Nos défunts

18/Sep/2010

† Frère JULES HENRI, stable. — Né Joannès Claudius Coquard à Villechenève (Rhône) en 1864, Frère Jules-Henri entra au noviciat de St.-Genis-Laval à l'âge de quinze ans, en 1879, et pendant une dizaine d'années, après son noviciat, il fut envoyé comme professeur, selon l'usage de l'Institut, dans plusieurs établissements de la province de St. Genis: Beaujeu, St. Lattier, l'Arbresle, etc. …, où il a laissé de bons souvenirs.

Dès cette époque, son esprit religieux, son jugement sûr, son caractère énergique et entreprenant le rendaient l'objet de belles espérances : mais sa santé délicate inspirait des craintes. Dans l'espoir que le climat du Midi lui serait plus favorable, Il fut placé successivement, vers 1887, à Berre et au Luc en Provence, où effectivement une certaine amélioration se produisit dans son état, si bien que, sans trop de fatigue, il put aller faire une classe à Saint-Didier sur Chalaronne, d'où il fut transféré à Grigny, sur le Rhône, un peu au N. de Givors,

En 1890, il succéda au Frère Abbon, dans la direction de ce dernier établissement, d'où il fut retiré deux ans plus tard pour aller suivre les cours de l'Ecole Supérieure à St Genis-Laval. Le Frère Adon, qui était alors Assistant pour cette province, avait dessein de mettre à profit ses belles qualités pour la formation du jeune personnel de la Maison Mère : et après l'avoir mis pendant quelques années sous-directeur du Noviciat, il le plaça, en 1898, à la tête du Juvénat.

C'est à ce poste important qu'il se trouvait depuis cinq ans, en 1903, quand arriva la grande dispersion, qui obligea toutes nos œuvres de formation à s'exiler de la Maison-Mère. Le scolasticat, l'école supérieure et un certain nombre de Frères anciens devaient aller chercher un asile à Grugliasco, à côté des Premiers Supérieurs de la Congrégation, et Frère Jules-Henri reçut la mission de venir présider à la préparation de la maison.

Dieu sait s'il y avait à faire : mais Frère Jules-Henri possédait avec beaucoup d'activité un talent d'organisation au dessus de l'ordinaire, et graduellement tout se transforma grâce à son esprit d'initiative soutenu, dirigé et secondé par les Premiers Supérieurs. Il s'y était employé de toute son âme : aussi ne fut-ce pas sans une vive émotion, ni sans provoquer de sincères regrets parmi ceux qui avaient eu affaire à lui qu'en 1909 à l'appel de l'obéissance, il quitta cette maison, où il n'était rien qui ne lui rappelât un souvenir, pour aller prendre la direction du juvénat qu'on avait résolu de fonder à Fribourg en Suisse.

Mais là aussi tout était à organiser : et ce n'était pas trop de toute son activité et de tout son savoir-faire pour mettre sur un pied de prospérité cette œuvre naissante. Il y avait déjà réussi dans une très encourageante mesure, et tout paraissait en voie de ne pas devoir s'arrêter là, quand de malheureux événements — si toutefois on peut appeler ainsi ce que permet la divine Providence vinrent tout compromettre au moins temporairement.

Toutes les mesures étaient prises pour substituer au local incommode et trop étroit qui avait abrité les débuts de l'œuvre, Une maison ad hoc où elle aurait pu librement se développer, lorsque l'explosion de la guerre força d'ajourner le projet : le juvénat, dont déjà le recrutement était devenu à peu près impossible, dut bientôt se transporter ailleurs pour faire place aux jeunes Frères et postulants que la guerre chassait de chez eux, et le Frère Directeur lui-même, sentit une recrudescence du mal impitoyable — le cancer de l'estomac — qui avait déjà mis plusieurs fois sa vie en danger.

A bout de forces, il se retira à Saint-Genis-Laval, parmi nos bons vieillards, hospitalisés, où, après quelques mois de souffrances religieusement supportées, il rendit son âme à Dieu le 24 mars 1917. Au point de vue humain, c'est une grande perte pour l'Institut, mais nous aimons à espérer que si nous n'avons plus ici bas son concours si précieux, il sera pour nous dans le ciel un puissant intercesseur auprès de Dieu. R. I. P.

