Préparation à loraison

F. L.-C.

18/Oct/2010

Oraison et vie intérieure. — Toute notre raison d'être est dans la réalisation de la fin unique pour laquelle nous avons été créés : Glorifier Dieu. Combien y a-t-il d'hommes, de religieux même, intimement convaincus qu'ils n'existent que pour cela, ainsi que le Saint-Père l'a rappelé aux pèlerins accourus à Rome, lors de la béatification de la Mère de Soubiran en 1946 : « Dieu n'a créé le monde et Il ne le bouleverse que pour faire des saints, et rien que pour cela… » Et si Dieu a voulu qu'une vie consacrée à sa gloire soit, par cela même, heureuse pour l'homme, ce n'est que bonté et sagesse de sa part et nullement obligation, et l'homme est bien insensé et ingrat, lorsque, détournant de leur fin ses sens et ses facultés, il veut vivre pour lui, rompant le magnifique équilibre, détruisant l'ordre qu'établit dans son âme l'attitude si naturelle de créature raisonnable vivant pour son Créateur : « Gloire à Dieu aux plus haut des cieux et (par ce moyen) paix aux hommes… »

Vivre pour Dieu, parce que nous sommes de Dieu et a Dieu, donc « faire ce qui plaît à notre Père » suivant l'expression de Jésus et non pas ce qui nous plaît, voilà la sainteté à laquelle de toute éternité nous sommes appelés : « Ce que Dieu veut, c'est notre sanctification » (Thess., IV, 3), et laquelle nous nous sommes obligés par notre profession « Se faire Frère, c'est s'engager à se faire saint. »

Mais cette sainteté est avant tout le fruit d'une vie intérieure virilement menée. Voilà pourquoi Notre Saint-Père le Pape, conscient de nos besoins et du danger qui nous menace, donna à notre Révérend Frère Supérieur, en 1946, le mot d'ordre que nous connaissons : « Pour vos religieux ma consigne est : Vie intérieure cultivée, exercée, perfectionnée sans cesse; cette vie intérieure est indispensable pour votre vie mixte, pour votre activité extérieure. » Mais cette vie intérieure, rempart de notre âme, a ses sources, ses conditions d'existence, comme notre vie naturelle, et les auteurs ascétiques sont unanimes pour la faire dépendre avant tout de notre oraison. A l'oraison, le rôle primordial de faire dominer le surnaturel en nous ; de mettre de l'ordre dans notre existence ; de hiérarchiser les multiples occupations qui se disputent notre temps ; d'assurer cet équilibre, cette stabilité relative indispensable à notre vie spirituelle, nous préservant des chutes qui, dans l'ordre spirituel comme dans l'ordre physique, résultent d'une rupture d'équilibre. C'est la connaissance profonde de cette vérité qui faisait dire à notre Vénérable Fondateur : « L'expérience de tous les jours fait voir que les religieux qui tombent, perdent leur vocation, scandalisent l'Église, n'en sont venus là que parce qu'ils ont laissé l'oraison ou qu'ils l'ont faite aven négligence. » Or cette négligence peut revêtir bien des formes, dont une des principales est le manque de préparation.

L'oraison, en effet, pour porter ses fruits, nécessite une triple préparation : éloignée, prochaine et immédiate. Nous n'envisagerons que la première.

 

Nécessité de la préparation. — Tanquerey1 définit la préparation éloignée : « Un effort pour mettre sa vie habituelle en harmonie avec l'oraison ». Voilà pourquoi Dom Bélorgey, dans son étude sur les moyens de favoriser la vie intérieure2, l'appelle : « la préparation habituelle », ajoutant que « des éléments essentiels, c'est peut-être celui qui manque le plus souvent, bien que sa nécessité apparaisse clairement à. quiconque a bien compris ce qu'est l'oraison une élévation de l'âme vers Dieu ». Mais un ballon ne peut s'élever que s'il est gonflé et libéré. Notre âme aussi ne s'élèvera qu'à ces deux conditions. Il serait aussi vain de vouloir faire oraison sans cela, que de vouloir faire monter un ballon à plat. Or, ce sont là préparatifs de longue durée cette libération des facultés de notre être, ce détachement du mal et du créé, puis ce gonflement de l'âme, demandent ordinairement beaucoup de temps et, une fois obtenus, doivent être maintenus au prix d'efforts continuels, si nous voulons, à heure précise, être aptes à nous élever vers le ciel.

