Perfection dans les petites choses

04/Sep/2010

On se fait parfois de la sainteté chrétienne une conception aussi erronée qu'elle est étrange. Au lieu de la faire consister avant tout, comme la vérité l'exige, dans la pratique journalière de ses devoirs d'état, dans la fidélité à bien faire ses actions ordinaires, dans l'harmonie active, continue, sans dissonance de sa volonté avec la volonté divine, on la place faussement dans je ne sais quel monde fantastique tout rempli de visions, d'extases, de contemplations, de macérations effrayantes et d'autres actions surhumaines; et, trop souvent, selon la tournure de son esprit, on tombe dans l'une ou l'autre de cieux illusions également dangereuses: ou bien on se la figure comme inaccessible et l'on se croit dispensé d'y tendre; ou bien on néglige, comme trop vulgaire, le bien réel qu'on a à sa portée pour courir après des biens chimériques, dont l'évanouissement successif amène le découragement.

Il faut sans doute admirer les actions héroïques des saints et les grandes merveilles que nous lisons dans la vie de beaucoup d'entre eux ; mais il faut nous souvenir aussi qu'elles supposent des grâces exceptionnelles dont Dieu est le maitre, qu'en général il y aurait présomption de notre part à prétendre les imiter, et qu'on tout cas elles sont le rayonnement, l'éclat extérieur de la sainteté, bien plus qu'elles n'en sont l'essence.

Aussi, au rapport de Rodriguez, lorsque le père Natal, homme illustre dans la Compagnie de Jésus par ses vertus et sa doctrine, fit la visite des provinces d'Espagne, il ne recommanda rien tant que l'enseignement continuel de cette vérité : savoir que tout notre avancement et notre perfection consistent,- non pas à faire des choses extraordinaires ou à être occupé à des emplois élevés, mais à bien faire les choses ordinaires et à nous bien acquitter de celles que l'obéissance nous prescrit, quelque faciles et vulgaires qu'elles, puissent être. C'est là ce que Dieu demande de nous et par conséquent ce sur quoi nous devons arrêter les yeux si nous voulons lui plaire.

Bien faire l'oraison et l'examen particulier, entendre dévotement la sainte messe, dire l'office et les autres prières avec attention et ferveur, nous bien acquitter des obligations de notre emploi, supporter patiemment et en esprit de pénitence les contrariétés qui nous arrivent, nous efforcer d'être bons et charitables dans nos rapports avec le prochain, et d'être pour torts un sujet constant d'édification, accomplir, en un mot, avec exactitude, application, esprit de foi et pureté d'intention tous nos devoirs journaliers: voila donc, pour des religieux comme nous sommes, le vrai fondement de la perfection et de la sainteté. Et ce doit nous être, en même temps qu'une consolation bien douce, un puissant motif de travailler généreusement et sans défaillance à, la grande œuvre de notre avancement spirituel.

Si l'on ne pouvait parvenir à la sainteté que par des occupations sublimes, de grandes élévations d'esprit, des méditations relevées, nous pourrions alléguer quelque excuse, nous défendre sur notre incapacité, dire que nous ne saurions voler si haut. S'il fallait se donner tous les jours la discipline jusqu'au sang, jeûner au pain et à l'eau, aller nu-pieds même par un froid rigoureux, porter continuellement la haire et le cilice, nous pourrions répondre que nous ne nous sentons pas assez de force pour cela.

Mais puisque Dieu ne nous demande que de faire généreusement et pour Lui les mêmes choses que nous faisons tous les jours, en tâchant de leur donner toute la perfection possible; puisqu'il s'agit seulement de faire preuve d'attention, de diligence, de bonne volonté, de nous résoudre pour son amour à, quelques petits sacrifices, comme de nous mortifier en des choses légères, de contenir nos regards, de nous garder de quelque petite immodestie, de retenir une parole déjà sur le bord de nos lèvres, de nous priver d'un mets qui nous plait, de contraindre un peu nos pensées ou notre imagination, de donner en tout le bon exemple, de nous tenir sur nos gardes dans les choses les plus petites, quelle excuse pourrions-nous raisonnablement alléguer pour justifier notre tiédeur ou notre indifférence?

Ne serait-ce pas a nous que s'appliquerait alors en toute vérité la douloureuse exclamation que prête au divin Sauveur le pieux auteur de l'Imitation de Jésus-Christ: « Rougis, Sidon, fille de la mer! Pour un modique intérêt on entreprend de longs voyages, et pour obtenir la vie éternelle on ne veut pas se résoudre à faire un pas! On court après une vile récompense ; on n'a pas honte, souvent, de plaider pour une obole; on ne craint pas de se fatiguer jour et nuit sur une vaine espérance ou la plus petite promesse; et, pour acquérir un bien immuable, pour une récompense sans prix, pour un bonheur suprême et une gloire qui n'aura pas de fin, on se refuse à prendre la moindre peine ! » (Imit. de J.-C., 1. Ill, c. III, 8, 10, 11, 12).

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