 

† Frère JEAN-FELIX profès des vœux perpétuels. — Le 15 septembre dernier, s'éteignait à N.-D. de l'Hermitage, dans les sentiments les plus édifiants de piété, de résignation et de confiance en Dieu, le C. Frère Jean Félix, à la mémoire duquel nous devons bien au moins quelques lignés. La nature lui avait donné un caractère qui n'était pas des plus heureux : mais il avait par ailleurs des qualités si précieuses qu'il a pu travailler très efficacement, malgré cet obstacle, à la gloire de Dieu et au bien des âmes.

Né Antoine Faure, à Périgneux (Loire), en 1846, il entra à l'âge de 16 ans au noviciat de St Genis-Laval, où il prit le saint habit le 25 mai 1862 : puis il exerça successivement, comme chargé du temporel et comme professeur, dans cinq ou six établissements de la province du Centre: Izieux, Violay, Saint Martin-en-Haut, Chavanay, et surtout Firminy, où il demeura 13 ans consécutifs (1869-1882).

Il se trouvait, depuis trois mois au pensionnat de Valbenoîte, à Saint-Etienne, lorsqu'il fut appelé, en janvier 1883, comme maître de chant au juvénat de Saint-Genis-Laval, qui était alors dans toute sa splendeur, avec une moyenne de 160 à 170 élèves pour les deux provinces réunies de Saint-Genis et de l'Hermitage : et il y resta 8 ans qu'on peut justement considérer comme l'âge d'or de sa vie.

Dans un pareil nombre d'enfants sortis en bonne proportion des écoles de nos Frères, il ne manquait jamais de se trouver un groupe abondamment fourni de belles voix déjà plus ou moins affinées par la culture, et auxquelles la piété communiquait, pour l'exécution des chants religieux ce charme sui generis que rien ne saurait remplacer.

C'était là un élément exceptionnellement favorable dont Frère Jean-Félix comprit aussitôt toute la valeur et dont il sut tirer un merveilleux parti. Doué lui-même d'une voix magnifique, d'un sens musical très fin, très averti, et d'un ascendant naturel qui rayonnait de toute sa personne, il apparut des l'abord à ces enfants comme un maître incontesté qu'on n'a qu'à écouter et à imiter pour être sûr de bien faire : et il en profita pour leur inspirer le goût et le culte de la belle musique, en même temps qu'il leur en apprenait les principes. Aussi bientôt les chants de la chapelle, comme les chœurs exécutés dans leurs fêtes intimes, furent-ils un objet d'admiration pour tous ceux qui les entendaient, et sous ce rapport le juvénat de Saint-Genis, devint pour la plupart des maisons de formation des autres provinces un idéal qu'on s'efforçait de copier de loin, sans espoir de pouvoir l'égaler.

Admirateur enthousiaste de Dom Pothier, le restaurateur des mélodies grégoriennes, il en introduisit la pratique à la chapelle de la maison-mère vingt ans avant la publication du motu proprio de Pie X et plus de 30 avant celle de l'édition vaticane. Il composa même, pour la bonne exécution du Chant grégorien, un Guide pratique qui contribua beaucoup à en vulgariser l'usage dans nos autres maisons, et même au dehors.

Il éprouva néanmoins, après tant d'autres, que la faveur publique est inconstante, et qu'il n'est pas prudent de trop faire fonds sur sa durée. Soit que les partisans des vieilles théories — car il en restait — ne pussent prendre leur parti de les voir congédier sans défense, soit que l'on tînt rigueur aux nouvelles du caractère un peu tranchant de leur promoteur, elles perdirent de leur crédit, et Frère Jean-Félix avec elles. Sa situation à la maison mère en arriva même à devenir difficilement tenable, et vers le printemps de 1891 on dut le déplacer.

Il en demeura quelque peu aigri et eut de la peine à se fixer ailleurs, quoiqu'il n'ait jamais laissé de faire du bon travail, et de rester religieux édifiant dans les divers postes de la province de l'Hermitage où il fut successivement envoyé. S'il fut parfois un peu trop ménager de ses sympathies envers certains hommes qui les auraient méritées, lorsque son caractère ou ses idées ne cadraient pas bien avec les leurs, il ne cessa jamais d'être sincèrement attaché aux principes de la Règle et de la vie religieuse : mais son esprit ne s'en trouvait pas moins dans un état d'inquiétude qui le fatiguait.

