Nos maisons de formation en Belgique

02/Sep/2010

 

Les lecteurs du Bulletin ont paru goûter les quelques pages que, dans le N° de mars dernier, nous avons consacrées à nos maisons de formation du nord de l'Italie. Avec nous, ils ont admiré les voies mystérieuses de la Providence, qui s'est servie de la persécution même pour faire naître, dans un pays où, il y a six ans à peine, nous étions totalement inconnus, ces cinq pépinières maristes, où s'élèvent actuellement, sous la protection de notre céleste Mère, près de trois cents juvénistes, postulants ou jeunes Frères, sans compter les cent cinquante environ qui en sont déjà sortis pour prendre part a. la grande lutte pour l'extension et la consolidation du règne de Jésus-Christ dans les âmes. Nous pensons leur être également agréables en mettant aujourd'hui sous leurs yeux quelques détails analogues sur nos trois maisons de formation de Belgique Pommerœul, Arlon et Pathem, qui n'ont pas éprouvé d'une manière moins sensible les effets de la bénédiction- céleste.

 

I° POMMERŒUL

Pommerœul, qui est devenu, après la persécution de 1903, le centre administratif de notre province du Nord, et l'asile du noviciat et du scolasticat de Beaucamps, est situé dans la province belge du Hainaut, à quatre km. de la frontière française, dans une sorte d’entonnoir très évasé que, dans ce pays de plaine, il est peut-être audacieux d'appeler vallon. A quelques minutes de là, se dessine la lisière d'un bois qui couvre le pays à plusieurs kilomètres à la ronde. D'un autre côté, elle est bordée par deux superbes canaux sillonnés de péniches transportant les houilles du Borinage, dont Pommerœul est à peu de distance. L'un va de Mons à Condé, droit comme un I ; l'autre, de Pommerœul à Antoing. Le ‘’pays noir’’ n'est donc pas éloigné de la et l'on peut prévoir une époque assez prochaine où la maison de nos Frères sera entourée par les puits des mines et les habitations des bouilleurs. En attendant, ces bois et ces canaux offrent d'agréables promenades â notre jeunesse studieuse. La population travailleuse et généralement sympathique qui nous entoure s'occupe en grande partie d'élevage et de culture. Malheureusement, en cette contrée du Hainaut si riche en ressources matérielles, les habitants ont, comme ailleurs, beaucoup perdu de vue leurs pratiques religieuses, et le pays végète .dans une indifférence par trop générale. Et cependant, ce village de Pommerœul a une origine miraculeuse, car, en l'an 1100, la sainte Vierge, ayant apparu à Josse le Barreteur, riche habitant de la contrée, qu'une paralysie incurable retenait au lit depuis sept ans, lui accorda une guérison complète, à condition qu'il bâtirait sur sa terre de Hauts-Champs, une église où elle voulait être honorée. Ce fut l'origine du pèlerinage, longtemps fameux, mais trop oublié aujourd'hui, de N.-D. de Pommerœul.

Serait-il téméraire de penser qu'en attirant sur ce sol tout ‘’marial’’ ses Petits Frères persécutés, la Sainte Vierge a voulu les inviter à l'y honorer avec une ferveur particulière pour compenser le culte solennel qu'elle n'y reçoit plus ?

Ce fut en 1903 que la loi néfaste contre les Congrégations nous obligea à quitter la terre aimée de France pour venir demander un asile à l'hospitalière Belgique, qui, d'ailleurs, nous l'accorda libéralement, comme c'est dans ses traditions. La signification d'avoir à évacuer la maison de Beaucamps pour le 31 juillet suivant fut faite le 12 avril, dimanche de Pâques. Quelle douloureuse nouvelle en ce jour de joie ! C'était, en perspective, l'effondrement complet de toutes les œuvres de cette ruche prospère : pensionnat, externat, scolasticat, noviciat, juvénat. On s'y demanda aussitôt où l'on irait élire domicile. Les supérieurs se mirent sans retard en quête, à l'étranger, d'une maison qui Vit être habitable dans le plus bref délai possible. Après plusieurs démarches infructueuses, ils jetèrent finalement. les yeux sur cette propriété de Pommerœul, qui était à vendre. Elle comprenait : maison d'habitation, écuries, vacheries, granges, moulin, distillerie, cour et jardin, le tout sur une superficie restreinte de 63 ares et demi. Elle fut acquise le 10 mai 1903. Sauf la maison d'habitation, qui était en assez bon état, les. autres bâtiments tombaient en ruines, et, pour les adapter aux différents services d'une maison de formation, il fallait y faire d'importantes modifications. Les plus urgentes furent promptement entreprises : on transforma des écuries en classes, les vacheries et la distillerie en cuisine, réfectoire et dépendances, les greniers en dortoirs, et, du bâtiment affecté au moulin à huile, on fit la chapelle. Dans la maison d'habitation se trouvaient les chambres, parloirs el salles d'études.

