Nos défunts

15/Sep/2010

† Frère MARIE-GÉMINIEN, profès des vœux perpétuels. — Après son avant-dernière communion, le Vénérable Père Champagnat voulut encore, de son lit de mort, adresser un dernier avis à ses Frères. II leur donna donc ces deux recommandations, qui sont, par leur importance, comme un post-scriptum à son testament spirituel. Les voici : 1° La pratique du silence, absolument nécessaire pour se maintenir dans le recueillement et dans l'esprit de prière ; 2° Fuir l’oisiveté et se tenir constamment occupé, ajoutant qu'à l'heure de la mort les négligents éprouveraient de grands remords d'avoir inutilement perdu leur temps. Lui-même, quand il lui arrivait des sujets pour le noviciat, notait leur amour du travail comme une marque de bonne vocation religieuse. On trouve ces deux caractères à un haut degré dans le bon Frère Marie-Géminien, à qui sont consacrées ces lignes.

Né à Faugères (Ardèche), le 14 octobre 1836, il contracta de bonne heure les pieuses habitudes de sa famille, qui plaçait le service de Dieu au-dessus de toutes choses. Aussi, à 17 ans, le jeune homme laissait-il à sa mère et à son unique sœur le soin des affaires domestiques, prenant pour sa part et sans retour le service de Dieu dans l'Institut. En effet, il entra au noviciat de la Bégude, et, le jour de l'Épiphanie 1854, il y reçut le saint habit avec le nom religieux de Fr. Marie-Géminien.

Dès son premier entretien avec le C. F. Jean-Baptiste, qui se connaissait en hommes, fut charmé des précieuses qualités du novice, et il l'aima toujours en père.

Le noviciat fini, il l'envoya à St Paul-Trois-Châteaux pour ses études, à la suite desquelles on l'employa pendant six ans dans cette province.

Déjà se dessinait en lui, avec l'esprit de prière et de recueillement qui lui valut la réputation de saint religieux, ce zèle, ce dévouement et cet amour du travail qui lui ont fait consacrer 60 ans de sa, vie à l'enseignement de la jeunesse, sans autre interruption, que la durée d'une très grave maladie de petite vérole. Pour les autres malaises et indispositions, il passait par dessus et si on l'engageait à se reposer : ‘’J’ai entendu dire, répondait-il parfois, que ce sont les fatigués qui travaillent le plus".

En 1862, le C. F. Jean-Baptiste quittait la direction de la future province d'Aubenas pour la passer au C. F. Philogone. En lui parlant de F. Marie-Géminien, il lui dit : "Je vous remets là un bon petit Frère ; prenez garde qu'il ne dégénère pas, qu'il ne s'arrête pas, mais qu'il avance toujours en perfection".

En avisant le "bon petit Frère" de la cession, il ajoutait : Ne me faites pas mentir, ne trompez pas mes espérances ; au reste, sachez que j'ai un œil qui voit fin et qui veille toujours, même la nuit ; car je ne dors que de l'œil gauche". Passant à ses affaires personnelles, le C. Fr. Assistant les traite avec son ton d'originale causerie : "Il y a longtemps, je le sais, que Dieu vous gâte ; je lui en ai fait des plaintes et lui ai recommandé de vous envoyer quelques épines, une petite croix ; mais il paraît qu'il ne m'écoute pas, et qu'il continue à vous gâter…"

"Vous me dites que vous n'avancez guère… Je serais content quand même vous n'iriez qu'à pas de tortue ; mais, de grâce, ne soyez jamais écrevisse ! C'est une bête que je déteste. Si vous voulez doubler le pas, prenez pour patron saint Joseph. Un autre moyen d'aller comme les wagons, c'est, pendant ce carême, de monter sur le Calvaire, de contempler Jésus, de compter ses plaies, de méditer ses souffrances et d'imiter ses vertus".

Ceux qui ont connu à l'œuvre ce bon petit Frère savent combien il mit d'attention à réaliser le désir de son vieux maitre en ascétisme qui, après son programme de sainteté, lui désigne aussi celui qu'il doit remplir auprès des enfants : Là, dit-il, vous avez deux missions : la première, de former dans vos enfants de bons chrétiens et pour plus tard de bons pères de familles. La seconde, de recruter parmi eux de bonnes vocations.

Les vocations qu'il recruta firent bonne figure dans la province de St. Paul.

Ce qu'il faisait pour les élèves ne l'empêchait pas de s'occuper sérieusement de la formation religieuse de ses Frères. Mais là il prêchait surtout par l'exemple d'une parfaite régularité. Un de ses seconds, apprenant sa mort, écrivait : Après une vie si bien remplie, j'espère que Dieu l'aura bien accueilli dans son paradis. Malgré cela je continuerai à prier pour lui. Il m'a tant fait de bien, que je ne l'oublierai jamais.

Pour moi, je le considérais, comme le type du bon Frère Directeur dans nos petits établissements. Quel bel exemple de dévouement et de fidélité au devoir nous avions en lui ! Je ne me rappelle pas, dans les trois ans que j'ai passés avec lui, qu'on ait manqué une seule fois de se lever à l'heure, même exactitude pour les exercices de piété en communauté. On ne lui a pas donne la médaille de constance au travail, mais il la méritait bien.

Dans son amour de la régularité, il se mettait en garde contre tout ce qui, d'une manière ou de l'autre, aurait pu se glisser à côté de la vie commune, et il l'écartait sévèrement soit pour lui, soit pour les autres : Je ne veux pas, disait-il, laisser se créer des besoins factices qui nuisent au bon ordre, et dégénèrent en abus difficiles à déraciner ensuite.

Résumant la vie de ce vaillant fils du Vénérable P. Champagnat, le même Frère cité, qui l'a si bien connu, le fait en ces termes : Que Dieu et la bonne Mère nous envoient beaucoup des sujets de la trempe du bon Frère Marie-Géminien, et l'Institut sera très riche ! II a été exaucé dans son désir de mourir les armes à la main, car jusqu'à l'âge de 78 ans il est reste sur la brèche.

Cependant la Providence lui a donné quelques jours pour se préparer à l'éternité : il s'est endormi saintement dans le Seigneur après 78 ans et 3 mois d'âge, 62 ans de vie religieuse et 60 ans de professorat. — R. I. P.

 

† Frère MARIE-LUCIUS, stable. – Né le 21 août 1857 à Baume de Transit (Drôme), Désiré Joseph Pue qui fut en religion le Frère Marie-Lucius, entra au noviciat de Saint Paul-3-Châteaux au mois d'août 1874 ; et, après son année de probation, il fut employé successivement comme professeur, pendant une douzaine d'années, dans divers établissements du midi de la France.