Il ne retrouva vraiment la paix intérieure que lorsque, en 1907, il vint sur l'invitation des Supérieurs, prendre place au milieu des bons anciens hospitalisés à l'Hermitage. Il y occupa ses heures de loisir à préparer une nouvelle édition de son Guide pratique pour l'exécution du Chant grégorien, qui parut, en effet, à la Librairie Vitte en 1910.

Ce fut pour lui une consolation de voir ce nouvel ouvrage élogieusement apprécié par des juges très compétents : mais en même temps les infirmités venaient mettre sa patience à de dures épreuves. Heureusement elles le trouvèrent courageux et résigné. Sa foi, qui avait toujours été grande, s'aviva encore et lui fut un ferme soutien. Il vit venir la mort sans la craindre, et, c'est dans les sentiments d'un vrai prédestiné qu'il quitta cette vie où les misères ne lui avaient pas manqué, pour entrer, nous l'espérons, avec tous les vrais serviteurs de Marie, dans la vie bien heureuse qui doit durer éternellement. R. I. P.

 

† Frère GENTIEN, stable. — Né Philippe Cicéron, à Champier (Isère), en 1833, Frère Gentien prit le saint habit à N.-D. de l'Hermitage à l'âge de 17 ans : et, après avoir passé pendant une dizaine d'années par les emplois ordinaires dans l'Institut, il fut nommé, en 1865, directeur de l'établissement de St. Pierre de Bœuf, où il se fit beaucoup estimer : puis successivement de La Valla, d'Unieux, de Boën, de Cordelle et enfin d'lzieux, en 1885, où il resta dix ans et fit beaucoup de bien, comme partout où il avait passé déjà, et laissa un très bon souvenir.

Voici en quels termes en parlait, en apprenant sa mort, le correspondant de La Croix de Saint-Chamond dans cette paroisse

"C'est en octobre 1885 que le Frère Gentien fut appelé à la direction de l'École des Frères Maristes d'Izieux, encore école communale. Il se dévoua à cette tâche avec une inlassable énergie : et de remarquables succès vinrent récompenser ses efforts. Il obtint notamment de nombreuses réussites au certificat officiel d'études primaires, soutenant ainsi jusqu'au bout l'excellente réputation des Ecoles congréganistes.

Lorsqu'il fallut songer à édifier une nouvelle Ecole, l'activité du Frère Gentien collabora efficacement avec la sollicitude de M. le curé Couchoud, et la générosité de M. François Gillet.

Grâce aux nombreuses démarches et visites que le Frère Directeur entreprit au cours des vacances de 1891, la clientèle scolaire se retrouva presque au complet dans le nouveau local. Et le nombre des élèves s'accrut encore les années suivantes, procurant à l'école une brillante renommée.

Homme de grande droiture, religieux de haute piété, le Frère Gentien pouvait donner à son action éducatrice la force pénétrante de convictions profondes scrupuleusement vécues.

Combien de ses élèves ont puisé dans ses fortes leçons de morale, les lumières et les inspirations qui ont décidé de l'orientation de leur vie !"

Et quels éloquents témoignages nous pourrions donner à l'appui de cette dernière affirmation, si les étroites limites de cette notice ne nous interdisaient pas de reproduire ici des extraits des nombreuses lettres affectueuses ou de condoléance que nous avons là sous les yeux ! Sous les variantes de la forme, elles reviennent à peu près toutes à ce passage de l'une d'elles : "Dites bien au vénéré malade que je n'oublierai jamais l'immense dette de reconnaissance que j'ai contractée envers lui. Ses substantielles instructions religieuses ont créé en moi d'inébranlables convictions : et j'espère bien le bénir et le remercier éternellement de tout le bien qu'il m'a fait, et m'a incité à faire aux autres. Demandez-lui d'intercéder pour moi auprès du bon Dieu et de sa sainte Mère j'ai fait part de la nouvelle à M. V. ***, à P. V. *** et à d'autres anciens élèves du bon Frère. Tous prient pour lui, demandant au Cœur généreux de Jésus de combler de ses grâces celui qui a tant contribué à le faire aimer et servir dans notre chère paroisse d'lzieux".

