Nos soldats

22/Feb/2010

Le malheur des temps veut qu'ils forment de plus en plus une part importante de la Congrégation. En ces derniers mois, leur nombre s'est encore accru, et ils commencent vraiment à être légion ; mais légion, Dieu merci, vaillante et fidèle à tous les points de vue ; légion aussi que la bonne Providence semble couvrir d'une protection toute spéciale, puisque ; malgré les périls auxquels ils sont continuellement exposés, la mort a fait peu de nouvelles victimes dans ses rangs.

Il est vrai que leur tour, hélas pourra venir ; car ils sont sujets, à la condition commune, et ce serait présomption de nous attendre en leur faveur à de continuels miracles ; mais ce qui est consolant, c'est que du moins ils ne seront pas pris au dépourvu. Ils ont fait délibérément à Dieu le généreux sacrifice de leur vie et ils se tiennent prêts à la lui donner quand et comment il lui plaira de la prendre. Nous aimons à prier fraternellement pour leur conservation et certes c'est aussi opportun que légitime. Quant à eux, on l'a déjà vu et on le verra encore plus loin, ils semblent avoir perdu cette préoccupation : ce qu'ils nous prient avec une touchante unanimité de demander pour eux, ce n'est pas d'échapper à la mort, mais que la sainte volonté de Dieu s'accomplisse en eux, et que leur mort, si elle est dans ses desseins, soit courageuse et sainte. Nous entrerons également dans leurs vues à ce sujet, tout en nourrissant la ferme espérance que ceux qui seront pris ainsi ne seront au plus que le petit nombre, et que, dans un temps que nous aimons à croire relativement prochain, la plupart sinon tous, nous reviendront sains et saufs ou du moins guéris, et ne rapportant de leur long séjour sous la pluie des balles et des obus que de glorieuses cicatrices.

En attendant, édifions-nous des pensées et des sentiments si religieux, si vraiment maristes, que nous apportent d'un peu tous les points du front de bataille, des tranchées de première ou de seconde ligne, quelques-unes de leurs lettres tracées au simple crayon sur n'importe quel appui de rencontre, et souvent à la musique du canon.

 

Du front : 16-3-15. — Mon cher Frère Assistant, j'ai reçu hier votre bonne lettre, avec la liste et la circulaire, dans ma tranchée. Pendant que mon camarade était au créneau, je la lisais presque les larmes aux yeux.

Merci de penser à moi ; merci surtout, à vous et aux âmes généreuses, de prier pour les pauvres Frères soldats. Vous ne sauriez croire combien je suis dans une zone terrible. Nous restons trois jours en première ligne et puis nous revenons deux jours en arrière. Nous attaquons chaque fois et nous avançons ; mais en plusieurs endroits nous ne sommes qu'à 30 mètres des ennemis. Ils ne résistent pas à nos attaques ; mais ils ne cessent de nous harceler avec leurs bombes à main et leurs fusillades. La première fois que j'y montais, je m'a. vantai à découvert jusqu'à tomber entre quatre morts et un mourant. J'aidai un moment ce dernier à paraître chrétiennement devant Dieu ; puis je parcourus dix mètres environ, et une bombe tomba là où j'étais auparavant. Nous nous battîmes à peu près une heure ; et, malgré les balles qui croisaient en tout sens, malgré que je sois resté plus de demi-heure en dehors, je n'eus pas une égratignure ; mais ma gamelle avait été percée et mon sac troué.

Hier j'allais tirer des bombes à nos adversaires avec un canon ; or, comme je ne pouvais pas en dévisser une, le lieutenant m'envoie plus bas en chercher d'autres ; pendant que -je fais le voyage l'appareil éclate et tue ou blesse tous les entourants.

Vous voyez que plus d'une fois j'ai été comme miraculeusement préservé. J'attribue cela à la Bonne Mère et au Vénérable Champagnat auxquels je m'adresse souvent. Je crois aussi qu'ils écoutent les ferventes prières de ceux qui veulent bien penser à nous.

Cela ne veut pas dire que j'espère vivre longtemps encore : c'est trop terrible, ce secteur-ci. Quand les marmites pleuvent, chacun est dans son trou à prier ; puis on lève la tête et on se parle comme des ressuscités.