En 1887, alors que notre œuvre d'Espagne venait à peine de commencer par l'ouverture d'une petite école à Gérone, Frère Marie-Lucius y fut appelé. L'année suivante il était transféré à l'externat San Simon de Mataró, également à ses débuts et où il y avait extrêmement à faire. Pour le coucher et les repas, les Frères de cet établissement faisaient alors partie de la communauté de Valldemia, et, en plus de leurs 9 heures de classe, il leur fallait chaque jour faire trois fois le va et vient entre les deux maisons, ce qui ne représentait guère moins de deux heures de marche.

En attendant qu'on trouvât un moyen de mieux s'arranger, Frère Lucius accepta bravement la situation : il trouvait tout naturel que pour faire le bien il faille se résigner à des sacrifices. Aux vacances de 1889 il fut nommé Directeur, et l'école, devenue indépendante, prit sous son impulsion, surtout en ce qui concerne les classes du jour, une marche prospère. A son arrivée il n'y avait trouvé qu'une quarantaine d'élèves, et à son départ, en 1899, il en laissait de 180 à 200, répartis en quatre classes. Parmi ce jeune monde, Frère Lucius avait su Introduire et faire fleurir la discipline, l'amour du travail et l'esprit de piété, non seulement dans sa propre classe, mais encore dans les autres, qu'il visitait souvent et où il exerçait une heureuse influence Aussi ses élèves et leurs parents lui ont-ils conservé le meilleur souvenir.

Il fut un peu moins heureux à l'égard de quelques-uns de ses collaborateurs, qui le trouvaient trop exigeant et trop méticuleux. Nous ne disconviendrons pas que, dans l'ardeur de son dévouement et de son zèle pour la régularité, il ait pu donner parfois une certaine prise à ce reproche : mais il nous sera bien permis de dire aussi que le plus souvent tout le tort n'était pas de son côté. Combien de ceux qui se sont plaints de lui à ce sujet, s'ils veulent être sincères, devront reconnaître qu'ils donnaient largement en trop peu ce qu'ils l'accusaient de réclamer en trop, et que, pour se rencontrer avec lui sur la limite équitable, ils auraient dû faire au moins la moitié du chemin !

En 1900, il se trouvait depuis deux ans à la tète de la communauté de Valencia lorsqu'il fut appelé à l'important économat de la maison provinciale de San Andrés de Palomar, prés de Barcelone. Cette maison était alors en pleine prospérité comme centre de formation ; mais ce n'était pas sans peine qu'elle parvenait à assurer le pain, le vêtement et les autres nécessités de la vie à la nombreuse jeunesse qui se pressait dans ses murs. Outre cela, elle était encore le centre de fourniment pour tous les établissements de la province en vestiaire, linge, objets classiques, etc. … Si lourde que fût la tache, Frère Lucius, après avoir fait vainement, sur son inexpérience et son incapacité, les objections que lui suggérait sa basse opinion de lui-même, s'y attela avec courage, y consacra sans compter, pendant trois ans, toute l'activité et tout le dévouement dont il était si bien pourvu ; et parvint à y faire face à la satisfaction générale — non, il est vrai, sans avoir à passer plus d'une fois par de pénibles quarts d'heure.

Ce fut un regret unanime, dans la communauté et parmi les fournisseurs, lorsque, au mois de décembre 1903, la nécessité de trouver un Directeur pour la nouvelle fondation d'Alcoy obligea les supérieurs à le relever de sa charge.

Depuis lors, Frère Marie-Lucius a dirigé successivement les maisons d'Alcoy, de Manresa, de Valdepeñas et de Valencia (Carmen), et partout il s'est fait estimer des élèves et grandement apprécier de leurs parents. Il avait à un haut degré le don de faire aimer la religion aux enfants, de leur inspirer la dévotion envers la Très Sainte Vierge avec le désir de se vouer à son spécial service. Grâce à lui, il a amené dans nos maisons de formation toute une petite phalange de ses élèves, et s'il est vrai que quelques-uns ont trompé son attente, nombre d'autres plus heureux sont demeurés fidèles à leur vocation et font bonne figure dans les emplois qui leur ont été confiés.

Cette année dernière, après avoir suivi, malgré ses 57 ans, les exercices du Grand Noviciat d'une manière extrêmement édifiante, il fut désigné pour aller prendre, au Chili, la direction de l'Institut O'Higgins, que la Congrégation venait d'accepter à Rancagua ; et, en enfant d'obéissance, il partit plein de bonnes résolutions et de saints projets pour mener à bien le succès de cette œuvre. Mais la divine Providence, qui avait d'autres plans, ne lui permit que d'entrevoir cette terre promise a son zèle. II venait à peine, depuis trois jours, de se mettre au travail, lorsqu'une congestion cérébrale l'enleva subitement aux bien légitimes espérances qu'on fondait sur lui, le 24 mars, 1915.

C'est maintenant du haut du ciel, nous l'espérons, qu'il coopérera au succès de sa chère œuvre en lui obtenant par son intercession la bénédiction de Dieu sans laquelle il ne se fait, dans l'éducation, rien d'efficace et de durable, tandis que, sous son action, les plus humbles moyens humains aboutissent souvent a des résultats inespérés.

Quant à ceux qui l'ont connu, ils se souviendront longtemps, sans doute, avec édification de sa piété, de son esprit de foi, de son admirable droiture d'âme, de sa charité pour le prochain, de son obéissance exemplaire, de son esprit de mortification, de son zèle pour les âmes, de son dévouement sans réserves pour son Institut, et de tout cet ensemble de caractères qui faisaient de lui, à si vrai titre, un Petit Frère de Marie selon l'esprit du vénérable Champagnat.

En voila un dont le salut ne m'inquiète pas et dont le purgatoire ne m'inquiète guère, — écrivit, en apprenant sa mort, un bon Père Rédemptoriste qui avait prêché les deux retraites du Second Noviciat — Votre Institut, que j'aime, a perdu un excellent ouvrier et un grand exemple pour les Frères ; mais faut-il s'attrister de voir ces fiers laboureurs tomber sur gerbe et recevoir enfin la récompense du Père, de famille qu'ils ont si bien servi ? Tout en priant pour eux, il vaut mieux nous rappeler que la mort des saints est précieuse devant le Seigneur, comme parle la Sainte Ecriture, et souhaiter chrétiennement que notre fin soit semblable à la leur. — R. I. P.

 

† Frère DIDACE, profès des vœux perpétuels. Frère Didace(Henri joseph Para) naquit le 5 avril 1882 à Palleantier, dans le canton de Gap (Hte-Alpes). Il fut reçu, le 31 mai 1897, au noviciat de Saint Paul-3-Châteaux, et, après deux ans de noviciat ou de scolasticat, ayant obtenu son brevet au mois de juin 1899, il fut envoyé comme martre-adjoint à Saint-Barnabé dans la banlieue de Marseille, puis successivement au poste voisin de St Marcel et à celui de Rome (Italie). L'obligation du service militaire le força en 1905 d'interrompre son professorat ; mais il se hâta de venir le reprendre, en 1906, dans l'établissement de Gênes où il resta cinq ans ; puis dans celui de Camogli, d'où il partit au mois d'ao0t dernier pour aller au front.