On est homme d'oraison, comme on est jardinier ou professeur ; cela ne s'improvise guère. Etre professeur implique un état permanent, une culture acquise et soigneusement entretenue, donc une aptitude à exercer cette fonction dès qu'on en est requis, après une courte mise au point, une récapitulation rapide, une simple adaptation. Etre homme d'oraison, c'est-à-dire vrai religieux, reliant effectivement le ciel à la terre par la prière, la vie d'union à Dieu, c'est aussi un état permanent; état d'aptitude à la méditation ; c'est vivre en « état d'oraison » (sans vouloir donner à l'expression le sens fort des mystiques), donc capables d'entrer en oraison lorsque notre sainte Règle nous le prescrit.

Nous n'aimons pas être pris de court pour rédiger une adresse, organiser une réception ; c'est qu'il ne s'agit pas seulement de disposer d'un temps matériel suffisant pour écrire tant de pages, orner une salle, mais surtout de créer en soi une âme de circonstance, un certain état d'esprit nécessaire à la réussite. N'est-ce pas le même principe psychologique qui fait « préparer l'opinion » avant un acte religieux ou politique d'importance ?

Sans doute pourrait-on objecter : mais c'est Jésus, son esprit qui priera en moi, je n'ai donc qu'à me présenter et attendre passivement. Méthode des Quakers, répond Dom Marmion3 pour lesquels tout consiste dans le désir de la « motion de l'esprit » qui fera vibrer leur âme et leur corps. Ce rôle de passifs « trembleurs » ne requiert aucune préparation, mais nous, nous disposons notre âme à l'audience divine de l'oraison.

 

Que demande de nous cette préparation éloignée ? — Les réponses varient quant a la forme, suivant les auteurs, mais reviennent toutes à ceci : Vie de recueillement et de renoncement habituels, préservant l'âme du péché (ou l'en retirant) et la maintenant habituellement à une certaine température spirituelle nécessaire à l'oraison.

a) Fuite du péché et maîtrise de la passion dominante. Le péché, entendons l'attachement au péché, c'est le mur d'airain, la barrière infranchissable entre l'âme et son Dieu et Dieu pourrait lui dire comme au mauvais riche : Il y a entre toi et moi un grand abîme. » « Le péché et l'oraison ne peuvent demeurer ensemble, dit saint Alphonse de Liguori ; ceux qui font oraison tombent rarement et se relèvent promptement » ; et on peut ajouter : mais s'ils refusent de se relever, ils cesseront de faire oraison. Péché et oraison s'excluent mutuellement ; ce sont là deux choses aussi incompatibles que l'eau et le feu ; on l'eau éteint le feu ou le feu consume l'eau.