Je vous écris sur ce papier, parce que celui que vous m'avez envoyé est un peu maculé. J'ai passé deux jours les mains pleines de sang des morts qui sont â côté de nous ou des blessés.

Continuez, s'il vous plait, à prier pour moi, afin que si Dieu me prend, je sois dans les vrais sentiments d'un enfant de Marie, prêt à aller au ciel.

Fr. S.

 

Du front : 25-3-15. — …Je suis au feu depuis les premiers jours de février. Sur la ligne sinueuse courant de Belfort à Ostende, on quatre nations se disputent la victoire ; mon régiment y occupe une petite place ; et, tout devant être anonyme à la guerre, le pays déserté qu'il couvre aujourd'hui porte avec résignation le nom de secteur 53. La garde d'un front de 150 mètres a été confiée à nia compagnie. C'est de là que je vous écris.

Présentement notre secteur est assez tranquille, ce qui signifie qu'il peut s'y passer des journées sans pertes d'hommes. C'est une position tout à fait intéressante, faisant entaille de notre côté et coin du côté de l'ennemi, ce qui nous donne tout l'avantage an point de vue stratégique. Un profane ne verrait rien chez nous et ne comprendrait guère plus. A son grand étonnement, il entendrait des canons invisibles lancer de son côté des projectiles foudroyants : ce serait tout.

Les lignes ennemies sont comme encadrées entre les deux branches d'un gigantesque fer à cheval couronné par notre artillerie. Nos tranchées font face à celles de l'ennemi en avant de la partie médiane du fer à cheval. Les deux adversaires se regardent comme chien et chat, comme lion et tigre, et toute attaque est coupée court d'un enté ou de l'autre. Militairement, le coin joue déjà dans l'entaille, grâce à nos pièces d'artillerie de gros calibre qui tiennent l'ennemi entre trois lignes de feux concentriques.

Comme fantassin, mon poste est dans les tranchées de première ligne. Ce sont des rigoles profondes, protégées en avant par des réseaux de fil de fer barbelé, couvertes de place en place de claies et de tôle pour abriter de la pluie, et communiquant avec les renforts de l'arrière par des boyaux dissimulés. Balles et obus ennemis ont pour mission d'arroser le tout de mitraille, ce qu'ils font copieusement, à charge pour nous de le leur rendre avec usure.

Les 77 ou les 105 des ennemis font-ils entendre leur sifflement ? Vite les 75, les 90 et les 150 des nôtres aboient avec furie. C'est une chaude dispute… à longue portée. Les sentinelles font-elles feu sur une de nos patrouilles ? Les lebels répliquent à l'instant cinq coups pour un. On arrive à se faire de la guerre un jeu entre deux partenaires qui ne s'accordent pas.

C'est un jeu, mais un jeu dangereux, je vous assure. J'ai savouré la "délicieuse’’ sensation de se trouver en péril immédiat, la nuit surtout, et vous pouvez croire que cela vaut la peine d'être tenté. Il faut– on sait ce que cela veut dire à la guerre — il faut aller à tel endroit. a. minuit, faire entendre tel cri auquel un mystérieux correspondant répondra. Travail facile, même par mauvais temps… si l'on ne veillait pas en face. Mais un coup de sifflet vibre dans la nuit ; une fusée aveuglante inonde la plaine de lumière, et malheur à celui qui sera ainsi surpris à découvert ! Il peut être sûr de ne pas revenir â sa tranchée. Placer des fils .de fer entre les lignes sur la neige, la nuit, n'est pas non plus sans danger et ne demande guère moins de courage : on n'en revient pas toujours. J'ai fait tout cela et je suis demeuré indemne ; mais il faut dire que je suis bien protégé.

Avant la guerre, un heureux hasard m'avait fait connaître Sour Thérèse de l'Enfant Jésus la "petite sainte du Carmel de Lisieux’’. Des faveurs obtenues par son intercession lui ont gagné toute ma confiance, Je porte sur moi une de ses reliques et je compte absolument sur son aide. Je lui ai confié aussi toute ma section et jusqu'ici — comme j'espère, jusqu'ã toujours — aucun de nous n'a été atteint. Le Bulletin me permettra de faire cette petite réclame en faveur de ma chère sainte.