Lui-même, qui sous un extérieur un peu froid cachait un cœur affectueux et très sensible, conserva toujours le souvenir d'Izieux et de ceux qu'il y avait aimés. Jusque dans ses dernières années, il s'intéressait au sort de ses anciens élèves : se réjouissait de leurs entreprises bienfaisantes, et fécondait encore par ses prières la semence de bien qu'il avait jetée dans leurs âmes.

Ses dernières années, se passèrent à Charly et à St Genis-Laval, où, par sa piété, sa régularité et son bon esprit, il ne cessa pas d'édifier la communauté. Il avait un esprit très filial envers la Congrégation et les Supérieurs. Afin de se rendre utile dans la mesure de ses moyens, il s'était improvisé relieur et il travaillait soit à réparer les vieux livres, soit à rassembler et à mettre en volumes les brochures ou les revues utiles dont les numéros épars auraient risqué de s'égarer. Dans ses heures de loisir, il recueillit et mit en ordre les instructions et les traits d'histoire, dont il avait tiré autrefois un parti très efficace pour la préparation de ses élèves à la Première Communion : et, avec la permission des Supérieurs, il consacra une partie de son modeste revenu de famille à les publier sous le voile de l'anonymat. Dans l'affectation annuelle du restant de ce même revenu, il n'oubliait pas de faire une bonne petite part à l'œuvre du Juvénat.

C'est le 6 juillet dernier que ce bon et fidèle serviteur fut appelé par le Seigneur à l'éternelle récompense de ceux qui ont combattu le bon combat et gardé la foi. Il était dans la 85ième année de son âge et la 68ième de sa vie religieuse.   R. I. P.

 

† Frère PAULIN-ANTOINE, profès des vœux temporaires. — Ce pieux et sympathique jeune Frère nous fut enlevé, voilà bientôt un an, par une mort des plus douloureuses, réconfortée heureusement par les consolations de la foi et la ferme espérance qu'elle était la porte étroite de l'éternelle vie. Profitons de l'approche de ce triste anniversaire pour nous arrêter un moment à son édifiant souvenir.

Né Claude Marie Antoine Pérelle, à St. Romain-de-Popey (Rhône) en 1897, il fut reçu au juvénat de Fribourg (Suisse) au mois de mai 1910 : et, après y avoir donné pleine satisfaction pendant deux ans, il fut admis au noviciat de San Maurizio Canavese où il prit le saint habit le 6 octobre 1912.

C'est un bonheur après lequel il avait longtemps soupiré et qui le laisse plein de la plus affectueuse reconnaissance envers Dieu et la Très Sainte Vierge, à qui il s'en reconnait avant tout redevable. "Quelle consolation pour moi, écrit-il le lendemain, de penser que je suis maintenant consacré tout entier au Seigneur et que je suis devenu d'une manière toute spéciale l'enfant de Marie, la Vierge très pure ! Il faut avoir goûté cette joie intime de l'âme pour pouvoir la comprendre''.

Puis, des hauteurs célestes où elle s'est ainsi élevée d'abord, cette reconnaissance redescend sur la terre pour s'épancher sur ses parents et ses proches, en termes où transparaît toute la fraîcheur de son âme virginale.

A l'approche du premier jour de l'an, peu de semaines après, il leur écrivait: "Je suis ravi de voir arriver ce jour que j'attendais si impatiemment pour avoir l'occasion de vous témoigner une fois de plus combien sont grandes et profondes mon affection et ma reconnaissance envers vous. Sans doute je l'ai déjà fait bien des fois : mais peut-on jamais dire assez à ses parents qu'on les aime et qu'on les remercie de leurs bienfaits surtout moi qui en ai tant reçu. Oh ! oui, merci, chers Parents, merci de toute l'effusion de mon cœur pour tout ce que je vous dois: éducation chrétienne, soins attentifs et dévoués, bons exemples, corrections paternelles, instruction religieuse, etc. Merci surtout du sacrifice que vous avez fait si généreusement en me laissant suivre ma sainte vocation. Mon cœur souffre de ne pouvoir assez vous exprimer combien vifs sont mes sentiments à votre égard. Je vais les dire à l'Enfant Jésus et le supplier de vous bénir autant que je vous aime".

