Réflexion sur la pauvreté religieuse

F. Marcel Colin

27/Oct/2010

« Vous connaissez la libéralité de
notre Seigneur Jésus-Christ, comment
de riche II s'est fait pauvre pour vous,
afin de vous enrichir par sa pauvreté
».

(II Cor. vin, 9)

I. — Interrogations nécessaires.

Au siècle de la technique et du progrès, du confort et du rentable, de l'efficacité et de la vitesse, certains aspects de la pauvreté heurtent nos mentalités plus ou moins imprégnées de l'esprit du monde. N'est-ce point un danger grave, capable de nous détourner, par exemple, de l'esprit évangélique et de l'esprit de nos origines ? Jésus a dit de lui-même : « Il m'a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres» (Luc, IV, 14) ; notre Fondateur a établi l'Institut pour répondre aux cris de pitié qui l'entouraient ; et nous, portons-nous encore la vérité aux pauvres ? Que de misères spirituelles et matérielles autour de nous ! Que faisons-nous pour les secourir ? Or ce que les malheureux attendent pour les soulager, c'est Dieu qui l'attend de nous. « Savoir que l'homme à demi-mort que secourut le Samaritain de l'Evangile représente aujourd'hui un milliard et demi d'hommes sous-alimentés, sous-logés, sous-cultivés — les trois quarts de l'humanité : cela ne va-t-il pas au moins dicter un approfondissement de mon comportement évangélique à l'égard des biens matériels et de ma lutte pour la justice humaine ?» (P. A. Liégé). Quant à nous, cela doit nous faire réviser la manière dont nous vivons et celle de notre apostolat. La place de la pauvreté et des pauvres y est-elle suffisante ?

 

II. — Exemples du Christ.

La pauvreté, et même une pauvreté de total dépouillement, est le signe du Christ. « Lui, de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu. Mais il s'anéantit lui-même, prenant la condition d'esclave… Il s'humilia plus encore, obéissant jusqu'à la mort et à la mort de la croix» (Philippiens, II, 6-8). Le Christ, dès les prophètes, nous est présenté comme le« Serviteur». Adam avait voulu dérober le pouvoir à Dieu ; le nouvel Adam, pour nous racheter, se fait le Serviteur de tous ; quel contraste et quelle leçon pour nous quand nous le voyons laver les pieds de ses apôtres ! Adam, Jésus : lequel des deux avons-nous choisi comme modèle ? Adam a bien plus d'adeptes, semble-t-il. Mais la pauvreté du Christ qui n'eut rien où reposer sa tête, qui ne s'appartint à aucun moment, qui ne voulait que glorifier son Père et nous sauver, cette pauvreté-là nous ne la prolongeons plus. Pourquoi ? Les moyens de Jésus n'ont-ils plus la même valeur pour nous ?

La gloire du Père, la« Vérité» à faire connaître, l'Amour à faire aimer, le monde à racheter, les pauvres à soulager, c'est bien là notre but. Mais ce but n'exige-t-il pas que nous ayons horreur et honte de tout ce qui sent la facilité, le luxe, le bien-être, la vanité, le brillant ? II nous faudrait choisir ce qu'il y a de plus simple, de plus pauvre. Le Christ s'est fait pauvre avec les pauvres ; et nous ? Les choses qui extérieurement font de l'effet, ont belle apparence, ces choses-là gagnent-elles les âmes à Dieu ? Elles frappent un moment, elles n'inspirent pas la confiance des peuples. C'est la vertu, c'est la charité qui gagnent les cœurs. Si les choses extérieures et de belle apparence avaient été nécessaires comme moyens d'apostolat, Jésus les eût employées. Quel moyen a-t-il choisi ? La pauvreté. Entendons-le nous dire : « Va et fais de même». Nous attirerons plus d'âmes à Dieu par la pauvreté et la souffrance que par le bien-être, le grandiose et la richesse. Toute œuvre de Dieu, tout serviteur de Dieu doivent porter le signe du Christ : sa pauvreté et son anéantissement. Il choisit les moyens pauvres ; choisissons-les à notre tour.