Nous touchons ici au côté religieux de la guerre. Le soldat en campagne — et quand il est vraiment chrétien c'est une de ses grandes privations — n'a que rarement la possibilité d'assister ã la sainte messe. Ce bonheur cependant m'a été assez souvent donné, même en première ligne, et je dois avouer que — le jour de ma première communion excepté — je n'ai jamais été aussi profondément touché qu'en ces circonstances inoubliables. J'avais l'honneur d'être servant, et plus d'une fois, la messe commencée, je me suis demandé si le prêtre pourrait la finir, si les obus, qui jetaient à terre les dernières maisons, ne tomberaient pas sur l'église ; mais le Maitre était là, et je n'ai jamais eu moins peur.

Les officiers figurent toujours à l'église, les soldats malheureusement presque pas. Est-ce indifférence, manque de renseignements, organisation défectueuse ? Peut-être ; mais je n'ai pu m'empêcher d'être peiné en voyant ces hommes jouer avec tant d'insouciance leur vie et leur éternité.

Cependant, quand on parle de religion ils se taisent, ils écoutent ; il semble que ce soit pour eux un fruit défendu. Ils portent presque tous des médailles bénites sur leur poitrine et malheur à qui en rirait ! Mais, extérieurement du moins, tout se borne là. La mort vient-elle chercher sa proie dans une tranchée, on emporte le cadavre, ou l'enterre le plus tôt possible, quelques mots de regret sont échangés entre camarades en guise d'oraison funèbre, et tout se borne là. Pauvres gens !.., Heureusement que peut-être ce n'est pas la même chose partout.

La vue de cette misère religieuse a souvent fait jaillir de mon cœur des élans de reconnaissance vers Dieu, vers Marie pour m'avoir donné ma vocation et s'être mieux fait connaître à moi. Je n'ai jamais mieux compris le prix de la vie, le prix de la grâce, le prix de mon âme. Je voudrais que tons ceux qui me liront — s'il y en a — rendissent avec moi les plus ferventes actions de grâces à Dieu pour les avoir appelés à son saint service.

Je présente le sincère hommage de mon filial respect au R. Frère Supérieur et â ses aides dans le gouvernement de l'Institut, et mon meilleur souvenir à tous mes Confrères en attendant de les revoir.

F. C,-M.,

Sergent de l'armée française pour quelques mois encore

et Petit Frère de Marie pour toujours.

 

Angers, 3-3-15. — Mon Très Révérend Frère Supérieur : Comme vous l'avez sans doute appris par ma lettre de la fin de décembre, je combattais sur le front dans le département de la Marne. Le 19 février dernier, mon bataillon fut envoyé faire une attaque des tranchées ennemies. L'affaire était assez ardue : car il fallait, pour y arriver, parcourir un espace d'environ 400 mètres balayé par le feu des mitrailleuses.

En montant sur le parapet de notre tranchée, l'homme qui me précédait tombe foudroyé par une balle. A mon tour, je monte résolument, prends le pas de course et me dirige sur la tranchée à enlever ; mais j'avais à peine fait cinquante mètres lorsqu'une balle me traverse du même coup la cuisse droite et le pouce de la main droite.

Ne pouvant plus me rendre utile, je me jette aussitôt dans un trou d'obus qui se trouvait ã trois mètres devant moi, en attendant le moment favorable pour me sauver. Hélas ! ce moment ne se présenta que vers six heures du soir et il était alors dix heures et demie du matin. Durant ces longues heures, je me crus plus de 50 fois à mon dernier moment ; car la mitraille ne cessait de pleuvoir sur tout le terrain.

D'abord seul, dans ce trou d'obus, je fus bientôt rejoint par six autres soldats dont quatre étaient blessés comme moi. L'un d'eux, d'abord blessé légèrement, le fut bientôt grièvement en recevant un éclat d'obus dans les reins. Il souffrait horriblement et se sentait mourir. Je me fis alors un devoir de lui inspirer des sentiments de contrition et, de confiance eu Dieu, et j'eus la consolation d'être très bien compris ; car il répétait de tout son cœur, et avec un sensible repentir de ses fautes, les prières que je lui suggérais ; et à plusieurs reprises il invita lui-même ses camarades à prier pour lui.