L'oraison, c'est l'élévation de l'âme ; mais le péché est un poids qui l'accable, l'écrase. L'oraison, c'est l'exercice des facultés de l'âme ; mais le péché est un boulet rivé aux pieds qui paralyse tous les mouvements. Il faut en dire autant d'une passion quelconque dominant cette âme. Toute élévation présuppose la suppression des attaches. Un ballon ne s'élève qu'après la rupture du dernier câble. « Qu'un oiseau soit lié à la patte par un fil mince ou épais, peu importe ; il ne lui sera possible de voler qu'après l'avoir rompu. » (Saint Jean de la Croix.) Faire oraison, c'est mettre Dieu dans sa journée ; mais si cette journée est déjà retenue par la passion…. Faire oraison, c'est remplir son imagination de la beauté du Christ et de ses mystères, et le cœur de son amour ; mais si la passion a tout réquisitionné et profané…. On fait oraison pour se donner ; mais que vaut le don de ce moi tout hypothéqué ? On ne peut être à Dieu à demi, car, nous répète l'Ecriture, «notre Dieu est un Dieu jaloux» il ne saurait accepter le tabouret qu'une âme lui offrirait près du trône occupé, et il reste sourd à l'invitation. L'oraison, c'est l'acte d'union à Dieu ; or s c'est la pureté qui rapproche de Dieu » (Sag., VI, 20) et c'est « celui qui aime la pureté du cœur qui aura le Roi du ciel pour ami » (Prov. XXII, 11). Puis, faire oraison, c'est regarder Dieu ; or « bienheureux les cœurs purs, car ils verront Dieu ». Oui, « la pureté du cœur est l'œil de l'âme » alors que péché et passion forment un écran opaque dérobant la vue des réalités immatérielles, provoquant une cécité progressive de l'âme, puis l'aveuglement total, l'atrophie de tous les sens surnaturels, l'altération de tout son organisme spirituel, rendant cette âme incapable de percevoir les ondes d'En-haut, ces touches délicates de la grâce, donc inapte à la communication avec le ciel, c'est-à-dire à l'oraison.

Ecoutons encore Dom Marmion : « L'âme qui ne cherche pas à se purifier de ses fautes par la componction, et à éviter dans la mesure de sa possibilité ce qui peut déplaire au Seigneur, ne peut atteindre à une vie d'union à Dieu par l'oraison ; elle contriste volontairement l'Esprit-Saint qui doit la soutenir dans l'oraison. C'est en cette pureté que consiste la préparation du cœur, préparation éloignée, mais toujours requise4. » Et ailleurs5, le même auteur ajoute « Nous devons être dans la disposition générale et foncière… de ne rien refuser de ce que Dieu nous demandera », ce qui nous amène au renoncement et au recueillement, dont le premier effet sera de nous faire éviter le péché.

b) Renoncement. Donc, rompre toute liaison mauvaise ou seulement dangereuse, bannir toute attitude d'insoumission de son âme ou la critique subversive de ses conversations, briser en soi-même telle habitude néfaste, sortir d'une situation blessant le vœu de pauvreté, etc. …, voilà autant de conditions de rétablissement des relations amicales entre Dieu et l'âme, en remarquant bien qu'il ne s'agit pas là de l'assurance de ne plus retomber, mais d'un « désir sincère jusqu'à l'efficacité » qui prépare la résolution et opère le changement ; sens dans lequel il faut prendre les mots de sainte Thérèse : «Je tiens pour certain qu'une âme qui persévère dans l'exercice de l'oraison ne se perdra jamais quelque grandes et multipliées que soient ses chutes… Tôt ou tard Dieu la délivrera.» Ou bien nous avons seulement à disposer notre âme aux sacrifices que Dieu nous a ménagés dans le plan providentiel de notre sanctification, et à vivre jusqu'à la mort en victimes offertes.

Quel que soit notre état, il importe de nous rappeler que les grands renoncements sont conditionnés par les petits, par cette mortification continuelle que nous conseillent nos saintes Règles (art. 232) et dont Jésus dit : « Qui est fidèle dans les petites choses le sera aussi dans les grandes. » Or, pour nous mettre ou nous conserver dans cette pureté de cœur nécessaire à l'oraison, nous avons tous un sacrifice d'Isaac à réaliser qui provoquera plus que la visite d'un ange, celle de Dieu lui-même.

Abraham n'eût sans doute pas répondu à cet appel l'héroïsme, si une longue vie d'obéissance ne l'y avait préparé. D'où la nécessité, pour nous, du renoncement habituel, source de cette force d'âme que réclament les grandes occasions et qui permettra d'écarter le péché brutal de notre vie. Mais cela ne suffirait vraiment pas pour nous et ce renoncement aura encore pour effet de maintenir l'âme à un certain niveau spirituel, de l'empêcher de glisser imperceptiblement dans la tiédeur, la stagnante médiocrité, ce sommeil léthargique qui est un état non de guerre encore, mais de rupture diplomatique avec Dieu, durant lequel l'oraison est pratiquement impossible. En d'autres termes, les renoncements habituel maintient l'âme à une certaine température que l'on pourrait appeler « critique », au-dessous de laquelle toute vie se fige ; c'est alors l'inertie de l'âme, plus de germination de la divine semence, plus d'éclosion ni d'épanouissement ; le climat n'est pas favorable.

