Nos défunts

04/Oct/2010

Le C. Frère Ethelbertus, Stable (1864 – 1929).

Subitement rappelé à Dieu, comme plusieurs de ceux dont les notices biographiques achèvent ce Numéro du Bulletin, le C. Frère Ethelbertus nous donne comme tant d'autres la leçon d'être toujours prêts à l'appel du Maître.

 

Jeunesse. — Né Penel François, en 1864, à Preaux, dans l'Ardèche, non loin d'Annonay, d'une modeste famille d'agriculteurs, il s'était vu, jeune encore, obligé de louer ses services dans les termes voisines pour subvenir à ses besoins. Travailleur consciencieux, il prenait l'intérêt de ses maîtres et ne comptait pas les heures. Les enfants en raffolaient ; pour eux, il avait des attentions vraiment maternelles. Il n'allait pas au village qu'il ne revînt les poches garnies pour eux de douceurs ou de surprise. Une partie de ses gages y passait. De tels hommes ne deviennent pas riches, mais ils gagnent tous les cœurs.

A notre jeune homme il manquait pourtant quelque chose : l'horizon d'un petit domaine paraissait trop étroit à ses ambitions de vingt ans, et son âme était trop grande pour ne point rêver à d'autres moissons.

Tout en labourant et semant, il réfléchissait sur le sage emploi de la vie. Il sentait en lui une telle réserve d'énergie et de tendresse qu'elle débordait le sillon monotone de son existence trop facile : il rêvait de donner plus qu'il ne recevait. C'était l'appel à l'apostolat. Il suivit l'appel, et le 1ier juillet 1886, abandonnant au monde ses projets d'avenir et les joies très légitimes qu'il y goûtait, il entrait au Noviciat de N.-D. de l’Hermitage. Le bon Frère Azarias, alors maître des novices, eût vite fait de découvrir le riche fond de vertu et les trésors d'énergie que cachaient les dehors un peu frustes du nouvel arrivant. Celui-ci, de son côté, dut, à maintes reprises, faire acte d'héroïque soumission pour s'adapter à sa nouvelle vie. Au jeune homme rompu aux rudes travaux des champs, le règlement minutieux du noviciat dut être une terrible épreuve. Il fallut s'immobiliser de longues heures sur les bancs de classe avec de jeunes compagnons beaucoup plus avancés ; remplacer par le livre, le crayon et la plume les instruments qui avaient rendues calleuses ses robustes mains ; au lieu d'ensemencer, il fallait apprendre. Mais que ne peut accomplir une volonté tenace lorsqu'elle est guidée par un idéal élevé !

Grâce à la maturité que lui donnait son âge et l'habitude de la réflexion le nouveau venu eut vite repris contact avec le savoir. S'il ne sortit pas du Noviciat avec les parchemins qui confèrent l'habileté magistrale, du moins il se sentit armé pour le bien, et possesseur d'un outil qui lui permettrait d'ouvrir de nouvelles voies à son activité.

 

Au Canada. — Un brûlant désir d'apostolat tourmentait cette âme ardente qui eût voulu embraser le monde entier de la charité du Christ. Aussi à peine armé chevalier, au lendemain de sa profession temporaire, désireux de compléter son sacrifice, il demande à quitter tout pour aller au loin prêcher l'Évangile du renoncement. Il fut un des pionniers de nos œuvres au Canada.

En 1888, il allait prendre charge de la petite classe à Lewiston, sous la sage direction de l'excellent Frère Côme. Après un court stage à St-Pierre, il enseigna quatre années durant au pensionnat d'Iberville où il. sut gagner la confiance et l'affection de ses jeunes disciples.

Malheureusement l'écolier ne se plie pas aux soins. qu'on lui prodigue avec la fatale régularité de la plante. Et l'ardeur même du jeune professeur menaçait de compromettre sa patience. Un moment de vivacité lui ayant attiré des ennuis, il renonça pour jamais à l'enseignement. Mais en homme de cœur il saura dédommager sa congrégation par des services et un dévouement que l'on rencontre rarement.

Après plusieurs années de surveillance, particulièrement au Noviciat où il resta quatre ans, il fut chargé de la ferme à Lévis, en 1906, puis à Iberville, en 1909.

Sauf quelques courtes absences pour maladie, c'est à ce dernier poste qu'il était attaché depuis vingt ans. Attaché est bien le mot en effet : là, pratiquement seul pendant de longues années, il faisait valoir la propriété qui procurait au pensionnat, puis au juvénat et à la maison provinciale le jardinage et le laitage quotidiens. Toujours debout avant l'aube, il n'arrêtait du matin au soir que pour prendre à la hâte ses repas.