Quand la brume fut venue, fusillade et canonnade ayant cessé, je regagnai la tranchée d'où j'étais sorti le matin ; et, non sans beaucoup de peine, j'arrivai au village voisin, où se trouvait notre poste de secours. Après avoir été pansé, je fus conduit d'abord à dos de mulet, puis en voiture, en automobile et enfin eu chemin de fer jusqu'à l'hôpital établi dans la maison des Religieuses du Bon Pasteur à Angers.

Arrivés le 22 février â 5 heures du soir, au nombre de 12, nous Mines mis immédiatement dans un complet état de propreté ; puis le médecin major visita et pansa nos plaies. Au bout de 4 jours, la blessure de la cuisse étant dans un état très satisfaisant, je pus me lever et commencer à marcher un peu. Quelques jours plus tard j'allais à la chapelle pour le salut et la récitation du chapelet. Depuis lors j'ai eu le bonheur d'aller tous les jours â la sainte messe et d'y pouvoir faire la sainte communion. Je ne saurais trop remercier le bon Dieu de m'avoir conduit dans cette sainte maison, où j'ai toute facilité d'accomplir nies exercices de piété.

En ce moment mes blessures sont dans un état très satisfaisant : la cuisse est pour ainsi dire guérie, et le pouce s'améliore de jour en jour. Je ne puis donc vous dire au juste pour combien de temps je suis encore ici ; mais tout porte à croire que ce temps ne sera pas très long.

Je me recommande instamment de nouveau à vos bonnes prières et à celle de la communauté de la maison mère ; car aussitôt guéri je vais être probablement rappelé sur le front.

Fr. G.-J.

 

Du front, 4-4-1.5. — Je descends de mon calvaire. J'ai passé la semaine sainte sur une colline où le feu réciproque a fait rage tous les jours. Le lundi-saint j'ai reçu le baptême du feu ; une pluie de ferraille est tombée à mes côtés, et une grosse pierre sur l'épaule, mais pas grand mal, Dieu 'merci ; pas de blessures. Puis chaque jour c'est la même répétition de mitraille. Bien des compagnons sont tombés à mes côtés, et mon sous-lieutenant avec.

Cette semaine a été pour moi une vraie semaine de saines réflexions. Vraiment, à plusieurs reprises, j'ai pensé pour un instant que N. S. me réservait l'honneur de faire le sacrifice de ma vie en ces jours où l'Église nous mettait en méditation sur sa passion douloureuse. Il m'a laissé pour cette. fois-ci, et je lui en rends grâces ; mais s'il avait voulu me prendre il me semble que je lui avais dit un sincère flat. Rien n'inspire la résignation, à ces heures solennelles, comme de penser qu'on est sons la protection de Dieu et de la Bonne Mère et qu'il ne nous arrivera que ce qu'ils permettront.

Puis, le samedi saint, nous retournons des tranchées. Aujourd’hui c'est Pâques : quel ravissant spectacle ! L'église aux grandes dimensions ne contient plus les soldats. Nos chefs étaient là, nos premiers chefs ! ! Beaucoup ont fait leurs Pâques. oui beaucoup. A leur suite ce ne sont que des hommes, des soldats qui viennent de se battre et qui demain vont retourner au combat. Quel bonheur de voir l'armée aux pieds de Jésus-Christ, le roi des nations ! Mon citer Frère Assistant, dans vos prières, tout en pensant à nous, rendez grâces à Dieu de ce que notre pays. trop longtemps infidèle, semble si franchement revenir à Lui.

Quand je suis arrivé au 76°, tous les postes de caporaux — surtout ceux d'infirmiers — étant occupés, j'ai été laissé en attendant que quelque besoin se présente. Je suis toujours caporal infirmier de réserve. Arrivé sans armes aux tranchées, j'ai pris celles d'un camarade tombé au champ d'honneur. Que voulez-vous ? Je ne pouvais pas vivre de mes rentes !

J'ai retrouvé ma vigueur et ma légèreté d'autrefois. La neige, la pluie, la glace et par instants la chaleur ne mont pas éprouvé. La bonne et saine humeur règne parmi nous.