Ce qu'il fut dans les établissements clue nous venons de nommer, une lettre du Frère Emery, actuellement Directeur de Gênes et précédemment de Rome, nous en donne une idée.

« J'ai eu le bon Frère Didace sous ma direction pendant près de six ans, soit à Rome soit à Gênes, et je l'ai toujours grandement estimé, parce qu'il était bon confrère et qu'il s'acquittait parfaitement de son devoir.

A Rome, je lui avais confié la division des grands qu'il conduisit très bien. Il avait su prendre de l'autorité sur son monde, beaucoup plus par ascendant moral que par discipline matérielle. Les élèves l'aimaient et suivaient sa direction avec plaisir.

Mais où je l'ai surtout apprécié, parce que je l'ai connu de plus près, c'est à Gènes, où il me fut donné pour sous-directeur lorsque je pris la direction de l'école. Confrère charmant et toujours gai, soutien de l'autorité, animé d'un grand esprit de famille, s'intéressant à tout, prenant soin de tout, visitant souvent la maison pour voir s'il n'y avait rien à réparer, il était de ces Frères que le V. Fondateur appelait avec raison des trésors pour leur communauté. .

D'une adresse surprenante, il faisait de ses mains des travaux de menuiserie qui plus d'une fois ont excité l'admiration des professionnels ; aussi, tant qu'il a été dans la maison, il n'y a pas eu, pour les petits travaux courants, aucune dépense. Il se chargeait de tout et réussissait à tout.

Auprès des enfants, c'était le professeur aimé et écouté parce qu'il se dévouait sans mesure pour eux. Sa seule présence en quelque endroit suffisait à y mettre la gaîté et l'entrain. Que ce fût pour la classe ou pour le jeu, il avait mille industries personnelles dont il savait tirer un parti extraordinaire. Aussi ses élèves étaient-ils toujours bien préparés aux examens, surtout pour les mathématiques et le dessin qui étaient ses matières de prédilection.

Je me hâte d'ajouter, qu'en même temps que bon professeur, Frère Didace, auprès des enfants, était un apôtre. Ses catéchismes, préparés avec soin, portaient les meilleurs fruits. Il avait à un haut degré le don de faire aimer aux enfants les pratiques de la religion et de les amener sans pression à la réception fréquente des sacrements, Sachant au besoin s'employer avec zèle à écarter les obstacles réels ou prétendus qui auraient pu les en détourner.

Attaché de tout son cœur à notre œuvre de Gênes, il en voyait les progrès avec la plus grande joie. La création de l'Ecole Technique, en nous donnant la possibilité d'avoir des enfants plus âgés, nous avait mis en mesure de leur donner une formation chrétienne plus efficace. Frère Didace ne les perdait pas de vue, et, bien qu'il fît en classe toute la journée, il ne recula pas devant la surcharge d'une œuvre pour ces enfants, les jeudis et les dimanches. Les enfants étaient sa vie ; aussi, qui peut dire combien ils le regrettèrent lorsqu'il dut quitter Gênes pour aller prendre la direction de l'œuvre de jeunesse de Camegli ?

Heureusement Camogli n'est pas loin. Il avait la commodité de venir souvent à Gênes et c'était une vraie fête pour ses anciens élèves de le revoir. Il en profitait toujours pour leur dire un petit mot d'encouragement qui manquait rarement de porter son fruit.

A Camogli, Frère Didace fit preuve, à la tête de ses jeunes gens, des mêmes qualités d'autorité à la fois ferme et douce, de dévouement sans bornes et de zèle industrieux qu'on lui avait vues à Gênes ; aussi n'avait-t-il eu aucune peine a s'y conquérir de vives et durables sympathies soit parmi les jeunes gens de l’œuvre, soit auprès de Mgr l'Archiprêtre et de son clergé. Ce fut donc avec une vraie peine qu'au mois d'août dernier on le vit pris par la mobilisation, et de son côté il ne s'arracha pas sans déchirement a ce champ que depuis trois ans il cultivait avec un amour sans défaillance, mais le devoir était là, et il ne crut pas qu'il y eût à hésiter.

Il partit et ; peu de jours après, sur la ligne de feu, dans l'Argonne, il commençait à remplir vaillamment le rôle modeste mais dangereux et méritoire que lui assignait son grade de sergent au 157° de ligne.

On n'a pas pu retrouver le cahier où il notait au jour le jour ses impressions, et c'est dommage ; il eût été certainement intéressant.. Par bonheur il est suppléé en partie par ses nombreuses lettres, qui en reflètent les grands traits. Ce sont ordinairement des faits journaliers ou des émotions passagères qui en sont l'occasion ; mais, au-dessus, il n'est pas difficile d'apercevoir, des préoccupations d'ordre plus élevé, telles que la gloire de Dieu, le règne de Notre Seigneur, l'honneur de la T. Sainte Vierge, le bien de la sainte Eglise, le salut de la Patrie, le sort présent et à venir de son cher Institut, etc. … C'est presque toujours à des fins supérieures que vont aboutir comme à leur centre les faits particuliers dont il aime à faire le récit ou le tableau.

Le ton varie naturellement selon l'état d'arme qui lui met la plume à la main ; mais celui qui domine le plus habituellement, c'est celui de la résignation, de la confiance, mêlé souvent à celui de la bonne humeur. Celui de la plainte, de l'acrimonie, de l'abattement en est absolument banni.

Tantôt, par l'imagination, il se transporte au milieu des confrères de quelqu'une des communautés qu'il a laissés, et se console de son sort par le leur : "Tandis, écrit-il le 8 décembre, que, transporté d'une sainte joie, vous vous pressez au pied du trône étincelant de la Vierge immaculée pour chanter le grand Credo au plus glorieux de ses privilèges, et l'implorer pour notre chère patrie et pour moi, caché dans une cave en réserve pour laisser passer les obus qui sifflent sinistrement au-dessus de ma tête, je me transporte en esprit au milieu de vous et je me joins à vos ferventes prières. Oui prions, prions la prière seule console, soutient, fortifie ; elle seule nous sauvera".