Ce bonheur de la vocation religieuse, dont il sent si vivement le prix et dont il remercie avec tant d'effusion Dieu et tous ceux qui, à quelque degré, ont contribué à le lui procurer, il ne voudrait pas être seul à en jouir, mais le faire partager à ses frères cadets. Nombre de fois, dans ses lettres à la famille, nous trouvons à ce sujet des invitations aussi pressantes que discrètes. "Si vous saviez, leur dit-il, comme on est heureux en religion vous ne balanceriez pas. Voilà J. *** qui a 15 ans. Il est temps de choisir une vocation Ah ! quelle chance pour lui s'il pouvait venir ! Ce serait encore un grand sacrifice pour vous, bien chers Parents : mais les enfants religieux sont une bénédiction pour leur famille : et puis quelle consolation ce serait pour vous de penser que deux de vos fils sont consacrés entièrement à Dieu !''

On comprenait ce langage à la maison Pérelle, où l’esprit chrétien préside à l'éducation des enfants et soutient le courage des parents au jour des épreuves et des pénibles labeurs. Si J. *** ne vint pas, c'est sans doute que la Providence avait d'antres vues sur lui. Pour le Frère Paulin-Antoine, il continuait avec ferveur le cours de son noviciat, aimé de Dieu et des hommes, poursuivant avec une sainte persévérance la correction de ses défauts, dont son humilité lui exagérait le nombre et l'importance et l'acquisition des vertus religieuses, dont il se faisait un idéal très élevé. "Je dois être un saint et un apôtre" avait-il mis la base de son programme : et il en poursuivit la réalisation avec une constance remarquablement soutenue durant tout le cours de son noviciat et de son scolasticat.

Aux vacances de 1914, il comptait aller faire ses premiers pas dans la vie active dans un de nos établissements de Turquie : mais la guerre, qui éclata à cette époque, vint bouleverser les plans des Supérieurs. Il fut nommé professeur au Scolasticat, et ses débuts donnaient de belles espérances, lorsque touché par la mobilisation, au commencement de 1916, il doit échanger le doux nid de San Maurizio pour la caserne, et sa chère soutane contre l'uniforme militaire.

Si ce fut pour lui un dur sacrifice, il n'y a pas à se le demander : mais il s'y soumit généreusement comme à une disposition de la Providence, bien résolu d'accepter pour Dieu toutes les peines qui y sont attachées. C'est du moins ce que nous pouvons inférer de sa correspondance où ces dispositions transparaissent à chaque page.

Des fatigues de l'entraînement, des duretés de la discipline, des incommodités de toutes sortes qu'ils lui font endurer chaque jour, nulle plainte. Une seule peine, mais poignante celle-là, ne manque jamais de s'y manifester : celle de se voir éloigné de sa chère famille religieuse, avec laquelle le milieu où doit maintenant s'écouler sa vie forme, hélas ! un si douloureux contraste. Il s'en console, espérant que son exil ne se prolongera pas trop longtemps et en tâchant par une conduite toujours exemplaire, par des actes de foi, d'amour et d'amende honorable de faire, dans la mesure de son possible, réparation à Notre Seigneur des nombreuses et graves offenses dont il voit avec douleur que son adorable personne est quotidiennement l'objet.

De ce désolant contraste entre la vie religieuse dont il a fait la douce expérience et la vie de caserne où doivent maintenant s'écouler ses jours, il tire de plus un puissant motif de reconnaissance envers Dieu pour la grâce de sa vocation. "Si j'étais resté dans le monde, se dit-il, il n'est guère probable que j'eusse été une des heureuses mais rares exceptions : je me serais probablement laissé entraîner par le flot envahisseur qui fait tant de victimes. C'est bien maintenant que je comprends le bienfait de la vocation religieuse et que j'en remercie Dieu de toute l'effusion de mon cœur".

Et sa profession de foi bien catégorique reste toujours celle-ci : "Je suis dans le monde, mais je ne suis pas du monde et je compte bien n'en être jamais. Rester religieux toute ma vie, et mourir en religieux : voilà par excellence le bonheur que j'ambitionne. S'il plaît à Dieu, moyennant le secours de sa sainte grâce, je sortirai de l'épreuve plus fort que je n'étais avant de la subir''.