Je vous laisse pour aller à Vêpres. On ne peut assister sans verser des larmes de bonheur à ces Offices, ou visiblement Notre-Seigneur triomphe de plus en plus.

Bien des choses affectueuses à tous ceux qui demanderont de mes nouvelles.

Votre filialement dévoué

Fr. U.

 

Des tranchées, 26-3-15. Mon cher Frère Assistant : à diverses reprises je vous ai envoyé quelques mots pour vous faire part de ma situation et vous demander des nouvelles : laissez-moi, aujourd'hui, vous raconter un petit fait édifiant. Il date d'hier et d'avant-hier.

J'ai eu le bonheur d'accompagner trois de mes camarades à la Sainte Table. Depuis des années, ils n'avaient que biens peu de souci de leurs devoirs religieux ; et dès le début ils ne s'en étaient point cachés. alléguant pour cela bien des excuses et même des préjugés fort avancés. Or, ces jours derniers, l'un d'entre eux m'exprime le désir de se confesser et me prie de le mener a. l'église de bon matin. Il se confesse, en effet et nous communions ensemble, non sans pleurer d'attendrissement tous les deux. Le lendemain les deux autres en faisaient autant.

Je n'avais jamais assisté de si près au grand miracle de la conversion des âmes au moment parfois le plus inattendu. De cet heureux revirement, ce n'est pas moi qui ai été le ressort. Je n'ai été que le confident de la résolution dernière ; mais je demeure émerveillé, devant un pareil geste ; je bénis Notre-Seigneur de la façon miséricordieuse dont il sait souvent se révéler aux âmes, et j'aime aussi ces âmes renouvelées, qui ont été peut-être moins que moi infidèles et .sourdes à l'appel secret du Divin Maître.

L'un de ces trois bons camarades, admirateur de Charcot, avait été ballotté a travers tous les courants d'opinion de la philosophie moderne ; mais il n'avait jamais entièrement fait naufrage dans la foi. C'était un homme d'une éducation exquise et d'une instruction peu ordinaire.

Il m'a tenu une conversation ravissante sur "sa façon’’ de comprendre la Sainte Vierge, pour laquelle il avait un vrai culte, dans lequel il craignait seulement, disait-il, d'avoir mêlé quelque chose de trop païen. Il trouvait le "Souvenez-vous’’ plein de charmes. Il en approfondissait chaque parole et revenait sans cesse sur ce passage : ‘’qu'aucun de ceux qui ont eu recours à votre protection ait été abandonné’’. N'est-il pas à croire qu'il est lui-même une confirmation de plus de la célèbre parole de saint Bernard, et que c'est cette bonne Mère qui a elle-même amené à Jésus cette âme qui, à travers ses égarements, était restée fidèle à son culte ?

Si on pouvait connaître de quelles voies mystérieuses Dieu se sert souvent pour amener les âmes à lui, quels beaux livres il y aurait à écrire ! Sûrement après la guerre, quand chacun aura le loisir de raconter ce dont il a pu être témoin â ce sujet, on pourra lire des choses réconfortantes. Il semble vraiment que Notre-Seigneur commence à faire entrevoir son vrai règne sur notre patrie.

E. V. P.

 

Des tranchées : 6-4-15. — Mon cher Frère Assistant : me voici vivant depuis 15 jours la vie des tranchées et je ne vous ai pas encore écrit. J'attendais, pour satisfaire à cette douce obligation. qu'il nous fût accordé quelques jours de repos.

De cette vie que vous dirai-je ? Elle est rude sans doute : le travail est constant, le repos court et souvent interrompu par des alertes, les nuits froides. Cela ne m'empêche pas, Dieu merci, de jouir d'une bonne santé. La vie au grand air donne un excellent appétit, et nous avons abondamment de quoi le satisfaire. L'état sanitaire est d'ailleurs excellent dans toute l'armée, du moins dans notre région. "Il faut vraiment que Dieu nous protège pour que nous ayons si peu de malades’’, me disait l'autre jour un protestant en parlant de ce fait, doit tout le monde est agréablement étonné.