 

Sa vie de travail. — On aimait le voir à l'œuvre : chaque effort portait ; l'ouvrage avançait comme par enchantement. La tâche du lendemain était prévue et préparée la veille ; rien n'était laissé à l'aventure. Aussi quel ordre partout ! Les légumes variés s'alignaient dans les sillons entre lesquels aucune herbe n'osait se montrer. Les animaux, les arbres même, semblaient former une famille sensible aux soins qui leur étaient prodigués.

Les pommiers surtout étaient l'objet de sa sollicitude, sans doute pour le sourire qu'ils lui permettaient de faire naître, à l'automne, sur les jeunes visages. Quelle joie il avait d'en faire un goûter pour les Juvénistes qui allaient aider à rentrer les récoltes !

A l'époque des retraites nul n'oubliait d'aller visiter ces luxuriantes cultures qui recelaient chaque année de nouvelles surprises.

Il y avait bien, il est vrai, l'appât de quelques primeurs qu'il fallait déguster en passant ; mais le jardinier les offrait de si bon cœur et cela lui faisait tant plaisir que l'on succombait à la gourmandise par charité.

Frère Ethelbertus s'attachait à son métier, car il le faisait avec amour. La terre était vraiment devenue pour lui la grande amie, moins à raison des trésors qu'il en retirait que pour la facilité qu'il y trouvait de s'élever à Dieu. Tout lui était sujet à méditer, et il suffisait d'orienter l'entretien sur la conduite de la Providence pour aviver la flamme apostolique qui était en lui : il eût tant aimé être un semeur de vérité. Mais il l'était bien à son insu ; on ne s'éloignait pas de lui sans se sentir encouragé et réconforté.

A certains jours de fête, si à la fin du dîner, il était invité à parler, il acceptait volontiers. Mais après quelques mots de remerciement remplis d'à-propos, il s'échappait des banalités pour faire à ses auditeurs une exhortation pathétique sur la charité, la soumission filiale, l'esprit de famille ou la reconnaissance. On sentait que ces vertus étaient cultivées par lui avec plus de soins encore que ses plates-bandes.

Lorsqu'en 1927 on jugea bon, pour sa santé, de l'éloigner de cette terre qu'il avait pétrie de ses mains et de ses sueurs, pour le placer à Lévis, il se mit à l'œuvre avec le courage et la soumission du parfait religieux, mais moins d'un mois après il fallait l'envoyer à l'Infirmerie. Nommé ensuite jardinier à Beauceville, il se remit un peu tout en gardant cette pensée déprimante qu'il ne travaillait pas assez pour gagner sa vie et que tout dépérissait sous sa main.

Au mois d'août dernier, il fut renvoyé de nouveau à Iberville avec mission de s'occuper aux petits travaux accessoires de la ferme. A peine eut-il repris contact avec ce sol connu et aimé qu'un sang nouveau coula dans ses veines, il se sentit revivre. Le vieux Bébé, compagnon de ses travaux depuis vingt ans, semblait lui-même tout réjoui, et l'on disait : La nomination a fait deux heureux, F. Ethelbertus et son cheval. En moins d'un mois étable, jardins, vergers avaient pris un aspect tout nouveau. L'intrépide travailleur se levait avant 3 heures du matin pour faire le train et être libre de se livrer dès l'aurore aux travaux du dehors.

Son directeur et le C. F. Louis-Léon, essayaient en vain de le modérer. De grâce, leur répondit-il, laissez-moi travailler: le travail c'est ma vie. C'était, en effet, sa vie et sa joie. Il avait retrouvé l'entrain et la belle humeur d'autrefois ; ses craintes, sa mélancolie s'étaient évaporées ; chaque jour la vue des améliorations réalisées raffermissait sa confiance et ranimait son courage. C'était une véritable exaltation qui lui faisait oublier l'usure causée par ses 65 ans de rudes travaux et une maladie de cœur qui le menaçait. « Dans trois ans, disait-il quelques jours avant sa mort, toute la propriété, sera un jardin ». Et certes, tout n'était pas illusion dans ce projet: à l'allure méthodique et vigoureuse qu'il avait prise, il en serait venu à bout.

Dieu en avait disposé autrement.

 

Sa mort subite. — Le jeudi, 26 septembre, le C. F. Ethelbertus s'était levé selon son habitude bien avant le jour. Le matin, il avait fait une provision de fraisiers et de framboisiers qu'il devait planter après dîner: c'était ainsi qu'il prenait souvent sa récréation. Son déjeuné pris, il avait fauché, puis attelé deux jeunes chevaux pour le labour. A dix heures, le C. F. Maître des Juvénistes le rencontre dans le verger au moment

il bordait une planche par un sillon d'une régularité parfaite. F. Adonius l'en félicite et tous deux se saluent très jovialement. Ce sillon, droit comme toute sa vie, était le dernier. De là, il partait pour en commencer un autre, lorsque quelques pas plus loin il tombait soudain sans que personne s'en aperçut. Une demi-heure plus tard, deux Frères voyant les chevaux arrêtés s'approchent et voient leur confrère gisant sur le sol près de sa charrue. M. le Chapelain et le Docteur sont aussitôt appelés tandis que le C. F. Louis-Léon pratique la respiration artificielle ; c'était en vain: le cœur ne battait plus. Le C. F. Infirmier, à la vue d'une blessure reçue en tombant et qui n'avait produit ni épanchement ni enflure assure que le cœur avait déjà cessé de battre quand il s'affaissa.

