Nos défunts

22/Feb/2010

† Frère SALVATOR, STABLE. – Avec lui disparaît une belle figure religieuse de Petit Frère de Marie. Caractère droit, franc, à volonté constante et ferme mais sans rudesse ; plein de charité, dévoué pour le bien, s'appuyant toujours sur la sainte obéissance à l'autorité et sur les principes religieux : tel se montra constamment ce bon Frère.

Né à la Bégude le 13 janvier 1839, tout à proximité de la maison de Noviciat. Dès sa plus tendre jeunesse un attrait tout particulier l'attira vers les Frères ; aussi prenait-il plaisir à les voir défiler quand ils sortaient pour leurs promenades ordinaires. Parfois il s'arrêtait sous les fenêtres de la maison pour écouter les chants et les prières en chœur.

Enfin vint le jour où le saint Frère Malachie lui ouvrit la porte de la maison et l'admit au noviciat. Pour lui ce fut un jour de joie et de bonheur. A partir de ce moment il fut tout entier à son nouveau genre de vie et ne regarda plus en arrière ; et quand de temps à autre il passait devant la porte de ses parents, ceux-ci se mettaient sur le seuil pour lui sourire ; dans ces occasions il ne se serait pas approché pour les saluer, sans auparavant se munir d'une permission.

Entré avec de telles dispositions, il se fit bientôt remarquer par sa fidélité au règlement, par sa piété, son esprit de charité envers ses condisciples, son application à mettre en pratique les leçons et les conseils qui lui étaient donnés ; et ses progrès en perfection pendant le noviciat faisaient prévoir ceux qu'il réaliserait dans la suite. Il sortit du noviciat fermement résolu d'être tout à Dieu et à la bonne Mère.

Comme épreuve après celle du noviciat il eut la charge du temporel dans un établissement. Il y donna pleine satisfaction par sa parfaite docilité et son esprit d'ordre en toutes choses.

Vinrent ensuite les premiers essais dans l'enseignement, épreuve assez redoutable pour les jeunes maîtres, car l'ennemi des vocations religieuses ne manque pas de semer les écueils sous leurs pas, afin de les pousser au découragement.

Mais l'esprit observateur de F. Salvator, son tact à s'inspirer des bonnes méthodes et à mettre en pratique les conseils reçus, sa maîtrise de lui-même en présence des difficultés, lui aplanirent bientôt les obstacles. En peu de temps il devint un excellent professeur.

Pour lui ce résultat n'était qu'un moyen, il visait à plus encore : à l'apostolat par l'éducation religieuse ; et il y réussit à merveille, comme le prouve le bien durable qu'il fit dans les lieux divers où l'obéissance l'envoya exercer son zèle.

Educateur-apôtre il le fut en effet, ne se contentant pas de donner une solide instruction, rendue attrayante par la vie, l'émulation, l'ordre pratique et la discipline qu'il savait y entretenir ; mais il s'appliquait, surtout, à former et développer en ses élèves le caractère, la conscience et l'amour du bien ; à leur faire aimer la religion, le devoir, la famille et la patrie. Il eut le bonheur d'être compris et de voir le très grand nombre de ses élèves lui garder leur estime, et après avoir quitté l'école marcher dans la bonne voie qu'il leur avait tracée.

Educateur-apôtre, il le fut, surtout auprès de ses confrères, par ses bons procédés, par son esprit de bonté et de charité, par .son dévouement et ses bons exemples. Il n'exigeait rien des autres qu'il ne le pratiquât le premier ; aussi avait-il vite acquis l'estime et la confiance de sa communauté, parce que tous trouvaient en lui le père raisonnable, plein de tendresse et d'attentions qui savait faire plaisir et encourager quand les circonstances l'exigeaient.

Jamais il ne demanda le changement d'un de ses seconds. S'il se trouvait en présence du découragement ou d'une de ces crises par lesquelles passent certaines âmes, en toute patience et charité il prenait la contrepartie, et souvent il parvenait ainsi à sauver des vocations compromises.

Ces précieuses qualités firent du bon Fr. Salvator un modèle des Frères Directeurs, hommage que volontiers lui décernait toute la province.

Parmi les vertus qu'on admirait en ce Frère, signalons :

I. — Son Esprit de Charité à l'égard du prochain. On le remarquait dans sa manière d'agir et surtout dans les conversations. Dans les notes remises sur ce bon Frère après sa mort on s'exprime ainsi : "Il pratiquait si bien la charité qu'on ne l'entendit jamais dire une parole contre le prochain ; et ce qu'il s'interdisait soigneusement à lui-même, il le demandait de ses Frères, ne tolérant pas les conversations où la "charité n'était pas respectée’’

Dans ce même esprit, qu'il faisait régner autour de lui, il couvrait et au besoin défendait énergiquement :

1° L'Eglise sa Mère et le Sacerdoce, établis de Dieu ;

2° Son Institut et ses Supérieurs, à qui il devait tout ;

41° Ses Confrères et ses élèves, qu'il regardait comme ses enfants.

Toucher à ces trois choses sacrées pour lui, c'était le toucher au cœur.

II. — son esprit de foi, faisant tout pour Dieu et visant à sa plus grande gloire. Il est juste d'y joindre sa grande dévotion et sa confiance filiale en la sainte Vierge. Comme pour notre Vénérable Fondateur, Elle était sa Confidente et sa Ressource Ordinaire.

III. — sa parfaite obéissance, qui est vraiment la mesure du bon religieux. Quand l'autorité avait parlé, Fr. Salvator, soumis de volonté et de jugement, se mettait aussitôt en devoir d'obéir bonnement et simplement. Pendant qu'il était à Vals-les-Bains, on lui apporta un jour, au milieu du diner, une note du C. F. Assistant, le priant de se rendre au plutôt à N…, où le Fr. Directeur fatigué avait besoin de secours. Il se lève aussitôt en disant : "Partons, nous finirons de dîner en arrivant’’. Il partit, en effet, et le complément de son dîner alla rejoindre le souper dans le poste où il était envoyé.

Son zèle le tint dans l'enseignement jusqu'à la dernière limite de ses forces. Mais, depuis plusieurs années, souffrant de la tête, et la mémoire déjà bien atteinte, il demanda le repos des anciens ; il fut volontiers exaucé. Cependant en 1909 un vide se produisit dans le personnel d'une maison ; et comme on exprimait en public l'embarras que cela causait, ne trouvant pas pour y pourvoir : " S'il en est ainsi, dit Fr. Salvator, je " suis votre homme, si cela vous agrée „.

Les forces ne répondirent pas à son courage : il fallut bientôt le ramener au repos. Il s'y prépara pour l'éternité. Ce fut le 11 Septembre 1915 que, muni des derniers Sacrements de l'Eglise, il s'endormit pieusement dans le Seigneur, à l'âge de 76 ans, à Pontés (Espagne), après une carrière bien remplie, et 59 ans de vie religieuse. — R. I. P.

 

† Frère PIUS, profès des vœux perpétuels. – Frère Pius (Serret Augustin Firmin) vint au monde à Joannas (Ardèche), le 4 mai 1845, au sein d'une famille profondément chrétienne, où il puisa les sentiments de foi forte et de piété ardente qui seront le caractère dominant de sa vie.

Avec l'âge grandissait en lui le désir d'être tout à Dieu ; mais il ne savait pas encore où le voulait la volonté divine, lorsque des circonstances particulières l'amenèrent au Collège des R. P. Jésuites à Avignon.

Là, il essaya le genre de vie ordinairement exercé par les Frères convers de la Compagnie, et donna pleine satisfaction en out ce que le devoir lui traçait.

Mais si sa conduite et sa tâche ne laissaient rien à désirer, néanmoins les aspirations de son cœur étaient loin d'être satisfaites. Il lui fallait autre chose.

Rentré chez lui vers l'époque des vacances de 1864, et toujours poursuivi par la pensée de vocation religieuse, il salua sa famille, et le 5 juillet il entrait au Noviciat de la Bégude.

Il avait trouvé sa voie.

Après le Noviciat, ses premiers essais eurent lieu au Cheylard (Ardèche), où il eut la charge du temporel dans cette importante maison ; tâche lourde, mais son activité, son dévouement et s bonne volonté en vinrent à bout à la grande satisfaction de tous.

Quoique tout entier entre les mains de l'obéissance et tout disposé à garder le même emploi, si telle était la volonté des Supérieurs, il crut, cependant, qu'il lui était permis d'exprimer humblement son ardent désir d'enseigner le catéchisme aux petits enfants dans une petite classe.

Exaucé dans son désir on lui donna à régir la nombreuse class des commençants à Lablachère (Ardèche). Là, à l'ombre du célèbre pèlerinage de Notre Dame de Bon Secours, il put, pendant 12 ans, déployer son zèle — qui fit merveille — et satisfaire sa piété et son amour pour la Bonne Mère, aux pieds de 1 quelle il allait souvent épancher son cœur et solliciter les grâces dont il avait besoin pour accomplir son humble apostolat.

La vie religieuse est faite d'obéissance et de sacrifices ; aussi, marré les vives attaches du bon Frère Pius pour le sanctuaire vénéré é, en 1881, il fut envoyé à Vallon, nouvelle maison où tout était à créer. Il était bien l'homme de la situation.

Professeur et éducateur habile, il sait s'attacher les enfants, en même temps qu'il obtient en classe des progrès remarquables ; il gagne ainsi l'estime et la confiance des parents et de ses élèves.

En dehors du temps consacré à ses devoirs religieux et de professeur, deux choses sacrées pour lui, et auxquelles il était toujours très fidèle, son dévouement à l'œuvre commune savait mettre la main à tout. Fallait-il terminer un travail nécessaire ? il n'hésitait même pas à y consacrer une bonne partie de ses nuits. Tour à tour menuisier artiste, maçon, plâtrier, peintre, en peut de temps il compléta le mobilier des Frères, et par des transformations bien comprises, il donna à la maison le cachet de bon goût qui convient à un établissement scolaire.

Toujours digne dans sa tenue, gai, pieux, serviable, poli envers tous ; à l'exemple de Saint François d'Assise il prêchait par l'extérieur la sainte paix des enfants de Dieu. Quand s'agissait de prêter son concours pour l'organisation ou l'ornementation extérieure d'une œuvre d'église, toujours Mr l'Archiprêtre trouva en Frère Pius le plus entier dévouement.

