Notre-Seigneur

F. M.-S.

22/Mar/2010

« Notre-Seigneur ? Prenons-nous bien conscience de la signification que comportent ces deux mots réunis ? A force d'être répétés, n'ont-ils pas perdu le meilleur de leur caractère, comme la pièce de monnaie qui passe de main en main et finalement n'a plus aucun relief ? Celui qui était pour les Juifs le Seigneur lointain et inaccessible, terrible et justement irrité, voici qu'il est devenu nôtre en la personne de Jésus-Christ. Il est maintenant tout proche, il s'est mis à la portée de notre esprit, à la mesure de notre mur, à la disposition de chacun de nous. C'est Notre-Seigneur1. »

 

Seigneur est le nom propre de Dieu et de Jésus-Christ. — Nous voudrions dans ce qui suit faire sentir toute la signification profonde de ce mot « Seigneur ». Seigneur est le nom propre de Dieu. A un Docteur qui vient l'interroger et lui demande quel est le premier commandement, Jésus répond en citant la Loi : « Le premier c'est : Écoute, Israël, le Seigneur ton Dieu est le seul Seigneur. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. » (Mc, xii, 29-30.) C'est par le mot Seigneur que les Septante traduisent le nom ineffable de Dieu.

Non seulement chez les Juifs, mais même chez les païens, on employait le nom de Seigneur pour désigner la divinité. Suétone dit que Domitien prétendant à la divinité se faisait acclamer dans les amphithéâtres du titre divin de « Seigneur » ; et dans les entretiens qu'on avait avec lui, on ne devait l'appeler que « Notre-Seigneur et Dieu ».

Saint Polycarpe, d'après Eusèbe, fut martyrisé pour avoir refusé de confesser que « César est Seigneur ».

David a donné au Messie à venir le nom de Seigneur, en particulier dans un texte qui fut cité lors d'une discussion rabbinique du Christ avec les Pharisiens. « Le Seigneur a dit à mon Seigneur….» (Math., XXII, 44.)

Nous autres chrétiens, nous sommes tellement devenus familiers avec ce nom qu'il est devenu pour nous synonyme de Christ. Et peut-être n'est-il plus tout à fait synonyme de Dieu. II l'était pour les premiers chrétiens.

Son emploi par saint Étienne dans sa prière équivalait à une profession de foi en la divinité de Jésus-Christ. A la face des Juifs irrités et grinçant des dents, il dit : « Seigneur Jésus, recevez mon esprit. » Puis, s'étant mis à genoux, il cria d'une voix forte : « Seigneur ne leur imputez pas ce péché. » (Act., VII, 59.)

Jésus en croix avant de mourir pria son. Père, saint Étienne s'adresse à Jésus lui-même. C'est que désormais : « quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé ». (Rom., X, 13.)

Saint Paul, à son tour, sentant un aiguillon dans sa chair, dit : «Par trois fois, j'ai supplié le Seigneur d'en être délivré.» (II Cor., XII, 8-9.) Pour lui, prier le Seigneur, ou prier Jésus-Christ, c'est prier Dieu lui-même.

« Faut-il s'étonner encore de la valeur que saint Paul attache à la formule : « Le Christ est Seigneur » ? Il en fait le pivot de l'orthodoxie et le critère des charismes : « Personne parlant sous l'impulsion de l'Esprit de Dieu ne dit : « Jésus (soit) anathème ! et personne ne peut dire : Jésus (est) Seigneur, si ce n'est dans l'Esprit-Saint. » (I Cor., XII, 3.) Il la regarde comme l'abrégé le plus concis de son évangile : « Nous ne nous prêchons pas nous-mêmes, mais « le Christ Jésus Seigneur. » (II Cor., IV, 5.) Bien plus, il la présente comme une profession de foi chrétienne renfermant en substance les conditions du salut : « Si tu confesses « de bouche que Jésus est Seigneur et si tu crois dans ton « cœur que Dieu l'a ressuscité d'entre les morts, tu seras « sauvé ; car, dit l'Écriture, quiconque croira en lui ne sera « pas confondu. » (Rom., X, 9.) Isaïe avait bien dit cela de Dieu et non pas du Christ ; mais pour Paul c'est la même chose ; il ne faut pas se lasser de le redire, puisque son Christ est Seigneur et Dieu2. »

Mais pourquoi insister, ce serait prêcher des convertis. Tout cela nous le croyons tous et nous le confessons publiquement lorsque à la sainte messe nous chantons dans le Gloria « Tu solus Dominus », et au Credo, nous affirmons croire «en un seul Seigneur Jésus-Christ, Fils unique de Dieu ».

Cependant quelle idée nous faisons-nous de celui que nous appelons si souvent et si familièrement, Notre-Seigneur ?

