Réflexions au sujet de notre « sigle » officiel

21/Oct/2010

I. Une mode généralisée. — Quel est, aujourd'hui, le lecteur de publications périodiques : journaux, revues, bulletins, chroniques quelconques, qui ne se heurte à d'interminables défilés d'initiales, d'abréviations de noms de groupements, de mouvements, d'associations ? En France, par exemple, au plan national, il y a des organisations politiques ou sociales : la S.F.I.O., le M.R.P., l'U.D.R.S., le P.C. etc. ouvrières ou syndicales : la J.O.C., la C.F.T.C., la C.G.T., etc. … ; il en est de culturelles, de commerciales, d'industrielles, de spécifiquement religieuses. Au plan international, c'est l'O.N.U., l'O.T.A.N., l'U.N.E.S.C.O., le B.I.T., la C.E.D. et tant d'autres…

On se trouve souvent en face d'énigmes dont le déchiffrement est devenu fort gênant, à tel point qu'en certains pays (v.g. Grande-Bretagne, Belgique, France), des parlementaires ont invité le gouvernement à réglementer «tout au moins dans les documents publics l'emploi des initiales et des graphismes abrégés ». A la Chambre des Communes, un représentant parlait récemment du « cauchemar des initiales ». Au Conseil de la République, en France, un sénateur constatait qu'un dictionnaire de huit mille abréviations, publié en 1951, était déjà périmé et, après avoir obtenu de ses collègues le vote unanime d'une résolution à présenter au gouvernement s'écriait avec humour : C.Q.F.D…1

Nous sommes donc en pleine mode des « sigles ». Depuis les initiales si antiques et si universelles : S.P.Q.R. (Senatus Populusque Romanus) I.N.R.I. (Jésus Nazarenus Rex Judœorum), la mode s'est joliment développée…

Si nous ouvrons les Annuaires Pontificaux catholiques, nous pouvons voir que les Ordres, les Congrégations et Instituts religieux ont adopté une abréviation de leur nom officiel, donc un « sigle » et l'on peut supposer que c'est par motif de commodité et A.M.D.G. ! A côté de graphies très connues (v.g. S.J. O.P., O.F.M., O.S.B.), il y en a de moins familières et qui laissent le nez en point d'interrogation, si on n'en a pas la clef : M.F.C.I., O.E.S.A., P.S.S.S., S.V.D., O.S.J.D., etc. …

 

II. Quel est le sigle officiel de notre Institut ? —II est bien certain que le Vénérable Père Champagnat n'aurait pas admis qu'un Petit Frère de Marie accompagnât son nom d'initiales majuscules ou minuscules, mais enfin, lors de la rédaction du dernier Rapport Quinquennal au Saint-Siège, on a dû répondre à cette question : quel est le sigle de l'Institut ?

Auparavant on avait dû préciser le nom officiel. Or le titre officiel est celui qu'a voulu donner le Vénérable Père Fondateur, qui paraît seul dans les Constitutions et dès la première ligne de l'article I : « Le but principal des Petits Frères de Marie », etc. …

Ces mots : Institut des Petits Frères de Marie ont été traduits, en de nombreux documents du Saint-Siège : Institution Parvulorum Fratrum Mariæ. C'est ainsi que les Actes du Procès de l'Ordinaire pour l'introduction de la cause de Béatification et de Canonisation du Père Champagnat et du Procès Apostolique ainsi que les divers Décrets subséquents se présentent comme il suit.

 

LUGDUNEN.

Béatifications et Canonisations

Ven. Servi Dei

MARCELLINI JOSEPHI BENEDICTI CHAMPAGNAT

Sacerdotis Mariste et fundatoris Parvulorum Fratrum Mariæ.

 

Même en admettant la transcription latine : Parvulorum Fratrum Mariæ, moins expressive des vues profondes qui animaient notre Vénérable Père dans le choix du nom de sa petite famille, il reste que le « sigle » ou l'abréviation officielle du nom de l'Institut des Petits Frères de Marie se rend par les trois initiales : P. F. M.

Notons, tout de suite, que les appellations courantes : Frères Maristes ou Frères Maristes des Ecoles, par lesquelles on nous désigne dans le public ou que nous utilisons, sont des dénominations secondaires ou vulgaires qui, pour être en usage toléré, ne doivent cependant pas nous faire perdre de vue le nom cher au cœur de notre Père en Dieu et de ses disciples pénétrés de son esprit et le sens profond qu'il doit garder pour nous.

 

III. Reméditons un peu la portée spirituelle de notre nom officiel et de son « sigle ».

Et d'abord, sommes-nous certains que le nom de Petits Frères de Marie a été expressément voulu et imposé par le Vénérable Père Fondateur de notre Congrégation ? Savons-nous quelles étaient ses intentions en nous le donnant ?

Ne nous lassons point d'en voir administrer la preuve par « les Trois Un » qui, le 12 octobre 1839, ont pris en mains l'œuvre du Fondateur. Le choix de ces trois hommes répondait pleinement aux désirs du Père Champagnat2 et ils furent les incontestables interprètes de ses pensées intimes.