Tantôt, au retour d'une patrouille, il entretient son correspondant des émotions intenses que fait éprouver, surtout les premières fois, ce genre d'attaque. La patrouille, c'est l'inconnu. C'est avancer en rampant, en se dissimulant, s'arrêter, écouter, épier le moindre signe qui décèle la présence de l'ennemi, son travail et même son nombre d'unités ; c'est dépister une patrouille ennemie, la laisser passer sans bruit pour la surprendre, la cerner et la faire prisonnière ; c'est parfois tomber dans une embuscade pareille, qui vous happe au passage et, sans bruit, sans frais, vous envoie faire un voyage, comme prisonnier, en pays ennemi ; c'est au moins la fusillade des premières lignes ennemies, qu’il faut essuyer en se terrant sans pouvoir répondre ; c'est… souvent la mort certaine mais qu'importe ? On envoie au ciel une ardente invocation et l'on part. En avant pour Dieu et pour la patrie ! Ce fut là ma mission, hier soir à 9 heures. Il s'agissait, à la tête de mes douze hommes, de m'avancer le plus possible vers les lignes ennemies pour reconnaître l'effet de notre artillerie. Mais impossible de tromper ou de surprendre l'attention d'un ennemi, toujours en éveil dont la fusillade crépite à quelque cent mètres. On rampe à plat ventre, sous le sifflement des balles qui nous passent dessus et nous effleurent presque ; on fait le mort, et, une demi-heure après les derniers coups de feu, on revient sains et saufs, sans renseignements bien précis, mais le cœur gai : on a fait son devoir.

D'autres fois ce sont des scènes plus reposées qui lui viennent sous la plume et alors il donne libre cours à sa belle humeur : Je profite d'un moment de repos pour vous envoyer à tous mes plus affectueuses salutations. Je suis là dans une cagna, – c'est ainsi que nous appelons nos salons de troglodytes, — au bois sans nom, devant un bon feu, une planche sur mes genoux pour bureau, et en face d'un petit seau de chocolat qui commence à chanter et rigoler joyeusement devant la flamme pétillante. C'est le moment poétique de la journée, le seul moment, en attendant l'aube, où ii nous soit permis de faire du feu car point de feu sans fumée, et la fumée du jour est traîtresse elle nous attirerait des marmites : c'est pourquoi nous profitons de la nuit pour faire le frusti et nous détendre un peu les nerfs, a moins qu'on ne soit de tranchée de première ligne ou de gobions, alors on passe la nuit à la belle étoile.

Puis ce sont les impressions de la "messe au camp" transpire une émotion religieuse si intense : Demain, jour de repos au village voisin, où j'aurai le bonheur (trop rare, hélas !) d'entendre la sainte messe et de faire la sainte communion. Combien je vais prier pour vous tous, afin de vous rendre mi peu de l'aumône spirituelle que vous me faites quotidiennement avec tant de générosité ! Quelles cérémonies émouvantes que ces messes et ces prières où tous les grades sont confondus, dans une église que les obus n'ont point épargnée ! La voûte est percée en plusieurs endroits, la chaire démolie, les vitraux sont en miettes. Seules les statues des saints patrons, intactes demeurent comme des témoins muets de ces horreurs. Là, dans la nudité des murs, la pitié du sanctuaire profané, l'âme se sent plus humble, plus nécessiteuse ; sa prière est plus ardente, et le souvenir des disparus joint à la pensée du péril à venir augmente comme a l'infini l'ardeur des supplications.

Une autre fois, en lisant dans le Bulletin le nom des chers confrères tombés au champ d'honneur, il fait un retour sur lui-même et se demande comment il peut encore se trouver vivant et sans blessures, après tant d'occasions où la mort l'a frisé de si près. Pourquoi eux et non pas moi ? interroge-t-il. Et il ne peut trouver la réponse que dans les mystérieux desseins de Dieu, qui choisit ses victimes parmi les meilleurs et les plus innocents, ou dans une protection palpable dont plusieurs fois il a été l'objet de la part de N.-D. de Lourdes, du Sacré-Cœur et du Vénérable Champagnat. En action de grâces, il en cite un trait qu'a reproduit le Bulletin de mars, à la page 152. [N° 37]

Mais, lui qui semblait regretter ainsi de n'avoir pas été trouvé assez bon pour être victime, il n'allait pas tarder, hélas ! à être choisi à son tour. Le 8 avril, juste deux mois après la date de cette lettre, il tombait victime de son courage dans un des violents combats qui eurent lieu à cette époque autour des Eparges. C'était une grande perte pour l'Institut et pour l'éducation chrétienne dont il était un champion si vaillant et si dévoué.

La nouvelle de sa mort a suscité partout où il était connu, de vifs et unanimes regrets. Mais nulle part peut-être ils ne se sont manifestés avec plus de spontanéité et en des termes plus affectueux qu’à Gênes et à Camogli, les deux derniers établissements où il avait exercé.

Dans la dernière de ces deux localités, les jeunes gens de l'Œuvre de Jeunesse, qui depuis son départ s'étaient vivement intéressés à lui, firent imprimer une belle et touchante affiche funèbre, où ils rendaient un hommage ému à ses grandes qualités d'éducateur et à sa bravoure de soldat ; et, non contents d'assister en corps à la Messe solennelle de Requiem et d'y faire la sainte communion avec les Frères et les enfants de l'Ecole Technique, ils le recommandaient aux prières de tous les Catholiques de la ville.

Nous le recommandons nous-mêmes tout spécialement aux pieux suffrages de ses Frères en religion, afin que le bon Dieu reçoive au plutôt, si elle n'y était pas encore, son âme généreuse en la compagnie de ses saints. — R. I. P.

 

† Frère MARIE-AUGUSTALIS, stable. Frère Marie-Augustalis — dans le monde, Charles Pothain — naquit à Ruffieu, dans le département de l'Ain, en 1879 et fut reçu le 5 avril 1894 au noviciat de Saint-Genis-Laval, où il se fit déjà remarquer par les précieuses qualités qui plus tard devaient briller en lui d'un si vif éclat. Le sérieux, chez lui, était plus grand que ne le comportait son âge, mais ce sérieux n'excluait pas une bonne et douce gaité. Il attirait plutôt, et l'on aimait son commerce, tout fait de respect et d'amabilité. Une piété solide animait toutes ces heureuses dispositions.

Pour conserver sa vocation, qu'il mettait au-dessus de tout, il n'hésita pas à partir pour l'Orient, où il pouvait bénéficier d'une disposition de la loi militaire de 1889 qui exemptait du service effectif, en temps de paix, les sujets résidant hors d'Europe à l'âge de 19 ans et qui y demeuraient jusqu'à 29.

Placé a Bébek, il se montra de suite ce qu'il était : homme de raison, homme de conscience, homme de travail, et il est demeuré tout cela jusqu'au bout.

