Nos défunts

14/Sep/2010

† Frère JEAN-CHRISTOPHE, profès des vœux perpétuels. — Le 23 juillet 1885, un fringant militaire descendait à la gare de Saint-Chamond pour aller demander une place au noviciat de l'Hermitage. Les gens qui le voyaient traverser la ville d'un pas alerte et décidé, dans son bel uniforme rehaussé, sur les manches, d'un double chevron doré auraient été loin de soupçonner qu'il roulait dans son esprit de pareilles idées ; mais chez lui elles étaient bien arrêtées et tout à fait définitives. A l'Hermitage son arrivée fit sensation ; et il y aurait tout à parier que le très sérieux Frère Placide, en voyant cet élégant sous-officier demander à devenir Frère, dut douter quelque peu d'une telle vocation. Sept ans et quelques mois passés dans nombre de casernes à travers la France ne sont pas, d'ordinaire, en effet, une fort bonne préparation à la vie religieuse. Néanmoins l'air de franchise du solliciteur, son offre de payer largement la pension de noviciat, et quelques paroles bien scandées de dégoût de la vie du monde, lui valurent d'être accepté à l'essai.

Qu'est-ce qui avait pu inspirer à ce soldat galonné une résolution si peu vraisemblable ? Ecoutons-le : lui-même va nous l'apprendre : "Lors de la guerre de Crimée, je demandai à faire partie de l'expédition, comme je croyais en avoir le droit ; mais, je ne sais par quelle prévention ou quel caprice des chefs, je me heurtai par deux fois à un refus catégorique, souligné, surtout en dernier lieu, de paroles fort peu obligeantes. J'en fus si vexé que ma résolution ne fut pas longue à prendre. Ah ! c'est ainsi, me dis-je, qu'on fait cas des titres acquis ? Eh bien j'ai assez de la vie des camps. Mon service fini, j'irai chercher un autre maitre". Et il tint parole.

Le dépit résultant de deux refus consécutifs qui avaient blessé son amour-propre : tel fut donc le moyen apparent dont Dieu se servit pour amener le sergent Claude Marron — car tel était le nom de notre militaire — à abandonner la milice du Souverain de la terre pour s'engager dans celle de la Reine du ciel ; toutefois nous ne croyons pas téméraire de supposer que, sous ce motif humain et non des plus nobles, se cachait la maternelle intervention de Notre-Dame de la Salette, qui a conduit dans notre Institut tant de belles âmes du Dauphiné.

Le nouveau-venu, habitué à l'obéissance militaire, apportait toute sa bonne volonté pour se plier aux exigences de la Règle et aux désirs de ses nouveaux Supérieurs. Comme première épreuve, il dût quitter l'uniforme qui lui seyait si bien et prendre des habits civils ordinaires ; mais, quoi qu'il pût lui en coûter, il s'y soumit sans hésiter, de même qu'à toutes les autres que comporte l'initiation à la vie religieuse. Tout en lui fit voir que ce n'était pas à demi, mais tout de bon, qu'il voulait être à Dieu ; et sa volonté énergique de s'adapter à son nouvel état, son application constante à suivre ponctuellement la Règle et sa docilité à se laisser conduire lui valurent d'être admis, le 8 décembre, en la belle fête de l'Immaculée Conception, à revêtir les livrées de Marie et à changer le nom qu'il portait dans le monde en celui de Frère Jean-Christophe, qu'il a honoré pendant 58 ans.

Le sergent Marron, dit un de ses compagnons de noviciat qui vit encore, fut toujours pour moi un sujet d'édification par sa bonne tenue, sa piété, son bon esprit et sa fidélité à toutes les prescriptions de la Règle. C'est l'éloge que pourraient faire du Frère Jean-Christophe tous ceux qui l'ont connu depuis, durant le long cours de sa carrière religieuse, en ajoutant qu'il fut par surcroît un éducateur chrétien d'un rare mérite.

Sa bonne tenue partout et toujours, mais particulièrement, à l'église et pendant les prières, était un reste apprécié de sa formation militaire. Jointe à une propreté impeccable niais sans recherche, elle lui donnait un air de dignité et de distinction qui lui fut d'un grand avantage dans sa tâche de formateur de la jeunesse et dans ses rapports obligés avec les personnes du dehors, en même temps elle faisait de lui un sujet d'édification pour tous ceux qui le voyaient aux exercices religieux.