Au 31 juillet 1903, limite extrême pour évacuer la maison de Beaucamps, après une dernière cérémonie d’adieux, à la chapelle, le scolasticat et le noviciat quittèrent cet asile béni pour se rendre l'un à Pommerœul, l'autre à Pitthem.

Au mois de septembre, quand la maison de Pommerœul fut â peu près au complet, elle se composait d'environ 80 à 90 personnes. Mais déjà une première retraite devait y avoir lieu pour les Frères des établissements. Elle commença le 6 septembre et fut suivie par 130 personnes logées, hélas, très sommairement. Ceux-là firent bien qui, en ces jours, surnaturaliseront leurs pensées et surent, par la vertu magique de l'esprit de foi et de mortification, transformer en mérites surnaturels tous les sacrifices imposés par une installation insuffisante.

Dès le 15 septembre, on construisit le portail d'entrée actuel et un petit bâtiment composé d'une conciergerie, d'un parloir, d'une taillerie et d'un vestiaire. Dans la période 1904-1905, le Conseil général autorisa la démolition d’une grange et d un manège ainsi que la construction d'un bâtiment de 29 m. sur 9, excavé dans son ensemble et comprenant rez-de-chaussée, étage et mansarde. Le rez-de-chaussée est occupe par deux oratoires, une classe, un réfectoire, un évier et un vestibule. Le premier étage comprend un escalier, des chambres pour supérieurs, une infirmerie avec dépendances et une cordonnerie. La mansarde est tout entière affectée à un dortoir.

Ainsi transformée et améliorée, la propriété ne reste pas sans inconvénients. Les cours de recréation ne sont pas assez vastes pour qu'on puisse y élever des préaux très nécessaires les jours de pluie ; les classes doivent y suppléer et elles sont elles-mêmes de dimensions restreintes. Dépendances et jardin paraissent insuffisants, surtout en temps de retraites où chaque année, â trois reprises, une centaine de Frères viennent cohabiter avec le personnel ordinaire de la maison.

A d'autres points de vue, il y a pis encore. Cette maison de formation est située dans un pays vraiment trop peu religieux et à peu près stérile en vocations. Mais ces inconvénients sont en partie rachetés par la situation agréable, tranquille et favorable à la formation religieuse, ainsi que par la proximité de la frontière française et la facilite des communications.

En passant de Beaucamps â Pommerœul, la maison provinciale du Nord a beaucoup perdu de son importance numérique. Elle se trouve actuellement surpassée de diverses manières par l'établissement d'Arlon, l'un de ses rejetons d'il y a vingt ans. Elle en est plutôt fière que jalouse â l'instar du vieux maître qui se verrait en quelques années éclipse par son élève.

