Pour la formation chrétienne des élèves

J. F. Lorenzo

21/Oct/2010

(Directives parues dans « Entre Nous »
de Lévis, mai-juin 1952.)

Mes biens chers Frères, au cours de mes visites, je vous ai laissé, à peu près partout, un mot d'ordre qui peut se résumer dans les termes suivants : La véritable éducation consiste principalement dans l'épanouissement de la personnalité de nos élèves. Formation religieuse sérieuse et pratique, bonnes manières, conscience de leur dignité personnelle et de leurs responsabilités sociales, climat d'idéal et d'enthousiasme, tels sont les principaux moyens d'y arriver. Ils requièrent l'entière collaboration de toute l'équipe des maîtres. C'est ainsi que Von parviendra à former des « hommes de caractère accompli», comme le demande S.S. Pie XI dans son encyclique sur l’éducation.

Je ne prétends pas résumer ainsi la pédagogie ; tout au plus veux-je signaler certains points qui me tiennent à cœur et sur lesquels je crois bon d'ajouter quelques explications. Ce mois-ci, je me contenterai de quelques considérations d'ordre général.

On se plaint souvent du peu de résultat de notre dévouement, de l'ingratitude des élèves, du peu de fruits de notre éducation. Nos gémissements sont fondés ; à moins d'être aveugles volontaires ou bornés, il faut avouer que souvent les jeunes gens qui sortent de nos écoles après y être demeurés sept, neuf, douze ans ne sont pas meilleurs citoyens, ni meilleurs chrétiens que ceux qui ont reçu leur formation de laïques. C'est pénible pour un cœur d'apôtre, surtout si l'on constate que bon nombre sont satisfaits de cette situation.

A quoi faut-il attribuer cette carence ? A mille et une causes.

« En toute chose, il faut d'abord considérer la fin » : axiome philosophique qui peut sembler paradoxal ; mais c'est pour l'avoir oublié que souvent l'on fait fausse route, même en éducation. Quelle fin nous proposons-nous dans notre classe ? Comment considérons-nous nos élèves ? notre mission ? Une besogne à remplir ? Des examens à faire réussir ? Des vases à remplir ? Des hommes à former ?

Mercenaire ou pasteur ? Fonctionnaire ou apôtre ? Que sommes-nous ?

« On en fait toujours trop pour ces gars-là. Ils ne s'en font pas, eux ! » Mercenaire !

« Je suis en classe pendant les six heures réglementaires. On ne peut exiger davantage. » Fonctionnaire !

« La surveillance ? Les élèves ont une conscience ! S'ils veulent faire le mal, ils en ont l'occasion un peu partout ; ils n'attendront pas d'être à l'école pour cela. » Mercenaire ! Quand le loup approche, il se sauve… ou il ferme les yeux pour ne pas le voir.

« Action Catholique : J.E.C. – Croisade ? Je n'ai pas été nommé pour cela. Je me mêle de mes affaires, moi ! » Fonctionnaire !

Que d'autres expressions je pourrais citer, sans être obligé d'en inventer. Je m'en garderai cependant, pour l'honneur de la profession et afin de ne pas faire retomber sur tous nos éducateurs l'égoïsme, la lâcheté ou l'incapacité de quelques exceptions. Remarquez-le, je vous en prie, je ne veux pas insinuer que ce soit pire chez nous qu'ailleurs, pire dans notre province que dans les autres. Mais je voudrais tant que ce fût mieux !

Pasteurs, apôtres : voilà ce que nous avons juré d'être au jour de notre profession. « Le bon Pasteur connaît ses brebis… » « Le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis… » Apôtres, nous devons marcher sur les traces du divin Maître. Lui, il a calculé ses pas, peut-être ? rêvé de gloriole ou de bien-être, de satisfaction personnelle ? « Je suis venu pour qu'ils aient la vie et qu'ils l'aient abondamment. » Pour cela, il a versé jusqu'à la dernière goutte de son sang ; il estime encore n'avoir pas payé ainsi trop cher le salut d'une seule âme.

Et ce cri de l'Apôtre : « Mes petits enfants, pour qui j'éprouve les douleurs de l'enfantement jusqu'à ce que le Christ soit formé en vous…» (Gai. IV, 19).