Il était mort debout. C'était bien l'attitude qui convenait à ce vaillant ouvrier que le repos fatiguait plus que le travail. « Je mourrai à l'ouvrage, avait-il dit maintes fois, le travail est mon élément ».

Dieu l'a exaucé, l'appelant à lui sans transition, à l'endroit même qu'il avait le plus souvent foulé de ses pieds. Cette mort foudroyante était depuis longtemps prévue : notre regretté défunt s'y attendait et s'y préparait. Trois heures auparavant il avait fait une fervente communion à la messe de communauté.

Il repose maintenant au milieu de cette terre dont il voulait faire un paradis terrestre pour ses Frères, pris de la nouvelle maison provinciale qu'il n'avait pas encore eu le temps de visiter en entier.

Le premier Frère qui meurt sur notre nouvelle propriété de l'Hermitage Champagnat est ainsi celui qui s'était donné le plus de peines pour entretenir et embellir cette terre où, depuis vingt ans, il travaillait comme deux. Nul mieux que lui n'était désigné pour nous montrer comment on va de cette terre au ciel. Il a inauguré les départs pour la véritable patrie dans notre nouvelle chapelle un samedi, le dernier de septembre.

F. Ethelbertus était, comme on le voit, un de ces infatigables et modestes travailleurs, comme nous en avons tous connus, qui se dévouent sans bruit, et semblent passer inaperçus. Mais leur souvenir restera vivant dans les mémoires alors que tant d'autres vies plus brillantes auront sombré dans l'oubli. C'est ainsi que Dieu exalte les humbles.

Puissions-nous réaliser les rêves de bonheur que faisait pour nous le regretté disparu en faisant germer. autour de sa tombe les fleurs de générosité, de fraternelle affection et d'inlassable dévouement dont il nous laisse le souvenir et l'exemple. Il nous y aidera sans nul doute par sa charitable intercession auprès de la divine Mère et du Vénérable Fondateur dont il fut le véritable enfant.   –   R. I. P.

 

Le C. Frère Luiz-Bernardo, profès perp. (1898 – 1929).

Je viendrai comme un voleur, a dit Notre Seigneur. Le C. Frère Luiz-Bernardo, après bien d'autres a vu se réaliser cette parole. Voici en quels termes nous est annoncée sa mort.

Le dix décembre, il accompagna les autres Frères, dans une promenade qu'ils firent dans les environs, et après avoir pris leur repas, ils se dispersèrent par petits groupes pour se promener. A peu de distance, il marcha sans s'en apercevoir sur un crotale qui lui répondit par une morsure au mollet. On lui injecta aussitôt que possible une forte dose de sérum antiophidique. Mais ce ne fut que près d'une heure et demie après la piqûre. Le venin avait les avances sur le sérum. Les douleurs apparurent bientôt à la gorge, aux bras et aux jambes, suivies de paralysie générale.

Malgré tous les soins possibles du médecin et les injections renouvelées, il succomba au matin du troisième jour.

Pendant la première nuit, le Supérieur du Séminaire et moi nous l'avions préparé à la mort ; il reçut l'absolution, renouvela ses vœux plusieurs fois, passa quelques heures dans des oraisons jaculatoires continuelles, avec une lucidité complète d'esprit.

Encore un de plus au ciel, j'en 'ai la confiance, et il remplira les promesses qu'il fit avant de nous quitter, de prier beaucoup pour nous tous.

« Cet accident qui a coûté la vie à un bon Frère nous a vivement impressionnés. Nous eu tirerons encore une nouvelle leçon que la Providence nous présente si souvent: d'être toujours prêts à paraître devant Dieu. »

 

Le C. Frère Marie-Ludovinus, Stable (1885 – 1928).

Le 27 novembre 1928, le Frère Marie-Ludovinus, Sous-Directeur du Collège Arméno-Catholique à Alep, s’affaissait en pleine rue et succombait en quelques minutes à une crise d'angine de poitrine. La funeste nouvelle, aussitôt répandue, produisit au Collège et dans la ville une impression de stupeur. On n'admet pas sans hésitation la réalité de la mort instantanée d'un homme vigoureux, plus difficilement encore la brusque disparition d'un maître aimé. Toute la soirée, devant la dépouille mortelle du cher défunt, dont le visage gardait encore son accueillant sourire, ce fut l'interminable défilé des élèves et des anciens élèves qui venaient s'agenouiller, pleurer et recommander à Dieu l'âme de leur maître.