Depuis cinq ans, le personnel de la communauté a toujours flotté entre 70 et 90 personnes. Outre le personnel dirigeant et employé aux divers services de la maison, les deux groupes principaux sont le noviciat et le scolasticat. Le noviciat comprend habituellement de 30 â 40 novices, dont les trois quarts environ sont Belges. Après avoir passé deux années à Pommerœul, ces jeunes gens sont envoyés â l'école normale d'Arlon, pour achever leur formation professionnelle et se préparer à leurs diplômes. Quant au scolasticat, depuis qu'il est à Pommerœul, le nombre de ses élèves oscille entre 15 et 25. Il se recrute surtout par le noviciat d'Arlon, qui lui fournit des sujets allemands, auxquels viennent se joindre quelques Français. Après avoir passé par l'épreuve de la cuisine, soit avant, soit après leur scolasticat, quelques- uns de ces jeunes Frères sont affectés aux écoles de Belgique, mais bon nombre se destinent aux missions : le Brésil, les Iles Britanniques, les Etats-Unis, l'Océanie, sont les divers théâtres réservés à. leur zèle. Malgré la différence des nationalités tous vivent en bonne intelligence et c'est vraiment l'entente cordiale qui règne entre tous ces jeunes gens heureux d'appartenir â la même famille religieuse et d'aspirer ensemble â la même patrie céleste.

Après cet exposé très abrégé des conditions matérielles de la communauté de Pommerœul, il reste h souhaiter que la base spirituelle ne fasse jamais défaut ni h cette maison ni h aucun de nos autres établissements ; car si, selon le V. P. Champagnat, « les Frères pieux sont les colonnes de l'Institut, ils le sont avant tout des communautés où ils vivent. »

Puisse le nombre de ces Frères aller toujours en augmentant ! L'horizon politique parait s'assombrir en Belgique comme ailleurs. Ce seront peut-être les prières de ces bons religieux qui l'éclairciront et assureront h nos œuvres, dans ce pays hospitalier, une longue ère de prospérité et de tranquillité. Ce vœu de nos Frères de Belgique est aussi celui du Bulletin.

 

2° ARLON

Il y a une vingtaine d'années, le développement considérable pris par l'Institut en Belgique rendait urgente la fondation dans ce pays d'une maison pour favoriser le recrutement des sujets. En effet, dans cet Etat éminemment libre, nos écoles s'étaient rapidement multipliées. Le gouvernement, sans autoriser les congrégations religieuses, qu'il ignore officiellement, pratique à. Leur égard un système de neutralité bienveillante depuis que, en 1883, un ministère franchement catholique a solidement installé son parti au pouvoir. Et quelle meilleure position choisir pour un établissement que la ville d'Arlon ? Chef-lieu de la province de Luxembourg, sur les grandes routes de France, d'Allemagne et du grand-duché de Luxembourg, douane belge des express internationaux, à une lieue de la frontière grand-ducale, elle est à peine à 20 Km. N.-O. de la première gare lorraine, tandis que, tout près, vers le sud, fument les haut fourneaux de Mons-St. Martin-Longwy. Autre avantage : tous ses habitants comprennent le français et l'allemand et les monnaies des trois pays voisins y sont encore acceptées. Ville calme, bien que centre commercial assez important, elle jouit d'un climat un peu rude, mais extrêmement sain et les collines boisées des environs lui font un cadre des plus pittoresques.

Or, dans le courant de 1888, on apprit par l’intermédiaire des RR. PP. Maristes qu'une vaste propriété devait être mise en vente au N. de la ville. Le C. F. Norbert, Assistant de la Province du Nord, alla la visiter, et l'ayant jugée propre h servir au dessein des supérieurs, il l'acquit pour la somme de 42.000 francs. Le 5 novembre de la même année, le F. Sigisbert, nommé directeur, vint avec deux confrères prendre possession de la maison et tout préparer pour l'ouverture d'un Noviciat. Le 10 novembre, arrivèrent les deux premiers postulants. Fin décembre, ils étaient neuf : Alsaciens, Lorrains, Belges et Français.

Le Régime n'avait eu en vue, en fondant cet établissement, que le recrutement des vocations. Toutefois ; sur les instances des notabilités catholiques de la ville, on ouvrit une école payante le 3 janvier 1889. Le premier jour, elle compta vingt-six élèves et, une semaine plus tard, le frère Ferdinandus arriva pour en prendre la direction. Depuis lors, on a marché de l'avant. L'externat compte aujourd'hui plus de 400 élèves. Dès juillet 1889, d'ailleurs, on sentait la nécessite de nouvelles constructions, et un corps de bâtiment s'achevait le 5 octobre. Le 9 décembre 1890, on inaugurait l'Ecole normale et, au début de 1892, grâce aux efforts de M. le doyen Lecler, on obtenait de la bienveillance du ministre la reconnaissance officielle. Puis, petit à petit, h mesure que l'exigeaient d'impérieuses nécessites, la maison s'est complétée en 1894, en 1898, en 1904 et en 1908.