Notre véritable but ? « Préparer des hommes de caractère accompli »: voilà ce que demande S.S. Pie XI dans son encyclique sur l'éducation. But qui ne peut être atteint que par l'épanouissement de la personnalité, de toute la personnalité de nos élèves. Et si nous manquons ce but, nous trahissons notre raison d'être, même si nos élèves sont cousus de diplômes, même s'ils ploient sous les palmes remportées. Des succès à 90% ou à 100% cachent souvent, hélas ! des échecs lamentables au point de vue éducation.

On n'a rêvé que gloriole ; on n'a vécu que pour les examens ; on leur a sacrifié tout le reste, en commençant par les enfants eux-mêmes. On les a considérés comme des encyclopédies à bâtir, des vases à remplir. Peu importe que la tête soit bien faite, pourvu qu'elle soit bien pleine ! Qu'importé que ces choses soient bien digérées, assimilées : le vase est plein, il déborde ; mon honneur est sauf. C'est hypertrophier l'intelligence au détriment de l'ensemble ; c'est peut-être même, hélas ! développer la seule mémoire en sacrifiant jusqu'à l'intelligence : succès obtenus au moyen de résumés préfabriqués, de procédés mécaniques, de trucs dont on a gavé les enfants. L'intelligence, le jugement, la volonté, le cœur, l'âme, la vie sociale ? Il n'y a pas de compositions sur ces éléments ; pourquoi s'en occuper ? Pourquoi ? Parce que nous sommes chargés d'épanouir des hommes et non de collectionner des monstres pour l'exposition. ,

L'éducateur doit être un jardinier vigilant. « Éducation : direction de la croissance », définition du R.P. Jean Rimaud, S.J. ; et il écrit tout un volumineux bouquin pour dire comment s'y prendre. Je ne retiens que la définition, laissant à chacun le soin de goûter la vivifiante sève de ce volume.

 

Direction de la croissance : c'est bien là ce que fait le jardinier : il crée un milieu favorable à ses graines ; il met à la disposition de la plante les éléments requis ; il les dose savamment et avec amour ; il redresse, assujettit, émonde, greffe au besoin ; il mesure avec prudence chaleur et eau ; il protège du vent et des orages, emploie à temps les insecticides appropriés, etc. …

C'est la plante elle-même qui conserve les principes producteurs ; chaque plante arrivera à donner sa fleur ou son fruit selon sa nature propre. Tout jardinier sait ceci : les choux ne demandent pas les mêmes soins que les chrysanthèmes, ni les roses, ceux requis par les carottes. Il ne rêvera pas de cueillir des orchidées sur des églantiers, mais il s'estime heureux s'il récolte de beaux choux dans son potager, des lis au printemps, des chrysanthèmes en automne, si, par une greffe, il obtient d'une racine sauvage d'églantier un magnifique rosier : « Cueille-t-on des raisins sur des épines, ou des figues sur des ronces ? » (Matth. VII, 16).

De même, c'est en nos enfants qu'il faut chercher les principes producteurs : ce sont les plants choisis de Dieu que nous devons conduire à maturité. Malheur à nous si, par notre négligence ou notre incompréhension, Dieu n'y trouve pas de fruits au jour de son passage !

 

Premier devoir qui nous incombe : connaître parfaitement la matière sur laquelle nous devrons travailler : connaître la nature humaine en général, sans doute, mais aussi et surtout, la nature propre de chacun de nos élèves, les caractères particuliers de sa personnalité : ses aspirations, ses possibilités, son tempérament, ses antécédents familiaux, ses hérédités ; ses qualités, ses tares aussi.

Psychologie et observation : voilà les deux secrets. Celle-là nous dévoilera l'évolution normale de la nature humaine aux différentes étapes de la vie. Importance donc d'avoir des données sûres obtenues par une étude approfondie des meilleurs auteurs. Combien d'entre nous n'ont hélas ! ouvert aucun traité sérieux depuis leur sortie du scolasticat ? Qu'est-ce que nos bibliothèques possèdent sur ce sujet ? « Flair et expérience : voilà mon secret à moi ! » dites-vous. N'arrive-t-il pas que ce ne soit qu'une traduction adoucie d'aveuglement et de routine ?