Notre cœur se plaît à le parer de toutes les qualités humaines les plus belles. Il est pour nous la bonté, l'amour sans égal. Nous en faisons un homme comme jamais le monde n'en vit mais ne reste-t-il pas qu'un homme et ne perdons-nous pas de vue sa divinité ? Sans doute, il est pour nous la voie qui conduit à Dieu ; mais ne serions-nous pas tenté de lui poser parfois la même question que l'apôtre Philippe : « Seigneur, montrez-nous le Père. »

De nos jours, on veut se représenter le Christ tellement près de nous qu'on le défigure et manque au respect qui lui est dû. Aux réunions de J. E. C. et de J. O. C., dans les méditations faites à haute voix, bien souvent Jésus devient un camarade que l'on se permet de tutoyer. Dans une récente revue, ne montrait-on pas un Christ ouvrier assistant en « bleu » à un meeting et demandant du feu à un camarade pour allumer sa cigarette ! C'est au moins un manque total de goût.

 

Le nom du Seigneur doit être prononcé avec respect et amour. Sans doute Jésus-Christ est venu nous rendre Dieu plus prés de nous ; mais l'abbé Romano Guardini a raison de dire, dans une formule audacieuse : « C'est un Dieu au-dessus de Dieu que le Christ est venu nous annoncer.»

Pour nous pénétrer de sa grandeur et de sa majesté, relisons le prologue de l'évangile de saint Jean : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu et le Verbe était Dieu. Tout ce qui a été fait a été fait par lui, et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans lui. En lui était la vie…… Et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous…. »

N'allons pas croire que le respect exclut l'amour, loin de là.

« Que l'Éternel ait franchi le seuil du temps et soit entré dans l'Histoire, aucun esprit humain ne le comprendra jamais. L'idée «pure» qu'il se fait de Dieu le mettra en garde contre ce qu'il semble y avoir de contingent et d'anthropomorphique dans cette conception. Mais c'est là le cœur même du christianisme. La pensée seule ne va pas loin dans ce domaine. Un ami m'a dit une fois un mot qui m'a fait entrer plus avant dans ce mystère qu'une simple pensée. Nous nous entretenions de questions de ce genre et il dit : « l'amour peut faire de ces choses ». Cette parole m'est toujours une lumière. Ce n'est pas qu'elle éclaire vraiment l'esprit, mais elle appelle le cœur qui, par ses divinations, pénètre dans le mystère. Celui-ci n'est pas compris, mais il devient plus proche et le danger du scandale disparaît3. »

Saint Benoît insiste beaucoup sur la révérence envers Dieu « le Seigneur de toutes choses ». Pour lui, c'est le prélude de la sanctification. Ne dit-on pas avec raison que la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse:

Moïse conversant avec Dieu n'osait lever les yeux vers lui et cependant l'Écriture rapporte que « Dieu lui parlait comme un ami parle à son ami ». Saint Jean, le disciple affectionné de Jésus, l'apôtre de l'amour, qui nous a parlé comme nul autre de l'amour de Jésus pour les hommes, saint Jean ne nous en invite pas moins à la vénération respectueuse. Il nous a donné du Christ, dans son Apocalypse, la plus redoutable représentation. On y sent le Juif encore tout pénétré du psaume messianique (Psaume 2). Son Christ est le Roi vainqueur et justicier, c'est le Seigneur qui se moque des rois impies et qui brise les nations avec un sceptre de fer.

« Un nom fut épelé : Le Verbe de Dieu. Les armées célestes l'accompagnaient sur des chevaux blancs, vêtus de lin blanc et pur (attributs de la royauté). Et de sa bouche sortait une épée affilée pour en frapper les nations. Il les régit lui-même avec une verge de fer. Il foule en personne la cuve du vin de l'ardente colère du Dieu tout-puissant. Sur son manteau et sur sa cuisse, il porte un nom gravé : Roi des rois et Seigneur des seigneurs. » (Apoc., XIX, 13-16.)

La crainte révérencielle avait saisi saint Pierre après la première pêche miraculeuse lorsqu'il s'écria : « Retirez-vous de moi, Seigneur, car je suis un pécheur. » (Luc, V, 8.)

Cependant à la suite d'une autre pêche miraculeuse, cela n'empêcha pas le même apôtre, tout éperdu d'amour et comme hors de lui-même, de se jeter à la mer, quand on lui eût dit « que c'était le Seigneur ».

L'Église s'efforce de nous inculquer ce respect du Seigneur par sa liturgie. Au Kyrie éleison, qui signifie comme on le sait, Seigneur, ayez pitié de nous, le prêtre a les mains jointes.

Quand le prêtre à l'autel termine les oraisons par la formule, hélas ! si souvent bredouillée, par Jésus-Christ Notre-Seigneur, il joint les mains et il incline la tête avec respect vers le tabernacle.