L'établissement présente aujourd'hui un ensemble à peu près régulier : d'abord un corps principal, formé de trois ailes de bâtiment : la plus ancienne, face à la rue, est fière d'un pimpant petit clocher de couvent ; les deux autres lui sont perpendiculaires et enferment le jardin intérieur. Devant l'aile centrale, les vieux bâtiments qui servent aujourd'hui de parloirs, d'infirmerie, de lingerie et de cuisine limitent, avec un mur de clôture et quelques dépendances, l'avant-cour ou cour d'honneur. S'appuyant à l'aile latérale du N., la nouvelle chapelle, du plus pur style roman, s'érige en puissant contrefort et domine la rue d'une vingtaine de mètres, tandis que, parallèlement, s'élèvent les nouvelles étables et la salle de gymnastique, construites l'an dernier. Au bout de l'allée principale du jardin intérieur, regardant maternellement ses fils qui h tout instant passent devant elle pour le travail, pour la prière ou pour le jeu, trône la sainte Vierge dans son parterre fleuri, une vierge de pierre verdie par la mousse des années. Au delà, c'est le bois, dont les grands arbres rugueux accumulent les feuilles mortes sur le sol vert de lierre, et où se cachent deux grandes cours de récréation l’abri de la bise et du soleil. A côte, verdoie la sapinière ; plus loin, s'étend une prairie. Et le tout forme une vaste propriété de 8 hectares en jardins, vergers, futaies, parc, occupant l'espace qui sépare les deux grandes routes, d'Arlon à Diekirch et d'Arlon à Bastogne. Et quelle magnifique situation ! Vers le sud, la ville étage les gradins de ses maisons jusqu'au sommet de la colline, d'où la tour de la vieille église S. Donat domine tons les environs, tandis qu'au nord s'étend une campagne pittoresque dont les aspects variés chantent tour à tour la beauté ou les bienfaits de Dieu : au fond de la vallée un petit ruisseau déroule ses méandres et, plus prés, une chapelle Miraculeuse de la sainte Croix incite au recueillement et à la prière.

La maison, bien que construite en plusieurs fois et, comme on le conçoit, sans plan général dont on eût poursuivi de point en point la réalisation (attendu qu'on n'en pouvait d'avance prévoir le rapide développement), est aujourd'hui aménagée d'une manière conforme à ses multiples destinations. Les divers quartiers sont largement reliés par une spacieuse véranda couverte et vitrée, qui court le long des trois ailes. Il y a évidemment un certain inconvénient dans la cohabitation de quatre communautés différentes suivant le même règlement, fréquentant la même chapelle, servies par la même cuisine, se rencontrant nécessairement a quelques passages. La proximité d'une école nuit sans doute quelque peu h la facilité du recueillement pour les postulants et les novices. Il faut convenir toutefois qu'on a tout fait pour en atténuer les suites et, vraiment, cet inconvénient, au premier abord dangereux pour le travail et l'édification réciproque, est à peu près annulé grâce à la sage direction des supérieurs et aux mesures qu'ils ont prises pour permettre à chacun de vaquer en paix a ses occupations ou à ses exercices et pour distribuer au mieux des besoins l'espace dont on dispose.