Homme de raison, il savait envisager les hommes et les choses d'un point de vue élevé et se montrer, à l'égard de tous et de tout, ce qu'il devait être : respectueux et docile envers l'autorité ; juste, conciliant et bon envers tous, zélé sans imprudence à l'égard des enfants. Homme de conscience, il n'agissait ni par ostentation, ni par caprice, ni par inclination personnelle, mais par devoir, se préoccupant avant tout de contenter Dieu, sans beaucoup s'inquiéter du reste ; se montrant pieux sans affectation, dévoué sans chercher à faire valoir son mérite, donnant le bon exemple autour de lui sans se douter même du bien qu'il faisait et de l'heureuse influence qu'il exerçait. Homme de travail, il le fut, peut-on dire, avec excès. Servi par une intelligence peu commune et une excellente mémoire, il faisait de l'étude son passe-temps favori, et rien ne lui coûtait de ce qui lui paraissait propre à agrandir le cercle de ses connaissances. Il ne disposait que de moments biens comptés ; mais il les y employait jalousement sans se soucier de la fatigue ; non pas en dilettante qui ne cherche que son plaisir, mais en enfant de la Congrégation qui veut, se rende capable d'être plus utile. Il était visible à tous que la gloire de Dieu, l'intérêt de l'Institut et le bien des âmes l'occupaient seuls ; de lui, de sa petite réputation, il n'était pas question de moins du monde. De la sorte, en grandissant en âge, le jeune Frère Marie-Augustalis croissait en même temps et surtout en science, en piété et dans toutes les vertus maristes, ornées par une humilité, une modestie, qui le faisait aimer comme le confrère idéal. Placé à Andrinople pour y faire le cours supérieur de mathématiques, il se trouva dans son élément auprès du bon Frère Joseph-Ignace, son Directeur. Ces hommes si raisonnables se comprirent immédiatement. Le Frère Directeur vit tout de suite quel trésor il possédait, en la personne du jeune collaborateur qui venait de lui être donné ; il le lança bride abattue dans la voie de la vie véritablement religieuse et dans la voie du travail, et c'est ainsi que Frère Marie-Augustalis est devenu l'homme pieux, dévoué, instruit, qui a rendu tant de services à la province de Constantinople. C'est également à l'influence d'un pareil milieu que le jeune Frère a dû en grande partie ce délicieux esprit de famille qui l'a caractérisé à un si remarquable degré.

L'incendie du Collège ayant forcé nos Frères de se retirer pendant quelque temps, et la santé du Frère Marie-Augustalis ayant subi quelque attente du travail énorme qu'il s'était imposé. il fut gardé pendant quelques mois â la Résidence. La procure était à monter, en commençant par les meubles. Frère Marie-Augustalis se chargea des travaux de menuiserie où il réussit comme en tout ce qu'il faisait. Puis ce furent les travaux de la maison de Scutari qui l'occupèrent beaucoup. Il assuma la confection de la charpente et divers autres ouvrages dont il se tira avec succès. On pouvait tout lui confier : il n'était impropre à rien.

Ces travaux manuels ayant eu une heureuse influence sur sa santé, il put reprendre ses études et ses cours de mathématiques soit à l'école de Scutari, soit â celle de Makri-Keui, soit au collège Arménien catholique de Péra. Là, il avait rêvé d'un apostolat auprès des enfants, dont il avait conquis l'estime et le respect. Il voulait les réunir, le dimanche, à une heure fixée, leur apprendre à suivre la messe, à y assister avec fruit et à recevoir dignement les sacrements. Son zèle pour le bien des âmes lui suggérait des moyens très propres pour arriver a son but ; mais le diable veillait. Il l'arrêta par l'influence de la franc-maçonnerie, qui malheureusement avait alors la haute main dans le collège. Fr. Marie-Augustalis eut tout le mérite de son zèle sans en avoir la consolation.

Dans les écoles placées sous notre direction immédiate, malgré la diversité de culte qui existait entre les élèves, ce zèle trouva moyen de s'exercer avec plus de fruit par des catéchismes et des leçons de morale bien préparées, et données avec une foi incomparable.

C'est qu'il croyait fermement à sa mission de religieux apôtre.. Pour rien, il n'eût voulu perdre un moment de son étude religieuse, ni apporter la moindre négligence à la préparation pédagogique de ses leçons, surtout si elles avaient la religion pour objet. Aussi, à quels heureux résultats n'arrivait-il pas avec ses élèves ! Il faut les avoir vus pour s'en faire une idée.

Et entre temps, comme fruit d'études personnelles couronnées d'un succès peu ordinaire, il a laissé a la province des souvenirs durables de son intelligence et de son infatigable activité : collaboration à des ouvrages fort appréciés de mathématiques et de géographie, composition de livres de lecture puis, comme délassement, leçons aux Confrères, qui pouvaient le consulter sur tout, et auxquels il ne savait rien refuser.

Que dire maintenant de ses vertus religieuses ; de sa piété tendre, qui ne lui permettait pas la moindre négligence dans sa tenue ou dans sa prononciation durant les prières ; de son amour pour Notre-Seigneur, qui en fit un assidu de la Table sainte bien avant le décret sur la communion fréquente et quotidienne ; de sa dévotion toute filiale envers Marie, qui la lui faisait appeler sa Maman, sa bonne Maman, et qui, durant son séjour de dix mois sur le front de bataille, lui faisait terminer toutes ses lettres par cette formule : "Confiant en Marie toujours" ?

Que dire de son incomparable dévouement envers la Congrégation, de son affection pour ses Frères ? Au témoignage d'un de ses Directeurs, Frère Mie-Augustalis était pour chacun l'ami intime, le bon Confrère, le conseiller vers lequel on se sentait instinctivement attiré, auquel on pouvait tout dire.

Il y avait, ajoute-t-il, tant de discrétion, d'amabilité, d'abandon dans sa manière de faire qu'on se croyait être seul a posséder son cœur d'une façon aussi intime et pourtant on était si peu le seul que chacun pouvait dire la même chose.

Je l'ai particulièrement connu et j'ai été tellement frappé de la beauté de cette âme que bien des fois je me suis senti couvert de confusion d'avoir à lui commander. Et cependant il ne s'en doutait pas. Lui, que tous ses confrères admiraient, il se croyait et s'estimait, dans son humilité, le dernier de tous.

Il n'y avait qu'une mort digne de couronner une telle vie : le martyre. Et c'est celle qui lui est échue. Dans l'armée, où il fut englobé par la mobilisation générale, au mois d'août dernier, comme un grand nombre de ses confrères, il ne devait pas être sur le front : mais un camarade, père de famille, qui est en première ligne, se désole sur le sort de ses enfants s'il vient à leur manquer. Frère Marie-Augustalis n'hésite pas ; il demande de permuter avec lui, ce qui lui est accordé.

Dès lors il semble se délecter saintement de la vie de continuels sacrifices qui est la sienne. Le chaud, le froid, le péril, la fatigue, les privations de toutes sortes supportées chrétiennement et avec esprit de foi semblent faire ses délices ; il en est si heureux qu'il surabonde. Là cause, dit-il, en vaut bien la peine ; la gloire de Dieu, le salut de la Patrie, cela embellit tout dans la vie d'un soldat.