Une note écrite sur lui par un confrère bien placé pour le connaître, résume ainsi cette vie de zèle, de travail et de dévouement : "Fr. Pius s'est fait remarquer par son ardente pété ; il s'acquittait fidèlement de tous ses exercices de Règle et des pratiques pieuses qu'il s'était imposées. Tous les jours il récitait son rosaire, priant pour les pressants besoins de l'Institut, pour ses enfants, pour les pécheurs et pour la paroisse où il se trouvait. Ce fut le bon Petit-Frère-de-Marie qui passa en faisant le bien’’.

Connu et aimé de tous à Vallon, volontiers il aurait désiré y mourir. Mais, hélas, les lois scélérates avec leurs odieux procès vinrent arracher les Frères de leur école bien aimée. Frère Pius se retira alors à Ruoms au milieu des anciens Frère, eux aussi, par les mêmes causes, brutalement arrachés de leur chère maison d'Aubenas. Il quittait Vallon, mais il y laissait es affections et son cœur. Désormais ne pouvant plus s'y dévouer, il y remplaçait l'apostolat actif par celui de la prière.

La population catholique n'oublia pas les Frères, en particulier le vénéré M" l'Archiprêtre, qui avait multiplié les sacrifices et tant lutté pour assurer à sa paroisse le bienfait d'une école catholique de garçons.

En apprenant la mort de ce bon Petit-Frère, il écrivait : "C’était une belle âme et un cœur d'or, j'ai fait célébrer un office très solennel pour le repos de son âme. En annonçant cet office je disais à mes paroissiens que si tous ceux qui étaient redevables de quelques services ou de quelques bienfaits à cl bon Frère venaient y assister, l'église serait comble. L'assistance fut nombreuse, recueillie, et on la sentait émue.

Ma paroisse devait bien ce pieux souvenir et ses prières à cet homme de bien, à ce religieux modèle qui avait consacré près de 25 ans de sa vie à l'édifier et à se dévouer pour elle’’.

Son séjour au milieu des anciens Frères ne fut pas inactif. Tant que ses forces le lui permirent il prit part à tons les travaux ; mais, par dessus tout, il s'occupa avec zèle et persévérance de son œuvre de sanctification.

Se sentant plus fatigué, il accepta avec la plus entière résignation la sainte volonté de Dieu ; et après avoir reçu les derniers sacrements, le 17 juillet 1915 il s'endormit paisiblement dans le Seigneur après 51 ans de vie religieuse et 44 ans de profession. R. I. P.

 

† Frère ONIAS, stable. – Le Frère Onias (Joseph Terme) né le 27 septembre 1837, à St-Alban-en-Montagne (Ardèche) appartenait à une de ces familles à la foi très vive, aux convictions chrétiennes inébranlables et dont les pensées surnaturelles guident toute la conduite de la vie.

Il entra au Noviciat de Labégude le 9 octobre 1853. Trois mois après, le 6 janvier 1854, il revêtait l'habit religieux sous le nom de Frère Onias. Nom prédestiné, qu'il portera toujours dignement, toujours honorablement durant ses 62 ans de vie religieuse.

En effet, pendant cette longue et féconde carrière, le Frère Onias a été un Educateur remarquable, un Directeur exemplaire, un Religieux modèle, comme nous le verrons plus loin. C'était une belle et sympathique figure, ayant à un haut degré l'esprit cultivé, les idées élevées et de nobles sentiments : c'est-à-dire tout ce qui caractérise l'homme de cœur. Et ce précieux trésor était chez lui le fruit d'un laborieux et persévérant travail personnel, qui montre à tous à quel perfectionnement moral l'homme peut arriver par l'étude, l'observation, la réflexion et la constance. Ce qui frappait chez le Frère Onias, au premier aspect, c'était la dignité, la tenue toujours impeccable.

Il était d'une propreté irréprochable, tant sur sa personne que sur tout ce qui était à son usage ; d'une politesse religieuse exquise ; d'un maintien très digne partout reproduisant sur sa personne aussi parfaitement qu'il est donné à l'homme de le faire, tout ce que nos Règles prescrivent touchant la tenue, la modestie, l'ordre, les convenances et la conduite à tenir dans nos rapports avec les personnes du dehors.

Rien, dans ses paroles ou ses procédés, qui ne fut digne et ne portât le cachet d'urbanité et d'affabilité qui convient si bien à tout religieux, à plus forte raison à tout Supérieur.

On l'a dit avec raison, la tenue est un langage très expressif, qui trahit bien souvent ce qu'il y a de plus caché dans l'état d'une âme. Or, si le sans-gêne, la trivialité, la grossièreté d'allure sont généralement la manifestation de l'égoïsme ou de la mollesse ; par contre la dignité du maintien, la tenue toujours parfaitement correcte, suppose le respect de soi-même, le respect d'autrui et le respect de Dieu, toujours présent, et, dans le sentiment de ce respect, l'empire exercé par l'âme sur le corps.

Que de vertus on pratique de la sorte ! Garder la propreté, n'est-ce pas observer l'ordre ? Garder la dignité du maintien, même en se livrant aux travaux manuels en costume religieux, n'est-ce pas pratiquer, avec la mortification, la vigilance, la modestie, la réserve et la gravité ? C'est ce qu'a fait le Frère Onias toute sa vie. En un mot, selon l'expression de nos Règles, tout en lui édifiait le prochain et se ressentait de la sainteté de son état.

Tous ceux qui l'approchaient de près étaient frappés de ce sentiment de dignité personnelle porté à un si haut degré. Plusieurs l'ont proclamé hautement dans leurs lettres de condoléances, à l'occasion de sa mort. Il serait trop long de citer tous ces témoignages. Bornons-nous aux deux suivants :

a) "En quelque endroit que j'aie rencontré le Frère Onias, je l'ai toujours trouvé d'une dignité parfaite. J'aimais son optimisme réconfortant, ses plaisanteries aimables.

Il était d'une courtoisie extrême. On devenait meilleur en causant avec lui.

b) Il ne m'appartient pas de célébrer les éminentes vertus de cette belle âme dont il nous a été donné à tous de lire l'éclatant reflet dans l'exquise urbanité de sa personne ; du moins, je veux adresser à sa mémoire à jamais bénie l'expression la plus émue et la plus sincère de ma reconnaissance pour le bien que je retirais de sa fréquentation si charmante, et du parfum de vertu que je respirais à son contact. Je me retirais toujours avec une secrète excitation à imiter une perfection si aimable et qui me paraissait si facile.

Cependant ce serait peu connaître le Frère Onias, si l'on ne considérait en lui que cette qualité extérieure. Il y avait beaucoup mieux encore.

Formé à l'école du bon Frère Malachie et du vénéré Frère Philogone, le Frère Onias appartenait à cette première génération de saints religieux qui eurent le bonheur d'avoir de tels maîtres. Remarquons toutefois que, par son exquise politesse et son système d'éducation et de formation, il paraissait avoir plus reçu du second que du premier.

Sous la direction de ces deux hommes inoubliables, le Frère Onias fit de rapides progrès en vertu et en science : il devint, après quelques années, fervent religieux et bon professeur.

l. L'Educateur. — Comme nous l'avons dit plus haut, le Frère Onias fut non seulement un professeur habile, mais un éducateur remarquable : ce qui lui valut, partout où il enseigna' des succès incontestés et une popularité toujours de bon aloi.

Les écoles de St Etienne-de-Fontbellon et de Montpezat, où, il passa respectivement six et trois ans, ne furent jamais plus prospères que sous sa direction.

En 1872, la confiance de ses Supérieurs l'appela à la direction du pensionnat des Vans, auquel était annexé un externat qui comptait 170 élèves. A cette époque, cet établissement était donc un des plus importants de la Province.

Le bien qu'il fit, à la tête de cette Institution, la Semaine Religieuse de Viviers, l'a proclamé en termes éloquents, dans. son numéro du 12 novembre dernier. Mais le cadre trop restreint de cette revue ne permettait pas de rentrer dans certains détails intéressants, restés dans l'ombre, et qui cependant font bien connaître la valeur d'un homme. Un très digne collaborateur du cher défunt, qui l'a vu de près pendant 15 ans, va nous les mettre sous les yeux. Cédons-lui la parole :

On était heureux d'habiter avec le Cher Frère Onias. Professeurs et élèves se plaisaient à être sous son intelligente, paternelle et sage direction. Partout où il se trouvait, les élèves affluaient. Lorsqu'il quitta Montpezat pour prendre la direction du pensionnat des Vans, cinq où six élèves l'y suivirent.

Dans peu de temps, l'établissement arriva à son apogée, avec 120 pensionnaires.

Il s'y faisait du bon travail et un excellent esprit régnait parmi les professeurs et les élèves. Heureux temps !

Plus tard, vint la laïcisation et, par suite, la création de l'école libre. Naturellement le personnel dut être réduit, ainsi que le nombre des élèves. Malgré cela, le Frire Onias maintint le programme du pensionnat. Quel surcroît de travail il dut s'imposer personnellement, sans surcharger en rien ses professeurs !

Grâce à son inlassable dévouement, son école tint toujours un bon rang. Les élèves qui en sortirent, et dont plusieurs font très bonne figure dans les différentes administrations aussi bien que dans le Clergé et dans l'Institut des Frères Maristes, lui ont tous gardé un bien doux et bien reconnaissant souvenir.

En effet, partout où on les a rencontrés, on les a entendus faire l'éloge de leur ancien maître et témoigner leur reconnaissance à cet homme de bien.

Un entrefilet du Nouvelliste, qui a consacré un article à sa mémoire, nous donnera une faible idée de leur vénération, à l'endroit de leur ancien Maître.

Vendredi dernier, la population de Ruoms accompagnait à sa dernière demeure le cher Frère Onias, Directeur des Frères Maristes. Dans le cortège figuraient, avec les notabilités de la

Commune, plusieurs des anciens élèves du défunt, de Montpezat et des Vans, qui avaient tenu à lui rendre ainsi un dernier témoignage d'estime et de vénération.

Il. Le Directeur. — Frère Onias fit beaucoup de bien dans l'apostolat de l'enseignement, nous venons de le voir. Ses belles qualités de l'esprit et du cœur devaient l'élever plus haut. En effet, en 1893, il succédait au bon Frère Malachie, comme Directeur de la Maison Provinciale d'Aubenas.