Et il faut applaudir, d'ailleurs, à l'heureuse orientation des bâtiments qui, bien que considérables et s'ouvrant sur une voie fréquentée, paraissent à peine de la rue et servent à. abriter, contre les dangers de l'extérieur, l'étude et le recueillement des jeunes religieux. Les passants n'aperçoivent que le mur de la cour et, peut-être, avec la tour, le haut de la façade centrale d'où trône la Vierge du S. Rosaire, reine de la maison. De l'autre côté, le bois est un rempart sûr contre les bruits ou les spectacles du monde et, bien protégée, seule dans sa retraite, la Communauté se récrée, travaille et prie. Ajoutons que, de l'intérieur, on n'a vue que sur la campagne ; à peine, du côté de la ville, aperçoit-on la croix de l'église S. Donat, étendant ses bras protecteurs sur les maisons qui champignonnent au pied du rempart. Tous peuvent donc, dans la paix de la solitude, s'appliquer à l'œuvre de leur formation. Les juvénistes et les novices disposent, depuis quelques années, de la traduction allemande de nos livres ascétiques, et, pour leur développement ultérieur, ils trouvent toutes les facilités désirables : ceux qui, inaptes aux études, se destinent aux travaux manuels, ont le choix entre les différents ateliers elle jardin. Les autres peuvent entrer h l'école normale ou, s'ils veulent se préparer aux missions, se rendre au scolasticat de Pommerœul.

Le recrutement, est-il besoin de le dire, devient de plus en plus difficile. Car, en même temps qu'augmente le nombre des Congrégations implantées en Belgique, il semble aussi que les vocations deviennent plus rares, et que tout se réunisse pour les combattre : l'esprit du monde de plus en plus hostile et même l'influence des parents qui dispute souvent à Dieu ceux qu'il daigne choisir. D'ailleurs, les instituts de prêtres eux-mêmes manquent de sujets et font tout pour ne pas dépérir, offrant les études gratuites sans autre condition. On comprend que la lutte soit inégale, et cependant il nous faut, à nous aussi, pour perpétuer nos œuvres, des Frères de plus en plus nombreux : nous employons dès lors tous les moyens possibles pour peupler notre Juvénat et notre Noviciat. La prière d'abord : les jeunes surtout demandent tous les jours à. Dieu de leur envoyer des compagnons, de faire éclore partout des vocations et .de les abriter ici, sous le manteau de Marie. Puis on répand les prospectus, les vies abrégées du Vénérable, on recourt même, l'exemple d'autres Congrégations, surtout en Allemagne, à la publicité des revues religieuses. Faut-il l'avouer, nos recherches et nos efforts n'ont pas partout le même succès. Il y a dix ans, le gros de nos recrues était fourni par l'Alsace-Lorraine et la Belgique. Aujourd'hui tout a changé : les Lorrains se font de plus en plus rares et nos frères des postes dirigent leurs sujets sur Pommerœul ou Pitthem. Heureusement, d'autres pays chrétiens nous sont maintenant ouverts, et déjà la moisson faite sur leur sol fertile est merveilleuse. Citons les parties frontières de l'empire allemand : la Westphalie, la Prusse Rhénane et, surtout, le Palatinat qui, chaque année, nous envoie un fort contingent et où les réserves pour nos œuvres sont loin d’être épuisées. Nous avons eu le bonheur de rencontrer dans ces pays de foi fervente des prêtres au cœur apostolique, qui se sont faits ce que j'appellerais volontiers les ‘’racoleurs’’ de Dieu. Nous tenons à citer les deux frères Nist, dont l'un, Jacob Nist, curé de Birkenhoard, avantageusement connu pour ses explications populaires du catéchisme, s'est fait le pourvoyeur attitré de notre Juvénat. Il nous a envoyé déjà une trentaine de jeunes gens, et il aime à répéter qu'il ne sera content qu'après nous avoir recruté le centième. Ajoutons qu'il use h notre profit de toute son influence sur les prêtres, ses amis, et que, drague année, il publie dans la Semaine religieuse de Spire un article élogieux sur notre Institut et ses œuvres, ou un appel vibrant en sa faveur. D'ailleurs, régulièrement, pendant les grandes vacances, deux Frères voyagent le plus possible dans les régions précitées, voient M.M. les curés, les renseignent, s'informent, se recommandent et ne reviennent jamais seuls. Nous avons maintenant du Palatinat 24 novices et 36 juvénistes.

Si nous disposions de quelques Frères exclusivement chargés du recrutement, à l'exemple d'autres provinces, quelle récolte abondante ne feraient-ils pas !… Il y a de vastes pays où nous sommes inconnus, pays catholiques, d'où certainement afflueraient les sujets : la Silésie, l'Autriche, même certaines parties de la Belgique. Hélas ! la pénurie de Frères est telle qu'il est bien difficile d'en distraire des œuvres entreprises.