Toute son âme se révèle dans les nombreuses lettres qu'il écrit régulièrement au Révérend Frère, à ses anciens supérieurs locaux, à ses confrères. C'est toujours le religieux édifiant qui durant les dix mois ou près de son séjour aux avant-postes n'a pas manqué dix fois de dire son office ; c'est toujours l'apôtre qui fait naître comme spontanément autour de lui les sentiments chrétiens et patriotiques. Devenu caporal, au lieu de "soldat d'un Sou", comme il se plaisait d'abord à s’appeler, il entraîne ses hommes au point d'en faire tout ce qu'il veut : et sa confiance en Marie est telle qu'il se considère pratiquement comme invulnérable et s'expose en conséquence.

Et en effet, chose digne de remarque, ce n'est pas au combat, dans une des cent occasions où, en face de l'ennemi, il semblait braver la mort qu'elle est venue le frapper : c'est au repos, lorsque selon les prévisions ordinaires il n'avait rien à craindre.

Le 21 juin dernier, à la lisière d'un bois, près de Metzeral (Alsace) ; il était, dit un jeune soldat de sa compagnie, à écrire une carte postale lorsqu'il fut frappé au cou par une balle égarée. Il mourut peu de temps après de cette blessure et fut inhumé par ses camarades non loin de là. Tout éloge que j'en pourrais faire, ajoute-t-il, serait indigne de lui. Qu'il me suffise de dire qu'il est regretté de toute la compagnie.

Nous espérons que le Seigneur aura fait un paternel accueil à cette âme généreuse qui fut si entièrement à Lui ; et, en attendant qu'une biographie moins incomplète la fasse connaître plus en détail, nous serions heureux que ces quelques lignes réveillent en ceux qui ont eu l'avantage de la fréquenter, quelques-unes des impressions édifiantes qu'ils ont éprouvées à son contact. Qu'elles inspirent du moins a ceux de ses confrères qui pourront les lire la charitable pensée de se souvenir d'elle dans leur mémento des défunts. — R. I. P.

 

† Frère VIT, profès des vœux perpétuels – Frère Vit (Alexandre Sarrazin), une des dernières victimes que la guerre ait faites dans les rangs de nos 500 combattants, était né à Saint-Etienne-en-Dévoluy (Hautes-Alpes) en 1887. Admis tout jeune au noviciat de Saint Paul-3-Châteaux en 1901, il s'y trouvait encore au mois de juillet 1903, lorsque les mesures persécutrices du ministère Combes obligèrent toutes les maisons de formation pie nous avions en France à se fermer et leurs membres à choisir entre l'apostasie et l'exil. Le jeune Frère Vit n'hésita pas à opter pour ce dernier parti, et, avec tout un groupe de ses compagnons, il prit le chemin du Mexique.

La divine Providence venait de placer sous la direction de nos Frères, à quelques kilomètres au sud de Mexico, l'Asile Patricio Sanz de Tlalpan, avec un vaste local dont une bonne partie se trouvait encore disponible. On y organisa un scolasticat, où les jeunes fugitifs purent se préparer dans de très bonnes conditions à leur mission de religieux instituteurs dans ce pays de langue espagnole.

Au mois d'octobre 1905, Frère Vit fut envoyé au Yucatan, où, pendant 7 ans, il se fit beaucoup estimer, comme professeur, comme confrère et comme religieux dans plusieurs de nos établissements de Mérida.

Depuis deux ans, il avait été transféré à Cienfuegos, dans la république de Cuba, lorsque, au mois d'août dernier, éclata la guerre européenne. Avec plus de 40 autres Frères de la province du Mexique, où sévissait alors la persécution, Frère Vit vint prendre sa place sous le drapeau de la patrie. Il fut d'abord incorporé à Gap pour commencer son instruction militaire, puis transféré pour quelque temps à Valréas (Vaucluse) pour la compléter en attendant des ordres, et enfin envoyé au front vers le milieu du mois de mars.

Ses lettres de cette époque nous le montrent comme un religieux exemplaire, attaché de tout son cœur à son Institut et aux Supérieurs qui le représentent ; peiné d'avoir dû quitter le poste où l'avait placé l'obéissance avant d'avoir pu s'entendre avec son Frère Provincial, préoccupé, avant tout, de pouvoir assister régulièrement à la sainte Communion et s'acquitter de ses autres exercices de piété ; attristé jusqu'au fond de l'âme de voir autour de lui le bon Dieu méconnu ou offensé ; ne se faisant aucune illusion sur les dangers qu'il va courir, mais les envisageant de sang froid et d'un cœur vaillant ; se tenant toujours prêt à paraître devant Dieu, et s'en remettant filialement à la Providence pour l'heure et a façon dont il lui plairait de l'appeler.

J'ai toujours pensé, écrivait-il à la fin de janvier, que mourir pour sa patrie était un sacrifice agréable à Dieu, si on le fait avec esprit de foi ; vous ajoutez qu'au sentiment de plusieurs hommes éminents et notamment du cardinal Mercier, il peut s'élever à la hauteur du martyre. Tant mieux pour nous ! Dès mon arrivée, j'ai fait à Dieu le sacrifice de ma vie pour ma patrie et mon Institut, et je le renouvelle depuis lors chaque fois que j'y pense, m'en remettant à Lui pour la manière dont il lui plaira de l’accepter : Quand Dieu voudra et comme voudra ! Qu'importe la mort puisqu'une meilleure vie doit la suivre.

Un mois et demi plus tard, le 11 avril, il écrivait du front, en Alsace, qu'il venait avec son inséparable compagnon et ami, le Frère Félice, de recevoir le baptême du feu. C'était le dimanche de Pâques.

Au lever du jour, comme le lieutenant m'avait prévenu la veille qu'à la demande de l'aumônier j'étais désigné pour servir la messe, je me dirigeai vers le poste de secours, Là, j'eus l'immense bonheur, tout en m'acquittant de mon honorable fonction, de faire mes Pâques avec une cinquantaine d'autres soldats. Frère Felice n'avait pas pu quitter son poste. Pendant toute la journée l'ennemi ne cessa pas de "marmiter’’ mais le lendemain, lundi, il se surpassa, et de notre côté, comme on devait donner une attaque, ce fut une musique d'enfer ; à tel point que, le soir venu, la relève ne put se faire et qu'il fallut attendre un jour de plus. Ce n'est donc que le mardi soir par une nuit noire comme l'âme de Judas que nous avons pu revenir ici au village et nous laver un peu.

