémoire, ses organes étaient devenus rebelles; il n'avançait que très peu, il n'articulait que très mal. Néanmoins, à force de bonne volonté réciproque, maître et novices parvenaient à se comprendre ; le F. Gilles, en direction, utilisait tout son vocabulaire, rouvrait même son dictionnaire, appelait un novice avancé comme interprète ou se servait du secours d'un professeur qui passait tous étaient conquis par cette simplicité, par cette bonté.

Ses instructions? Qui, parmi ses novices, n'en a gardé souvenir? D'abord la récitation. D'une main, le frère Maître tenait un livre ouvert, qu'il éloignait d'un geste de presbyte commençant; de l'autre main, son redoutable signal! Méthode… règles… une question était posée, puis le signal claquait! Tant pis pour les ignorants! tant pis pour les distraits ! tant pis pour les paresseux! car le F. Gilles distribuait les pénitences avec une généreuse impartialité ; ou encore il secouait les novices en faute à coups d'expressions pittoresques ou imagées, d'un tour très personnel. Ces expressions sont demeurées, et quand on les redit au Brésil ou en Chine, au Cap ou sous l'Équateur, les anciens novices d'Arlon sourient d'un sourire attendri, c’est comme s'ils entendaient encore la chère voix qui vient de se taire pour jamais!

A la récitation faisait suite l'instruction proprement dite. Dans une langue simple, mise à la portée de tous, le F. Gilles commentait nos Principes de Perfection, nos Règles et nos Constitutions, en vue d'instruire ses disciples, de les initier aux pratiques de la vie religieuse et de les former aux vertus qui caractérisent le vrai Petit Frère de Marie. Sa doctrine, puisée aux meilleures sources, et en particulier dans la mine inépuisable de nos livres de famille, était toujours présentée sur un ton familier où perçaient à la fois le cœur du père et l'âme du saint. Sa longue expérience et sa remarquable connaissance de l'histoire de notre lnstitut lui permettaient d'agrémenter ses exhortations et ses conseils de traits édifiants et nombreux. Ainsi le maitre implantait l'amour de la vertu dans l'âme de ses jeunes disciples, bien moins par l'austérité de ses leçons que par le charme de ses récits : il savait que si la parole émeut, l'exemple entraîne.

Les postulants de la Lorraine ou de l'Allemagne, des recruteurs allaient les chercher ; le juvénat de Pitthem lui envoyait chaque année un contingent de pieux Flamands ; mais ceux de la Province de Luxembourg, le F. Gilles s'en chargeait. Parfois donc, laissant pour un jour son troupeau à la garde du Frère Sous-Maitre, il partait vers les cures proches ou lointaines recommander son Noviciat. Malgré son âge, malgré son poids, il ne reculait pas devant les longues marches ou les escalades laborieuses : partout il était bien accueilli. Très gai, d'un caractère fort liant, il s'était fait des amis de tous les curés qui recevaient sa visite.

Cela dura seize ans! Seize ans de labeur assidu, seize ans de prospérité! Du noviciat surpeuplé s'était détaché un juvénat auquel les recrues arrivaient nombreuses. Chaque année à l'automne se faisait la récolte : les novices, formés par le F. Gilles, s'en allaient; les uns trouvaient à l'École Normale le complément de leur formation ; les autres partaient vers la vie de zèle à quoi ils étaient préparés; parmi eux, beaucoup de missionnaires pour les terres lointaines : le Brésil, la Chine, la Turquie, Samoa, le Cap, le Congo. De sa pensée fidèle, de sa prière fervente, le F. Gilles les suivait; de lui à eux, d'eux à lui, c'était une correspondance par où se continuait la bonne influence du Noviciat. Il était fier de ses missionnaires et il aimait à rappeler les promesses de leur activité; il recevait leurs lettres avec un bonheur toujours neuf et leur répondait ponctuellement. De sa haute écriture si originale, il remplissait des pages nombreuses qui allaient porter, avec des nouvelles d'Arlon et des souvenirs d'autrefois, un peu de joie et de réconfort au cœur de ses Anciens.

Cela dura seize ans! Puis le F. Gilles quitta son noviciat, sa maison, pour aller diriger le centre provincial de Pommerœul. De 1911 à 1920, il donna là l'exemple de toutes les vertus maristes et y fit fleurir à un haut degré la piété, la régularité, la vie de famille, le respect de l'autorité et le culte des traditions de nos origines. La guerre qui le surprit à sa tâche, amena pour tous un cortège de privations et de souffrances ; le F. Gilles en vit ébranlée sa santé jusqu'alors si robuste… Il s'était remis, si bien remis qu'en 1920 les Supérieurs le renvoyèrent à Arlon où il y avait un juvénat nouveau à peupler. Le bon vieillard s'y employa de toutes ses forces. Il voulut reprendre ses longues courses de village à village, ses courses fructueuses de bon recruteur. Il essaya, mais bientôt dut s'avouer vaincu: l'âge était venu, les infirmités suivaient, seule l'ardeur demeurait entière. Et quel chagrin en 1923 quand les juvénistes se transportèrent au Val des Saints Anges à Habay, quel chagrin de ne pouvoir les accompagner! Il vécut encore plus de deux ans dans la retraite, dans la prière, avec cette espérance que Dieu peut-être voudrait lui rendre des forces, assez de forces pour servir, pour travailler et se dévouer encore.