Sa piété se ressentait de sa trempe de caractère. Elle était franche, virile, réfléchie et faite de raison plus que de sentiment, quoiqu'elle ne laissât pas d'être affective et tendre. Pendant les 13 dernières années qu'il a passées à l'Hermitage, comme il ne pouvait plus guère se livrer à aucun travail, on le voyait parcourir les chemins de la propriété, égrenant pieusement son chapelet, visitant le cimetière, priant pour ceux qui y dorment leur dernier sommeil, faisant au Saint Sacrement des visites plutôt fréquentes que longues, parcourant les stations du chemin de la croix en méditant sur les mystères douloureux qu'elles représentent ; etc. …

Son bon esprit, esprit remarquablement mariste. lui faisait aimer sa Congrégation d'un amour tout filial, vénérer les Supérieurs comme des pères, traiter ses confrères avec une charité pleine d'estime, qui se traduisait par une grande attention non seulement à ne pas les dénigrer dans ses paroles, à ne point les blesser par ses procédés, mais à éviter tout ce qui aurait pu les gêner ou les incommoder en quoi que ce soit, S'il se trouvait dans quelque société où la réputation du prochain ne fût pas suffisamment respectée, il trouvait le moyen de s'esquiver ou bien, par son attitude silencieuse et grave, il témoignait la peine que lui causait ce manque de charité. Si quelqu'un cherchait à s'amuser à ses dépens, il ne s'en fâchait pas, mais prenait la taquinerie en bonne part ; et si on lui cherchait querelle, au lieu de contester, il tachait par quelque détour adroit d'amener la conversation sur un autre terrain.

Quant à sa régularité, elle était si remarquable, qu'on pourrait dire qu'il avait réussi à faire de sa vie le fidèle miroir de la Règle, et cela jusque dans les moindres détails.

Coûte que coûte, il voulait être à tous les exercices de la communauté ; et c'est un point sur lequel il a refusé jusqu'à ses derniers jours de faire la moindre concession, malgré les raisons apparentes qu'il aurait pu tirer de son âge et de son état de santé. Vers la fin de sa vie, devenu dur d'oreilles, il avait prié quelqu'un de l'avertir du signal du lever ; mais, craignant que celui-ci ne fût pas assez fidèle à remplir sa promesse, il se levait parfois bien longtemps avant l'heure pour être sûr de ne pas s'oublier.

Jamais il n'a voulu d'autre régime que celui de la maison. Ennemi de toute àsingularité, il s'accommoda toujours de ce qui était servi â tous et ne souffrit pas qu'on fît aucune exception à son égard, quelque justifiée qu'elle parût être.

Son esprit de pauvreté était aussi édifiant que remarquable. Non seulement il s'était dépouillé de tout son avoir personnel, qui constituait une somme assez ronde, et l'avait généreusement consacré tout entier, moyennant permission, à fonder quatre bourses en faveur de l'œuvre si intéressante des juvénats ; mais, en fait d'objets à son usage, il se réduisait au strict nécessaire et soignait le tout en véritable enfant de la maison, raccommodant lui-même assidûment et avec soin toutes les pièces de son vestiaire afin de leur faire faire le plus d'usage possible, et ne les laissant que lorsqu'il n'y avait plus moyen d'en tirer parti. Et que de choses il y aurait à dire sur son esprit d'obéissance, d'humilité, de simplicité, de modestie, de mortification de recueillement, etc. …, si le cadre rigide du Bulletin ne nous réduisait pas à de si étroites limites ! Nous pourrions dire, par exemple, comment, nonobstant son grand âge et la charge de Directeur qu'il avait exercée assez longtemps, il demandait exactement, comme le plus humble des novices, les moindres permissions dont il avait besoin ; comment, en dépit des très bonnes études qu'il avait faites au collège de Pont-de-Beauvoisin, son chef-lieu de canton, et la longue pratique qu'il avait acquise dans l'art d'enseigner, où il réussissait très bien, il aimait si peu à faire parade de ses connaissances que, si on ne l'eut pas connu on l'eût pris volontiers pour un homme sans instruction, quoiqu'il ne fût pas nécessaire de vivre longtemps avec lui pour être tiré de cette erreur.