Cette guerre de siège n'est pas bien dans le caractère français, qui préférerait une guerre en rase campagne ; mais il faut la prendre comme nous l'avons ; et nous nous y trouvons dans des conditions telles que souvent plusieurs fois chaque jour nous avons à réciter un Te Deum pour remercier Dieu d'avoir échappé à une mort imminente. Ç'a été mon cas en plus d'une occasion, et spécialement dans un assaut, où j'ai entendu siffler les balles à droite, à gauche, en avant, en arrière, et j'ai peine à. concevoir, que sans miracle, j'aie pu manquer d'être atteint. Ii est vrai qu'avant l'assaut, tout en me préparant de mon mieux à paraître devant Dieu si j'y étais appelé, je n'étais recommandé à la Très Sainte Vierge, notre Bonne Mère, et je me plais à croire qu'elle m'a tout spécialement protégé.

Quoi qu'il en soit, il n'est pas douteux que Dieu donne des grâces en rapport avec les conditions ou l'on se trouve, et je regarde comme une de ses bénédictions de me sentir si tranquille, au milieu de tant de dangers auxquels je suis exposé.

Dernièrement j'ai eu l'occasion fortuite de converser un moment avec B. Nous avons parlé du Mexique, des confrères, des Supérieurs, et il m'a avoué qu'il n'avait pas eu de plus doux plaisir que cet entretien, au cours de cette campagne de huit mois. J'aurais pu en dire autant.

J'ai reçu à Perpignan le Bulletin de l'Institut, que vous avez eu l'amabilité de m'envoyer. Ne pourriez-vous pas me le faire parvenir dans les tranchées ? Il est si doux de lire les choses de la famille ! Famille, hélas ! dont on se trouve absent dans des circonstances si tragiques !

Fr. L.

 

De la ligne de feu, 28-3-15. — Je viens de recevoir votre aimable lettre. Elle m'est arrivée au village de , où nous jouissons d'un repos relatif. Dernièrement, notre tranquillité a été troublée par un bombardement intense. Les ennemis nous adressaient les grosses marmites de leurs 120. Ils en ont grassement arrosé le village, et un obus est tombé à 30 mètres de mon cantonnement. C'est vraiment effrayant comme résultat. Des plaques de tôle ont été projetées à plus de 150 mètres. Il y a eu deux morts et 11 blessés. Vous voyez que la mort ne laisse pas de planer sur nous, même pendant notre huitaine de repos. Hier, par un beau soleil, de multiples avions, tant nôtres qu'ennemis, nous ont survolés. De part et d'autre, on a lancé sur eux plus de 500 coups de canon. C'est un spectacle intéressant, mais terrible.

Le Dimanche des rameaux, qui s'écoule aujourd'hui, ne ressemble pas pour moi à celui des années précédentes. Je n'ai pas vu, ce matin, autour de moi mon petit bataillon d'espiègles agitant avec joie leurs branches de laurier ; mais ce que j'ai eu sous les yeux était aussi bien réconfortant.

La messe a été dite par un prêtre soldat ; et tous ceux que le service ne retenait pas étaient lé. Et qu'il était beau de voir ces hommes chargés de huit mois de poudre, debout, silencieux, quelques-uns le chapelet à la main, tous le regard fixé plein de toi sur la divine Hostie ! Pas de toilette : souliers pleins de boue, les capotes blanchies de marne, le visage et les mains noircis. Le plus grand nombre s'est ensuite avancé vers la Sainte Table. C'est de nature à donner espoir.

Continuez à bien faire prier pour moi. Ma vie, comme vous voyez, tient à peu de chose ; mais je suis résigné à tout. Je m'abandonne pleinement à la volonté de Dieu, lui demandant seulement patience et courage.

Affectueux souvenir à tous.

Fr. J.O.

 

S*** 3-4-15— Nous inclinons toujours fortement a. droite. Nous venons de faire 21, Km. par un temps de brume et de pluie. Pour combien de temps sommes-nous ici ? Nous ne savons. Le village n'a pas trop souffert.

Hier, Vendredi Saint, nous sommes restés à V*"*. Le matin, office dans une maison, car l'église est à terre. L'après-midi, pour permettre à un plus grand nombre de soldats d'y assister, impressionnant chemin de croix, entre les quatre murs calcinés de l'église. Il est prêché par l'aumônier de la division, qui a rang d'adjudant, et approprié aux circonstances. Les cloches sont la, dans un coin, désolées, ce semble, de n'avoir plus de clocher.