Vous qui l'avez connu, vous qui l'avez aimé dans la vigueur de son activité, vous avez, n'est-ce pas, apprécié toute la valeur de son âme? Vous qui l'avez vu sur son déclin, vous avez pu, vous aussi, évaluer toute la richesse, toute la candeur,- toute la simplicité de son cœur! Sans restriction, de cet ancien, de ce vénérable témoin des premiers âges, on redisait la parole de N. S.: ‘’Voici un véritable Israélite, en qui il n'y a point d'artifice’’. Vous rappelez-vous, vous qui avez été ses novices, comme il priait quand il priait, avec quel élan, avec quelle ardeur? Il passait dans la grande maison silencieuse, le chapelet a la main, de loin on entendait le chuchotement appuyé de ses Ave Maria. Et, à la chapelle, à la messe, après la Communion! Il s'absorbait dans son recueillement, il oubliait tout le reste, il oubliait dans sa ferveur que sa physionomie parlait, que sa dévotion devenait bruyante. Vous rappelez-vous? Comme il aimait Jésus, comme suavement il pratiquait toutes les formes de la piété envers Jésus! Avec quelle ferveur il suivait le prêtre à l'autel ! Aussi, dans les tout derniers jours de sa vie, quelle violence il fallut lui faire pour qu'il ne descendit plus jusqu'à la chapelle, où il assista à tant de messes !

Et quelle ardeur de dévouement ! Même dans sa retraite, il tenait à se rendre utile, il s'informait: N'y avait-il pas, parmi les jeunes Frères de l'École Normale quelque intelligence plus lente, quelque mémoire plus rebelle? On n'avait qu'à les lui envoyer ; il leur donnerait des dictées, des exercices de grammaire, leur expliquerait des problèmes. Il revenait à la charge : il pouvait travailler encore! Et quelle satisfaction, pour cette âme de vieillard, avide de labeurs et de sacrifices, si on se rendait à ses instances ! Dès lors il ne ménageait pas ses peines et quand on lui en faisait la remarque: Mes peines? répondait-il, mais je suis robuste, je puis donner des leçons, Ah ! si j'avais de bonnes jambes! „

De bonnes jambes pour courir à la recherche de vocations: tel fut son dernier rêve!… Pouvoir marcher pour reprendre ses courses ; aller à travers l'Ardenne et trouver des ouvriers pour la maison de Dieu; servir l'Institut en redevenant recruteur, recruteur habile et zélé; se présenter comme auparavant aux prêtres de paroisses auxquels plaisaient sa franche jovialité, sa conversation simple, sa bonne figure de brave homme !… Mais sa tâche, sa longue tâche d'ici-bas était finie ; il avait gagné sa récompense.

Dès les premiers jours d'octobre, on s'aperçut d'une menace sérieuse; on fit donner au malade les derniers sacrements. Ses jours étaient comptés. Dès lors il employa, ce qui lui restait de forces à se préparer au grand départ. Par des souffrances pénibles, Dieu acheva d'épurer l'âme de son serviteur, qui, au matin du 19, réconforté par tous les secours de la religion, reçus ce jour-là même, en pleine connaissance, s'envola vers son Créateur. Le F. Gilles est mort d'une mort paisible qu'il avait vue venir de loin ; il est mort sans crainte après avoir tout mis en ordre dans sa vie et dans son âme ; il est mort en donnant à la Communauté son dernier exemple de foi ferme et de courageuse résignation; il est mort comme étaient morts les anciens dont il a toujours reproduit les hautes vertus; il est allé rejoindre auprès de Dieu les Frères Clérus et Ferdinandus. Les grandes maisons ont plus que les autres besoin de protecteurs qui soient des saints. A trois là haut, ils se feront nos gardiens, ils continueront à faire prospérer leur maison, leur Province, les œuvres de leurs enfants.

R. l. P.

 

N.B. — Nous avions préparé pour faire suite: 1° la seconde partie de la notice sur le Frère Marie-Abraham; 2° une seconde partie analogue à la notice sur le Frère Candidien; 3° une notice sur le Frère Candidas; 4° une notice sur le Frère Algis; mais le volume déjà fort grand de ce numéro du Bulletin, ne nous permet pas de les insérer cette fois. Ce sera, s'il plait à Dieu, pour le prochain numéro.

L. R.

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