Il n'y avait guère qu'une circonstance où on le vît sortir sur ce point de sa réserve habituelle : c'est lorsque, en sa présence, on tenait des propos défavorables au patriotisme ou à l'état militaire, dont il se croyait non sans quelque raison l'avocat d'office. Il écoutait d'abord tête baissée, éprouvait un trépignement caractéristique ; puis, quand il voyait le moment venu, il redressait vivement sa belle stature, disait comment l'art militaire était apprécié au temps où il avait eu l'honneur de servir son pays, contait avec brio les exploits militaires où il avait pris part : et, s'animant par degrés, il flétrissait l'antimilitarisme avec une verve et une indignation qui ne laissaient pas le beau rôle à l'imprudent qui l'avait provoqué.

Mais il est temps de voir le Frère Jean-Christophe dans l'œuvre de l'éducation chrétienne, qui a été en somme la grande œuvre de sa vie. A Valbenoîte, à la Palisse, à Perreux, à Grand-Croix et dans d'autres postes où il fut successivement envoyé, il se montra professeur habile et dévoué ; néanmoins, c'est comme maître de discipline qu'il s'est toujours particulièrement distingué. De son ancienne profession, il avait conservé une certaine allure martiale qui en imposait naturellement aux enfants légers ou revêches et les amenait à se plier sans riposte aux exigences du règlement, sans que toutefois sa manière de traiter avec eux eût rien de maussade ou de rude. Il savait au contraire la rendre aussi paternelle que ferme, parce qu'il la basait avant tout sur l'ascendant moral que lui donnait sur les enfants son attitude toujours raisonnable et digne. C'était plaisir de le voir conduire un peuple d'écoliers. Quelque turbulents qu'ils fussent, son ton de voix ferme et assuré, sa tenue énergique, son regard vif et exercé avaient sur eux une telle influence, qu'ils se rangeaient instinctivement à tout ce qu'il voulait d'eux.

Chargé de la surveillance à l'école libre de la rue de l'Alma, à Saint-Etienne, où la cour exiguë était en disproportion avec le nombre des enfants, il avait su s'industrier cependant pour que tous puissent jouer : appareils de gymnastique, échasses, ballons et autres jeux avaient été mis judicieusement à leur disposition, et c'était un spectacle vraiment intéressant que celui de la vie et de l'entrain qui régnaient dans cette cour pendant les récréations. De tout ce mouvement Frère Jean-Christophe était l'âme, l'excitant, le modérant ou le dirigeant à son gré, et toujours de manière à le rendre intéressant. Il savait par une longue expérience que dans les maisons d'éducation où les jeux sont en honneur pendant la récréation le travail et la conduite vont généralement bien, tandis que c'est presque toujours le contraire dans celles où l'on ne joue pas. C'est au plus fort de ces occupations que notre bon Frère surveillant fut terrassé, en 1900, par une encéphalite qui lui enleva la conscience de lui-même et partiellement la parole. Après quelques semaines de repos et de soins assidus à la maison provinciale, il revint presque à son état normal, mais il ne lui fallait pas de souci ni de vie sédentaire.

Il demeura depuis lors à l'Hermitage, parcourant, le rosaire à la main, les allées et les chemins de la propriété, surveillant les fruits pendant la belle saison et édifiant la communauté par la pratique des vertus dont nous avons parlé plus haut, jusqu'à ce que, le 15 décembre dernier, il succomba à une nouvelle crise, après avoir eu le temps de recevoir les derniers sacrements, et les autres secours de la sainte Eglise.

Né en 1827 la Folatière (Isère), il avait 86 ans d'âge et 58 ans quatre mois de vie religieuse R. I P.

 

† Frère BERTHIER profès des vœux temporaires. – Ce jeune Frère plein d'espérances que le bon Dieu vient de nous prendre, il y a peu de mois, dans la maison de Tuy, était né à Verfeuil (Gard) le 1ier juin 1898. Il s'appelait, dans le siècle, Marius Dupiat.