Il n'oublie cependant ni la gravité du péril qu'il court ni la fragilité naturelle à l'homme : il sait que, si l'esprit est prompt la chair est faible : et, selon l'avertissement du Sauveur, il veille et il prie. "Les exercices pénibles, les marches forcées, le front même ne sont pas ce que je redoute. Ce que j'ai d'abord appréhendé, c'est que mon pauvre cœur, privé des affections religieuses qui l'avaient si heureusement rempli jusque là, ne se laissât prendre aux appas trompeurs de quelque créature indigne de lui, ou que l'ennui né de l'isolement ne me fît céder à l'entraînement de mauvais compagnons. Mais maintenant, grâce à Dieu, je ne crois plus avoir beaucoup à craindre ces écueils d'abord le choix que j'ai fait de mes amis en supprime un grand nombre : puis, dans les rues et ailleurs, je tâche d'être modeste. Ma résolution bien arrêtée a été dès le principe de ne m'attacher qu'à Notre Seigneur : et mon cœur n'ayant ainsi plus rien qui l'arrête, il m'est bien plus facile d'aimer ce bon Maître, de faire de vrais actes d'amour. Aussi, quels bons moments ceux que je passe auprès de Lui l'église ! Comme il me paye bien de retour !"

Est-ce à dire qu'il se croie entièrement rassuré ? Non. Plus il va, plus il craint de se laisser contaminer à son insu par ces mœurs de caserne qui lui inspirent un croissant dégoût, et plus vive se fait dans son âme la sainte nostalgie de la vie religieuse où naguère encore il se sentait si bien dans son élément. "On dit que les jours se suivent et ne se ressemblent pas : mais, hélas ! je n'en fais guère l'expérience. Pour moi, depuis que je suis ici, ils se ressemblent tous parce que chaque jour j'éprouve la même douleur de me trouver séparé de confrères si tendrement aimés et de me voir encore dans ce dégoûtant milieu de la caserne… Oh ! quand pourrai-je reprendre ma chère soutane, préservatif de tant de dangers ! Je comprends trop que les moindres rapports avec le monde sont la ruine de cette vocation, que pour rien au monde, Dieu le sait, je ne voudrais perdre".

Ce n'est donc pas sans une certaine sensation de soulagement que, bientôt après, il se voit appelé à partir pour le front. D'abord il est sans crainte pour ce qui peut lui arriver : car il est persuadé — que le monde l'appelle heureux ou malheureux — que ce sera ce que permettra la Providence : et puis il se trouvera du moins hors de cette atmosphère de corruption. C'est le cœur content, que de son gourbi boueux, noir infect, humide, où l'on ne peut ni s'étendre ni rester debout, il adresse ses vœux de bonne année à ses parents, à ses Supérieurs, à ses Confrères. "Le métier est dur, très dur, à la vérité,… mais tant mieux ! dit-il: j'ai par là l'occasion de montrer à Dieu plus d'amour et de reconnaissance !''

Ce n'est, en effet, qu'à force de générosité d'âme et d'esprit de foi, qu'on peut ainsi, à l’exemple de Saint Paul dans ses chaînes, trouver encore la joie dans une situation comme la sienne. Ecoutons-le nous en faire le tableau, au retour d’une semaine et demie aux premières lignes. "Ce qui a été le plus dur à supporter, ce n'a pas été le bombardement, quoiqu'il fût intense, mais le mauvais temps, la boue dont nous étions couverts. Que ça paraît long, une nuit passée entière dans une tranchée sous la pluie ou la neige ! Mais on offre de temps en temps ses souffrances au bon Dieu pour le bonheur de ceux qu'on aime, et cela finit par passer tout de même… Nous voici au repos: quel plaisir de pouvoir se coucher (et sur de la paille !), de pouvoir sortir ses souliers de ses pieds enflés, de pouvoir trouver de l'eau pour se débarbouiller, lorsqu'on a été privé de tout cela pendant 11 jours !"

Hélas ! ce repos ne devait pas être de longue durée. Il écrivait cela le 12 janvier 1917 et cinq jours plus tard il remontait aux tranchées de première ligne, d'où il ne devait revenir qu'horriblement mutilé pour aller mourir dans une ambulance de l'arrière, au milieu de cruelles douleurs endurées avec une patience de saint !

Que s'était-il passé ? Le voici d'après une lettre d'un de ses camarades. Dans la nuit du 17 au 18 janvier, il venait d'arriver avec ses compagnons d'armes dans la tranchée la plus avancée, lorsqu'un malheureux obus, éclatant tout près de lui, lui emporta la jambe droite, lui brisa la gauche et le blessa grièvement à la tête. C'est dans ce triste état qu'il fut transporté à l'ambulance de Dugny (Meuse), où il expirait trois jours plus tard après avoir reçu l'absolution et l'extrême-onction.