La théorie doit ensuite descendre dans le concret, se rendre au particulier : chaque enfant. « Je connais mes brebis ; mes brebis me connaissent. » Connaissance acquise par l'observation, par le contact ; étude des réactions spontanées. Pour cela, vivre avec les enfants, les regarder vivre. « Un éducateur instruit en classe ; il s'instruit en récréation» (Dupanloup). Il faut donc y être, ouvrir les yeux, tendre les oreilles, analyser les faits et gestes, tirer les conclusions.

 

Deuxième devoir : créer un milieu favorable. C'est le secret du jardinier pour obtenir une bonne récolte. L'enfant doit trouver dans notre école, dans notre classe, en nous, tous les éléments qui permettront à sa personnalité de s'épanouir. Vigilance, dévouement, zèle, nous mettront à même de doser à chacun les soins qu'il requiert. Il faudra stimuler l'un, calmer l'autre, viriliser celui-ci, policer celui-là ; un autre aura besoin de prendre confiance en lui-même alors qu'il faudra enseigner la prudence à son voisin. Pour mener à bonne fin ce travail délicat, le climat de la classe doit en être un de joie, de lumière ; sans air et sans lumière, les plantes s'étiolent et meurent. Ainsi en est-il de la personnalité. Le caporalisme étouffe toute originalité ; l'anarchie est un orage qui brise tous les élans. De la discipline ; mais une discipline paternelle, une discipline qui soit pour l'élève et non pour la tranquillité du professeur ; une discipline active et joyeuse.

 

Troisième devoir : tout en respectant la personnalité de chacun, savoir la corriger, l'amender, l'améliorer, la protéger aussi.

Épanouir une personnalité ne signifie pas lui laisser la bride sur le cou. Il ne s'agit pas de produire un sauvageon, mais d'arriver à un enrichissement, à la fleur, au fruit. Cependant, chacune doit être traitée selon sa nature propre et sa fin particulière. Il ne faut pas brimer inutilement, rêver de tout couler dans un même moule, lit de Procuste parfois à la taille du professeur, ce qui n'est pas toujours à l'honneur de la nature humaine. Le jardinier n'étouffe pas sa plante ; il veille aussi à ne pas l'étioler.

Il faut une croissance harmonieuse afin de produire un homme parfaitement équilibré. L'intelligence doit recevoir les éléments qui lui permettront de se cultiver, de s'enrichir, mais ces éléments doivent lui venir par le truchement du jugement, du raisonnement beaucoup plus que par l'abus de la mémoire : une tête bien faite !

C'est surtout par la maîtrise de soi que la personnalité prend sa valeur ; c'est par cela qu'elle produit ses fruits. C'est donc ce qu'il faudra cultiver par-dessus tout. Cette culture se donne surtout par l'exercice ; là, plus qu'en toute autre chose, c'est « en forgeant qu'on devient forgeron. »

Entraînons donc nos élèves à vouloir, à vouloir ardemment en dépit des obstacles, en dépit surtout de la mollesse naturelle et de l'embourgeoisement général.

Une volonté d'acier au service d’un noble idéal : voilà le caractère d'une véritable personnalité, d'une personnalité forte et rayonnante. Si nous n'atteignons pas ce but, nous semons dans le vent, « nous frappons l'air. » L'élève s'attend à trouver cette forte personnalité chez son maître ; il s'appliquera alors comme naturellement à copier son exemple, à reproduire en lui le modèle qu'il a sous les yeux. Entraînons-nous donc chaque jour à une grande maîtrise afin d'être des patrons sur lesquels nos élèves pourront calquer leur personnalité.

Le jardinier se conforme à la nature de ses plants ; mais il ne craint pas d'émonder les branches gourmandes, d'assujettir les tiges pour assurer la croissance. Chez nos élèves aussi, il faudra émonder, corriger certaines habitudes, redresser certains penchants, soumettre à une discipline. Que ce soit toujours en vue d'un meilleur rendement, d'une personnalité plus forte, plus harmonieuse. Alors toute la sève pourra servir à produire son fruit plutôt que de se perdre en des actes inutiles ou néfastes qui anémient la volonté."