Ses parents, de condition modeste, n'espéraient pas lui laisser un riche héritage ; mais ils s'efforcèrent de lui préparer un patrimoine bien plus précieux que les biens d'ici-bas en lu inculquant dès son plus bas âge les sentiments chrétiens et les principes de foi dont ils étaient eux-mêmes animés ; et le pieux enfant correspondit à leurs soins à ce sujet avec une fidélité qui lui mérita de très bonne heure, de la part de Dieu, le bienfait de la vocation religieuse.

Le 7 septembre 1909, âgé seulement de 11 ans et trois mois, il entra au juvénat de Pontós, où, par sa docilité, son application et sa bonne conduite il donna pleine satisfaction à ses Supérieurs et à ses maîtres. Doué d'autre part de très heureuses dispositions pour l'étude, il ne tarda pas à se placer aux premiers rangs parmi ses condisciples.

Après une préparation de trois ans dans cette atmosphère de piété, de régularité, de bon esprit et d'ardeur au travail, il fut admis au noviciat, au mois de décembre 1912, et le 23 mai suivant, fête de Notre-Dame Auxiliatrice, il prenait avec bonheur le saint habit sous le nom de Frère Berthier.

Sa piété sérieuse et solide, jointe à une maturité d'esprit qui chez lui avait devancé l'âge, lui faisait apprécier très sainement l'importance de la première formation religieuse ; aussi s'appliqua-t-il avec une bonne volonté vraiment généreuse, durant toute son année de noviciat, à commencer tout de bon en lui, par des victoires journalières sur ses défauts, ce triomphe progressif de la grâce sur la nature où doit tendre toute la vie d'un bon religieux. Il se reprochait pourtant de n'avoir pas assez fait dans cette voie ; et il eût souhaité que ce temps précieux fût à recommencer pour pouvoir l'employer avec plus de soin encore, et d'une manière plus efficace.

L'émission de ses premiers vœux, eut lieu le 15 août 1914, et peu de jours après, il fut placé comme professeur au Juvénat de Tuy. Il était au comble de la joie, car l'enseignement était entièrement dans ses goûts, et il regardait avec raison comme une grâce d'avoir à consacrer les premières ardeurs de son zèle à des âmes aussi bien disposées que le sont d'ordinaire celles des enfants de nos juvénats. Aussi que de projets ne formait-il pas pour se mettre à la hauteur d'une si belle tâche !

Mais le bon Dieu se contenta de sa bonne volonté. Il avait résolu d'en faire, pour cette chère jeunesse, non pas un maître à qui elle promettait déjà toute sa docilité et son affectueuse estime, mais un avocat céleste, un intercesseur auprès de Lui.

En effet, à peine débutait-il dans son précoce apostolat, qu'apparurent les symptômes alarmants d'une cruelle maladie dont rien jusqu'alors n'avait fait soupçonner l'existence, mais dont les rapides progrès ne laissèrent bientôt plus aucun espoir de guérison.

Naturellement l'annonce du grave état où il se trouvait fut pour le jeune malade un coup fort sensible ; mais cette première émotion une fois passée, il s'inclina amoureusement devant les desseins de la divine Providence, et prononça de tout son cœur le généreux fiat de son complet acquiescement à la volonté de Dieu ; et dès lors, sans perdre toute illusion sur la gravité de son état, il se tint prêt à répondre filialement à la voix du Divin Maître s'il jugeait bon de l'appeler à Lui.

Le matin du beau jour de Noël, il avait encore pu entendre la sainte Messe et faire la sainte Communion ; mais vers les onze heures, on remarqua un état de faiblesse inaccoutumé et l'on crut prudent de lui faire administrer les derniers sacrements qu'il reçut avec toute sa connaissance et dans les sentiments de la plus édifiante piété, en présence de la communauté réunie autour de son lit. C'était fort à propos, car vers les trois heures il s'endormait paisiblement dans le Seigneur en murmurant une dernière fois ces invocations, que lui suggéraient ceux qui l'assistaient : Cour agonisant de Jésus, ayez pitié de moi. Notre-Dame de Lourdes priez pour moi- Il était allé clôturer avec les anges dans le ciel — c'est notre douce espérance — la grande fête dont il n'avait pu voir ici-bas que la première partie. R. I P.