L'enseignement est libre en Belgique. Mais, comme l'instruction est chose éminemment importante, l’Etat intervient dans ce domaine pour aider et suppléer l'initiative privée. De sorte qu'il y a deux grandes catégories d'écoles : 1° celles qui, voulant rester absolument privées, consentent à pourvoir à tous leurs frais, moyennant quoi elles jouissent d'une complète indépendance ; 2° celles qui, pour recevoir les subsides du gouvernement, acceptent les conditions auxquelles il soumet leur obtention : or, la première condition, c’est que les maîtres soient munis d'un diplôme conquis devant le jury officiel d'une école normale agréée. Nos écoles de Belgique sont toutes de la seconde catégorie. De là la nécessite de notre établissement d'Arlon. Fondé, ainsi que nous l'avons dit, en 1890, l'Etat l'agréa en 1892 et, en 1893, les 3 premiers récipiendaires „ passaient l'examen avec succès. Mr Lecler, alors doyen de la ville, aujourd'hui chanoine et inspecteur de religion, a bien voulu accepter le titre officiel de directeur, tandis que la charge est exercée effectivement par le Frère Ferdinandus. Quelques détails intéresseront, peut-être : l'organisation est complètement réglée par la loi. L'école normale doit accepter le programme officiel et communiquer au ministre compétent la liste des professeurs et des élèves, l'horaire des cours et le règlement suivi. De plus, elle reçoit annuellement la visite des inspecteurs de l'Etat qui assistent aux leçons, interrogent les élèves et parafent les registres. Les études sont distribuées en 4 années. Nos jeunes Frères les commencent sitôt leur noviciat terminé et les finissent diplômés, âgés ordinairement de 20 à 21 ans. Ils passent chaque armée deux examens obligatoires, oraux et écrits, portant sur toutes les branches du programme. Ceux qui ont obtenu plus de 65% sur l'ensemble des épreuves passent à la classe suivante. Ceux, assez rares, qui n'atteignent pas ce minimum, doivent ‘’doubler’’ l'année ou cesser les études.

Avant de sortir de l'Ecole Normale, on passe l'examen final, le plus important et le plus solennel. Le ministre délègue un inspecteur pour ‘’surveiller’’ les épreuves, qu'un jury est chargé d'apprécier. Ce jury, outre le président, M. le chanoine Lecler, comprend M. l'Aumônier, professeur de religion, et 3 ou 4 Frères. L'examen porte sur toutes les matières étudiées dans les 4 classes. Les questions, rédigées par le professeur sont approuvées par le jury. Les réponses sont appréciées et cotées de commun accord par les examinateurs. Puis, dans une cérémonie publique et d'une solennité tout officielle, le délégué ministériel prononce une allocution de circonstance, lit le résultat des épreuves, distribue les diplômes et congratule les lauréats. Avec le droit d'enseigner, même dans les écoles communales, ces derniers ont acquis quelques privilèges ; ainsi, ils sont dispensés du service militaire effectif en temps de paix, pourvu qu'ils enseignent au moins huit ans dans une classe inspectée.

Depuis 1890, 189 élèves sont entrés à l'Ecole Normale, 133 en sont sortis diplômés, 5 de ceux-ci sont partis en mission et 96 exercent encore en Belgique ; actuellement, il y a dans les 4 années 49 élèves, dont 15 doivent subir cette année les épreuves finales. C'est, d'ailleurs ;' au noviciat d'Arlon que se sont formés la plupart des Frères des postes du pays. Un grand nombre de sujets en sont partis pour nos maisons de France, avant la loi sur les associations, et il a fourni aux missions un contingent considérable. La province du Brésil méridional, par exemple, se recrute en très grande partie parmi nos anciens novices.

Un peu de statistique :

53 frères ont quitté Arlon pour le Brésil méridional

1 pour le Brésil central ;

1 pour la République Argentine ;

4 pour le Canada ;

14. pour l'Angleterre ;

5 pour le Danemark ;

3 pour la Turquie ;

16 pour l'Afrique du Sud ;

1 pour la Chine ;

1 pour l'Australie ;

7 pour Samoa ;

Terminons en constatant que la maison, qui compte aujourd'hui une population de 240 personnes : Frères, postulants ou juvénistes, ne fait que grandir et prospérer d'année en année.