Corrigeons avec le cœur et la raison, non avec les nerfs ; que l'élève sente l'amour et non un relent de vengeance.

 

Quatrième devoir : cette personnalité sera une personnalité chrétienne. Notre action doit être « une collaboration à l'action de la grâce divine dans la formation du véritable et parfait chrétien, c'est-à-dire de l'homme de caractère accompli. » (Pie XI).

Quelque bonne que soit la nature de nos élèves, elle reste une nature viciée par le péché originel. Sur ce sauvageon, il faudra greffer la nature divine. « Nous avons été entés sur le Christ », nous dit saint Paul. Et ailleurs : « Par le Baptême, vous avez été faits fils de Dieu. » Ce sont donc des fils de Dieu que nous devons élever ; ce sont des fils de Dieu qu'il nous faut former en eux. Le moyen d'y arriver : « collaboration à la grâce divine. » La collaboration présuppose une certaine égalité ; programme immense, grandeur incommensurable puisque Nôtre-Seigneur a dit : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » La mesure à dispenser : « Je suis venu pour qu'ils aient la vie et qu'ils l'aient abondamment. »

Si nous oublions cet élément de l'éducation, notre classe n'est pas digne du nom d'école chrétienne. Si nous manquons ce but, nous avons manqué toute l'éducation ; nous préparons des fléaux pour l'humanité.

 

Cinquième devoir : Etre des saints ! Pour former des hommes, il faut être homme supérieur ; pour former des chrétiens, il faut être saint. Pour engendrer la vie, il faut être vie ; on ne donne pas ce que l'on n'a pas. On ne rayonne qu'à condition d'avoir en surabondance ; on ne répand que son trop-plein.

A nous, éducateurs, s'applique ce qu'un auteur ecclésiastique dit du clergé : A clergé excellent, peuple bon ; à clergé bon, peuple médiocre ; à clergé médiocre, peuple indifférent ou impie. Remplaçons clergé par éducateurs, peuple par élèves, et nous avons un baromètre infaillible nous permettant de prévoir ce que seront nos enfants. Obligation donc pour tous d'être des religieux à forte, trempe : dos saints.

A quoi attribuer la carence de nos écoles chrétiennes ? Je serais tenté de répondre par la parole de saint Augustin expliquant pourquoi nos prières ne sont pas exaucées : « Mala, male, mali ».

Mala : les choses que nous désirons, notre fin en éducation n'est pas assez bonne, pas assez élevée ; nous misons à côté ou en dessous du but !

Male : nous nous y prenons mal ; nos méthodes sont mauvaises.

Mali : nous ne sommes pas assez bons ; nous ne sommes pas des saints, mais plutôt des demi-apôtres, des instruments infidèles !

Demandons à notre Mère, en ce mois béni, d'être notre Modèle et notre Patronne afin que nous formions nos enfants comme elle a élevé l'Enfant Jésus : « II croissait en sagesse, en âge et en grâce devant Dieu et devant les hommes ». Tout y est ; tout est harmonieux. Mais aussi quelle éducatrice ! quelle fin ! quelles méthodes !

Voilà le modèle sur lequel nous devons calquer notre action. Alors nous répondrons aux prescriptions de S.S.

Pie XI ; « l'éducation chrétienne embrasse la vie humaine sons toutes ses formes : sensible et spirituelle, intellectuelle et morale, individuelle, domestique et sociale, non certes pour la diminuer en quoi que ce soit, mais pour l’élever, la régler, la perfectionner diaprés les exemples et la doctrine de Jésus-Christ. »

Parmi les élèves ainsi formés, nous trouverons en abondance des vocations supérieures : prêtres et religieux, des hommes pour tous les besoins de la société : de vertueux citoyens, des chrétiens convaincus et agissants.

Daignent Jésus et Marie nous accorder à tous la grâce de comprendre ces vérités, d'en vivre et d'en faire vivre nos élèves.

Votre dévoué serviteur en J. M.

J. F. Lorenzo, provincial.

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