Sa modestie fut mise à une rude épreuve dans cette circonstance. Dieu seul sait le sacrifice qu'il dut s'imposer pour accepter pareille charge dont s'alarmait son humilité, qui lui faisait dire : "Jusqu'ici, j'ai toujours été inférieur aux situations que j'ai occupées. Que sera-ce avec celle-ci ?’’ Par obéissance, il dut se résigner.

Nous ne te suivrons pas en détail dans cette nouvelle mission où il y aurait tant à dire. Le cadre du Bulletin ne nous le permet pas. Ajoutons toutefois que, là comme ailleurs, et peut-être plus qu'ailleurs, il fit beaucoup de bien. Il possédait à fond le "Bon Supérieur’’ dont il recommandait fréquemment la lecture aux Frères. On peut dire qu'il le reproduisait pratiquement dans tous ses actes. C'était le Directeur raisonnable, avant tout sévère pour lui-même et indulgent pour les autres, supportant sagement et patiemment ce qu'il ne pouvait corriger.

Il avait à cœur de présider tous les exercices de Communauté. A moins d'impossibilité absolue, il n'y manquait jamais.

Ni travail, ni visites n'avaient le pas sur les devoirs du Directeur. Que de fois il s'est fait remplacer auprès des visiteurs, soit au parloir, soit au salon ! Dans ces circonstances, il s'excusait délicatement et partait prestement pour se trouver à l'exercice de Règle, à la tête de ses Frères.

Il était intransigeant pour les prières que l'on doit faire en commun : "Les exercices religieux avant tout „ disait-il bien souvent. Et l'on suspendait tout travail, quelque pressant qu'il pût paraître parfois, pour vaquer à la prière. J'aime à me a représenter le Frère Onias, écrit un Frère, présidant tous les exercices de piété, répondant aux prières à haute voix, ou donnant l'exemple d'un labeur constant, et cela tous les jours " et pendant de longues années. Pour moi c'est de l'héroïsme ! „. Voilà comment ce bon Frère comprenait et pratiquait ses devoirs de Directeur.

Malgré tout cela, il faut bien le dire, sa vertu fut mise parfois à de rudes épreuves — car lui aussi eut ses épreuves. Et qui ne les a pas ? — Mais c'est dans ces circonstances difficiles que le religieux fait voir réellement ce qu'il est. Le Frère Onias montra bien, en effet, ce qu'il était : un homme vertueux et un religieux animé d'un grand esprit de foi. Ceux qui l'ont observé de près et qui ont vécu avec lui, soit à Aubenas, soit à Ruoms, n'oublieront jamais l'attitude si édifiante qu'il a gardée dans ces circonstances pénibles. Ils sont heureux, aujourd'hui comme autrefois, en payant leur tribut d'admiration aux précieuses qualités du Frère Onias, de rendre un éclatant hommage à sa vertu.

III. Le Religieux. — Nous avons fait connaître l'Educateur et le Directeur. Il faut encore considérer le Religieux.

Et ici nous nous arrêterons seulement aux trois vertus caractéristiques qui, chez lui, ont brillé d'un vif éclat : piété, charité, détachement.

a) Piété. — Le Frère Onias avait la piété d'action plutôt que celle de sentiment.

"Allons, disait-il à un frère, il vaudrait mieux vous charger d'un peu moins de dévotions surérogatoires et montrer un peu plus de docilité et d'humilité.

Tous les jours, il prenait un moment dans la soirée pour faire son chemin de croix.

Ses visites au St Sacrement étaient fréquentes. C'est là, aux pieds du bon Maître, qu'il exposait ses peines, ses meurtrissures, ses fatigues du cœur, en songeant aux maux de l'Eglise, au triomphe momentané des méchants. C'est là aussi qu'il recommandait les pressants besoins de la Congrégation et ceux des premiers Supérieurs.

Devant le St Sacrement, comme dans toutes les prières, il avait toujours une tenue très digne. On était profondément édifié en voyant cette tête à cheveux blancs, cette figure sereine, dans l'attitude d'un vrai priant.

Malgré la longueur des offices, il n'appuyait jamais les coudes sur le banc qui était devant lui, mais il y reposait simplement les mains, qu'il tenait toujours jointes.

Et où donc le bon Frère alimentait-il sa piété ? Dans la lecture de quelques ouvrages bien- choisis, peu nombreux, mais toujours les mêmes depuis longtemps : l'Evangile, l'Imitation de N. S., l'Homme Religieux, l'Explication des mystères du Rosaire et surtout dans le Paroissien Romain complet, dont il se plaisait à relire, puis à méditer, chaque dimanche, avant les Offices, les prières liturgiques avec les explications qui les accompagnent.

C'est de cette nourriture substantielle et essentiellement catholique qu'il se nourrissait et se désaltérait. De là cette piété raisonnée, éclairée, qui a la foi pour lumière et l'avancement moral pour but.

Jeûner c'est très bien, disait-il un jour à un frère ancien un peu austère et au caractère assez difficile. Mais à votre âge on n'est plus tenu rigoureusement à ce genre de mortification. Par contre, il en est un autre qui est de tous les âges et que nos Règles recommandent instamment : c'est la réforme de notre caractère. Y avez-vous songé quelquefois ? Voilà un genre de mortification très agréable à Dieu, bien à votre portée et, je crois, de nature à réjouir vos confrères.

Il aimait passionnément les chants de l'Eglise, les prières liturgiques, les belles cérémonies du culte.

Tous les anciens savent la peine qu'il s'est donnée pour en rehausser l'éclat. Chaque samedi et veille de grande fête, il faisait faire une répétition préparatoire pour la bonne exécution ides chants du lendemain.

Si le bon Dieu ne l'avait pas très bien favorisé comme organe, du moins, il lui avait donné le goût et le sens du beau. Ayant une connaissance approfondie de la théorie du chant, il prodiguait ses conseils et faisait ses recommandations pratiques, dans ces réunions préparatoires. Quelle peine ne s'est-il pas donnée pour initier les anciens à la nouvelle prononciation latine ? Nous devons le dire ici, ses efforts eurent presque un plein succès. Avec peu d'éléments et des voix cassées par les fatigues de l'enseignement, les chants furent toujours relativement bien exécutés à Ruoms.

Cette piété d'action ne s'est pas démentie un seul instant. Il l'a manifestée jusque dans les bras de la mort.

Sentant sa fin approcher et n'ayant plus qu'un souffle de vie, après avoir réglé ses affaires de famille, le Frère Onias donna tous ses ordres pour recevoir les derniers sacrements. Ce fut avec le même respect religieux des choses saintes qu'il avait inspiré autour de lui durant sa longue vie. Toute l'assistance en fut profondément impressionnée.

b) Sa charité, sa bonté. — Il s'était fait une règle inviolable de ne jamais blesser la charité à l'égard du prochain, ayant fait sienne cette sage maxime : ne jamais parler du prochain, si ce n'est pour en dire du bien. "C'est un des frères que je regrette le plus, nous écrit un ancien scolastique d'Aubenas, à cause de sa grande charité pour tous. On voyait clairement la peine qu'il ressentait si quelquefois le devoir l'obligeait à sévir. Mais sa pénible tâche remplie, tout était oublié et il était plein d'attention et de prévenances pour le délinquant. Un tel procédé désarme les préventions, entretient le bon esprit et fait vouloir le bien’’.

Comme on allait volontiers à Ruoms, nous écrit un Frère Directeur ! Pour mon compte, j'étais confus de tant d'attention et de tant de bonté. C'était excellemment la charité pratique que recommande l'Apôtre.

Un ancien aumônier du pensionnat d'Aubenas, resté toujours l'ami des Frères, rend du Frère Onias ce témoignage : Religieux dans toute la belle acception du mot, le cher défunt fut constamment un exemple vivant de la Règle. Mais un modèle qui sut toujours, par une courtoisie aimable et une politesse délicate et prévenante faire accepter doucement les sacrifices, petits ou grands, que le devoir prescrivait.

Il reçoit maintenant la récompense d'une vie si méritoire et si édifiante.

J'ai eu l'immense avantage de rester plusieurs années avec le cher Frère Onias, écrit encore l'un de ses seconds. Jamais je n'ai surpris sur ses lèvres une parole contre quelqu'un. Il pratiquait la charité envers les laïques aussi bien qu'à l'égard du clergé et de ses confrères. Cependant plusieurs fois certains personnages mirent sa patience à une dure épreuve.

Jamais une parole désobligeante à l'endroit de ses détracteurs dont il excusait la bonne foi et prenait même la défense.

Les malades furent toujours l'objet de ses attentions les plus délicates, de ses soins les plus empressés. Que de visites réconfortantes il faisait à ces membres souffrants de la famille ! Dans ces occasions, il savait toujours trouver des paroles d'encouragement ou des pensées pleines d'espérance, dictées par son bon cœur ou son grand esprit de foi.

Mais s'il était plein de sollicitude pour les malades, de bonté pour ses confrères, d'indulgence pour les étrangers, que dire de son attachement et de sa vénération pour les premiers Supérieurs ? Il les avait en très haute estime et parlait toujours d'eux en termes élogieux.

Lorsque ceux-ci arrivaient dans la maison, après une absence plus au moins longue, ils étaient l'objet des soins les plus délicats et les plus minutieux. Ils trouvaient leur chambre en parfait état. Rien ne manquait et tout était à sa place. Le Frère Onias avait tout préparé, tout prévu. La mère la plus tendre n'a pas plus de sollicitude pour ses enfants. Que de faits vraiment touchants nous aurions à raconter, qui témoignent de son attachement et de sa vénération pour ses Supérieurs ! Associé à leurs préoccupations et à leurs travaux, il a toujours été pour eux un sage conseiller et un digne représentant de leur autorité, vivant en parfaite unité de vues, sans jamais faire paraître la moindre divergence de sentiments.

c) Son détachement, son esprit de pauvreté. — A voir ce bon Frère et à l'entendre, on aurait facilement cru à une vertu à l'eau de rose. Mais cet excès de bonté qui fut toujours une de ses caractéristiques, et dont tous les frères qui sont restés avec lui ont tant de fois ressenti les effets, il ne le manifestait que pour les autres. Quand il s'agissait de lui-même, c'était autre chose. Tous les hommes vertueux en sont là : sévères pour eux-mêmes, indulgents pour les autres. N'est-ce pas l'idéal ?