Elle compte parmi les plus importantes de l'Institut et l'on espère qu'elle s'accroîtra encore. La parole du divin Maître reste vraie : Messis quidem mulla : operari vero pauci : Que les ouvriers viennent donc nombreux : jamais la moisson n'a été si grande.

 

3° PITTHEM

Pitthem est un village populeux de la Flandre Occidentale1, situé à 30 mètres d'altitude. Son climat est très salubre ; aussi les santés y sont-elles florissantes. Nous relevons avec complaisance cette particularité importante, parce qu'elle fait de Pitthem une localité éminemment propre à recevoir une œuvre de jeunesse, un juvénat de notre Institut, dont les membres ont besoin de développer leur constitution physique dans une atmosphère vivifiante, en même temps que leur esprit reçoit la trempe morale et religieuse dans l'ambiance de piété et d'étude constituée par l'organisation intérieure.

Les habitants, en grande majorité fidèles conservateurs de la foi et de la piété de leurs ancêtres, se montrèrent sympathiques à nos Frères dès les premiers jours de leur installation.

Notre juvénat est établi dans une maison de très belle apparence, de sorte qu'elle semble tout h la fois en imposer, plus qu'il ne conviendrait aux pauvres paysans et exciter même quelque peu l'envie du bourgeois qui s'arrête h la considérer. La façade principale donne sur une large rue ; l'autre, sur. un parc superbe et des mieux ordonnés. A l'intérieur, tout avait été aménagé de manière a satisfaire aux commodités d'une famille bourgeoise. Par cette disposition même, la maison ne se prêtait guère à l'établissement d'un juvénat. Néanmoins, sans y avoir apporté de grandes modifications, on y peut actuellement loger une quarantaine d'élèves. Seuls les deux salons ont subi une transformation ; mais combien noble est la nouvelle affectation qu'ils ont reçue ! Ils sont devenus la chapelle de l'établissement, le sanctuaire de la piété recueillie, la demeure permanente et fréquemment visitée de Notre Seigneur. De sorte que lit où s'assemblaient jadis, autour d'une table richement servie, des convives profanes et de bruyants mondains, se réunissent aujourd'hui, avec amour et recueillement, d'heureux et innocents enfants, pour prendre part au banquet divin offert. par Jésus tous ceux qui veulent répondre à ses pressantes invitations.

Au côté oriental de la maison, sont adossées les deux classes qui, hélas ! sont loin de répondre aux conditions d'une bonne installation, car il était difficile de faire d'une remise et d'une écurie deux salles commodes et bien ordonnées pour recevoir dés élèves. Mais qu'importe ! on y travaille avec ardeur, on y développe des intelligences humaines, et des voix d'enfants pieux y font retentir les louanges divines en psalmodiant chaque jour l'office de la sainte Vierge. Le bien s'y fait : on y vit content et heureux ; n'est-ce pas l'essentiel ?

En face des classes, se trouve une cour de moyenne grandeur qui confine au parc.- Ce parc comprend deux pelouses figurant l'une un cœur, l'autre une larme. Sans nous arrêter à chercher quelle signification symbolique a voulu attacher à ces figures le propriétaire quelque peu philosophe qui les a fait tracer, contentons-nous de dire que, pendant la belle saison, une paisible vache trouve à tondre cette herbe abondante de particulières délices, qu'elle paie ensuite en lait savoureux. Tout auprès de ces pelouses, s'élève un poulailler où juchent une trentaine de poules qui, elles aussi, savent rémunérer convenablement les soins qu'on leur doit donner. Au fond du parc, est creusé un petit étang alimenté, malheureusement, par des eaux ménagères, au sein desquelles frétillent néanmoins une multitude de petits poissons rouges ou saures. Un taillis de largeur variable borde la haie de clôture et fournit, chaque année, une quantité de bois suffisante au chauffage des classes. En revenant vers le logis, on voit, à son côté occidental, un jardin potager d'où l'on tire seulement les principaux légumes nécessaires à la communauté ! Au printemps, toute la propriété présente un aspect ravissant qui fait de Pitthem une demeure enchanteresse. Les Petits Frères de Marie et leurs juvénistes peuvent véritablement trouver là une des formes du centuple promis par le bon Maitre à ceux qui suivent son appel.