Durant ce saint exercice, en de telles circonstances et en pareil jour, il était tout naturel de penser à faire à Dieu le sacrifice de sa vie. C'est ce que j'ai fait de mon mieux ; à l'exemple du Divin Maitre, j'ai remis sans condition entre les mains de Dieu, mon âme et mon corps pour qu'il en disposât selon sa volonté sainte.

Malgré la dispense de N. S. P. le Pape concernant l'abstinence des soldats, toute mon escouade y consentant, nous avons fait maigre par respect pour ce grand jour.

Demain, avec Ch. et le Sergent, nous ferons de notre mieux pour passer saintement le Dimanche de Pâques. Ce matin à 3 heures et demie beaucoup de soldats ont rempli leur devoir pascal, et à 4 heures et demie nous étions sur la route.

Tous nos respects au R. F.

Votre très humble F. S.F.

 

Du front : 8-3-15. – Mon T. R. F. Supérieur : nie voilà en retard pour vous présenter mes respectueux hommages et vous demander encore des nouvelles de la grande et toujours si chère famille.

Tout d'abord, un cordial merci pour le Bulletin de l'Institut, que votre bonté m'a fait parvenir sur la ligne de feu. Comme on est heureux, au milieu de la tourmente de la guerre : canons, fusillade, obus, halles, etc., qui ne cessent de frapper nos oreilles, de pouvoir lire les conseils, les exhortations, les nouvelles intéressantes, venant des chefs de la Congrégation !…

Ici, les fatigues de la guerre de forteresse sont toujours grandes et les privations nombreuses ; mais malgré tout, le moral reste excellent. Il est vrai que la nourriture de l'âme devient de plus en plus abondante : à peu près partout, on trouve des prêtres ; et leur influence augmente de jour en jour.

Depuis le commencement de mars, chaque dimanche, notre batterie, qui comprend environ 40 hommes, a eu messe â la position de batterie, près des canons, au milieu des champs, à environ 2 Km. des ennemis. Dimanche dernier, le prêtre adjudant qui nous dit la messe à un mètre sous terre, nous apprenait que l'année dernière â pareil jour, il l'avait dite aux catacombes de Rome.

Plusieurs de nos hommes, avant mars, n'avaient pas eu de messe depuis le mois d'août. Les autres hommes de la compagnie : conducteurs et employés aux différents services restent généralement au cantonnement, dans les villages en arrière, où le service religieux est â leur disposition.

C'est un tableau inoubliable et qui plait â nos artilleurs que celui de l'offrande du Saint Sacrifice sous un léger auvent, pendant que les canons grondent, que les balles sifflent, et que les grenades à main et autres bombes éclatent dans les tranchées.. Les hommes entendent à peine les prières du prêtre ; mais le Ciel doit oublier un instant les crimes de notre pays et nous pardonner quelques-unes de nos fautes.

Près du prêtre, et comme pour servit d'exemple, les trois officiers : capitaine, lieutenant et sous-lieutenant, étaient là à huit beures du matin. Après la messe, le capitaine remercia le prêtre soldat que je- conduisis rompre le jeune dans une ferme voisine, Dans l'armée comme dans le pays entier, on sent le doigt de Dieu, et il se produit certainement un mouvement religieux un peu partout.

Quantité de nos soldats portent ostensiblement, en avant de leur képi l'image du Sacré-Cœur aux couleurs nationales ; et dans les tranchées, c'est à qui montrera les médailles qu'il porte sur la poitrine ou dans le porte-monnaie.

Ce ne sont, à vrai dire, que des signes extérieurs, provoqués peut-être par la crainte de la mort ; mais n'est-ce pas la crainte de Dieu qui est le commencement de la sagesse ? Il est â espérer que ce sera vrai une fois de plus…

Permettez-moi ; mon T. R. Frère Supérieur, de compter toujours sur vos bonnes prières et celles de la communauté, et daignez agréer les sentiments affectueux et obéissants de votre humble serviteur et fils en Jésus et Marie.