Chaque petit renoncement est un grain de sel qui conserve l'âme pure, une bûche qui y entretient le feu de l'amour divin.

Mais interrogeons le « divin Maître en oraison », Jésus, qui, le soir venu, après ses absorbantes journées, gagnait la montagne pour prier… et en quelle oraison ! Les conversations avec ses apôtres étaient comme des comptes rendus de ses entretiens nocturnes avec le Père, et, dans saint Jean, nous pouvons constater leur beauté, leur élévation. Or, sa vie porte-t-elle le cachet de ce renoncement habituel, y trouvons-nous cette préparation éloignée ? Écoutons l'auteur de l'Imitation: « Toute la vie du Christ n'a été qu'une croix et un martyre continuels.» Et la vie de la Mère que nous voulons tout spécialement imiter durant cette année mariale, n'a été qu'une réplique de celle du Fils. Aussi « elle conservait toutes ces choses dans son cœur », elle pouvait faire oraison. Il en est de même de tous les saints et notre Vénérable Fondateur répétait à nos premiers Frères que la mortification est l'a-b-c de la vie spirituelle, donc de l'oraison qui en est l'âme.

Et en quoi consistera ce renoncement habituel ? « Mortification des passions et garde des sens », répond Tanquerey6 ne faisant aucune allusion aux choses extraordinaires. Pour nous, par conséquent, fidèle observance de ce que demandent nos saintes Règles, dans les mêmes termes à l'article 233, le détaillant et l'explicitant dans tout le chapitre, suivant notre esprit et notre genre de vie ; acceptation libre et amoureuse surtout des sacrifices qu'exige la pratique des vertus votales de pauvreté, de chasteté et d'obéissance : tels que remettre au Frère Directeur tout cadeau reçu (art. 143), se préserver de toute attache pour un objet à son usage (art. 145), fuir l'occasion du péché (art. 156), ne pas toucher les enfants (art. 152), obéir aux ordres des Supérieurs (Const., art. 54), ne pas sortir de la maison sans permission (Règles C., art. 131) ; puis cette lutte contre la passion dominante, les défauts de caractère ; la longue mortification du support mutuel et de la vie commune ; tous ces points enfin qui, tout en ayant pour but direct la préservation du péché et de l'esprit du monde, la réussite dans l'emploi, la pratique de la charité, l'ordre dans la communauté, etc., en ont aussi un autre : mortifier continuellement la nature corrompue, la violenter souvent, comme Notre-Seigneur le demande de ceux qui veulent le suivre : « Si quelqu'un veut venir h ma suite, qu'il renonce h soi-même qu'il porte sa croix tous les jours… (Luc., IX, 23); se défendre souvent ce qui est permis, afin de ne jamais se permettre ce qui est défendu ; ainsi nous conserverons notre âme dans la pureté requise et, marchant près du Maître, nous la maintiendrons chaude, comme les disciples d'Emmaüs, et au moment de l'oraison, nous reconnaîtrons aussi le Christ, croyant en sa parole et nous enflammant d'amour pour lui.

c) Recueillement. Le renoncement habituel produit le recueillement et celui-ci, à son tour, favorise le renoncement. Les deux s'appellent et s'accroissent mutuellement. Nous rencontrons ici encore un cas de compénétration des différentes disciplines spirituelles : toutes les vertus se rejoignent par leur base. Ainsi on peut dire avec Dom Marmion que « le degré de notre vie d'oraison est déterminé par le degré de notre vie intérieure » et, avec Dom. Bélorgey, que « la pratique de l'oraison est indispensable, de l'avis de tous, à notre vie intérieure ». Parlant de la sainte indifférence et de l'amour, le P. Longhaye7 affirme cette même influence réciproque, la comparant à celle qui existe entre la nourriture et la vie : il faut se nourrir pour vivre, mais il faut non moins vivre pour se nourrir. Et cela ne constitue pas un cercle vicieux, un embarras pour l'âme simple, mais au contraire une facilité, les efforts pour l'acquisition d'une vertu vers laquelle l'Esprit-Saint l'attire, lui assurant un progrès dans tout le domaine spirituel.