Saint Paul le fit ; quel résultat ! Il choisit la pauvreté, le travail matériel pour ne pas mettre d'obstacle à l'Evangile. Et nous ? Cherchons-nous premièrement le Royaume de Dieu et sa justice ? Le reste nous sera donné par surcroît ; nous n'y croyons guère puisque nous sommes si préoccupés et si thésauriseurs. Or « Bienheureux l'homme pur et sans tache qui ne court pas après l'or et n'a pas placé sa confiance dans l'argent et les trésors, il fera des choses admirables pendant sa vie» (Eccl., XXXI, 8-9). Si notre rayonnement spirituel est si pauvre, ne serait-ce pas parce que nous sommes trop riches ?

Habiles à nous disculper, nous citons d'autres groupements, ou nous accusons la communauté, ou nous trouvons de prétendues justifications. Ce qu'il y a de sûr, c'est que la pauvreté de Jésus est un fait et que le bien-être de la plupart de ses disciples en est un autre. Le contraste est criant. Ne nous boursouflons pas avec des théories ; prenons l'Evangile, la Bible et faisons comme Dieu nous le demande, non comme les hommes agissent. « Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes» ; c'est vrai sur le terrain de la pauvreté et de l'apostolat ; c'est vrai pour chacun et pour la communauté ; et sans cela il n'y a pas de fidélité à Dieu. Or, sans fidélité à Dieu, à quoi servirait notre vie, même si nous appartenons à une organisation puissante ? Pauvres ou infidèles, il n'y a pas moyen de sortir du dilemme.

On criera au pessimisme, devant de tels mots. Non, ce n'est pas cela. Et je pense à Jésus qui n'avait que sa parole humaine pour faire connaître son Père et répandre la Vérité, qui n'avait que des disciples bien faibles pour l'aider, qui était limité dans ses démarches (la seule Palestine parcourue à pied), limité dans son temps et tous ses moyens d'action, limité même dans ses forces : « Jésus, fatigué, s'était assis près du puits (Jean, IV, 6) ; or, il conduira la Samaritaine à la Lumière ; limité dans tout, Jésus, par sa pauvreté, assure cependant l'expansion du Royaume…

Ce qu'il a produit… ce que nous produisons depuis ; ce qu'il a fait… ce que nous faisons : cette comparaison est-elle sensée ? Est-elle du pessimisme ? N'a-t-elle pas de quoi nous bouleverser ? La pauvreté a été son signe ; a-t-elle encore nos préférences ?

 

III. — La Parabole du riche et de Lazare.

Nous la connaissons ; nous l'expliquons à d'autres, et nous ne voulons pas qu'il nous arrive de la revivre, cette parabole. En effet, près de belles résidences, près de palais fastueux, près de trésors entassés, près de belles églises, près de beaux collèges, près de nous-mêmes qui nous soignons bien, à quelques mètres parfois, il y a des pauvres et dans un sort lamentable… Près de nos bibliothèques et de nos salles d'études où nous nous cultivons parfois trop humainement, il y a des ignorants de la Vérité et personne pour leur en parler… Il y a tant de misères, par le monde, et nous qui devenons bourgeois. N'est-ce pas le riche de la parabole qui ne s'inquiète guère des pauvres devant sa porte ?… Qu'arrivera-t-il ? Mgr Suenens jetait naguère l'alerte en son livre : l’Eglise en état de mission; le livre a ému, il n'a guère remué notre inertie. Il y a de quoi avoir peur, non de Dieu, mais de notre lâcheté.

Généreusement essayons donc d'aller par toute la terre, en vrais témoins de Dieu, portant la bonne nouvelle, faisant connaître le royaume du Seigneur, afin de pouvoir reprendre le signe auquel on reconnaît le vrai témoin :

« Allez lui dire que les pauvres sont évangélisés. »

F. Marcel Colin, Rome,

21 novembre 1960.

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