On dit que, peu de temps auparavant, il aurait confié à un de ses confrères: "Si je dois être frappé, je demande au bon Dieu de souffrir beaucoup avant d'aller à Lui !" Dans quelle terrible mesure, ô Seigneur, vous avez exaucé son héroïque prière ! Puissent tant de douleurs lui avoir servi de purgatoire, dans le cas où il en aurait eu besoin, et l'avoir rendu digne d'être reçu sans délai au nombre de vos élus ! R. I. P.

 

† Frère LUIS-JOSÉ, profès des vœux temporaires. Le 5 juin dernier, après une longue maladie supportée avec une résignation toute chrétienne, et après avoir reçu avec la plus édifiante piété les derniers secours de la religion, allait recevoir au ciel la couronne promise à ceux qui ont persévéré jusqu'à la fin, le Frère Luis-José, appelé dans le monde José Maria Masaguer.

Né le 27 janvier 1899 à Monells, dans la province de Gérone (Espagne), il avait été élevé par ses pieux parents dans l'amour et la sainte crainte de Dieu, et dès ses premières années il montra une inclination marquée pour tout ce qui a rapport à la religion. Comme, au catéchisme, il était toujours des premiers. M. le Curé se plaisait à le prendre pour moniteur dans la formation des tout petits, et il s'acquittait à ravir de cette honorable fonction où il apportait toute l'application dont il était capable, tout en se préparant lui-même soigneusement à sa première communion.

À douze ans, docile à l'appel divin qui se faisait entendre à son âme, il demanda et obtint d'être admis au juvénat de Vich, où il se distingua par sa piété et son attachement à sa vocation : et trois ans plus tard il passa au noviciat de Las Avellanas, où il prit le saint habit le 25 juillet 1914.

Chargé plus tard de la petite classe à l'école paroissiale de Vich, il s'acquit en peu de temps la sympathie des familles de ses jeunes élèves, dont le nombre s'accrut tellement, grâce à son zèle industrieux, qu'il fallut créer une nouvelle classe.

Il donnait donc de belles espérances comme maître chrétien aussi bien que comme religieux. Mais Dieu, qui a ses desseins, le trouvait déjà mûr pour la récompense. Le bon jeune Frère voyait rapidement ses forces s'en aller et les Supérieurs qui s'en apercevaient, le mirent sur l'avis du médecin au repos absolu : mais le mal n'en continuait pas moins son œuvre, en dépit de tous les soins qu'on s'efforça de lui donner. Comme dernière ressource, on essaya de l'air natal : et dans ce but il se rendit dans sa famille, où il fut la bonne odeur de Jésus par l'édification qu'il donna à tous ceux qui eurent des relations avec lui.

Rien cependant ne put arrêter le cours de la maladie qui alla s'aggravant de jour en jour jusqu'à ce qu'il s'endormit pieusement dans la paix du Seigneur. C'était, comme nous avons déjà dit, le 5 juin 1917.

A ses funérailles, qui eurent lieu à Torroella de Montgrï, où sa famille était venue s'établir depuis peu, les jeunes gens se disputèrent l'honneur de porter son cercueil, et une famille distinguée du pays offrit pour le déposer, en attendant la résurrection, la place réservée qu'elle avait au cimetière, s'estimant heureuse, dit-elle, d'avoir parmi les siens les restes mortels d'un Petit Frère de Marie ou pour mieux dire d'un saint, comme tout le monde était d'accord à considérer le Frère Luis-José.

Puissions-nous le revoir un jour dans le ciel ! Et en attendant pour le cas où il pourrait encore en avoir besoin, le Bulletin le recommande aux pieux suffrages de ses lecteurs.    R. I. P.

 

† Frère SEVERIANUS, profès des vœux perpétuels. – Vital Roussel, en religion Frère Sévérianus, naquit à Saint-Pierre du Chambon (Puy-de-Dôme) en 1841, et eut l'avantage, dans ses jeunes années, de passer deux ou trois hivers à l'école du Frère Faustinien, auquel il se reconnaissait redevable, après Dieu, de sa vocation et de ses solides convictions religieuses.