Pour les objets personnels, il ne s'est jamais permis que le strict nécessaire, pas même ce qu'autorise la Règle. On était frappé de voir sa chambre sans ornements ni meuble appréciable : il n'en a jamais voulu. Un jour on apporta une bibliothèque et une armoire d'un établissement. Quand on lui dit que ces meubles pourraient bien figurer dans son appartement. "Oh ! non, dit-il. J'ai tout ce qu'il me faut Je ne saurais avec quoi les garnir. Donnez cela à un autre’’. Il n'avait que quelques objets de rechange, juste ce qu'il fallait pour être propre et convenable. Les trois plus beaux ornements de sa chambre étaient la propreté, l'ordre et la pauvreté.

De nombreuses lettres de condoléance nous sont arrivées de divers côtés, quand les amis du Frère Onias ont appris sa mort.

Toutes font l'éloge des vertus et des qualités du défunt. Il nous serait agréable, pour leur édification, d'en donner connaissance aux lecteurs du Bulletin. Mais elles ne sauraient toutes y trouver place. Bornons-nous à en reproduire une seule qui résumera toutes les autres, et qui nous arrive d'un vétéran de l'enseignement, ancien compagnon de luttes du défunt, auquel il était intimement uni : "Je perds un de mes meilleurs amis, en la personne du Frère Onias. C'était un homme de principes et un saint religieux.’’

Quelle bonté pour ses frères et ses professeurs, dont il savait toujours tirer le meilleur parti possible et très délicatement alléger la tâche ! On trouvait toujours en lui un guide sûr et un père dévoué, prêchant d'exemple plutôt que de paroles. Il professait le plus grand respect pour ses Supérieurs. Unissant le travail à la prière, la gaieté au sacrifice, il résumait tout en ces trois mots : la Règle, les Supérieurs, le Devoir. Telle était sa devise. Il y fut constamment fidèle.

Ses derniers moments. — Que n'y aurait-il pas à dire encore sur son humilité, son dévouement et son amour du travail surtout ? C'est même dans cette activité inlassable que la mort est venue nous le ravir, car il n'a fait que quelques jours de maladie.

Bien que très affaibli depuis deux ou trois ans, on avait encore l'espoir de le conserver longtemps, lorsqu'en septembre dernier le médecin déclara qu'il était totalement usé et qu'il n'avait que pour quelques jours de vie. Il garda sa lucidité d'esprit jusqu'à la fin. Se rendant compte de tout et réglant avec calme les moindres détails de 'toute chose, il attendait avec impatience le moment bien prévu par lui-même du vol éternel. Souvent sa belle âme prenait son élan par quelques ferventes oraisons jaculatoires ou par un simple regard sur l'image du Sacré-Cœur, qu'il avait fait placer au rideau de son lit.

Le 27 octobre, à 4 heures du soir, le cher Frère Provincial alla le voir encore pour lui dire quelques bonnes paroles auxquelles il répondit par signes. Puis Monsieur l'Aumônier rentra et lui suggéra également quelques pensées réconfortantes, en lui donnant une dernière absolution. Le malade fit son dernier signe de croix, salua encore de la tête, puis du regard. Quelques instants après il s'endormait paisiblement dans le Seigneur.

Quelle sainte mort, bien digne d'envie ! Elle a été pour lui, selon l'oracle sacré, l'écho de sa sainte vie. Bienheureux sont ceux qui meurent dans le Seigneur ! R. I. P.

 

† Frère BRUNONE, profès des vœux temporaires. — La guerre, hélas ! ne se lasse pas de faucher dans nos rangs. A la liste déjà longue des victimes qu'elle nous a faites, nous devons ajouter le nom du jeune Frère Brunone (Honoré Chalier), tombé sur le front italien au mois d'octobre dernier.

Né le 19 décembre 1892 à Villard de Baulard, près de Modane, Italie, d'une famille très chrétienne, il fut quelque temps au juvénat de Mondovi. En cette maison il fit aussi son noviciat ; et après ses premiers vœux annuels, émis le 29 septembre 1909, il fut employé à la cordonnerie et différentes autres fonctions manuelles, dans notre maison provinciale de Villa S. Stefano, Ventimiglia.

Au juvénat, comme au noviciat, notre bon jeune frère s'est constamment montré d'une simplicité et d'une docilité exemplaires. C'était un de ces enfants qui ne font pas de bruit, qui ne cherchent pas à s'attirer l'attention ; il vaquait à son devoir avec le sérieux, la suite et la constance de l'âge mûr. Il n'avait pas besoin de surveillance ; l'œil du maître pour lui était superflu. Aussi n'avait-on jamais rien à lui reprocher, ni pour la conduite, ni pour l'application. Quoiqu’assez limité de moyens intellectuels, il faisait constamment son petit possible, sans trouble et sans découragement

Constant dans sa vocation, il n'a jamais eu l'air de regretter ce qu'il avait laissé dans le monde. Dans la vie religieuse on le voyait content, heureux ; on comprenait qu'il se sentait tout à fait chez lui, et en famille. En entrant en religion il avait complètement renoncé à sa volonté propre ; il faisait volontiers tout ce qui lui était commandé ; il savait mettre la main à tout, s'occupant volontiers, en silence, sous les ordres de qui que ce fût, cela lui était bien indifférent.

Son dévouement, sa bonne volonté et son heureux caractère étaient pratiquement bien connus dans la maison. Aussi ne manquait-on pas d'invoquer le coup de main du Fr. Brunone dans toutes les besognes un peu pressantes ou pénibles. Notre C. Fr. Directeur pourrait en témoigner plus que personne : parfois il aurait pu désirer de disposer d'une demi-douzaine de frères Brunoni pour pouvoir contenter tous ceux qui réclamaient son concours.

Il vivait ainsi tranquille et content au milieu de ses occupations, sans ambitions ni prétentions, tout satisfait de pouvoir se rendre utile à l'Institut et à ses confrères, avec l'unique désir d'arriver bientôt au moment de se donner totalement à Dieu par les vœux perpétuels.

Mais voilà que, après avoir été ajourné deux ans de suite au conseil de révision, on a fini par le déclarer bon pour le service dans une 3' visite. C'était là une rude épreuve pour lui, et d'autant plus rude qu'il était plutôt timide, réservé et paisible par caractère. Acceptant néanmoins cette épreuve avec une générosité et une résignation surprenantes, il s'efforça de faire aussi bien que possible son devoir de soldat et de religieux, dans un genre de vie si anormal pour lui et si déprimant pour une âme habituée à une atmosphère saturée de spiritualité ; et avec la grâce de Dieu, il s'en fit même honneur.

Sa bonne conduite et son dévouement le firent apprécier et estimer de tous, chefs et camarades : de sorte que, en peu de mois, on le promut successivement caporal et caporal-major. Il escomptait déjà par avance la joie d'une prochaine libération et du retour dans sa famille religieuse, lorsque les événements se faisant très graves pour l'Italie aussi, qui se trouvait à la veille d'une déclaration de guerre, il dût faire route vers la frontière d'Autriche et non pas vers Ventimiglia !… Par ses lettres écrites en cette circonstance, on comprend son désappointement ; mais on y relève aussi sa confiance en Dieu, sa résignation et son esprit de sacrifice.

Il court au premier feu ; il supporte avec calme, courage, sang froid et constance la vie des tranchées, les combats acharnés le long de l'Isonzo et au-delà ; puis les terribles assauts au Monte Nero, etc. Pendant des mois entiers il endure les fatigues et privations les plus inouïes : pas d'aliments chauds, pas d'eau pour se désaltérer, pas un moment de répit, pas possibilité de déposer les armes un instant du jour ou de la nuit.

Dans ses lettres, toutes ces choses sont touchées comme par incidence ; mais il s'empresse d'ajouter qu'il ne veut pas s'en plaindre, pour n'en pas perdre le mérite devant Dieu ; qu'il ne cesse, d'autre part, de se recommander à la bonne Mère, qu'il compte aussi sur les prières qu'on fait pour lui en communauté et qu'on a bien tort en religion de se plaindre parfois du lit, de la table, du travail ou du manque de confortable, n'ayant point de comparaison à établir entre les sacrifices qu'impose la Règle et ceux que les hommes imposent aux soldats pour l'intérêt de la patrie.

Il finit ensuite en disant que toutes les privations physiques ne sont rien en comparaison des privations spirituelles pour une âme consacrée à Dieu. Rester des mois entiers sans la sainte Messe et la sainte Communion : quelle privation !…

Aussi fait-il éclater sa joie lorsque, après un mois et demi passé en première ligne, il se voit gratifié, avec tout son régiment, d'un repos relatif, en 2nde ligne, pour un laps de temps de trois ou quatre jours. Pendant ce temps il a eu l'immense avantage d'entendre la sainte Messe et de pouvoir s'approcher des Sacrements. " Maintenant, conclut-il, je me sens heureux et en paix ; je puis retourner au feu sans crainte, et tout braver ; il en sera de moi ce que Dieu voudra ; je me sens tranquille et prêt à tout : "Avanti, Savoia !’’

Dans une autre circonstance il écrivait encore : malgré et contre tout, ma santé se maintient. Je constate aussi que Dieu me protège d'une façon visible contre les projectiles ennemis. Ainsi, ces jours derniers, qui ont été des journées de combats terribles, je me suis trouvé presque continuellement exposé à la mitraille ; mes compagnons d'armes tombaient autour de moi, tandis que je suis resté sans une égratignure. Je vois donc que je suis l'objet d'une protection toute maternelle de la part de Marie, que vous invoquez continuellement pour moi !… Continuez donc à le faire jusqu'à la fin ; et moi je garderai bon espoir de rentrer un jour sain et sauf à la "Villa S. Stefano’’.

Le 23 août il écrivait ce qui suit : " Notre fête patronale du 15 août n'a pas été bien gaie : je me suis trouvé au milieu des assauts les plus furieux ; le grondement du canon a été l'unique musique qui a frappé mes oreilles : elle n'est pas harmonieuse, mais néanmoins elle a élevé mon âme jusqu'au trône de Marie, et j'ai fêté notre bonne Reine d'esprit et de cœur. Elle aura regardé son petit enfant avec compassion et amour.’’

Quelques semaines plus tard il pouvait encore annoncer qu'il se sentait toujours le protégé de Marie, puisque au milieu des dangers il continuait à vivre invulnérable pour ainsi dire. Un projectile ennemi avait bien perforé le talon de sa chaussure, mais il avait respecté sa personne, même la peau de son pied.