 

Jeunesse. — Pierre Valette naquit le 19 mai 1886, à Masseret (Corrèze). Il connut peu son père, bijoutier, qui mourut prématurément. Mais Dieu, comme première grâce, lui avait donnée une sainte mère.

C'était une de ces femmes de robuste souche chrétienne, où la foi est enracinée dans l'âme plus profondément que les châtaigniers dans le sol granitique de ce bas Limousin, une de ces mères courageuses qui comprennent la sublimité de leur mission de dévouement et de sacrifice et qui, sans souci des privations croissantes et des deuils répétés, l'acceptent avec amour. Des 12 enfants qu'elle avait eus, 4 seulement devaient parvenir à l'âge adulte.

Le petit Pierre spécialement bénéficia des trésors d'affection et de piété de ce cœur maternel. Né au mois de mai, il fut, au jour de son baptême, consacré à la Sainte Vierge. Puis on décida de lui faire porter comme premier habit, les livrées de Marie. Ce fut une joie bien douce au foyer, le jour où il parut revêtu de sa petite robe blanche et ceint de son cordon azuré dont les glands avaient été amoureusement brodés par la grand'mère.

Doux, obéissant, affectueux et charitable, l'enfant, sous la protection de la Ste Vierge, grandit dans une atmosphère de piété, au sein de sa famille et dans la salubre sérénité de la vie champêtre. Trente ans plus tard, il évoquera dans une lettre le souvenir des impressions délicieuses laissées dans sa jeune âme par cette vie calme, par les cérémonies religieuses, notamment par la féerie des messes de minuit.

« J'aime à me revoir tout petit, dit-il, partant avec mon vieux grand-père pour la messe de minuit et montant par les chemins blancs de neige jusqu'à la vieille église toute illuminée. Quelle joie d'entendre les airs des Noëls antiques. Ce souvenir émeut mon cœur toutes les fois que j'y pense ».

Mais, par de providentielles influences, Dieu attirait à lui, doucement, cette âme trop pure pour rester exposée aux contacts flétrissants du monde.

Au jour de sa première communion, faite à 12 ans, avec une piété angélique, l'heureux enfant entendit-il au fond de son être la douce voix du Maître qui lui disait de tout quitter pour le servir lui seul et totalement ? Toujours est-il que dès ce moment il n'eut plus qu'un désir, souvent exprimé: partir pour consacrer sa vie à Dieu. Mais où aller ?

 

Au Juvénat. — La Providence ne tarda pas à lui indiquer la. voie à suivre. Un Frère de la province de Lacabane, F. Gondulphe, alors soldat à Brive, était venu en permission à Masseret. Il avait fait la connaissance du jeune Pierre et lui avait parlé des Frères Maristes. Le soir même, l'enfant déclarait : "Oh ! que je serais heureux si je pouvais partir avec le F. Gondulphe !" A. Sa sainte mère pleura de joie, remercia la Sainte Vierge de pouvoir lui offrir son enfant, prépara en hâte son trousseau et le laissa partir pour le Juvénat de Lacabane.

Lacabane ! combien de foi plus tard devait-il en évoquer le souvenir ! c'était pour lui cinq délicieuses années, lentement écoulés dans les charmes de l'innocence de la piété et du travail, au juvénat où il se fait tout de suite apprécier puis au Noviciat où il reçoit le nom de F. Marie Ludovinus qu'il devait si bien porter.

Au scolasticat, de lointains horizons se sont ouverts devant lui, de grands projets se sont élaborés dans son âme enthousiaste. Il demanda à partir pour les missions. Il comprend que le rôle de religieux éducateur est à base de renoncement, et dans sa juvénile générosité il veut s'imposer un héroïque sacrifice, pour que on apostolat soit plus agréable à Dieu, et plus fécond. Son cœur avait choisi le Brésil pour champ d'action, mais des. circonstances particulières le déterminent à partir pour la Syrie.

« Il lui faut obtenir l'autorisation de sa mère. Elle était alors malade, et savait qu'il n'y avait plus de guérison possible. Quelle douleur pour elle de se dire: Mon enfant, tu pars, je ne te reverrai plus ici-bas, mais puisque c'est pour Dieu, je consens à tout ! » Et les larmes aux yeux, mais d'une main résolue, elle signe son acte de consentement.

Cette mère admirable devait mourir 18 mois plus tard, après de grandes souffrances courageusement supportées.

 

En Mission. — En septembre 1902, à Marseille, recommandant à Notre Dame de la Garde sa mère souffrante, ses jeunes frères et sœurs inquiets, F. Marie-Ludovinus, heureux malgré l'amertume de son sacrifice, s'embarque pour la Syrie.