Aujourd'hui nous retournons au feu, sans avoir pu même aller à la messe ; nous tâcherons d'y suppléer de notre mieux par quelques chapelets et surtout en offrant à Dieu la fatigue de la montée sac au dos avec 200 cartouches autour des reins. Je suis comme dans une continuelle retraite : j'ai bien fait au moins 50 fois par jour l'acte d'acceptation de la mort, et j'espère que Dieu me donnera son paradis s'il lui plaît de m'appeler à lui.

Dans une autre lettre datée du 10 juin il se considérait comme à la veille d'un combat très meurtrier d'où il avait grande chance de ne pas sortir vivant ; mais, "à la garde de Dieu ! dit-il : je suis prêt à tout… L'action finie, je me ferai un plaisir de vous écrire de nouveau si je m'en tire avec la vie".

Cette consolation, hélas ! ne devait pas lui être donnée. Quatre jours après, il était blessé à mort dans les environs de Sondermach (Alsace), un peu au S.O. de Colmar.

A 4 heures écrit son confrère et compagnon, Frère Felice, de l'hôpital de Poligny, où il est soigné de ses blessures — nous partions pour l'attaque. Après avoir marché dans le bois presque demi-heure, nous arrivions devant la tranchée ennemie, d'où les feux de salve se succédaient sans interruption. Coup sur coup, je vis tomber mes deux voisins de droite et de gauche. Sentant qu’il était inutile d'essayer d'aller plus loin, je me dissimulai derrière une souche d'arbre coupé. Bien m'en prit, car à peine étais-je couché qu'une rafale de balles s'abattit sur la souche et sur mon sac, Par bonheur je n'eus, pour moi, qu'une blessure relativement peu grave au bras gauche.

" Quand je me retournai, je vis Frère Vit derrière moi. Je lui fis signe de se coucher et de profiter d'une souche qui était à côté de la mienne ; mais sans doute pour obéir au clairon qui sonnait de nouveau la charge, il s'avança vers un ravin qui était devant nous et je ne l'ai plus vu remonter. Il n'a pas répondu non plus, bien que je l'aie appelé cinq ou six fois. Des camarades m'assurent que deux brancardiers de la compagnie l'ont vu au fond du ravin parmi les morts.

Cette nouvelle m'a tellement affecté que je suis resté trois jours sans pouvoir manger. C'était une si belle âme ! Avec quel plaisir, après avoir passé une ou deux journées sans nous voir pour raison de service, nous nous réunissions, le soir, à la tombée de la nuit, dans quelque lieu tranquille et solitaire pour nous réconforter mutuellement et réciter ensemble le chapelet, la prière et l'Angélus ! C'était aussi à ce moment la que nous combinions nos efforts pour faire un peu de bien à nos compagnons, tous animés de bons sentiments, mais que l'ignorance absolue de notre belle religion maintient clans une indifférence a faire pitié. Quel cœur d'apôtre ! Et comme ii savait profiter de tout pour élever les âmes à Dieu ! Comme d'ailleurs il était très attablé et toujours prêt à rendre service, tout le monde l'estimait et l'aimait dans la compagnie, depuis le lieutenant, qui aimait a le prendre pour compagnon dans ses courses, jusqu'au dernier des camarades.

Puisse le Seigneur avoir eu pour agréable le généreux sacrifice qu'il a fait de sa vie, et donner à son âme l'éternelle récompense de ceux qui ont fidèlement et noblement combattu pour la gloire de son nom. — R. I. P.

 

† Frère LOUIS-VITALIEN, Profès des vœux Perpétuels. — Frère Louis-Vitalien (Joseph Chavas), de la province de Canada, qui, avec plusieurs autres de nos Frère, a trouvé une glorieuse mort, au mois d'avril dernier, dans un des combats meurtriers qui se sont livrés autour des Eparges, naquit à Chuyer dans le département de la Loire, en 1883, et en 1898 il était admis au juvénat de La Valla, ou il donna pleine satisfaction pendant le peu de temps qu'il y resta.

Au mois d'août de la même année, il entrait au noviciat de N. D. de l'Hermitage, et deux ans plus tard dans la carrière active à Joigny comme chargé du temporel, puis, après avoir obtenu son brevet de capacité, comme professeur au pensionnat de Valbenoîte.

Aux vacances de 1902, il partit pour le Canada, où, pendant 12 ans, il a été employé comme professeur dans divers établissement de la Province Iberville, Chicoutimi, Lévis, Waterloo, Montréal-St. Denis, etc. … ; et partout il n'a laissé que des regrets.

Parmi les qualités rares dont il était doué, mentionnons-en trois seulement. Il fut dévoué à son emploi. Chargé d'une classe assez pénible, en différentes occasions, il sut toujours s'acquitter de ses fonctions avec un dévouement inlassable. Et, ce qui est plus admirable, c'est que, tout en demandant beaucoup de ses élèves, il savait cependant se les attacher si bien que plusieurs ne pouvaient s'empêcher de dire : "Il était bien sévère, mais nous l'aimions quand même". Cela ne suffisait pas à son zèle : toujours on le vit prêt à rendre service, disposé à un travail supplémentaire, et le faire avec tant de bonne grâce, qu'on ne pouvait s'empêcher de l'imiter.

Il avait aussi à un haut degré l'amour de son Institut, et en particulier de la province de Canada que la divine Providence lui avait assignée comme champ d'action. Après son second Noviciat, son vieux père lui disait : "Nous t'aimons beaucoup ; cependant nous préférons que tu retournes en Amérique, plutôt que de te voir te conduire comme plusieurs religieux sécularisés que nous avons connus ici". Le bon Frère n'avait pas besoin d'un pareil avis, il lui tardait de revenir, et le jour de son départ était déjà fixé quand la déclaration de guerre l'obligea de changer ses dispositions. Un autre trait distinctif, C'était sa bonne humeur, qui faisait de sa compagnie une joie continuelle, de ses entretiens au charme toujours recherché. Il causait beaucoup ; très agréablement surtout ; jamais cependant on ne l'entendit blesser un confrère, ou s'il croyait l'avoir fait, il savait toujours réparer sa faute par un mot aimable, un compliment bien tourné. On ne pouvait lui en vouloir, tant il y mettait de franchise et de charité.

Pris dans le réseau de la mobilisation générale, il fit bravement son devoir de soldat, se faisant aimer de ses camarades, remplissant ses obligations de religieux sans plus d'ostentation que de respect humain, et supportant courageusement pour Dieu et pour son pays l'inévitable cortège de privations et de souffrances amené par l'hiver dans le rude climat de l'Argonne, où se trouvait son poste de combat.

Mais la Providence allait lui demander un sacrifice plus grand encore, celui de la vie, auquel Elle le trouva du reste généreusement préparé. Le 15 avril dernier, il succomba avec beaucoup de ses camarades dans le bois de Calonne, près des Eparges (Meuse), au cours d'une attaque donnée par sa compagnie. Il fut trouvé parmi les morts sur un chemin balayé par les mitrailleuses ennemies.