Il disait aussi qu'il avait eu un ami fidèle dans son petit livre de l'Imitation de J. C. ; qu'il l'avait lu fréquemment dans ses loisirs de vie de tranchées, et que cette lecture lui avait fait le plus grand bien. Malheureusement, au moment d'un assaut à la baïonnette, il avait dû se défaire de son sac, pour être plus agile, et ce dernier avait roulé au fond d'un gouffre, le privant ainsi de tout son avoir, même de sa chère Imitation de J. C. En conséquence, il suppliait qu'on voulût bien lui en envoyer une autre, dont hélas ! il n'a pu faire un long usage !

Dans cette même lettre, pleine de bons sentiments, il annonce modestement et en quelques mots, sa promotion au grade de sergent, par mérite de guerre. Il n'en dit pas long là-dessus : il ajoute vite qu'il n'a pas lieu de s'en vanter, n'ayant accompli que son devoir ; puis il passe à autre chose.

Son colonel avait été moins laconique : il avait été heureux de pouvoir le féliciter devant tout son régiment pour son sang froid, son courage, son dévouement et sa fidélité au devoir. C'est par voie indirecte que l'on est parvenu à savoir cela, non pas par lui.

Dans ses lettres il préfère parler des choses sérieuses et édifiantes, comme cela doit être chez tout bon religieux. Le 4 octobre, dans une carte postale au C. Fr. Provincial, après lui avoir dit qu'il est en parfaite santé malgré les combats incessants et le mauvais temps qui font tant de victimes parmi ses compagnons d'armes, il répète qu'il est redevable de ce bienfait à la bénédiction de Dieu et aux prières qu'on fait pour lui. Ensuite il exprime l'espoir d'être bientôt relevé des tranchées de 1ière ligne pour quelques jours. Pendant ce court repos en un lieu plus tranquille, comme autrefois déjà, il pourra se réconforter au physique et surtout au moral. Et nous savons ce qu'il voulait dire par là : avoir un peu de loisir pour prier, et se trouver à même de se confesser, de recevoir Notre Seigneur et de jouir du bienfait de la sainte Messe.

Le jour de ce repos tant désiré arriva le soir du 6 octobre. La substitution des régiments s'effectue à la faveur des ténèbres de la nuit. Le régiment du fr. Brunone prend les sentiers de descente. Les flancs de la montagne sont abrupts et dangereux ; les précipices ne doivent pas y manquer, paraît-il. En conséquence un faux pas doit suffire pour perdre un homme en plein jour ; en faut-il moins par une nuit des plus sombres. Que se passa-t-il en cette circonstance ?… Peut-être nul homme ne saurait nous l'apprendre. On a voulu dire que soudainement, tandis qu'on longeait un précipice, on entendit un cri, un bruit de chute et rien de plus. Le lendemain, à l'appel, le pauvre sergent Chalier manquait. On fit des recherches : on le trouva mort le jour même, au fond du ravin ; et on l'inhuma sur l'endroit. Il parait que ce même endroit avait déjà été funeste à plusieurs autres soldats.

De sorte que, celui que les balles ennemies avaient toujours respecté, mourait d'un accident, tel étant le décret insondable de la Providence. Nous avons tout lieu de croire que ce cher jeune frère, qui se tenait toujours prêt à faire à Dieu le sacrifice de sa vie, se sera trouvé prêt à répondre à l'appel de la mort. Il souhaitait tant la fin de la dure épreuve et Dieu la lui a accordée bien vite, et d'une façon différente de toute prévision humaine.

La nouvelle de sa mort a laissé un vrai deuil parmi les soldats de sa compagnie et parmi tous ceux qui l'ont connu. Il était estimé et aimé à cause des belles vertus de soldat chrétien, dont il donnait les plus beaux exemples. Les officiers avaient toute confiance en lui, et les soldats pareillement. D'ailleurs il savait payer de sa personne toujours ; mais incapable à tout jamais de faire de la peine à qui ce fût.

Les regrets qu'il laisse parmi ses confrères sont naturellement bien plus grands, plus sensibles, plus profonds ; mais ils sont néanmoins tempérés par la confiance qu'il se trouve maintenant dans le lieu du vrai repos, de la lumière et de la paix, et qu'il ne manque pas de s'intéresser, auprès de Jésus et de Marie, à nos œuvres et aux besoins multiples de notre Institut, surtout en cette heure d'épreuve.

Puisse son esprit de simplicité, de droiture, de dévouement, de docilité, de constance, de silence, de réserve et de charité se perpétuer parmi nous. — Oui, le fr. Brunone avait un heureux caractère : il savait vivre en bonne harmonie avec tous ses confrères, il ne contristait jamais personne. Je ne pense pas non plus qu'on n'ait jamais eu à lui reprocher de manifester de la mauvaise humeur, du mécontentement pour des observations faites ou des reproches reçus ; ni qu'on l'ait entendu parler désavantageusement de son prochain. Les critiques, les médisances, les exagérations lui étaient inconnues, pour ainsi dire. Il savait recevoir les observations et en faire son profit. Il laisse donc derrière lui le souvenir d'un bon petit frère de Marie et d'un vrai disciple du Vén. Champagnat. Ne manquons pas cependant de prier pour lui, au cas qu'il puisse encore se trouver dans le besoin. R. I. P.

 

† Frère GENTIUS, profès des vœux perpétuels. – Né à Fontpédrouse, canton de Mont-Louis (Pyrénées Orientales), d'une chrétienne famille de cultivateurs, en 1885, Frère Gentius, (Joseph Moné), entra jeune encore au juvénat de Castelnaudary, où il se fit remarquer dès lors par sa piété et son bon caractère.

En 1900, il fut admis au noviciat de 'la même ville. Nous n'avons pas de renseignements sur cette partie de sa vie, qui dura deux ans, selon l'usage de l'époque dans la province ; mais la suite de sa vie a été marquée d'une empreinte trop solidement religieuse pour que nous puissions douter du soin qu'il apporta à bien profiter de ces années de formation, dont l'influence est en général si décisive.

Il venait à peine d'en sortir lorsque, vers la fin de 1902, commencèrent à s'annoncer les mesures persécutrices qui ne laissaient guère aux jeunes religieux que le choix entre l'apostasie et. l'exil. Frère Gentius n'hésita pas à opter pour ce dernier parti, et, avec un bon nombre de ses confrères, il alla demander un asile au Mexique, où il débuta, à Maxcanù, dans le Yucatan, comme chargé du temporel,

Pendant une dizaine d'années, il se dévoua ensuite avec succès à l'éducation des enfants, d'abord à l'école San Juan, de Mérida2, puis au collège de Tehuantepec, où il demeura huit ans à combattre l'ignorance, à préserver l'innocence, et à cultiver la vertu dans les jeunes âmes, sans souci des accablantes chaleurs de ce climat torride.

Depuis un an, il remplissait un ministère analogue à Motul, autre localité du Yucatan, lorsque la guerre et la persécution s'entendirent pour l'obliger à revenir en France, au mois de septembre 1914.

Avec le Frère Gélasin, son compatriote, il fut incorporé dès son arrivée et caserné au camp du Ger, près de Tarbes. C'est là que se forma ou se resserra entre les deux confrères une de ces amitiés surnaturelles, qui font que le frère aidé de son frère, selon l'expression de la Sainte Ecriture, est fort comme un triple lien. Saintement unis en Dieu par l'amour commun de leur famille selon la grâce, ils furent l'un pour l'autre une douce compagnie, un confident discret et fidèle, un aide industrieux et dévoué, et un émule dans la piété et dans le zèle pour faire le bien autour d'eux.

Vers le milieu de décembre, le camp du Ger fut évacué ; les aptes pour le front furent envoyés à Tarbes, et les non instruits, dans les villages environnants pour y compléter leur formation militaire. C'est dans cette catégorie que se trouvaient Frère Gentius et son compagnon, qui dispensés par l'art. 50 de la loi de 1889, n'avaient pas fait de service actif. Ils furent dirigés sur le petit village de Bordères, où ils eurent beaucoup à souffrir de la fatigue, de la boue, de la pluie et surtout du froid ; mais pour logement, la divine Providence leur fit trouver la maison de deux bonnes dames qui les soignèrent comme leurs enfants. Dès les premiers jours, Frère Gélasin tomba malade d'un refroidissement qui le retint au lit pendant trois semaines. Frère Gentius devint tour à tour, en dehors de ses heures d'exercices, infirmier, valet de chambre, cuisinier, etc., et, grâce à ses soins unis à ceux de leurs charitables hôtesses, le malade se rétablit assez bien. Peu de temps après, ils furent transférés à Tarbes ; mais leur reconnaissance les ramena encore plus d'une fois auprès de ces bonnes personnes pour leur offrir leurs remercîments.

A Bordères, ils avaient fait l'édification du pays. A Tarbes, ils firent constamment, par leur piété franche, aussi exempte d'ostentation que de respect humain, celle de leur entourage, dont ils avaient su conquérir l'universelle estime par leur attitude digne et réservée, toujours accompagnée d'ailleurs de gaîté, de bonne humeur et d'empressement à rendre service quand l'occasion se présentait. Ils s'étaient fait, pour leurs exercices religieux, un règlement passablement chargé, qu'à moins d'impossibilité ils suivaient de point en point avec une fidélité exemplaire.

Désignés, vers la fin de février pour faire partie de l'expédition des Dardanelles, ils s'embarquèrent le 4. mars, à Marseille, pour le Levant, au lieu d'aller dans les secteurs du Nord, de la France, où ils devaient sans cela être dirigés. Ils ne se dissimulaient ni les dangers ni les souffrances qui les attendaient dans ces régions pleines d'inconnu ; mais cola ne les empêcha pas de partir avec enthousiasme. La seule chose qui les peinait beaucoup, c'est qu'ils n'avaient point de prêtres à bord.

Dès les premiers jours du débarquement, ils songèrent à se faire, comme à Tarbes, un règlement afin de pouvoir, même en campagne, vivre un peu de la vie de communauté et faire un peu de bien à leurs camarades. Il était déjà tout élaboré, et ils s'en promettaient beaucoup de bien pour eux et pour les autres ; malheureusement, — si l'on pouvait employer ce mot en parlant des dispositions toujours miséricordieuses et sages de la divine Providence, — il ne devait pas être donné au bon Frère Gentius de le mettre longtemps en exécution.