Huit jours après, dans l'éclat d'un beau jour d'Orient, il reposait ses regards émerveillés, sur les pentes du Liban, d'où, les uns après les autres, à mesure que le bateau s'avançait, surgissait une infinité de villages aux façades blanches et aux toits rouges. Ses yeux s'arrêtent avec joie sur Beyrouth, dressée là devant lui et qui, sous les premiers rayons du soleil levant, lui paraît en fête.

Mais la vraie fête réservée au nouveau débarqué et à ses trois compagnons, c'est le fraternel accueil que lui font les trente Frères de la petite province de Syrie, pauvre de biens, mais riche d'esprit de famille et de juvénile entrain, sous la conduite paternelle et dévouée de cet incomparable chef que fut le Frère François-Joseph.

C'est à l'Université Saint-Joseph de Beyrouth, où 12 Frères assuraient les Cours de Français, que le Frère Ludovinus débute dans sa carrière d'éducateur, que la mort devait interrompre si prématurément.

Ses 25 ans de labeurs assidus, s'écoulent dans d'obscurs dévouements à Beyrouth, à Jounieh, à Alexandrie, à Damas et enfin, à partir de 1923, à. Alep, au Collège Arméno-Catholique. où il devait. mourir.

Partout il s'est révélé charmant confrère, éducateur aimé et bon religieux. C'est sous ce triple aspect qu'il Ÿ a profit à pénétrer plus intimement dans cette belle âme.

 

Le confrère. — C'était un confrère gai, enthousiaste, serviable.

De sa bonne et souriante physionomie, reflet de son âme limpide, il se dégageait un charme particulier: On aimait son humeur joviale qui animait les conversations et mettait partout de l'entrain. Dans une fête de famille, pour entretenir le bon esprit, il payait volontiers de sa personne. Souvent il invoquait les Muses, toujours dociles à son appel et régalait les auditeurs d'une poésie pleine d'à propos et de finesse.

On aimait son enthousiasme, les jeunes Frères spécialement, qui trouvaient en lui cette fraîcheur de sentiments qui atténue, les différences d'âge. Aussi, volontiers, recherchaient-ils sa compagnie. F. Ludovinus s'intéressait à eux, à leurs succès dans l'enseignement ou à leurs difficultés de toutes sortes. Là où il voyait un ennui, il s'ingéniait à le dissiper, à relever les courages et à ramener dans les cœurs l'espoir et la confiance dont son âme débordait. Il était optimiste, porté à envisager les choses de préférence par leurs bons côtés et à teinter de rose les sombres perspectives de l'avenir.

Enfin, on l'aimait pour sa bonté, sa charité, son esprit de famille. Etre bon, c'est vivre pour les autres plus que pour soi, se préoccuper d'eux, les assister avec toutes les ressources que Dieu met en nous. Tel fut bien le F. Ludovinus. Un confrère avait-il besoin de conseils, de leçons particulières, il s'offrait à lui venir en aide, et, sans compter, il lui sacrifiait joyeusement son temps. Quelqu'un qui a vécu très longtemps avec lui affirme que F. Ludovinus n'a jamais refusé un service à personne. Véritable enfant de la famille, il ne pouvait souffrir que quelque chose fut en désordre dans la maison et lui même il se chargeait des plus vulgaires travaux.

Le matin même de sa mort, alors qu'il ressentait les premiers malaises de la crise qui devait le terrasser quelques heures après, il se livrait à l'une de ces besognes rebutantes réservées d'habitude aux domestiques.

Ainsi pour tout le monde, F. Ludovinus fut un véritable frère: soutien et défenseur de l'autorité du Frère Directeur, boute-en-train dévoué de la communauté, champion de bon esprit et de concorde. Pour plusieurs, qui ont pénétré plus avant dans son intimité, il fut véritablement un ami, c'est à dire un cœur toujours disposé à recevoir en confidence une peine pour la partager et l'apaiser, un cœur où l'on trouve où s'appuyer pour se relancer dans les luttes de la vie.

 

L'éducateur. — En second lieu, F. Ludovinus fut un éducateur de grand mérite.

Il avait compris que pour nous le savoir est une condition indispensable pour guider les esprits vers la vérité, capter la confiance des élèves et agir sur eux plus profondément. D'une intelligence vive, naturellement curieuse, ouverte à toutes les questions littéraires, scientifiques, philosophiques ou religieuses, il s'acquit, par un travail méthodique et constant, un riche capital de connaissances. Aussi, ses cours de littérature ou de philosophie, préparés avec un soin scrupuleux, exposés avec clarté et feu, d'un ton de voix expressif, produisaient-ils sur les élèves charmés, une profonde et tenace impression.