 

† Frère BARTHÉLÉMY, profès des vœux perpétuels, qui vient de passer, nous l'espérons, par une sainte mort, des misères de cette vie aux joies de l'éternelle récompense, était né à Chanaleilles (Hte-Loire) le 5 avril 1859. En 1876, il entra au noviciat de N.-D. de l'Hermitage ; et, après quelques années passées, à Pélussin, à Andance et à Usson comme chargé du temporel ou de la petite classe, il fut, sur sa demande, envoyé au Canada, où, pendant 27 ans, il a été la bonne odeur de Jésus-Christ dans toutes les communautés qui ont eu l'avantage de l'avoir.

On peut dire qu'il a possédé à un haut degré la plupart des vertus qui doivent former le trait caractéristique des vrais fils du Vénérable Champagnat, mais il en est deux surtout dans lesquelles il a excellé tout spécialement : ce sont la bonté et le dévouement.

La bonté ? Qui dira jusqu'où elle allait chez le Frère Barthélemy ? Elle rayonnait de ses paroles, de ses manières, de tous ses procédés et elle le rendait cher et vénérable à tous : enfants, jeunes Frères, Frères anciens et personnes du dehors. Partout où il est passé, soit en France, soit au Canada, on ne le désignait que sous le non de "bon Frère Barthélemy" , et c'est ainsi que l'appellent encore, dans ces localités, ceux qui veulent rappeler son souvenir.

Envers ses Frères. envers sa communauté, envers l'Institut, cette bonté caractéristique du Frère Barthélemy se traduisait par tout cet ensemble d'affections, de sollicitudes, de prévenances, de délicates attentions et de sacrifice de soi-même au bien commun qui se nomme le dévouement. Dans tous les emplois où il a été occupé — et l'on peut dire que c'est presque dans tous, ayant été tour a tour cuisinier, professeur, sacristain, surveillant, jardinier, et même tailleur — c'est l'impression dominante qu'il a laissée de lui. Et, non content de s'en acquitter avec une perfection rare, il assumait encore souvent nombre d'autres occupations supplémentaires, tant pour contenter le besoin qu'il avait de se dépenser que pour soulager ses confrères. C'est ainsi que, dans une des dernières maisons où il est resté, on l'a vu prendre sur lui, en sus de sa classe, la direction de 100 enfants de choeur et trouver encore le moyen de se charger des calorifères, de la cave, du jardin et même de la taillerie. Il eût aimé l'étude ; la lecture surtout lui eût fait passer d'agréables moments. Mais la satisfaction de ce goût, si légitime et si noble qu'il fat, ne trouvait guère de place dans sa journée parce qu'elle n'eût été profitable qu'à lui ; il en faisait le sacrifice pour se livrer à des occupations profitables à tous.

Et ce qu'il y avait de plus admirable, c'est qu'il faisait tout cela de bon cœur, avec une bonne humeur charmante et sans jamais paraître affairé, Venait-on le déranger de son travail, opportunément ou non ? Il recevait toujours de bonne grâce, avec un mot aimable et volontiers spirituel, sans jamais laisser apercevoir qu'on lui fût importun. Lui demandait-on un service ? Il avait toujours du temps pour le rendre. Mais quand on lui proposait une distraction, une promenade, une partie de plaisir, il trouvait, toujours, sans blesser personne, un bon motif d'éluder l'invitation.

Il était depuis six mois à Ville Marie lorsque, dans les premiers jours du mois de février dernier, il mourut des suites d'un malheureux accident, après des grandes souffrances supportées avec une résignation toute chrétienne ou, mieux encore, toute religieuse.

Le 30 janvier, il revenait de la messe, avec les autres Frères de la communauté, lorsque tout à coup, sans cause apparente, il tomba en avant la face contre terre et les bras en croix. Il se releva avec tant de rapidité qu'à peine eut-on le temps de s'en apercevoir ; mais quelque lésion intérieure s'était produite. En arrivant à la maison, il dut se mettre au lit, et, bientôt, le médecin jugeant le cas grave, être transporté à l'hôpital, où les bonnes Sœurs se dévouèrent nuit et jour pour le soulager. Mais ni leurs soins, ni ceux du médecin ne purent empêcher le cher malade d'empirer rapidement, de sorte que tout recours humain apparut impuissant..

