Nouvelles du Congo

F. Etienne Matabaro

01/Nov/2010

Voici certains détails extraits des lettres parvenues ces temps-ci du Congo :

« Nous sommes tous en bonne santé, dit un Frère, et faisons pour le mieux avec nos 2.000 élèves. Nous sommes aidés par des moniteurs.

Le dixième anniversaire de la béatification de notre Bienheureux Fondateur a été très bien célébré à la cathédrale. Monseigneur y a prononcé un panégyrique devant une nombreuse assistance composée d'élèves, d'anciens élèves et d'amis. Les autorités y étaient présentes aussi. Un grand tableau du Bienheureux était exposé dans le chœur, entouré de fleurs et de cierges

Le premier juin ce fut la prise de Buta, de Paulis par l'armée nationale congolaise, à laquelle s'étaient joints 800 volontaires bien entraînés et armés.

Le 3 juin, il y eut, à Stanleyville, un violent combat depuis 9 heures du soir jusqu'à 8 heures du matin, puis de 15 à 16 heures. Les Simbas de la rive gauche ont profité de la réduction des effectifs militaires à la suite du départ de certains bataillons vers Buta, pour attaquer avec force le camp militaire. On s'est battu toute la nuit et les Simbas ont dû se retirer. Inutile de vous dire que nous avons passé une mauvaise nuit. Malgré ces combats, les élèves étaient présents, le matin, à l'école. Il semble que cela a été le dernier soubresaut des Simbas… ».

La presse mondiale a parlé de la prise de Buta et du massacre de 31 missionnaires qui s'en est suivi.

F. Etienne Matabaro, qui y était détenu, écrit : « Nous sommes tous vivants. Deo gratias! L'armée nationale vient de nous libérer de la brousse où j'étais caché avec Mgr Mbali, trois abbés noirs, un Frère congolais et 23 Sœurs noires. Les missionnaires de Bondo sont tous tués. Nous ne savons rien des Sœurs européennes emprisonnées depuis mai dernier. J'avais été chassé de notre maison en décembre dernier. Il ne reste que la maison vide… ».

F. Etienne Matabaro est rentré sain et sauf à Léopoldville.

Voici encore une lettre dans laquelle ce Frère parle des Frères de St. Gabriel massacrés par les rebelles à Buta :

 

« Très Révérend Frère Provincial,

J'ai eu le bonheur de vivre pendant six mois avec les Martyrs de Buta. Avec les Frères de St.-Gabriel, je vivais au milieu d'eux comme un des leurs. On aurait dit que j'étais de cette Congrégation. Leur comportement sympathique et simple était admirable et attrayant. Leur esprit de famille s'est particulièrement fait sentir par leur compassion à mon sujet lorsque, au lendemain de leur arrivée à Buta, j'étais battu et condamné. Le fait de les avoir servis en était une des raisons. Ils en sont toujours restés reconnaissants. Au ciel, ils le seront encore davantage; j'en suis sûr.

Ils étaient traités de soldats belges et américains déguisés en missionnaires. Ils sont arrivés à Buta le 19 décembre au soir et le 20 ils ont été chassés de la maison des Frères Maristes où ils étaient logés lorsque le Frère qui les hébergeait était conduit au cachot. Ils se sont alors casés à la Paroisse.

Pendant le séjour à la Paroisse, les travaux de la maison étaient assurés par les Missionnaires. Le Révérend Frère Laurent s'occupait à servir à table et ne se lassait jamais d'inviter Mgr et les Abbés à se mettre à table. Ce qui nous a frappés le plus dans son comportement était son calme et son sang froid au milieu de toutes ces tribulations, ses manières toujours dignes mais simples attiraient notre admiration. Sa piété et sa modestie nous édifiaient.

Tous les soirs, après les différents travaux, j'allais dans leur chambre: FF. Laurent, Bernard, Guido, Gilbert logeaient dans une même chambre. Là, on commentait les événements, on se taquinait, on se réconfortait mutuellement. Le bon Frère Laurent disait souvent simplement mais avec conviction: "Nos hypothèses humaines sont loin d'être les desseins de Dieu: le plan de Dieu se réalisera et personne ne pourra le contrecarrer, inutile de nous inquiéter: attendons avec confiance ce que le Seigneur décidera".

Le Rév. Frère Bernard continuait ses préparatifs de géographie et la correction de son livre. Il paraissait ne pas se préoccuper de la situation. "Il n'y a que le Bon Dieu qui sait ce qu'il en sera de nous; nous comptons sur Lui et attendons tout de Lui ".

Le Rév. Frère Guido, par son esprit de travail rendait un grand service à la communauté des captifs. Nous avions l'habitude de le nommer "le petit Bûcheron ". Il assurait le bois de chauffage pour la cuisine et se dérangeait en rendant service aux bourreaux pour réparer leurs radios, sans attendre d'eux ni reconnaissance ou récompense. Jésus a guéri Malchus alors qu'il venait pour l'arrêter, disait-il un jour. Il venait d'apprendre ce métier de réparateur avec le concours du Rév. Père Gaudefroy.