Voici sur ce point le témoignage d'un de ses meilleurs élèves, qui avoue d'autre part lui devoir sa vocation de Frère Mariste. « Dans la cour, en promenade, en classe tous se sentaient à l'aise à ses côtés. Presque jamais il ne nous a effrayés par des punitions, jamais il ne nous a éloignés de lui par des paroles d'impatience.

On l'écoutait avec plaisir parce qu'on l'aimait, lui si bon, si franc, si patient à répondre à nos questions et qui mettait dans ses paroles toute son âme, toute sa science et tout son cœur ».

Ses élèves, les 600 élèves à qui il se consacra et dont il conservait les noms dans un carnet intime, il les aimait d'une affection profonde.

« L'affection qui se répand en se divisant, écrit-il, c'est, le Nil qui porte par ses milliers de canaux la fécondité dans toute l'Égypte. L'affection particulière, concentrée sur un seul objet, c'est un torrent qui renverse sous le poids de ses eaux tout ce qu'il rencontre sur son passage ».

Chez le F. Ludovinus cette affection ne s'est jamais concentrée, et graduellement elle s'est de plus en plus spiritualisée, ayant pour objet les âmes, que dans un zèle très ardent il. voulait atteindre pour les donner à Jésus. Dans ses catéchismes, dans ses instructions hebdomadaires aux Congréganistes, il a toujours cherché à prémunir contre le vice les âmes innocentes, à relever celles qui avaient eu la faiblesse de tomber, et à les engager toutes à marcher vaillamment dans la voie de la vertu.

Faut-il s'étonner après cela que l'apostolat du F. Ludovinus ait suscité partout sur son passage un splendide cortège de jeunes cœurs, qui lui gardent l'estime et la reconnaissance la plus fidèle et la plus aimée ?

 

Le religieux. — Mais il n'a pas été.seulement un bon éducateur, il a été d'abord et par-dessus tout un bon religieux.

Tout d'abord il pratiqua cette parfaite soumission à la volonté divine telle qu'elle est manifestée par les Règles et par les Supérieurs. Au début de sa vie religieuse il prenait la résolution d'être un champion de la Règle. En dehors de l'obéissance, reconnaît-il, il n'y a rien. Quel intérêt peut avoir pour un religieux une chose qui n'est pas la volonté de Dieu ? Au contraire, une chose est toujours intéressante dès qu'elle est voulue de Dieu.

En certaines circonstances de sa vie, l'obéissance a pu lui paraître difficile. Jamais, pourtant il n'a hésité à soumettre son jugement. Voici à ce sujet une page révélatrice de son âme, écrite au premier jour d'une retraite : « Laissez-moi, ô Jésus, les lèvres collées sur votre cœur vous remercier de tant de grâces dont vous m'avez comblé, et vous dire mon bonheur d'être votre propriété absolue. Je le suis, je veux l'être, je suis heureux et fier de ma dépendance. Les liens qui m'unissent à vous ce sont des chaînes d'or, les chaînes de l'amour. Pendant cette retraite regardez bien tous les anneaux pour voir s'il n'y en a pas quelqu'un qui menace de se rompre, celui de l'humilité par exemple. Je m'aperçois que le frottement l'a bien usé car cette parole que je viens de lire m'a presque paru impossible à pratiquer: « Il faudra se courber devant la volonté des autres, parfois peu raisonnables ». Cela me paraît bien dur, ô Bon Maître. Si vous ne m'en faites connaître les raisons, comment pourrai-je me courber ainsi devant ce qui me semble peu raisonnable ?

Pourquoi donc nous avez-vous donné la raison, cette faculté qui nous rend semblables à vous, s'il faut ainsi la courber devant la déraison même ?

Regarde la croix ! cela te paraît-il raisonnable que ton Dieu y soit cloué ?

O Jésus, quelle belle réponse ! je n'ai pas besoin d'autres raisons ; celle-là me suffit. Oui, il faut mettre sous les pieds ce qu'on de plus cher, ses idées personnelles. Elles ont donc tant de valeur ces idées personnelles ? Intrinsèquement, peut-être non, mais c'est pour ainsi dire un lambeau de notre âme qu'il faut arracher.

Toute opération chirurgicale est horrible pour la nature. Tailler dans le vif ! ah ! pauvre nature humaine ! mais, s'il le faut pour sauver tout le corps !… ».

 

Sa piété. — En second lieu, F. Ludovinus s'efforce de rendre de plus en plus intime sa vie d'union à Dieu.

Sa piété, ce baromètre de toute vie morale, comme il l'appelait, fut simple, et peu chargée de pratiques particulières de dévotion, mais toujours constante et virile.

Fidèle à tous ses exercices de piété, il veillait tout spécialement à sa méditation qu'il tâchait de rendre active et à son examen particulier.