Le 30 avril, il écrivait à la hâte : "Nous venons de passer trois jours terribles, surtout celui d'avant-hier ; mais je suis sain et sauf. Une balle reçue à la cartouchière n'a pas voulu aller plus loin ; une marmite a éclaté à trois mètres, mais rien : la peur, et puis plus de courage. Ici on devient fervent ; mais voyez comme la Bonne Mère nous soigne ! Pensez à nous pendant son beau mois’’.

La Bonne Mère veillait sur lui sans aucun doute ; mais elle ne jugea pas à propos de l'exempter de l'épreuve. Six jours plus tard, le 6 mai au cours d'une attaque furieuse des Turcs, il se comporta avec une bravoure qui fit l'admiration de son commandant ; mais, à 5 heures du soir, il eut la cuisse fracassée par un projectile, balle ou éclat d'obus, qui, après avoir traversé de part en part un gros carnet que le bon Frère portait dans sa poche, pénétra dans les chairs et s'y arrêta, divisé en plusieurs fragments. L'os fémur avait été également fracturé.

Relevé par les brancardiers, 24 heures après l'accident, le pauvre blessé fut transporté à bord de " La France „ qui le débarquait le 13 mai à Toulon. Il fut reçu à l'Hôpital Saint-Mandrier, et bien soigné ; mais son cas était grave, et il fut visible des le début que, si la guérison n'était pas absolument désespérée, elle serait longue à venir et serait précédée de beaucoup de souffrances.

Heureusement sa patience, entretenue par la prière et la résignation habituelle à la volonté de Dieu ne l'abandonna pas. Il sut même se maintenir à un tel point que les infirmiers en étaient émerveillés. "Je ne sais pas comme je suis devenu ainsi, écrit-il plaisamment, mais il parait que je suis toujours souriant. Le chef des infirmiers me dit souvent : "Ah ! quel bon moral vous avez ! quel bon caractère ! ,. Et cela me fait penser aux paroles de je ne sais plus quel écrivain : "Par la prière, l'homme s'élève à Dieu, et par la douleur Dieu descend à l'homme. Or quand on a Dieu avec soi, peut-il y avoir autre chose que contentement ?’’.

Cette sérénité et cette bonne humeur habituelles étaient d'autant plus faites pour étonner que ses souffrances, surtout à certains moments furent très vives et que les situations où il devait se maintenir des jours et des semaines étaient extrêmement gênantes.

Depuis hier, écrit-il dans les premiers temps qu'il était à l'hôpital, me voilà sous pression ; les pieds trois fois plus haut que la tête ; c'est dans cette position que je mange, que je lis, que j'écris,… je ne dis pas que je dors, car depuis plus de quinze jours je n'ai pas fermé les paupières. Je vais m'habituer, je pense, à vivre sans sommeil.

Pendant trois semaines, ajoute-t-il quelques mois plus tard, on m'a tenu emmailloté comme un petit enfant. Lazare sortant du tombeau n'était pas plus lié que votre serviteur. Cela avait été fait pour voir si par l'immobilité complète ma pauvre jambe désenflerait un peu ; mais il n'y eut aucun bon résultat.

Après ce long martyre, on me fit radiographier trois fois : les deux premières pour bien voir l'intérieur, et la troisième, qui me tint deux longues heures sur la table dure, pour bien repérer le projectile ; car on prétendait ne faire l'opération que dans quelques jours.

Le jour venu, on me fit venir dans cette salle redoutée où l'on ne peut porter nulle part les yeux sans qu'ils tombent sur des instruments horribles, et après m'avoir bien examiné, on me renvoya en me disant : "Toi, on t'opérera dans deux ou trois mois’’. Me voici donc toujours à plat sur mon lit, attendant avec patience et toujours gai la fin de l'année.

Il paraît que l'inspection radioscopique avait révélé l'existence de plusieurs fragments de projectile disséminés en autant d'endroits différents, et l'on attendait que l'enflure eût disparu pour essayer de les extraire, bien qu'on doutât beaucoup du succès.

Dans la première quinzaine d'octobre, cependant, l'état du pauvre patient s'était, du moins en apparence, sensiblement amélioré. Il espérait pouvoir bientôt se lever un peu. Mais une complication inattendue ne tarda pas à survenir. Un érésipèle, après avoir d'abord gagné la jambe blessée, se répandit un peu par tout le corps, principalement à la tête, et au bout d'une huitaine de jours le malade y succombait, assisté à ses derniers moments par un bon Père Mariste qui, durant tout le cours de sa maladie, lui avait témoigné beaucoup d'intérêt.

Nous espérons fermement que le Seigneur aura fait bon accueil à cette âme généreuse, qui le chercha toujours avec tant de foi, de droiture et de bonne volonté ; et que, de son côté, le bon Frère n'oubliera pas dans le ciel, les chères causes qui lui tinrent si vivement au cœur sur la terre : celles de sa famille, de son Pays, de son Institut et de la sainte Eglise.

R. I. P.

 

† Frère RUPERT, profès des vœux perpétuels. – Quelle belle figure de religieux soldat, ce bon Frère qui tomba sous les balles, au champ d'honneur, le 25 octobre dernier, dans une des actions meurtrières qui eurent lieu à cette époque en Champagne !

Né à Saint-Christophe, dans le canton du Grand Serre (Drôme) en 1875, il était entré au noviciat de Saint Paul-3-Châteaux à l'âge de 15 ans, et se dévouait depuis 23 ans, selon l'usage ordinaire de l'Institut, à l'humble mais consolant ministère d'enseigner aux enfants les salutaires vérités de la Religion avec les éléments de la science humaine, lorsque, au mois de décembre 1914, il fut appelé, comme membre de l'armée territoriale, à concourir à la défense du Pays attaqué.

Non sans un grand serrement de cœur, il abandonna aux soins de la Providence l'école qu'il dirigeait avec dévouement et succès pour aller prendre sa place sous les drapeaux.

Avec ses quarante ans, le voilà à faire, en compagnie de jeunes imberbes, les exercices les plus élémentaires de l'initiation militaire, à coucher sur de la paille qui sert depuis quatre mois, dans une chambre à l'entrée de laquelle l'ours du bon Lafontaine eut fait le geste peu gracieux de se bouclier la narine ; où l'on mange, crache, fume, chante, discourt, etc. …, etc. … Ce n'était évidemment pas chose attirante pour quelqu'un qui sortait du milieu qui jusque-là avait été le sien. Toutefois, ce n'était pas là ce qui lui coûtait le plus, il en avait fait son sacrifice en partant ; mais ce qui lui est extrêmement pénible, c'est de ne pouvoir assister à la sainte messe et communier tous les jours.

Bientôt cependant, il s'élève dans son âme une autre souffrance qui lui est aussi très sensible. Il voit souvent, parmi ses compagnons, de braves pères de famille partir pour le front le cœur brisé à la pensée de l'épouse et des petits enfants qu'ils ont laissés au foyer. Que vont devenir ces êtres chéris, s'il leur arrive malheur à eux-mêmes ? En écrivant à ses Supérieurs, il leur demande s'il ne lui serait pas permis de s'offrir à prendre la place de l'un d'eux, puisque c'est tout ce qu'il peut faire. Et avant même d'avoir reçu la réponse, qu'il a bien des raisons de supposer favorable, il demanda et obtint de ses chefs militaires la permission d'accomplir cet acte de dévouement.

Peu de semaines après il écrit : " Voilà huit jours que j'ai quitté Romans avec le grade de caporal. J'ai donc laissé le 110° territorial, pour entrer au 275° d'infanterie, dans la réserve de l'armée active. Vous m'excuserez de n'avoir pas attendu votre réponse et surtout celle du Rd pour m'offrir comme volontaire. La Providence a arrangé toutes choses, et me voilà sous les obus, les marmites, les aéroplanes, etc. … et surtout face aux balles meurtrières ; mais comme disait souvent mon regretté père : A la garde de Dieu ! sous la protection de la Bonne Mère, de saint Joseph et des saints Anges !

Je compte, mon cher Frère Assistant, sur vos bonnes prières, sur celles de tous les jeunes Frères, novices et juvénistes et surtout sur celles de nos bons Anciens si puissants sur le Cœur de Jésus.

Depuis que je suis ici, j'ai assisté à plusieurs messes dites par des prêtres soldats ; et en me levant plus matin que les hommes, j'ai pu faire la communion quotidienne. Il m'est arrivé quelquefois, à cause de cela de n'avoir pas le café du matin ; mais c'est d'un cœur joyeux que j'ai fait ce sacrifice pour le grand bonheur de recevoir le Divin Maître. N'est-il pas le Dieu de la Force, du courage, du Bon Conseil ? Lui dans le cœur, on n'a plus peur de rien.

Dans les premiers jours du mois de mai, la réponse qu'il a prévenue lui arrive et il est tout consolé. "Je vous remercie, écrit-il, dés bons conseils que vous me donnez. Je suis heureux de les lire ; car m'étant donné sans réserve pour Dieu à la Société et à ses cuivres je ne voulais pas disposer de moi sans votre autorisation. La liberté entière que vous me laissez fait que je me sens la conscience tranquille.

Je vous remercie aussi de l'image de Notre-Dame de Lourdes : je la mettrai avec d'autres dans mon petit Livre d'Office ; car je suis heureux de vous dire que c'est pour moi une consolation d'offrir à Marie ce tribut de louange à l'église du village où nous cantonnons, quand nous sommes soi-disant au repos ; mais je suis lâche à le réciter dans les tranchées. J'y fais bien un peu de prière, j'y récite le chapelet ; mais le sommeil me prend (car il ne faut pas compter dormir dans la nuit), puis j'écris une lettre que je ne sais pas faire courte… et, avec mes corvées de caporal, mes journées passent sans que je sache ce qu'elles ont duré n.

C'est pour lui une vraie dilatation de cœur d'assister à quelque belle cérémonie religieuse, en compagnie d'une nombreuse assistance de soldats, respectueux et recueillis. Dans les premiers jours du mois de juin — sa lettre n'a pas de date précise — il jubile de pouvoir écrire des tranchées prises sur l'ennemi et confiées à la garde du 275ième : " J'ai pu, grâce à Dieu, assister aux Offices, en ces beaux jours de Pentecôte, dans l'église du pauvre village où notre bataillon était depuis quatre jours en repos. A chaque cérémonie les larmes me venaient aux yeux car je ne pouvais m'empêcher de penser à la grande et pieuse chapelle de Saint Paul-3-Châteaux, où les chants du Salve Regina, du Parce Domine et autres, étaient exécutés par des voix si belles, si pures et si nombreuses. Cette église est toujours remplie de militaires, à commencer par le Lieutenant-Colonel, les Commandants, les Capitaines, les officiers et sous-officiers de tous grades.