Il est temps maintenant de nous occuper de l'œuvre qui s'abrite en cet agréable séjour. Nos Frères prirent possession de cette maison le 8 décembre 1895, mais ce ne fut que le 14 février de l'année suivante que l'on inaugura le juvénat avec quelques élèves venus d'Arlon et de Beaucamps. Depuis ce jour jusqu'à l'an passé, le recrutement s'est fait principalement dans la Flandre Occidentale, où les vocations religieuses abondent. Mais la multiplicité des congrégations religieuses y est devenue un obstacle h notre recrutement ; en ce pays, la récolte est belle et grande, mais on est presque tente de regretter qu'il s'y trouve trop de moissonneurs : nous ne pouvons que glaner. D'autre part, beaucoup de jeunes gens aspirent au sacerdoce qui, dans cette région laborieuse, est vivement désiré par les parents ; ainsi l'amour du lucre vient, lui aussi, sous cette forme, nuire au recrutement de notre Institut, dont le genre de vie demande une entière abnégation, un total renoncement aux richesses et aux honneurs de la terre. Ce sont là, peut-on dire, les causes extérieures pour lesquelles le nombre de nos juvénistes a toujours flotté entre vingt-cinq et trente-cinq. Si, à deux époques, il y en eut quarante, cette augmentation ne fut qu'éphémère. Cette année-ci, une quinzaine de nouveaux sont venus au juvénat après avoir été, pour la plupart, préparés dans nos écoles, où ils ont déjà reçu de leurs maîtres une première teinte mariste faite d'une éducation et d'une politesse meilleures, mêlées de modestie et de simplicité. La remarque .est frappante. Aussi, nous plaisons-nous à croire qu'au fur et à mesure que nos écoles se propageront en Belgique nous aurons l'avantage d'admettre, de plus en plus nombreux, de bons juvénistes dans nos maisons de formation.

Ces enfants demeurent à Pitthem jusqu'à l'âge de 14 ans. Ils y poursuivent le cours de leurs études primaires en français. Mais il faut d'abord apprendre cette langue aux jeunes Flamands, qui l'ignorent, et qui, comme nous l'avons dit plus haut, ont formé jusqu'ici la plus grande majorité du juvénat de Pitthem. En général, ils apportent à cette étude beaucoup de bonne volonté. Il leur est donné aussi, plusieurs fois par semaine, un cours de flamand, dont bénéficient également les petits Wallons, qui en ont besoin pour l'obtention de leur diplôme d'instituteur. Leur quatorzième année révolue, les élèves de Pitthem partent pour Pommerœul (Hainaut), où ils accomplissent leur noviciat.

Depuis sa fondation, le juvénat de Pitthem a ouvert ses portes à environ trois cents enfants. Beaucoup d'entre eux sont aujourd'hui professeurs et s'efforcent d'acheminer vers la maison où ils coulèrent eux-mêmes des jours sereins quelques unes des jeunes âmes qui leur sont confiées. Actuellement, ce juvénat compte trente-quatre élèves, qui donnent les meilleures espérances, et les recrues faites par nos Frères, cette année-ci, dans leurs écoles, sont un doux présage que la continuation de leur apostolat va désormais assurer une augmentation sensible et durable au juvénat de Pitthem. Puisse-t-il en être ainsi pour la prospérité de notre cher Institut en Belgique, pour la gloire de Dieu et l'honneur de Marie dans le monde entier.

_______________________________

1 La Flandre Occidentale, qui confine au département français du Nord, depuis les environs de Dunkerque jusqu'à ceux de Roubaix, est une des neuf provinces dont se compose la Belgique.

RETOUR

Les moyens de léducation...

SUIVANT

Sur le C. F. BĂ©rillus...