L. C.

 

Des tranchées de seconde ligne, 23-3-15. —- Mon cher Frère Provincial : Notre mois de mars, commencé exactement sur la ligne de feu, et que nous avons placé, L. et moi, sous la protection de saint Joseph, le glorieux patron de notre Institut, va s'achever. Aidez-nous, je vous prie, à remercier ce bienheureux Patriarche de sa puissante et glorieuse protection.

De nos débuts, deux mots seulement pour vous dire qu'ils ont été bien rudes, mais que, grâce á Dieu, nous les avons bravement surmontés. Vraiment nous ne nous soupçonnions pas capables d'une

telle endurance et nous sommes presque ébahis de voir que nous avions en germe, sans le savoir, la valeur guerrière qui distingue tout marsouin. Nous avons fait des étapes qu'à l'active nous n'eussions jamais faites et nous nous sommes adaptés sans trop de peine aux situations les plus inopinées.

Aujourd'hui pour la sixième fois nous sommes aux tranchées comme nous y étions avant-hier : c'est un service alternatif de 24, heures. Par les journaux et les lettres des confrères qui nous y ont devancés, vous les connaissez par le menu, ces fameuses tranchées, et mon intention n'est pas de vous décrire celle que nous avons eu tant de peine à occuper ce matin : ce serait inutile. Qu'il vous suffise de savoir que c'est dans ce réduit d'une quinzaine de mètres long, d'un mètre de hauteur et d'autant de large que nous nous trouvons présentement accroupis.

Ce n'est pas sans se sentir quelque peu Humilié de se voir ainsi rapproché de la bête rampante et du cavernicole que l'on y prend contact. Quoi ! dans notre siècle raffiné, où le souci du confort tient une si grande place, aller s'ensevelir dans ces trous de taupe ! C'est cependant ce que font, depuis huit mois, des millions d'hommes de toutes les conditions ! Oh ! qu'il faut que la patrie soit chose sacrée et que sou amour soit profondément enraciné dans les âmes !

bans ce contact si intime et si prolongé avec la terre, vous vous dites sans doute que bien peu doivent songer à élever leurs cœurs vers le ciel, et ce n'est malheureusement que trop vrai. Ceux qui le font ne sont cependant peut-être pas aussi rares qu'on le suppose.

Croyez du moins qu'au secteur 112 vos deux vôtres y sont fidèles. Durant les trois heures et demie de faction, alors que l'isolement est le plus complet, le chapelet s'égrène doucement entre les doigts ou, s'il fait froid, dans la poche. Un rosaire, cela abrège singulièrement es heures trop longues, et la pensée monte tout droit vers Marie notre plus que jamais Ressource ordinaire. Les intentions abondent, et. nos Supérieurs, dont la charge est si lourde en ce moment, y ont toujours une grande place.

Les sacrifices ne manquent pas, et l'on commence chaque matin sa journée par le plus grand de tous, celui de la vie : Seigneur, mon Dieu, j'accepte justement et de bon cœur le genre de mort qu'il vous plaira, avec ses angoisses, ses peines et ses douleurs ; puis l’offrande de la journée suit.

Allons, cher Frère Provincial, soyez rassuré : vos deux marsouins du secteur 112 n'ont pas oublié et n'oublieront pas, moyennant la grâce de Dieu, que pour être bons soldats, il faut qu'ils soient avant tout bons chrétiens et aussi bons religieux qu'ils peuvent.

Sans doute l'aliment divin, la Sainte Eucharistie, leur fait défaut chaque matin pour les réconforter ; mais Dieu tient compte de leur situation présente.

Nous espérons pouvoir remplir notre devoir pascal le Jeudi Saint, et renouveler ce bonheur le dimanche de Pâques. Quelques camarades se joindront à nous. Puis, le soir de Pâques, nous irons à occuper les tranchées de première ligne.

C'est hier soir, dans la tranchée, que nous avons reçu votre lettre avec celle du Frère Assistant ; nous l'avons lue et relue. Merci de tout son contenu.

Entre L. et moi, c'est l' "union sacrée n la plus intime et la plus fraternelle. Nous sommes arrivés à être presque toujours ensemble et, à la compagnie, nos noms sont inséparables.

Recevez donc, pour tous deux la nouvelle assurance de nos respectueux et filiaux sentiments.

Fr. E.

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