Notre première Communauté des îles Salomon Nord

Brother Andrew Corsini

19/Oct/2010

Aux premières heures du matin, le 16 juillet 1941, sous la protection de Notre-Dame du Mont-Carmel, la seconde communauté de Frères missionnaires australiens quittant Sydney voguait vers les îles Salomon du Nord, à l'invitation de Mgr Wade, S. M., vicaire apostolique.

Plusieurs exprimèrent leur surprise que les Supérieurs eussent choisi pour cette mission trois Frères si jeunes et si capables (deux d'entre eux étaient en effet directeurs et le plus âgé avait 33 ans), spécialement en raison de la grande pénurie de personnel ; mais les Supérieurs espéraient recueillir la récompense d'un tel sacrifice pour la cause des missions. L'esprit de mission est ardent parmi nos Frères australiens, car les trois nouveaux missionnaires étaient choisis parmi environ cinquante volontaires. Deux de ces élus, les Frères Augustine et Donatus, étaient destinés à la nouvelle fondation à Chabai, près du détroit de Buka. Le troisième, le Frère Ervan, devait remplacer le Frère John William à Marau, aux Salomon du Sud, ce dernier ayant été nommé directeur du nouveau poste à Chabai.

Le voyage fut lent et sans incident. Cependant, en route, ils recueillirent quantité de précieuses informations, ayant fait escale à Port Moresby, Samarai et les Salomon du Sud. La petite troupe n'arriva à destination que le 6 août.

Les affaires vont lentement dans ces régions et à cause des délais pour obtenir le retrait des bagages et du manque des moyens de transport, le Frère John William ne prit pas la charge de sa nouvelle communauté avant le 14 octobre.

En attendant l'arrivée du Frère Directeur, les Frères Augustine et Donatus firent marcher l'école de leur mieux.

L'ardeur des élèves fut telle que, en dépit de l'ignorance complète de la langue indigène et avec une connaissance bien limitée du « pidgin » (jargon anglo-chinois), les Frères furent surpris des progrès de leurs élèves.

La présence du Frère John William fut l'occasion d'une allégresse générale. Ces trois Frères s'étaient trouvés ensemble lors de leur période de formation et ce fut pour eux une très heureuse réunion. Le Frère John William avait déjà accompli une magnifique besogne à Marau et était tenu en haute estime par Mgr Aubin, vicaire apostolique des Salomon du Sud, et les Pères Maristes. La mission du Nord fut donc très heureuse du choix du nouveau chef.

Une ère nouvelle commença pour l'école normale à Chabai et un changement fut vite remarqué. L'école de quatre-vingts élèves fut organisée et divisée en quatre classes ou degrés. Les matières ordinaires de l'enseignement primaire formèrent les bases du programme journalier. Cependant des cours pratiques d'agriculture, dès le début, furent ajoutés au programme d'études à cause du manque de nourriture. De nouvelles méthodes pour préparer le terrain et la succession des cultures étaient choses neuves pour les indigènes accoutumés à changer de place leurs plantations d'année en année.

Des méthodes meilleures pour enseigner le chant portèrent bientôt leurs fruits aussi et des demandes commencèrent à arriver des Missions avoisinantes pour les services du chœur, aux messes solennelles et en des occasions spéciales. L'avenir apparaissait très brillant et les Pères Maristes observaient attentivement les progrès de leurs enfants choisis avec grands espoirs… Mais les Japonais arrivèrent…

Les Japonais eurent bientôt fait d'occuper cette station et Mgr le Vicaire Apostolique, s'attendant à une longue occupation, ordonna aux missionnaires de rester à leurs postes. Lorsqu'on apprit cependant que les Américains faisaient de si rapides progrès, il ordonna à ses missionnaires de prendre la brousse et de veiller à leur sûreté. Le message n'atteignit pas nos Frères ; et, après en avoir conféré ensemble, ils décidèrent de suivre le premier ordre de l'évêque et de rester sur place.

Les Frères, emprisonnés à la station. le 13 mars 1942, étaient assez libres au début, et ils avaient la messe tous les jours. Ils devaient se présenter chaque semaine au quartier général japonais situé à six miles. Quelques élèves fidèles les accompagnaient dans ces voyages humiliants.

Comme la situation s'aggravait pour les Japonais, des mesures plus sévères furent prises. L'école fut officiellement fermée et une poignée d'enfants seulement leur resta. Le pire vint lorsque le Frère John William, retournant en canot d'une mission charitable, fut arrêté par une chaloupe japonaise et retenu pour être questionné. En dépit des assurances données par Lawrence Chan, un marchand chinois à Buka, et fidèle ancien élève de Saint-Joseph Hunter's Hill, les Japonais continuèrent à regarder le Frère John William comme un espion et surtout ils furent particulièrement contrariés quand ils apprirent qu'il était australien.