« Tant valent les prières, tant vaut la vie religieuse » disait-il parfois.

Pour échapper au fatal tourbillon des préoccupations scolaires et pour se concentrer en Dieu, il profitait des circonstances les plus variées et les plus minimes: tout lui servait à élever son cœur à Dieu en de fréquentés oraisons jaculatoires.

Il s'appliquait à vivifier toutes ses actions même les plus banales par la pureté d'intention. « Notre valeur morale devant Dieu, écrit-il dans ses notes, c'est pas dans les choses que nous faisons, mais dans le sentiment avec lequel nous les accomplissons, et la grandeur de nos actes doit se mesurer à l'amour de Dieu qui les anime. Notre perfection est liée aux plus humbles choses de notre vie ; elle consiste à les accomplir parfaitement dans un sentiment d'amour ; bref, c'est « le ménage du divin amour » selon le joli mot de saint François de Sales ».

A mesure qu'il avançait dans sa vie de religieux et d'éducateur, il sentait s'intensifier le besoin de sanctification. A la veille de prononcer son vœu de Stabilité, il écrivait : « Il faut que je sois un saint pour sauver beaucoup d'âmes. Si je ne suis pas un saint, je manque ma vie. Je n'ai certes pas la prétention de devenir un saint tout d'un coup, cependant je me sens fortement attiré vers une union-plus intime avec Notre Seigneur ». Cette vie d'union à N. S. devait le mener à l'amour de la croix. L'on ne peut vivre dans l'intimité de Jésus sans le suivre, au Calvaire. F. Ludovinus avait, depuis de longues années, pris la résolution de ne refuser, pour Dieu. et pour les âmes, aucun des sacrifices quotidiens que Notre Seigneur lui demanderait et notamment de supporter les petits froissements inévitables dans la vie de Communauté.

La dernière année de sa vie fut particulièrement abreuvée de souffrances. Mais jamais ses souffrances ne l'ont empêché de faire son devoir, ni ne l'ont abattu. « Confiance, toujours, disait-il ; quand on sert un si bon Maître, se laisser aller à la lassitude est une lâcheté ». Et il voyait dans un sacrifice à faire « Jésus qui lui donnait à baiser la plaie d'Une de ses mains ».

Aussi, malgré sa soudaineté, la mort ne l'a pas surpris. Ne l'avait-il pas pressentie deux jours auparavant lorsqu'il disait « J'ai idée que ma tâche ici-bas sera bientôt finie ? Mais cela ne me fait rien de mourir maintenant ».

Il est mort à 43 ans, à un âge où l'on pouvait espérer de lui encore de longues années son précieux concours ; il nous laisse du moins le bel exemple d'une vie généreusement dépensée au service du ben Maître, et le souvenir d'un religieux dévoué à ses élèves et à ses frères. Que le bon Dieu nous donne de marcher sur ses traces: –  R. I. P.

 

Le C. F. Joseph-Lucien, profès perp. (1878 – 1929).

Le bon Frère, auquel nous consacrons quelques notes biographiques, les a méritées moins par sa vie d'apostolat fort écourtée, que par sa vie de souffrances.

Il a été une de ces âmes sanctifiées par une longue et cruelle infirmité, et il a, près de douze ans durant, porté avec patience la dure épreuve que la Providence lui avait réservée, à la grande édification de tous les témoins, en même temps qu'il a donné lieu d'exercer envers lui une inépuisable charité.

 

Jeunesse. — Lucien Gillard, né à Bonnert, commune située à 3 Km. d'Arlon, en 1878, d'une très chrétienne famille luxembourgeoise, a fait partie de la première génération d'écoliers qui ont fréquenté l'école primaire des Frères Maristes d'Arlon. ouverte en 1889. Il s'y fit remarquer par son intelligence et sa piété, Aussi ne fut-on pas étonné de le voir solliciter à la fin de ses classes, son admission au noviciat naissant qu'on venait d'établir à Arlon même.

II y vécut les années héroïques, comme on dit parfois lors de certaines fondations. Les normalistes étaient plus maçons, terrassiers, carriers… qu'étudiants, avec par surcroît le régime de la portion congrue.

Le frère Joseph-Lucien fut de ce temps-là, ce qui ne l'empêcha pas de devenir par la suite un religieux instruit et apte à faire le bien. Dans un district jeune, il fallut de jeunes directeurs. Ce fut son cas. Muni du diplôme d'instituteur, que notre école agréée par l'Etat belge peut décerner après les 4 années d'études normales, il ne tarda pas à prendre la direction de l'école de Vielsalm où il resta plusieurs années. Plus tard, ce fut celle d'Herseaux qu'il dirigea avec le même succès.