Le mot Domine (Seigneur) revient si souvent dans notre Petit Office qu'il le remplit pour ainsi dire de la gloire de ce saint nom. Le psaume 94, dit invitatoire, que, chaque jour, nous récitons au début des matines, est assez suggestifs Logiquement ce devrait être la première prière de la journée. II nous invite à louer Dieu dont il exalte la puissance et la grandeur et, par contraste, il nous rappelle notre condition de misérables créatures.

En faisant ainsi préluder nos prières, l'Eglise veut nous bien pénétrer de l'attention respectueuse avec laquelle nous devons dire les louanges du Seigneur.

« Venez, acclamons le Seigneur avec allégresse. Allons au devant de lui, le cœur et les lèvres remplis de louanges. Que nos hymnes retentissent en son honneur, car c'est un grand Dieu que le Seigneur, un Roi plus grand que tous les dieux ; il tient en sa main et les profondeurs de la terre et les cimes des monts. A lui la mer, c'est lui qui l'a faite. A lui la terre, car ses mains l'ont formée. Venez, prosternons-nous et adorons à genoux devant le Seigneur notre Créateur, car il est le Seigneur notre Dieu. »

Si Jésus-Christ est Seigneur, conséquemment il doit être servi ; c'est pour nous un devoir et un grand honneur d'être engagés à son service.

« Voici la servante du Seigneur », dit Marie à l'ange.

Saint Paul, le pharisien farouche qui hier se faisait gloire d'abolir l'œuvre de Jésus de Nazareth et voulait exterminer jusqu'au dernier de ses disciples ; lui, le fanatique défenseur du monothéisme juif proclame qu'il n'y a plus pour nous « qu'un seul Dieu, le Père, et un seul Seigneur, Jésus-Christ». Et il se fait son esclave et aussi l'esclave de ses frères par amour pour lui. Ce titre d'esclave de Jésus-Christ est devenu pour lui un titre de gloire et il s'appelle : « Paul, serviteur de Jésus-Christ. » (Rom., I, 1.) « Si je voulais plaire aux hommes, je ne serais pas serviteur de Jésus-Christ. » (Galat., I, 10.) « Quant à nous, nous nous regardons vos serviteurs par Jésus-Christ. » (II Cor., IV, 5.)

Dès que nous savons que c'est le Seigneur qui nous manifeste sa volonté ou que c'est lui que nous reconnaissons ou dont on nous fait reconnaître le passage dans l'épreuve, soyons, nous aussi, prêts à nous jeter à l'eau, comme saint Pierre. « Reconnaissants et confus de tant d'amour. » (Bienheureuse Marie-Thérèse de Soubiran.)

Que son nom venant sur nos lèvres soit une prédication, comme cela était chez le saint Curé d'Ars ou même chez ce professeur laïque dont on nous racontait récemment l'histoire.

Il y a deux ans, en Sorbonne, au cours de littérature médiévale, M. Cohen expliquant le Saint-Graal fut amené, à diverses reprises à prononcer le nom de Jésus-Christ. Il disait ces mots « Notre-Seigneur Jésus-Christ » en y mettant une telle vénération, une telle ferveur, qu'un jeune abbé qui assistait au cours en fut étonné et touché. Mais, se disait-il, tout bouleversé, c'est une véritable profession de foi publique que fait cet israélite. A la sortie de l'amphithéâtre, l'abbé apprit que M. Cohen était devenu un fervent catholique. Comme pour saint Pierre, son accent l'avait trahi et avait fait reconnaître que lui aussi était au Christ.

A la sainte messe, les prières préparatoires à la sainte communion commencent toutes trois par ces mots « Seigneur Jésus-Christ ». Disons-les avec conviction, comme ce professeur d'Université, ce sera un bel acte de foi en la divinité de Jésus-Christ. Puis après, avec le prêtre, par trois fois encore nous redisons : « Seigneur, je ne suis pas digne…. » C'est alors le moment de faire un acte d'amour humble et repentant, de nous abîmer devant la grandeur et l'amour du Seigneur qui daigne s'abaisser jusqu'à nous.

Nous avons, au cours de la messe, répété bien des fois le nom du Seigneur. N'oublions pas que ces multiples répétitions ne nous serviront de rien si nous n'y prêtons pas l'attention convenable. « Ce ne sont pas ceux qui disent Seigneur, Seigneur, qui entreront dans le royaume des cieux » nous a dit Jésus.

En terminant, disons avec Pascal, dans toute la sincérité de notre âme, en essayant d'y mettre le même amour fervent et la même générosité aussi :

« Seigneur, je vous donne tout ! »

F. M.-S.

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1 P. Joret, O. P. : Par Jésus-Christ Notre-Seigneur, Desclée

2 Prat, S. J. Théologie de saint Paul.

3 Romano Guardini : Le Seigneur, traduction Lorson, Alsatia.

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