On s'adressa alors directement au ciel par l'entremise du Vénérable Champagnat mais, au lieu de la guérison qui n'était pas sans doute dans les desseins de Dieu, on obtint seulement pour le moribond, dont les souffrances étaient très vives et qui — nous aimons à l'espérer lui auront tenu lieu de purgatoire, une résignation et une patience qui ne se démentirent pas un moment.  A bout de forces ; il rendit filialement son âme à Dieu, entre les bras du Frère Provincial accouru pour le voir une dernière fois, après avoir reçu dans les sentiments de la plus édifiante piété, tous Ies secours de la sainte Église. — R. I. P.

 

† Frère ANGE-EMILE, profès des vœux perpétuels, est une des victimes les plus vivement et plus légitimement regrettées que nous ait faites la guerre actuelle. Né le 19 septembre 1883 à Marcilly-le-Pavé (Loire), il fut admis au noviciat de N.-D. de l'Hermitage au mois d'août 1898 ; et en 1902, après son scolasticat et ses premiers débuts dans la vie active à Saint Germain-les-Pommes et à Saint-Just-en-Bas, il fut envoyé au Canada, où, pendant 12 ans, il a fait une œuvre excellente, soit au juvénat de Lévis, qui fut sou premier champ d'action, soit dans les établissements d'Iberville, de Granby et de Chicoutimi, où il fut ensuite successivement placé.

Nous répétons souvent — dit un de ses confrères de ce dernier poste — que la vie du bon Petit Frère de Marie, comme celle de la Sainte Famille à Nazareth, doit s'écouler dans l'obscurité, le silence, l'oubli du monde, et faire le bien sans bruit. Ce fut à un haut degré le cas de celle du bon Frère Ange-Emile pendant les quatre années qu'il a passées au milieu de nous ; mais il y a laissé une douce mémoire, un suave parfum de vertus religieuses et maristes. Il a été le vrai modèle du Frère pieux, régulier et dévoué.

Il avait la piété des saints : l'amour de Jésus-Christ et de sa sainte Mère, puis une liste, pas très longue mais bien choisie, de dévotions sérieuses aux grands saints du paradis. Rien ne lui cogitait ou plutôt il surmontait courageusement tous les obstacles, quand il s'agissait de manifester sa dévotion au Saint Sacrement. C'est ainsi que le Jeudi-Saint, chaque année, malgré les intempéries du rude hiver canadien, le mauvais état des chemins et la distance souvent considérable des lieux, il visitait jusqu'à sept reposoirs, et devant chacun son âme, pleine d'amour et de foi, trouvait ses délices à s'entretenir de longs moments en silence avec Celui qui est le soutien du courage et de la ferveur. Sa foi vive et simple lui faisait attacher un grand prix au gain des indulgences, et dans une circonstance on le vit passer la plus grande partie d'un jeudi soir en visites à la cathédrale pour profiter dans toute la mesure du possible d'une indulgence jubilaire.

Sans s'afficher aucunement, cet esprit de religion dont il était pénétré transpirait spontanément de ses paroles comme de ses actes, et devenait saintement communicatif. Les Frères, surtout les plus jeunes, qui le voyaient prier, méditer, réciter l'office de la Sainte Vierge avec tant de sérieux et d'entrain, se sentaient naturellement portés à faire de même et la piété de tous ne pouvait qu'y gagner. Mais ceux qui ont le plus bénéficié de son heureuse influence sont sans contredit les grands élèves de notre académie. Plus d'une centaine de ces jeunes gens ont complété sous sa direction et celle du Frère Directeur leur formation religieuse et intellectuelle élémentaire ; et c'est notre joie comme celle de tous les gens de bien de les voir déjà, quoique à peine âgés de vingt ans, animés d'un esprit sérieux, large et franchement chrétien qui fait concevoir les plus belles espérances et qui dès à présent a valu à quelques-uns des situations considérées où ils pourront faire du bien.

Son enseignement était clair, intéressant, précis, convaincant et solidement appuyé, en pratique et en théorie, sur les principes d'une pédagogie sérieuse, raisonnée, consciente de ses moyens comme de sa fin, et aussi éloignée des timidités de la routine que de l'emballement irréfléchi où entraîne si souvent la superstition de la nouveauté.