Cependant, modeste entre les modestes, jamais il ne chercha à se faire remarquer, ni à la tête de ses frères, ni à la tête de l'école, ni devant le clergé, ni devant le public. D'un naturel calme et tranquille, il vivait effacé au sein de sa communauté qu'il menait paternellement.

Il aurait ainsi vécu paisiblement, sans trop de souci du lendemain, si la guerre de 1914 n'était pas venue brusquement couper court à une existence heureuse, parce que modeste et cachée.

 

La guerre. — Mobilisable dès les premiers jours en qualité de brancardier militaire, il fut de suite affecté au front de défense de l'Yser. Bientôt on le désigna pour accompagner les trains de blessés faisant la navette entre Calais et Nieuport. C'était un poste de dévouement où il fallait être constamment sur la brèche au service des pauvres malades et blessés évacués sur les ambulances de l'arrière. Or, au cours d'une évacuation, se produisit un jour un accident de chemin de fer en même temps que le train était bombardé par avions ennemis. Une panique se produisit parmi les blessés. Ce fut si subit et si affreux que le Frère Joseph-Lucien, d'un naturel impressionnable ; ressentit une violente commotion. Les effets s'en firent sentir seulement quelque temps après par des tremblements plus ou moins accentués.

Les médecins furent impuissants à enrayer les progrès lents niais constants de la maladie. Plusieurs fois, durant les quatre années de guerre il dut passer un congé de convalescence chez ses parents habitant Ligny-en-Barrois (Meuse) où il trouva tous les soins que nécessitait son état. On espérait qu'à la longue, avec du calme et une vie tranquille ; le système nerveux se remettrait en place. Mais ce n'était qu'un espoir…

 

L'infirmité. — Après l'armistice et la libération de la Belgique, le Frère Joseph-Lucien regagna Arlon pour se remettre à la disposition des supérieurs. Ceux-ci purent lui confier quelques cours de mathématiques dans les classes modernes de l'Institut Sainte-Marie, mais il devenait visible que son dévouement serait vite à bout, vu son état de santé. Plus tard il put encore être titulaire des classes primaires pendant quelque temps, et ce fut la fin de sa vie active. Le mal progressait et usait à la longue un tempérament jadis vigoureux. Il s'agissait à n'en plus douter d'une variété incurable du mal de Pott, appelée paralysie trépidante.

Pendant 10 ans, de 1919-1929, on a pu suivre, d'année en année, les progrès d'une infirmité sans remède. Ce fut un vrai Calvaire de souffrances ininterrompues que le bon Frère Lucien monta vaillamment.

Sans doute une pension lui avait été accordée. Dans sa juste compréhension des choses, le Service belge des pensions dues aux invalides de guerre lui accorda le taux maximum, soit 100 %. De plus, il eut droit à un infirmier spécial, également payé par l'Etat.

Mais cela ne changeait guère sa situation douloureuse. D'autre part la Communauté se garda bien de le confier à des soins étrangers, même à quelque hôpital.

Ce fut donc un frère qui, de jour et de nuit, se mit généreusement à son service, car il fallait lui prodiguer les mêmes soins, qu'aux jeunes enfants incapables de se suffire à eux-mêmes.

Bel exemple d'héroïque dévouement, qui, grâce à Dieu, ne manque pas dans l'Institut, depuis l'époque où le F. Stanislas passa six semaines sans se coucher, au chevet du P. Champagnat malade, mais qui prit ici une ampleur .qu'on lui a vu rarement.

La sérénité avec laquelle Frère Joseph-Lucien acceptait son épreuve, le calme avec lequel il envisageait sa fin plus ou moins proche, la fidélité avec laquelle il recevait les sacrements toutes les fois qu'on les lui proposait ou qu'on voulût bien les lui apporter, étaient un spectacle bien édifiant.

Nul doute que durant ses longues journées ou ses nuits d'insomnie, pleinement conscient et jouissant jusqu'au bout de toutes ses facultés, il a dû dans le secret de son âme, offrir ses souffrances 'à Dieu en union avec celles de Jésus-Christ aux intentions de son cher Institut. Il fut, à n'en pas douter, le paratonnerre de la maison d'Arlon.

Oh ! quelle prière que cette souffrance perpétuelle, et combien méritoire par elle-même.

Mais tout a une fin. Souffrir passe, avoir souffert ne passe pas. C'est ce qu'a dû expérimenter notre héroïque confrère, lorsque dans la nuit du 25. juillet dernier, il arriva au bout de son calvaire et rendit sans secousse son âme à son Créateur qui l'attendait pour la récompense.

Décoré de son vivant de l'Ordre de Léopold par le Gouvernement belge, décoration qu'il ne porta jamais, il en reçut sans doute, une autre, bien plus brillante au seuil du paradis de la main du divin Sauveur, modèle et récompense de tous ceux qui savent porter la croix.  –  R. I. P.

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