« Se recueillir, dit le P. Joret, c'est faire effort pour retirer toutes nos facultés du dehors où elles sont occupées sans ordre, les ramasser toutes ensemble a l'intérieur et les fixer sur quelque objet digne d'elles8. Commentant cette définition, Dom Bélorgey dit : « Se recueillir, c'est retirer nos facultés du créé pour les orienter vers Dieu, c'est mortifier toutes nos facultés pour les rendre à leur fonction normale surnaturelle9. » Il s'agit donc bien d'une forme du renoncement.

Ce recueillement habituel est nécessaire à une âme d'oraison. « Une âme légère, dissipée, continuellement distraite, ne faisant aucun effort sérieux pour réprimer les écarts de l'imagination vagabond», ne sera jamais une âme d'oraison10. » Nous connaissons la réponse de notre Vénérable Fondateur au Frère qui se plaignait de ses difficultés dans l'oraison et de son manque de dévotion : La raison de cela, c'est que vous êtes trop dissipé pendant le jour ; ne rentrant jamais en vous-même, vous ne connaissez ni vos défauts, ni les besoins de votre âme… »

Comment assurer ce recueillement? Notre Vénérable Fondateur le fait consister dans l'exercice de la présence de Dieu, de cette vie sous le regard de Dieu, orientant toutes nos activités vers lui, comme le tournesol vers le soleil. Le P. Chaminade le comprend de la même façon et conclut « On pose en principe que celui qui ne se fait pas une heureuse habitude de l'exercice de la présence de Dieu ne fera jamais oraison. »

Bien des moyens facilitent cet exercice. Par exemple

— offrande renouvelée des actions à Jésus par Marie, avec formule et intention, à des moments déterminés, pour créer l'habitude : aux prières de l'heure, avant et après les repas, moments plus sujets à la dissipation

— culte de la Très Sainte-Trinité en nous et dans les autres en l'adorant : « Ô Très Sainte-Trinité, je vous adore habitant par votre grâce dans mon âme » ou la contemplant avec respect et amour dans notre cœur, en inclinant la tête au Gloria Patri ;

— contacts fréquents avec Dieu, Jésus et Marie, par l'usage des oraisons jaculatoires, de ces cartes de visite pénétrant si rapidement au ciel, devenant des S.O.S. dans la tentation, des mercis dans le succès, des amen dans la souffrance. Il est aisé d'en choisir ou d'en faire une chaque jour pour bouquet spirituel de la méditation

— visites spirituelles, conseillées et indulgenciées, au Saint Sacrement, à la maison ou en promenade, pendant lesquelles l'âme (et le corps) se tournent quelques instants vers le plus proche tabernacle.

Ajoutons qu'une prise de conscience très nette de notre incorporation au Christ11 et de notre consécration par notre profession, ainsi qu'une vie d'union intime avec Marie, contribuent grandement au maintien de l'âme en la présence de Dieu, donc dans le recueillement.

Il est bon de s'attacher à l'une ou à l'autre de ces pratiques, ou à toute autre semblable. « La forme importe peu, mais la chose est indispensable », dit Mgr Gay parlant de la nécessité d'être une âme d'oraison12.