Convaincu qu'en matière d'instruction comme en toute autre il est indispensable d'avoir pour pouvoir donner, il consacrait assidûment à l'étude tout le temps libre que lui laissait son emploi, et ne craignait même pas, au besoin, d'en dérober de belles parcelles à ce que d'autres auraient volontiers appelé des délassements nécessaires. Il y a trois ou quatre ans, dès que l'Université Laval eut dressé programme du diplôme d'enseignement secondaire qu'elle avait créé à l'intention des Frères enseignants, Frère Ange-Emile fut un des premiers à en aborder sérieusement l'étude et à en affronter avec succès les examens. Dieu sait au prix de combien d'efforts et de constance ; mais à ceux qui lui reprochaient amicalement d'en trop faire il répondait avec sa bonne humeur accoutumée : "Il faut bien se tuer un peu, si l'on veut arriver à quelque chose : nous nous reposerons après !"

Du reste, s'il était avare de son temps quand il s'agissait de l'employer à des choses plus ou moins futiles, il ne l'était pas du tout lorsqu'un confrère venait lui demander la solution de quelque difficulté qui l'embarrassait. Il était le livre ouvert à tous, et on le trouvait toujours prêt à faire bénéficier les autres de ce qui lui avait coûté tant de peines à acquérir.

C'était le véritable enfant de la Congrégation, et aux intérêts de la Communauté il était dévoué sans aucune réserve, sachant mettre la main à tout et ne craignant nullement de payer de sa personne, quand il le fallait, pour faire ou refaire en grande partie le travail de quelqu'un qui s'en était acquitté sans goût ou avec négligence. Humble et modeste, il fuyait d'ailleurs toute louange à ce sujet, et ne faisait nul cas du mérite qu'il pouvait y avoir de sa part à agir de la sorte.

Par ses confrères comme par ses Supérieurs, il était regardé comme un des meilleurs sujets de la Province, et on espérait beaucoup de lui, lorsqu'une mort prématurée est malheureusement venue tromper tous ces calculs et prouver une fois de plus combien est fragile tout ce qui est terrestre et humain.

Il était venu en Europe, l'été dernier, pour prendre part aux exercices du Second Noviciat, et en attendant leur ouverture, il était, avec permission, en visite chez ses parents, quand éclata la cruelle guerre qui allait semer sur l'Europe tant de ruines et de deuils. Il fut englobé dans la mobilisation générale, incorporé au 216° de ligne, et le 9 septembre il partait au feu.

Ce n'est pas sans un grand serrement de cœur qu'il avait si brusquement dû dire adieu aux siens, surtout à sa mère, qu'il n'avait pas revue depuis plus de dix ans et qui était souffrante ; mais il avait fait généreusement son sacrifice ; et, refoulant dans son cœur ses émotions bien compréhensibles, il s'était efforcé d'être gai, afin de rassurer tout le monde. "Je pars ; — écrivait-il à sa sœur qu'il n'avait pu voir au départ ; — point d'ennuis à mon sujet ; au contraire beaucoup de résignation et de confiance. Priez seulement pour moi, afin que je fasse tout mon devoir quel qu'il puisse être. Demandons l'accomplissement de la volonté de Dieu",.

Le 1ier octobre il lui écrivait encore : "C'est aujourd'hui le premier jour du mois d'octobre. Je le salue avec plaisir, car il est consacré à notre bonne Mère. Je lui appartiens : mais je veux lui renouveler plus spécialement ma consécration dans la situation on je me trouve. Quand viendra le jour où je pourrai de nouveau revêtir ses livrées ! Espérons que ce sera bientôt."

Hélas ! Ce ne devait plus être ici-bas. Trois jours après, 3 octobre, dans une charge qu'il exécutait avec sa compagnie, près de Vic-sur-Aisne, dans l'arrondissement de Soissons, il fut atteint d'une balle qui lui traversa les reins de part en part. Nous avons su ces détails de sa sœur, qui les tenait elle-même d'un des compagnons d'armes du Frère Ange-Emile. Ce soldat, qui était son ami, l'avait vu tomber à ses côtés. La nuit venue, il se rendit auprès de lui et y demeura plusieurs heures ; mais il fut obligé de partir avant de l'avoir vu mourir.