" Sous le ciel bleu de Lorraine, nous avons fêté la Bienheureuse Jeanne d'Arc au nord de sa patrie. Nous lui avons demandé de se mettre encore en tête de nos Régiments et de nous aider à " bouter dehors les ennemis envahisseurs.

" A n'importe quelle heure qu'on entre dans le saint lieu, on y trouve des militaires pieusement agenouillés au pied des autels. Dieu ne se laissera-t-il donc pas toucher et ne nous fera-t-il pas miséricorde ?… Mais il faut reconnaitre malheureusement que tous les soldats ne se sont point encore rendus à l'évidence et ne veulent pas s'agenouiller devant Lui n.

Rien ne lui est plus pénible que de constater parfois chez un trop grand nombre, cette coupable indifférence ou ce refus délibéré de profiter des avances de Dieu. Il en est triste jusqu'à en pleurer.

Le 11 juillet, dit-il, ma section se trouvait à quelque 500 mètres en arrière des premières lignes dans la forêt de R…., comme soutien d'artillerie. Trois jours venaient de se passer presque paisibles, habitué qu'on est maintenant au sifflement des balles, quand, vers les 4 heures de l'après-midi, une marmite s'amène, tombe et éclate en pleine forêt avec un bruit épouvantable. Elle est tout à coup suivie d'une rafale d'obus, de marmites, de shrapnells, qui tombent, sifflent, craquent, éclatent partout à la fois dans tous les coins de la forêt. Un vrai bruit d'enfer. On aurait dit que tous les arbres de la forêt se cassaient et tombaient à la fois. Ajoutez à cela le bruit de nos pièces de divers calibres, habilement dissimulées sur toute la surface du bois. C'était un vacarme à ne rien pouvoir se figurer de pareil. De partout tombait la mitraille et les éclats d'obus volaient dans toutes les directions comme des mouches à la piqûre mortelle… Et pas un de nos hommes n'a été touché. quoique nous fussions assez nombreux disséminés dans le bois !…

La protection du ciel était si visible que la rafale une fois passée, le lieutenant-commandant, chrétien convaincu, m'a fait appeler et m'a envoyé chez l'Aumônier militaire avec une lettre, où il l'invitait à lui faire une visite le lendemain et le priait d'apporter les secours religieux à lui et à ses hommes.

L'Aumônier naturellement répondit avec joie à l'invitation ; et le lendemain, Notre-Seigneur lui-même, Jésus-Hostie, venait avec son ministre nous faire visite dans ce bois même où nous venions d'essuyer un si terrible bombardement… Non, non, dussé-je vivre mille ans, je n'oublierai jamais cette confession, cette communion faite sous une espèce de cabane formée de branchages verts !…

Mais hélas ! pourquoi faut-il que tous nos hommes n'aient pas profité de ce bienfait inestimable du ciel, et qu'une douzaine à peine aient répondu à l'appel fait par le ministre de Dieu ! Et pourtant le grand nombre se compose de braves gens, de bons pères de famille, de jeunes gens de 20 ans qui n'ont pas encore oublié le Dieu de leur première communion. Seulement voilà… le respect humain !

Dans tout ce qui lui arrive à lui-même comme dans tous les événements qui se passent autour de lui, son esprit de foi lui fait voir la divine main de la Providence, la maternelle intervention de Marie, la protection surnaturelle des Anges et des saints ; et il aime à en citer à l'occasion des traits frappants.

Tels sont, par exemple, les deux ci-après, qui ont déjà paru sous' le voile de l'anonyme dans le dernier numéro du Bulletin.

C'était, dit-il, la nuit du 6 au 7 septembre à 2 heures du matin. Le café et la soupe venaient d'arriver aux tranchées. Le distributeur du café, quelque peu effrayé par la chute des bombes, à l'endroit où se tenaient deux sentinelles, me fit comprendre qu'il n'osait pas aller jusque-là.

" Sans discussion inutile, je prends moi-même le seau et je pars. A travers les tranchées encombrées de déblais de parapets démolis et de claies broyées, j'arrive à mes deux sentinelles qui attendaient à ce poste d'honneur. Je leur donne le quart de café et un peu de rabiot. Ils le méritaient bien.

– Ne parlez pas si fort, dis-je à l'une d'elles, un nouveau venu ; vous allez vous faire repérer et recevoir quelque obus „.

Et après deux ou trois minutes de conversation à voix plus basse, je repars pour aller à d'autres. Je n'avais pas fait dix pas que : Boum ! Crac… une bombe… Des cris : un blessé donc. Je pose mon seau et reviens sur mes pas. Juste mon pauvre nouvel arrivé gisant sous les débris ! J'appelle le sergent et des amis pour le tirer de là. L'infirmier arrive : mais il fait nuit sombre, la tranchée est étroite, et… il ne faut pas faire de bruit. Enfin, après bien du travail on retire le malheureux, on l'emporte dans une cagna où l'on peut faire de la lumière. Le laissant aux soins de l'infirmier, je cours avertir le capitaine. Puis, lorsque je reviens pour voir si mon pauvre soldat est bien grièvement blessé, je rencontre l'infirmier ouï m'apprend que le brave homme est mort. Vous voyez que je l'ai échappée belle. Deux minutes de plus à parler avec lui et son sort était le mien.

Dans la nuit du lendemain, aux premières heures du jour de la Nativité de Marie, c'était encore après l'heure du café, vers 2 heures de matin. J'avais veillé toute la nuit et j'avais grand sommeil. Mon camarade, le caporal Vial, avait dormi un peu. Je lui dis : " Vial, veux-tu me remplacer un moment : je tombe de sommeil. — Volontiers ; je viens de dormir. A toi maintenant : c'est ton tour. Je me mets aussitôt en quête d'un coin pour reposer une- heure. Pas loin, j'en vois un taillé en forme de chaise et qui paraît commode. " Tiens voilà qui ferait bien ton affaire, me dis-je. Mais il y avait une espèce de récipient en fer blanc, et un ou deux piquets. J'étais tellement las, que, pour n'avoir pas à les transporter, je laisse tout en place et vais me jeter un peu plus loin en un coin moins commode, mais qui est vide. Je m'assieds et m'endors.

A la pointe du jour : Boum ! Crac ! Je me réveille. Une bombe… Pas moyen, donc, avec ces Allemands, de reposer un moment ! me prends-je à grommeler. Cependant j'avais tellement sommeil que je me rendors. Mais j'avais à peine fermé les yeux, que de nouveau : Boum ! Crac !… Je me sens secoué comme par un tremblement de terre et j'entends, tout à côté de moi, à deux ou trois mètres au plus, tout un déménagement. Je sors de mon réduit, et là, à deux pas, dans la tranchée encombrée de sacs éventrés et de morceaux de bois, j'aperçois mon récipient en fer blanc, que j'avais entendu dégringoler, percé de nombreux trous, dont deux gros à pouvoir y passer le poing, et répandant lamentablement le liquide qu'il contenait ! Et moi, point de mal ! Mais, pensais-je, si j'avais suivi mon idée de m'endormir là, comme il s'en fallut de si peu, où serais-je maintenant ?…

Oh ! je le sais, je l'entends tous les jours, certains camarades disent : C'est le hasard, la casualité. Cela se peut évidemment dire, et libre à eux de n'y voir que cela. Pour moi, je ne puis m'empêcher d'y voir la main maternelle de la Providence, la protection de Marie dont on célébrait en ce jour la glorieuse Nativité, l'effet des prières qui d'un peu partout à travers le monde (des confrères pieux, des parents, des amis, des anciens élèves) montent au ciel pour le pauvre petit soldat que je suis.

De lui encore est ce récit émouvant d'une communion dans les tranchées, que nous avons aussi reproduit la dernière fois et où se peignent si au vif son respect, son amour et sa foi admirables envers la divine Eucharistie.

Le fait se rapporte au 15 août dernier.

Hélas ! -aujourd'hui, fête de notre bonne et céleste Mère, me voilà enterré vivant dans les tortueuses et fort boueuses tranchées de la Lorraine. Point de Messe, point de Vêpres, point de ces belles cérémonies religieuses tant goûtées autrefois. Du travail, du travail de jour, du travail de nuit, des factions, des corvées : voilà notre repos. Des coups de fusil, des détonations de bombes qui éclatent et blessent, le grondement du canon : voilà notre musique d'aujourd'hui comme de tous les jours.

Et cependant — je ne puis rester plus longtemps sans vous le dire — je suis heureux, profondément heureux en ce moment

" Une heure après midi, je viens de faire la sainte Communion en viatique. Oui, Jésus, le bon Maître, n'a pas voulu nous laisser en complète détresse, en ce jour de fête de la glorieuse Assomption de Marie. Alors, porté par son ministre, notre Aumônier, qui a rang de capitaine, Jésus-Hostie a passé dans nos tranchées, se donnant à qui voulait le recevoir.

J'ai failli Le manquer : j'étais en travail, au moment de ce passage du Seigneur. J'ai cru entendre la voix de l'Aumônier ; je me suis renseigné auprès de mes camarades, et ils m'ont affirmé qu'il avait passé, mais qu'il y avait de cela un quart d'heure.

Sans rien dire, je suis parti à la poursuite de Jésus qui venait de passer. Combien de chemin ai-je fait ? Je ne sais ; mais j'ai parcouru le secteur gardé par deux compagnies.

Enfin Jésus a connu mon désir de le recevoir. Sous prétexte de regarder par un périscope, son ministre s'était arrêté. Ni une ni deux, je le salue militairement et lui dis sans préambule : Mon Père, ne pourriez-vous pas me donner la sainte Communion ? — Mais si, mon enfant : voulez-vous vous confesser ? — Mon Père, je me suis confessé, il y a trois jours. — Alors je me jette à genoux dans la tranchée boueuse : le prêtre sort la custode qu'il portait sur sa poitrine et me communie.

Quelle faveur ! je ne pensais plus à me relever. Le ministre de Jésus, toujours attentif : a Allons, allons ! mon enfant, relevez-vous et faites votre action de grâces ; je vais plus loin porter le bon Dieu à vos camarades qui le désirent.