Mais cette vie de recueillement habituel, centrée sur Dieu, donc pleinement comprise, n'est réalisable que dans la mesure où, par le renoncement, la garde des sens, la vigilance intérieure et extérieure, on s'oppose à l'invasion des créatures. Il n'y a pas de place dans l'âme pour Dieu et le monde. D'où la nécessité du triple silence habituel de la langue, des yeux et de l'imagination. On supprime ainsi une triple cause de péché, premier obstacle a l'oraison : langue, yeux, imagination non surveillés provoquent un pullulement de fautes. De plus, ce triple silence établit ce calme dans lequel Dieu travaille, cette solitude que les anges viendront peupler. Il fait de l'âme un lac tranquille aux eaux transparentes, dans lequel tout le ciel se donne rendez-vous. « C'est par le silence que l'esprit s'apaise, se repose, calme et paisible auprès de Dieu. Toute âme qui éprouve le besoin d'être à Dieu, de le chercher, de le trouver, de l'avoir en sa possession, éprouve aussi le besoin de silence. » (Mère Raphaël.) Après une conversation irrégulière, l'âme se sent refroidie comme un four resté ouvert, et une heure de dissipation produit l'effet d'un grand vent, laissant tout l'intérieur en désordre.

La garde des yeux est aussi nécessaire ; non maîtrisés ils s'habituent à tout regarder, puis ils fatiguent, distraient, embarrassent l'esprit par la multiplicité des objets emmagasinés et se font ainsi les pourvoyeurs de l'imagination au grand détriment de l'oraison. De plus, en voyant tout, ils ne voient pas ce qu'il faudrait, ni comme il faudrait : «' Les yeux ouverts voient si peu de choses », dit le P. Sertillanges13. Enfin, toujours dirigés dehors, ils ne peuvent voir ce qui se passe dedans ; et si, à l'oraison, ils essaient de se tourner vers l'intérieur, ils ne distinguent rien, étant éblouis et point du tout faits à la lumière surnaturelle, ainsi qu'un visiteur pénétrant en plein midi dans la demi-obscurité de quelque cathédrale gothique.

La maîtrise de la langue et des yeux étant assurée, il faut s'attacher au silence intérieur, au contrôle de l'imagination et du cœur, afin de les conserver dans l'état de pureté et de disponibilité pour Dieu seul, indispensable â. l'exercice de l'oraison. Pour cela il faut : « Vider l'imagination des idées et vanités du siècle, oublier le monde, chasser les pensées, les affections, le souvenir des choses de la terre, arrêter la légèreté de l'esprit, mépriser les mille pensées vagabondes et chimériques qui ne peuvent que faire perdre le recueillement, porter à la dissipation, « distraire pendant les prières », etc. (Règles Communes, art. 235 et 251.) Si nos saintes Règles insistent sur ce point, c'est qu'il faut à tout prix, pour vivre en religieux, éviter le dévergondage de l'imagination, cause éventuelle de la perte de la vocation, mais toujours grand obstacle à l'oraison. Puis « réprimer les passions » (art. 251) qui pourraient s'introduire dans le cœur subrepticement et s'y développer comme un ver dans la moelle. Ainsi nous aurons, suivant l'expression du P. Eymard, la clef de toutes nos facultés en poche, et nous pourrons facilement en interdire l'accès à l'ennemi et au contraire les ouvrir toutes grandes à Dieu au moment de l'oraison.

Enfin, le recueillement nécessite une dernière précaution que nous recommande instamment notre Rév. Fr. Supérieur Général : éviter le surmenage. Il cause « des troubles physiologiques et psychiques dans notre organisme et, en conséquence, un déséquilibre, une déficience nerveuse rendant difficile la maîtrise de soi », donc la vie de recueillement et de renoncement. La nécessité de recourir continuellement à des expédients, à des solutions boiteuses, pour caser dans une journée de vingt-quatre heures un travail de trente ou plus, supprime la joie du travail bien fait, cette tranquillité dans l'ordre qu'est la paix, entraîne l'extériorisation, fait de l'âme un comptoir toujours ouvert, mais dont la pauvre tenancière, la vie intérieure, tombera bientôt d'inanition. Nous vivons dans un siècle de bruit et d'agitation et il nous faut bien fleurir où Dieu nous a plantés. Tout autour de nous, c'est la vie trépidante au rythme de machine ; le grand fleuve qui emporte l'humanité est tout en remous dans lesquels la plupart des hommes tournoient désemparés. Tout religieux que nous sommes, ce danger nous guette et nous risquons de nous laisser happer au passage et, croyant naviguer vers le port, de tourner désespérément sur place.