Entré à 17 ans au noviciat de N.-D. de l'Hermitage, il ne remplit guère dans la Congrégation que des emplois modestes : mais il y apporta tant d'application, de savoir-faire et de dévouement qu'il n'en rendit pas moins de précieux services à l'Institut, tout en faisant un grand bien à de nombreuses âmes d'enfants : d'autant plus qu'aux qualités d'un habile maître il joignait aussi à un remarquable degré celles d'un bon religieux.

Nombreuses sont les écoles des provinces du Centre auxquelles il a successivement prêté son concours: Chagny, Génelard, Montceau-les-Mines, Genas, Ambérieu, St. Vincent de Rheins, Maîche, Vercel, Foissiat, pour ne citer que celles où il est demeuré le plus longtemps, le voient tour à tour : et, dans toutes, il se fait grandement apprécier. Non seulement, par le bel ordre qu'il sait maintenir parmi ses élèves et par les progrès qu'il leur fait faire, il conquiert la sympathie du clergé et des protecteurs de l'école : mais par son dévouement, son bon esprit, son savoir-faire et son édifiante régularité, il est le soutien de l'esprit religieux, et un vrai trésor pour la communauté : le jardin, le rucher, la basse-cour, la surveillance en dehors de sa classe: tout est de son ressort, et il y dépense sans compter pour le bien de la maison, tout ce qu'il a de temps et de forces.

Aussi les autorités scolaires et les autorités ecclésiastiques sont-elles d'accord avec les directeurs des maisons et les parents de ses élèves pour lui rendre un élogieux témoignage. A St. Vincent de Rheins, l'inspecteur, qui aime à visiter sa classe, le cite, dans ses conférences, comme un modèle à imiter ; M le Curé de Vercel, le considère comme un excellent professeur et un éducateur émérite ; pour M' Curé de Maîche, Frère Sévérianus est un saint religieux, qui fait le bien sans bruit, mais de manière à contenter également le bon Dieu et les familles chrétiennes qui envoient leurs enfants à l'école. J'admire votre bon Frère Sévérianus dans la surveillance des enfants à l'église, dit Mr le Comte de Mérode : il en a plus de deux cents devant lui, appartenant aux deux écoles du pays, et leur tenue est tout ce qu'on peut désirer de mieux… et nous pourrions allonger beaucoup la liste de pareilles citations.

Ses dernières vingt années sont marquées par un considérable affaiblissement de ses forces. Ses poumons gagnés graduellement par l'emphysème, ne remplissent que péniblement leur fonction : dans ses quintes de toux, il est souvent obligé de se cramponner aux murs ou aux arbres pour ne pas tomber : et néanmoins quand on lui parle de repos, il semble ne pas comprendre. Je ne suis pas malade, dit-il, et il continue son travail comme s'il se portait bien.

En 1903, ce n'est qu'à son corps défendant que, pour ne pas cesser son apostolat, il consent à quitter son habit religieux pour prendre l'habit civil. Il va prendre la troisième classe, à l'école de Foissiat, qui n'avait pas moins de cinquante élèves : et, tout en montrant combien il y a encore d'énergie dans cette santé délabrée, il ne tarde pas, là, comme ailleurs, à gagner toutes les sympathies.

Cependant, ses souffrances augmentant, il consent, en 1909, à se mettre au repos : mais ce n'est pas pour longtemps. Malgré ses 70 ans et son asthme, il souffre bientôt de cette inaction : et c'est avec plaisir qu'il accepte une suppléance à Mornant d'abord, puis à Maynal. Il pensait que ce ne serait qu'à titre provisoire : mais ce provisoire dure plus de cinq ans, jusqu'à ce que, le 17 février dernier, il succombe les armes à la main à un accès de grippe qui était venue se greffer sur son asthme, après avoir reçu avec une grande piété les derniers sacrements et l'indulgence in articulo mortis. R. I. P.

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N.B. -Depuis le Bulletin de juillet, outre les morts à l'armée déjà signalés, le bon Dieu a encore appelé à Lui les Frères Joseph-Sébastien, Fiacre, Ernest-Paul, Paulinus, Natales, Pierre-Austremoine, Jean-Pascal, Victor-Léon, Olegario, Adjutory, Hilaire, Reginaldo, Armance, Juan-Norberto, Philorum. Nous les recommandons aux pieux suffrages des Lecteurs du Bulletin.

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