Le même jour, les Frères, complètement en costume religieux, se présentèrent au quartier général japonais, accompagnés de Lawrence Chan. Lawrence dut donner des renseignements sur les Frères, ce qu'il fit en caractères chinois. Les autorités parurent impressionnées et on leur permit de retourner à leur station avec des ordres stricts de rester dans les limites de la mission. Le Père Mc Conville put visiter les Frères secrètement et célébrer la messe chez eux.

Le 14 août 1942, le Père Mc Conville et Lawrence Chan remarquèrent une chaloupe japonaise qui, se dirigeant vers Chabai, paraissait venir pour faire du pillage. Étant restés en observation pour son retour, ils furent péniblement affectés de voir les Frères à bord. Pendant qu'ils se tenaient là à regarder, un indigène, saisi de terreur panique accourut portant la nouvelle de l'arrestation et donna au Père Mc Conville un message de la part du Frère John William, le priant de sauver les ornements de la chapelle. Probablement que la nouvelle des victoires américaines fut la cause de cette action soudaine contre les Frères. Ils furent emprisonnés au quartier général et on les aperçut plusieurs fois sur les rochers. Lawrence Chan les vit pour la dernière fois en se rendant, en canot, à sa plantation ; et, en l'absence de la sentinelle, il leur donna un rapide salut qu'ils lui rendirent. Ensuite les Frères disparurent brusquement. Plusieurs rumeurs se répandirent, mais selon une information bien digne de confiance, on les vit à bord d'un torpilleur japonais se dirigeant vers Rabaul. Un garde japonais donna un renseignement secret qu'on les envoyait en Australie. Il est possible que le bateau ait été torpillé ou bombardé par avions, car on n'entendit plus parler des Frères. Tous les efforts de la Délégation Apostolique japonaise, du Département des Territoires d'Australie et de la Croix-Rouge n'aboutirent à rien. Mgr Wade est persuadé que les Frères trouvèrent la mort sous les balles des soldats, quand les Japonais donnèrent l'ordre de débarrasser les ponts.

Dans une lettre adressée au Cher Frère Provincial, datée du mois de février 1946, Monseigneur écrit : « Il semble que le bon Dieu ait appelé les Frères à lui. Rumeurs après rumeurs se sont avérées sans fondement et le silence après un si long temps ne peut signifier que ce que j'ai dit plus haut. Quant à moi, maintenant, je les place inconditionnellement après la Consécration. R. I. P.

« Après le sacrifice qu'ils ont eu le privilège de faire, on est tenté de les transférer du 13 août au 1ier novembre ad æternum. Nous avons recours aux Frères John William, Augustine et Donatus pour obtenir beaucoup de grâces pour notre école normale et je vous prie de m'envoyer des Frères pour les remplacer le plus tôt possible. Je sens que les Frères John William, Augustine et Donatus m'appuient dans l'urgente requête que je présente maintenant. »

Lorsqu'il vint en Australie, en 1948, Mgr le Vicaire Apostolique des Salomon Nord se fit un devoir de visiter les parents des Frères disparus et de leur raconter personnellement les détails de leurs derniers jours ; et s'adressant à la Congrégation, à la masse solennelle de Requiem qu'il célébra pour les décédés à Melbourne, il n'hésita pas à placer ces Frères parmi les martyrs de Dieu.

Les seuls objets extérieurs de souvenir que nous ayons de nos Frères disparus, sont deux plaques commémoratives dans nos cimetières de Mittagong et de Sydney sur lesquelles il est écrit : « Consacré à la mémoire des Frères John William, Augustine et Donatus qui perdirent leur vie dans l'accomplissement de leur devoir, pendant l'invasion japonaise des îles Salomon du Nord, le 20 août 1942. » Mais leur sacrifice restera toujours vivant dans le souvenir des Frères australiens qui les connurent et les aimèrent tant.

La Mission des Salomon du Nord s'est ouverte de nouveau et quoique deux Frères seulement aient été disponibles, il est à espérer que, dans un avenir prochain, le grand désir de Son Exc. le Vicaire Apostolique d'avoir trois écoles maristes dans le Nord sera pleinement réalisé.

Laudetur Jesus Christus. Et Maria Mater ejus.

                                                              Brother Andrew Corsini, Provincial.

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