Une telle vie est, de toute évidence, incompatible avec la vie d'oraison et, au lendemain de ces journées apparemment bien remplies, mais peut-être très vides, corps et âme exténués subiront passivement la demi-heure d'oraison, et n'en retireront que peu de fruits. Oui, « tout est équilibre, tout est ordre ; à côté de l'action, il y a la méditation ; à côté de l'effort extérieur, il y a la vie intérieure ; côté de la lutte contre les éléments et contre les hommes, il y a la lutte contre soi-même ». Or dans le surmenage c'est presque toujours la deuxième partie qui est sacrifiée, ce qui équivaut à une atteinte grave à la vie d'oraison.

Cette préparation par le renoncement et le recueillement habituels sera très heureusement complétée par une dernière de caractère plutôt intellectuel. « Le Saint-Esprit, dit Dom Marmion14 nous conduit d'après notre nature : intelligence et volonté. Nous devons avoir, avant d'entrer en oraison, des connaissances de foi, qui nous serviront d'éléments d'entretien. » « Nous ne voulons que le bien que nous connaissons ; l'affection ne se porte que vers le bien montré par l'intelligence. Nous devons donc… connaitre Dieu aussi parfaitement que possible15. » Autre raison, par conséquent, d'amoureuse fidélité à notre étude religieuse pendant laquelle nous faisons cette provision de science divine, de connaissances dogmatiques, ascétiques et mystiques. Ce sera le- froment que tous les matins nous jetterons dans le moulin de notre âme, qui alors ne tournera jamais à vide. Nous savourerons en méditant, ce que nous aurons trouvé en étudiant.

Dans le même ordre d'idées, on peut envisager la récitation de notre Petit Office de la Sainte Vierge comme une préparation a l'oraison. C'est une mine à exploiter ; nous y trouvons tous les sentiments capables d'alimenter notre conversation avec Dieu, depuis la simple expression de regret du péché, jusqu'aux plus sublimes aspirations de l'âme affamée de Dieu. Semblable à nos vieilles cathédrales, il apparaît d'abord grand et vide, mais, dès que l'œil s'est fait à cette demi-obscurité, il y découvre des richesses insoupçonnées.

Il est facile de constater que cette préparation éloignée la méditation se confond pratiquement avec sa continuation consistant dans « le souvenir de la présence de Dieu et la pratique des oraisons jaculatoires ». (Règles Communes, art. 12) Chaque méditation prépare, de cette façon, la suivante.

Ainsi ordonnée, notre vie sera une vraie vie d'oraison, et bien que participant étroitement a la vie de la société humaine, embarqués avec elle d'une certaine manière afin de la piloter, nous saurons nous retirer parfois à l'écart afin de la voir ; nous saurons établir un recul artificiel pour juger plus sainement, donc plus surnaturellement, l'action présente. La vie d'oraison seule permet cela. Nous deviendrons, selon le désir de Notre-Seigneur16, « des âmes ferventes, parce qu'avant tout des âmes priantes, des âmes pour qui la prière est en vérité une contemplation d'amour, une conversation d'amour, une communion d'amour ».

                                                                                         F. L.-C.

____________________________

1 Précis de Théologie Ascétique et Mystique, p. 442.

2 Sous le regard de Dieu, p. 61.

3 Le Christ, idéal du moine, p. 460.

4 Le Christ, idéal du moine, p. 461.

5 Le Christ, vie de l'âme, p. 422.

6 Précis de Théologie ascétique et mystique, p. 442.

7 Retraite annuelle, p. 46.

8 Recueillements, p. 7.

9 Sous le regard de Dieu, p. 117.

10 Idem, p. 63.

11 Cf. Notre belle vie de baptisés, par Th. De Poncheville. (Spes).

12 Instructions en forme de retraite, ch. XIII.

13 Sertillanges, Recueillement, p. 10.

14 Le Christ, idéal du moine, p. 401.

15 Le Christ, vie de l'âme, p. 411.

16 « Consacrés », extrait de Cum Clamore valido, p. 50.

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