Je vous avoue, mon cher Frère Assistant, que ma préparation a été écourtée, et la cérémonie de la Communion faite en un clin d'œil : mais j'espère que le bon Maître aura eu égard aux circonstances. Quant à l'action de grâces, je la fais en vous écrivant, afin que vous m'aidiez à remercier ce bon Sauveur, à remercier sa divine Mère d'un si grand don, en ce jour de notre fête patronale passée si loin de la famille. Oh ! la Communion des Tranchées, je ne l'oublierai pas plus que celle du Bois, faite au lendemain d'une terrible canonnade.

Faut-il vous dire après cela que, poltron par nature, eh bien, je n'ai pas peur ? Oui, je vous le dis bonnement : balles, obus, bombes, grenades, shrapnells, citrons et que sais-je encore ne me font pas" trembler. Je reste sans crainte là où le devoir et l'obéissance militaires me disent de rester. Les camarades, me voyant ne pas bouger, me disent parfois : a Eh bien, R., tu ne te sauves pas ? Il fait mauvais ici. — Tant pis ! je leur réponds ; ici ou là, ça m'est bien égal ; il ne m'arrivera que ce que le bon Dieu permettra.

Alors plusieurs, surtout des jeunes, se cognent à côté de moi comme si je devais être pour eux un abri. — a Ne restez donc pas là, leur dis-je ; si une marmite s'amène, au lieu d'un, nous serons dix ou quinze frappés. Alors quelques-uns s'en vont, mais on voit dans leurs yeux que c'est à regret : il leur semble que, si je n'ai pas peur des balles, c'est qu'elles ne peuvent pas tomber où je suis…,

Pas plus que tous ses camarades, il n'avait contre les balles le privilège de l'immunité ; l'expérience n'allait le montrer que trop tôt. Mais, en présence du devoir périlleux ou difficile, il avait la sérénité calme et ferme de celui qui n'a pas peur de la mort parce qu'il n'a pas à en craindre les suites.

Disposé à l'accepter quand et comme elle serait dans les desseins de Dieu, il l'attendait sans trouble, soigneux de ne pas la hâter par des imprudences, mais dédaigneux de la conserver au prix d'une lâcheté.

Le dimanche, 24 octobre, il écrivait encore : a Grâces à Dieu et à Notre-Dame du Rosaire, je suis toujours en excellente santé et sans blessures. Je suis présentement en première ligne sur le terrain reconquis en Champagne. Vous dire que les marmites et les obus de tous calibres y pleuvent serait peine perdue, car vous vous le figurez assez.

Des églises granges et villages, rares en ces pays crayeux, il ne reste que des ruines ; si bien que dimanche dernier étant au soi-disant repos, Mr l'Aumônier a du dire la messe en plein air. L'endroit choisi était un bas-fond, dissimulé aux regards de l'ennemi ; mais ses marmites ont tâtonné et suivi le vallonnement, de sorte qu'au moment de la Communion, tandis qu'à peu près un millier de fidèles, parmi lesquels notre Lieutenant-Colonel, le Commandant, les capitaines, officiers et sous-officiers, étaient à genoux en demi-cercle devant l'autel improvisé, une marmite énorme s'amène, tombe à 12 ou 15 mètres de l'autel et soulève une gerbe de terre grise et de poussière qui retombe en pluie sur l'autel, la nappe, les vases sacrés, le prêtre et les têtes nues des assistants…

Le prêtre, qui vient de donner la communion au Commandant et à un Lieutenant s'arrête et dit à l'assistance, qui n'a pas bronché : a Mes Enfants, retirez-vous. J'ai communié : la messe est finie.

Aussitôt nos hommes sautent dans les tranchées et vont s'abriter ; car les marmites continuent à tomber.

Cependant un caporal — c'est votre serviteur — est resté là à genoux. Il veut absolument communier et ce ne sont pas les marmites qui l'en empêcheront. Mais le prêtre n'a plus sur la patène que des débris de terre et de poussière : la commotion et le déplacement d'air ont fait tomber les parcelles d'Hostie. Il en ramasse une à mes genoux et me communie, puis il ramasse les autres et les consomme ; car, comme j'ai dit, les autres communiants sont allés dans les tranchées, où le prêtre lui-même se réfugie. Le Commandant demande s'il y a des blessés. Pas de réponse… Donc pas de blessés. Si, cependant, il y en a un : le voilà qui s'amène, un pansement à la main.

Cet homme, un saint Pierre sans doute, avoue qu'il a fui en entendant arriver la marmite et est allé s'aplatir dans la tranchée. Il n'a heureusement qu'une blessure légère. Les autres, rien…

Ah ! la messe ! Quel bonheur de pouvoir y assister ! Je ne l'ai jamais mieux senti que depuis que j'en suis privé. Durant ce mois du Saint Rosaire, je n'ai pu l'entendre que trois fois ! Mon régiment n'a pas de prêtre. Il y en avait un à la 19' Ci° ; il a été évacué pour maladie et M. l'Aumônier militaire a tant à faire !

Je vous remercie des ferventes prières où vous voulez bien avoir un souvenir pour moi. Oh ! que l'armée des priants obtienne bientôt du bon Dieu et de Notre-Dame du Saint Rosaire une victoire définitive à nos armées et la paix à l'Europe ! Je reste toujours soumis à la sainte et adorable Volonté de Dieu…

Le lendemain, dans ces beaux sentiments, il tombait au champ d'honneur, en plein accomplissement de son héroïque devoir. Son corps repose dans une ferme des environs à l'ombre d'une simple croix ; mais son âme, nous en avons le ferme espoir, jouit au ciel de la gloire éternelle que lui ont mérité sa sainte vie ; et son généreux sacrifice. R. I. P.

 

† Frère JOSEPH-ALEXANDRE, profès des Vœux perpétuels. — Ce bon Frère, appelé dans le monde Constant Charles Denis, naquit à Loon Plage dans le canton de Gravelines (Nord), et dès l'âge de 13 ans et quelques mois, il entra au Juvénat de Beaucamps. Admis deux ans plus tard au noviciat, il y donna des marques d'une bonne et solide vocation ; puis, après deux ans de scolasticat, il fut employé successivement dans plusieurs de nos établissements de Belgique. Il se trouvait depuis plusieurs années à Péruwelz lorsque la guerre éclata.

Appelé sous les drapeaux lors de la mobilisation générale, il fut versé dans la section des Commis et ouvriers. Sa santé délicate ne tarda pas à souffrir beaucoup des privations de tous genres et surtout des rigueurs de l'hiver, si bien qu'en mars il tomba sérieusement malade. Atteint successivement de bronchite et de fièvre typhoïde, il fut dirigé sur l'hôpital de Nantes.

Après plusieurs mois, sa famille le réclama et il fut ramené exténué à Loon Plage. Les bons soins dont les siens l'entourèrent ne parvinrent pas à le remettre. La tuberculose, qui s'était déclarée, fit des progrès rapides et le bon Frère comprit que la mort l'enlèverait à bref délai.

Ce fut, inutile de le dire, la résignation à la volonté divine. Non pas qu'il ne désirât pas la guérison : il connaissait la vie de saint Martin, patron de sa paroisse natale. Mais si, comme ce grand saint, il désirait vivre, c'était pour continuer à travailler, dans sa chère congrégation éprouvée par la guerre, A la gloire de Dieu par l'éducation chrétienne des enfants qui lui seraient encore confiés.

Au milieu de ses plus grandes souffrances, jamais un cri, jamais une plainte ne s'échappa de ses lèvres. Il jetait amoureusement ses regards sur son crucifix attaché à son bras et cette vue le réconfortait. Alors son âme, un instant abattue, reprenait l'empire sur son corps, et se rendait, pour ainsi dire, visible sur son visage. Il trouvait également dans la sainte communion, qu'il recevait fréquemment, le courage et la force de souffrir avec force et résignation.

La veille de sa mort, je lui proposais le Saint Viatique pour le lendemain. Grande fut sa joie, mais plus grandes encore ses craintes que je n'arrive trop tard. Sa belle âme attendait, pour ainsi dire, la visite de son Dieu pour s'envoler vers le ciel.

Il était 9 heures quand il communia. Quelques mots d'adieu à son confesseur et à sa famille ; puis la prière. A 11 heures, c'était fini pour le temps. La mort, qu'il a vue venir sans crainte, a été douce et sans souffrances.

A ces détails, que nous devons à l'obligeance de Mr le Vicaire de la paroisse, un Frère soldat qui allait le voir souvent ajoute que le bon Frère a conservé jusqu'à la fin un vif attachement envers la Congrégation. "Quel bonheur pour moi, disait-il, si je pouvais être au milieu de mes confrères !’’

C'est une consolation que le bon Dieu n'a pas jugé à propos de lui donner, mais il s'y trouvait surement de cœur ; et dans ses affections il ne séparait point sa famille religieuse de sa famille selon la nature, qui l'entoura de soins si dévoués.

A ses funérailles assistait une députation de l'armée, pour lui rendre les honneurs militaires.

Tout en espérant qu'il se trouve déjà au ciel parmi les élus, nous nous ferons un devoir de lui donner un souvenir tout spécial dans nos pieux suffrages. Que le Seigneur, dans sa miséricorde, daigne abréger pour lui les jours de l'expiation s'ils n'étaient pas encore terminés !

R. I. P.

 

Nous avons appris également la mort des Frères Kenelm Rigomer, Marie-Xavérius Lanfranus, Marie-Victrice, Marie-Honorat, Auguste-Désiré, Adauctus, Pierre-Stanislas, Arsène, Laurence, et des postulants Henri Grenier et Miguel Gutierrez. Nous les recommandons aux pieux suffrages des lecteurs du Bulletin.

1 Sic.

2 Il se distinguait dès lors par l'intelligence, l'amabilité et le bon caractère qui plus tard ont brillé en lui d'un si vif éclat. Quoique jeune et tout petit, c'était lui qui allait faire les provisions au marché, et il y apportait tant de dignité, de discernement et de bonne grâce, que les marchands, bien loin de chercher à exploiter son inexpérience, se disputaient le plaisir d'avoir sa pratique, et lui faisaient un prix de faveur pour la conserver.

 

RETOUR

Nos soldats...

SUIVANT

Saint Mungos Academy (Glasgow)...