Le " Petit Frère pieux ", tel est le nom que nous avions donné au Rév. Frère Gilbert. Tous les jours, et souvent pendant la journée, on le voyait circuler devant la maison en train de réciter pieusement son rosaire. Le soir, il allait s'étendre sur son "fumier de Job" (nom qu'il avait donné à son lit). On prenait plaisir à le taquiner en dérangeant son lit en son absence et à y jeter toutes sortes d'objets. Il acceptait volontiers et trouvait facilement un petit mot pour nous faire rire dans cette " Babylone "…

Le Rév. Frère Hubert mettait son talent de tailleur au service de tous. Il m'a confectionné deux soutanes et deux pantalons : il a fait de même pour plusieurs autres. Il parvenait toujours à dominer sa répugnance pour confectionner des centaines d'épaulettes pour ses bourreaux, avec le sourire et sans le moindre signe de mécontentement. Nous avions l'habitude de l'appeler "Mwana" lorsque nous parlions de lui; il racontait et commentait les événements et le comportement des Simbas avec une simplicité d'enfant.

Il voyait clair; on aurait dit qu'il sentait sa fin tragique. "Tout ce que les Simbas font de bon pour nous n'est que passager et hypocrite; lorsque ça commencera à tourner mal pour eux, ils se tourneront contre nous parce que nous sommes des missionnaires; ils disent déjà que nous sommes venus les tromper avec notre religion importée de chez nous. Nous allons continuer à prier pour eux ".

Le doux Frère Léonard aimait raconter les événements de la dernière guerre et en faisait la comparaison avec l'actuelle. Il ne parlait pas beaucoup parce que le sens de l'ouïe baissait très fort. Il ne voulait déranger personne pour demander de lui répéter les nouvelles du jour, bien qu'il aurait voulu savoir tout ce qui se disait, comme tout le monde. Il aimait faire des visites au T. S. Sacrement; on le voyait souvent entrer à l'église où il restait longtemps.

Le Frère Stanislas s'oubliait pour le plus grand bien des autres. Il aimait encourager les missionnaires et les réconforter. Il s'entretenait souvent avec le Frère Léonard pour le mettre au courant des actualités, parce que ce dernier devenait un peu sourd. Il aimait rendre visite aux missionnaires malades et les encourageait. Lorsqu'il remarquait que j'étais un peu découragé, il venait souvent m'encourager et me réconforter. Il m'invitait à m'abandonner avec confiance à la volonté de Dieu et être prêt à accepter tout ce qu'il voudra. Lorsque je lui parlais de tout ce qu'ils ont perdu à Baye et des difficultés qu'ils ont eues pour fonder des maisons au Congo, il disait simplement: " J'ai donné toute la vigueur de ma jeunesse aux petits Congolais; si je dois être tué ici au Congo, je serai fier de verser mon sang sur ce sol où j'ai eu l'honneur de me dépenser pour l'extension du règne du Christ dans les cœurs des jeunes Congolais.

J'ai pu entendre cela de sa bouche le jour qu'il était malade et exténué par une forte diarrhée.

 

Séparation.

Le 29 mai, à 18 h 10, vint un groupe de Simbas, les yeux brillants comme des lions en furie, pour arrêter les missionnaires, au milieu de vociférations et d'insultes. Les missionnaires se présentèrent. On les fit asseoir à terre par quatre. Le Rév. F. Laurent et Stanislas s'accroupissaient à peine pour s'asseoir, qu'un coup de crosse les jetait à terre. Je m'approchai du F. Laurent pour lui présenter ma soutane (il avait été brutalement enlevé de sa chambre et n'avait pas eu le temps de la mettre) lorsque celle-ci me fut brutalement arrachée des mains par les bourreaux. Ils disaient que je venais de mettre des pouvoirs magiques et une phonie dans les soutanes. On mena les missionnaires en prison à environ 1,5 km de la paroisse pendant qu'on pressait Mgr et les Abbés d'ouvrir tout pour chercher l'appareil-émetteur que nous employions de connivence avec les missionnaires pour appeler les Américains et les Belges pour la libération. Je ne sais rien de ce qui s'est passé à la prison.

Ceux qui nous gardaient disaient que les missionnaires seraient tués parce qu'ils étaient les espions des Américains et des Belges, et que nous mourrions après eux parce que nous collaborions avec eux. Les missionnaires quittent leur pays pour faire de l'espionnage et tromper les gens par ce qu'ils appellent " religion catholique ", disaient souvent les bourreaux. L'autorisation de rendre visite aux prisonniers et de leur apporter à manger nous a été chaque fois refusée.

Les Missionnaires ont été exécutés dans l'après-midi du 30 mai 1965 à coups de lances, machettes et couteaux. Le lendemain, nous devions être exécutés après eux; nous avons réussi à nous échapper dans la forêt…

Pourquoi eux et pas nous? Les desseins de Dieu sont impénétrables…

De retour de notre cachette, nous avons été chercher les corps des martyrs. Nous n'avons retrouvé que le corps du Rév. F. Laurent : il avait une blessure de lance à la poitrine sur le côté, le crâne fracturé. Comme le corps était fort avancé en décomposition, on l'a enterré sur place…

Je suis sûr que ces martyrs pensent d'une manière particulière à nous qui sommes encore dans cette vallée de larmes. Leur famille religieuse et leur travail apostolique deviendront plus prospères que jamais!!! ».

F. Etienne Matabaro

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