Le bon Frère a donc eu tout le temps de se reconnaître et de voir venir sa fin. Nous ne savons pas s'il aura pu recevoir les derniers secours de la religion ; car la lettre du Major qui annonçait officiellement sa mort à sa mère disait simplement :

"Madame, j'ai la triste mission de vous annoncer la mort de votre fils, Compagnon Claude, du 216°, qui est mort au champ d'honneur, tué par une balle". Mais la connaissance que nous avons de sa piété et de son esprit de foi nous donne pleine confiance que sa mort aura été sainte et précieuse devant Dieu, qui sait donner des grâces spéciales à ceux dont la situation le requiert. Nous n'en aurons pas moins pour lui une intention toute spéciale dans nos prières, afin que le Seigneur reçoive au plutôt son âme parmi ses saints si elle n'y était pas encore. — R. I. P.

 

† Frère BERNARDINE, Stable. — Frère Bernardine (Jérémie Callaghan) naquit à Sydney (Australie) en 1873 et fut élève de nos Frères à l'école St-François, dans cette ville ; il reçut des leçons de mathématiques du T. Rev. Doyen Mac Carthy, de Concord, attiré par les remarquables dispositions du jeune étudiant, qui a toujours eu une vive affection pour ce vénérable prêtre irlandais, mort en 1894 des suites d'un terrible accident de chemin de fer.

Eu 1888, le pieux jeune homme se décida à entrer au juvénat de Sydney, qui était alors une annexe de notre école Sainte-Marie, et deux ans et demi plus tard, il entrait au noviciat de Hunter's Hill.

Admis à la vêture au mois de juillet 1890, il fit avec beaucoup de sérieux son année de. noviciat, et l'année suivante il allait faire ses premières armes, comme professeur à cette même école Saint-François qui avait été son alma mater. Il y demeura deux ans.

En 1893, il fut appelé à faire partie de la communauté qui alla fonder Bendigo (Victoria), d'où il revint trois ans plus tard à Sydney comme professeur de mathématiques à St Mary's High School.

Nous le trouvons ensuite, en 1898, au nombre de ceux qui furent choisis pour former la communauté du Collège du Sacré-Cœur à West Maitland, dont la direction venait de nous être confiée ; puis successivement à Kilmore (Victoria), dont on espérait que le climat très sain aurait une heureuse influence sur sa santé depuis quelque temps chancelante, à Larg's Bay, à Bendigo et de nouveau à Kilmore.

Sa santé laissant toujours beaucoup à désirer, on voulut essayer les effets du climat très chaud de l'Australie Occidentale, et c'est dans ce but qu'il fut envoyé au Collège Saint-Ildefonse à New Norcia ; mais l'amélioration attendue ne se produisit pas, et bientôt même on perdit tout espoir de le sauver malgré les soins habiles et dévoués des Docteurs et des bonnes Soeurs de Saint Jean de Dieu, dans leur hôpital de Perth, où il avait fallu le transporter.

C'est là qu'il rendit à Dieu, le 31 janvier dernier, son âme purifiée par de longues et vives souffrances supportées avec un courage, une résignation et un esprit de foi qui édifièrent profondément tous ceux avec qui il fut en rapport.

Son bonheur, pendant sa longue maladie, fut de travailler à la composition d'un petit livre de prières pour la préparation et l'action de grâces avant et après la Sainte Communion. La réception quotidienne de la divine Eucharistie était pour lui une pratique de prédilection. Il aurait voulu qu'elle le fût aussi pour tous ses élèves ; et c'est pour les encourager et les aider dans cette reine des dévotions qu'il avait écrit ou compilé ce petit opuscule.

Puisse-t-il avoir atteint son but et avoir reçu du divin Rémunérateur la copieuse récompense de sa pieuse intention ! — R. I. P.

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N. B. — Nous avons appris également la mort des CC. Frères Médard, Joseph-Adonis, Symmaque, Ambrosius, Eumène, Primitif, Léobard, Désiré, Céréatis, Alfred-Marie, Théonestus, Godwin, Marie-Lucius, Walfrid, Alphonsis, Louis-Boniface, Léon-Casimir, Joseph-Procule, Kevin-Patrick, Mélassipe, Farsy et Louis-Vitalien. Nous les recommandons aux pieux suffrages des lecteurs du Bulletin.

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