Prions pour le repos de son âme et demandons au Seigneur de donner à la Congrégation, en compensation de la perte qu'elle vient d'éprouver en la personne de cet excellent sujet, beaucoup d'imitateurs de ses vertus et de ses exemples. — R. I. P.

 

† Frère FRANCOIS-STEPHANE, novice. — Le 14 février dernier fut pour le noviciat de San Maurizio (Italie) un jour de deuil particulièrement douloureux. La mort venait d'y frapper un de ses coups soudains, et enlever prématurément de ce monde le jeune Frère François-Stéphane qui par ses heureuses qualités d'esprit et de mur, sa conduite édifiante et son application généreuse à acquérir les vertus qui font le vrai religieux apôtre, donnait de belles espérances pour l'avenir, en même temps qu'il était pour tous ses condisciples la bonne odeur de Jésus-Christ.

Fils d'un instituteur foncièrement catholique dont le premier souci était, d'inculquer à ses élèves la connaissance et l'amour de notre sainte religion, François Horvath — car tel était le nom que notre jeune Frère portait dans le monde — était né le 19 mai 1809, à Tolna, en Hongrie, et dès ses jeunes années il avait trouvé au loyer familial, avec une atmosphère de piété et d'innocence, tous les autres éléments d'une excellente éducation.

Son esprit naturellement juste et judicieux, prévenu d'ailleurs par les avances de la grâce divine, lui fit sentir de bonne heure le vide et le néant des biens de ce monde, et vers l’âge de treize ans, à ce qu'il a déclaré lui-même, la mort tragique d'un de ses camarades acheva de le déterminer à tout quitter pour se donner à Dieu.

Nous ne savons par quelle voie, la Sainte Vierge, à laquelle il avait une tendre dévotion, le dirigea vers le juvénat d'Orsova, où il fut admis au mois d'août 1913 et où, au dire de ceux qui l'y ont connu, il fut pendant sept mois un modèle d'application à tous ses devoirs.

Mais, au mois de mars 1914, le temps était venu pour lui de se rendre à San Maurizio pour commencer son noviciat. Malgré tout l'attachement qu'il avait pour ses maîtres et la Maison où il venait de passer des jours de bonheur, il en éprouva une vive joie, que du reste on n'a pas de peine à comprendre.

Le noviciat, pour tout juvéniste qui sait vraiment ce qu'il veut, n'est-il pas la Terre promise où le transportent sans cesse ses pieux rêves, et qu'il appelle de toutes ses aspirations et de tous ses désirs ? N'est-ce pas, avec la prise du saint habit et l'émission des premiers vœux, le seuil de cette vie religieuse où il a résolu de couler ses jours dans l'union intime avec Notre-Seigneur, la pratique de la vertu et l'exercice de saintes œuvres ?

Mais, où le vrai novice commence à se distinguer de ceux qui ne le sont guère que de nom et d'apparence, c'est dans l'application et la générosité persévérantes avec lesquelles il s'efforce, par des actes journaliers, de perfectionner ses bonnes dispositions et de faire la guerre à ses défauts, afin d'obtenir que la grâce de Dieu ne soit pas stérile en lui. Or c'est ce qu'on ne tarde pas à remarquer en François Horvath. Dès les premiers jours de son postulat, il se montre franchement et vivement désireux d'aimer Dieu, de lui être fidèle, de se réformer, de contenter Notre Seigneur, la Très Sainte Vierge et ceux qui sont leurs représentants auprès de lui. D'une grande ouverture de coeur, il expose bonnement à son Maître des Novices avec droiture et simplicité, ses difficultés, ses doutes, ses embarras, et sur tout cela demande des conseils qu'il s'efforce sérieusement de mettre en pratique.

A mesure qu'approche le jour de la prise d'habit, il prie instamment la Sainte Vierge et le Sacré-Cœur de lui obtenir la grâce d'en faire partie et de persévérer jusqu'à la mort dans la vocation dont cet habit est le symbole ; pour mériter autant qu'il est en lui cette double grâce, il promet de fuir toujours le péché comme le plus grand des maux, d'être toujours franc et docile, de faire tous ses efforts pour pratiquer l'humilité, la charité et les autres vertus caractéristiques du bon Petit Frère de Marie.

La nouvelle de son admission le comble de joie et il en remercie avec effusion le Révérend Frère, auquel il ne peut assez exprimer son bonheur d'être bientôt membre de la grande famille de Marie, dans laquelle il ne désire rien tant que de persévérer jusqu'à la mort.

Quel fut son contentement, le jour où ses désirs si ardents furent enfin exaucés, et qu'il se vit revêtu des livrées de Marie, nous n'avons pas besoin de le dire : il se comprend de lui-même ; ce que nous aimons mieux noter, c'est qu'il en prit occasion pour se mettre, avec encore plus de soin, de ferveur et de générosité, à l'œuvre de sa formation religieuse, où on le vit faire de remarquables progrès. On eût dit qu'il sentait que le temps qui lui était donné pour cela serait court et qu'il n'en voulait rien laisser perdre.

Sur sa délicatesse de conscience, sa crainte du Mal, sa piété, sa docilité, son esprit d'obéissance, de charité, de mortification, etc. …, ses compagnons de noviciat ont écrit des témoignages délicieux à lire et qui pourraient, à eux seuls, former un petit livre des plus édifiants ; ils ne portent généralement, il est vrai, que sur des choses communes en apparence, mais ce sont justement ces choses faites avec pureté d'intention et esprit de foi : comme s'efforçait de les faire le petit Frère François-Stéphane, que Notre Seigneur louera au dernier jour, et qui composeront au ciel la couronne des saints.

C'est peut-être pourquoi, bien que le pieux novice ne fut encore qu'au matin de la vie, le Seigneur, souverain appréciateur des mérites, aura jugé sa gerbe de vertus suffisamment copieuse, et l'aura admis à l'éternel repos avant que la malice eût eu le temps d'altérer son esprit et que l'illusion ne trompât son âme.

Lé 15 février dernier, un mal de gorge qui avait paru d'abord sans gravité, mais qui prit tout à coup un caractère foudroyant, l'enleva en quelques heures aux espérances des Supérieurs et l'affection de ses condisciples, non sans lui avoir laissé toutefois le temps de recevoir avec beaucoup de piété les derniers secours de la religion.

C'est au ciel, nous en avons la confiance, un bienheureux de plus ; et, pour sa famille selon la grâce comme pour sa famille selon la nature, un nouvel intercesseur auprès de Dieu. — R. I. P.

                                                      ———————————-

— Nous avons appris également la mort des Frères Arconce, Constantino, Zénon, Etienne-Henri, Pierre-Raphael, Macellianus, Namase, Rombaud, Pius. Nous les recommandons aux pieux suffrages des Lecteurs du Bulletin.

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