Voici le témoignage authentique du Frère Jean-Baptiste dans la première édition de la Vie du Père Champagnat, légèrement écourté dans la troisième édition de 1931. «Comme la Sainte Vierge, qui a excellé dans toutes les vertus s'est distinguée particulièrement par son humilité… il (le Père Champagnat) voulut que l'humilité, la simplicité, et la modestie fussent le caractère distinctif de ce nouvel Institut. Pour que les Frères comprissent bien sa pensée, il leur donna le nom de Petits Frères de Marie, afin que ce nom leur rappelât sans cesse ce qu'ils doivent être. Ce mot Petit qui blesse certaines personnes, qui est une énigme pour quiconque ne connaît pas l'esprit de la Congrégation et que plusieurs regardent comme superflu et inutile, n'a donc pas été donné aux Frères au hasard et sans motifs. Dans l'idée du pieux Fondateur, ce mot doit leur apprendre que l'esprit de leur vocation est un esprit d'humilité ; que leur vie doit être une vie humble, cachée et inconnue au monde ; que l'humilité doit être leur vertu de prédilection et que c'est par la pratique journalière de l'humilité qu'ils travailleront efficacement à leur sanctification et à celle des enfants qui leur sont confiés.

« Ce mot est pour ainsi dire le cachet et le moule de l'Institut ; il est le miroir qui reflète sans cesse l'esprit du pieux Fondateur, qui enseigne et montre à chaque Frère ce qu'il doit être et la forme qu'il doit avoir3. »

Ceci était écrit en 1856. Douze ans après, paraissent les Avis, Leçons et Sentences. Dans l'avant-propos, Frère Jean-Baptiste définit l'Institut des Petits Frères de Marie ; puis il pose la question : « Mais pourquoi ce mot Petits-Frères qui blesse certaines personnes et fait peut-être rougir quelques Frères encore faibles dans l'esprit de leur état ? Ce mot Petit est là pour nous apprendre quel est le véritable esprit de notre Institut, l'esprit qui doit animer tous les Frères qui en font partie. Ce mot Petit est le flambeau qui doit nous éclairer quand nous lisons et méditons notre Règle, sans lequel nous n'y verrions qu'une lettre morte. Il est la clef qui nous en ouvre l'entrée, nous en découvre le véritable sens et nous en donne l'intelligence parfaite. Il est en un seul mot compose de cinq lettres, l'explication et le commentaire le plus naturel et le plus vrai de tout ce qui est contenu dans nos Constitutions. »

Puis il répète que ce mot, placé délibérément à la tête de nos livres, nous enseigne que notre vie, comme celle de la Sainte Vierge, doit être humble, cachée, inconnue au monde ; que nous devons nous efforcer d'être comme Marie humbles, modestes, tout brûlants d'amour pour Jésus. Frère Jean-Baptiste conclut : « Tel est le caractère distinctif, l'esprit propre de notre Institut. Nous sommes appelés à nous sanctifier par l'humilité. »

Le R. F. Louis-Marie ayant fait, le 6 juin 1868, un pèlerinage au tombeau du Père Fondateur, en rapporte le fruit particulier à retirer des retraites de l'année : « un renouvellement général dans l'esprit de l'Institut, dans l'amour cl la pratique de l'humilité, vertu fondamentale qui doit faire le caractère propre de notre petite société. » Il le propose aux Frères dans la Circulaire du 16 juillet 1868.

Il cite abondamment la Sainte Ecriture et les Pères pour établir que l'humilité est une disposition souverainement efficace pour des grâces de rénovation spirituelle. Il dit « le besoin pressant de nous abriter sous la garde de l'humilité, de la simplicité, de la modestie ; d'être et de paraître partout ce que nous dit le beau nom que nous portons, de bons vrais Petits Frères de Marie ». Puis il explique en détail comment nous devons être Petits devant Dieu, nos Supérieurs, les autorités, nos confrères, les enfants et nous-mêmes… Autant de points offrant matière à réflexions et à résolutions.

F. Louis-Marie et F. Jean-Baptiste (qui reproduit ce commentaire de la Circulaire) exhortent leurs lecteurs « à s'adresser à Marie, le modèle accompli de la plus parfaite humilité, la Ressource Ordinaire de l'Institut et de tous ses membres, afin qu'elle nous obtienne la grâce insigne d'une vraie humilité, qu'elle nous aide à faire les efforts nécessaires pour acquérir cette vertu, nous y former, nous y perfectionner… Le moyen indispensable pour mourir en prédestinés comme Marie, c'est de nous abaisser, de nous humilier comme Elle. Marie n'est la plus élevée de toutes les créatures dans le ciel que parce qu'Elle a été la plus humble et la plus petite à ses yeux sur la terre. »

Le Frère François, lui, a réalisé par sa vie l'authentique disciple du Père Champagnat, le type du Petit Frère de Marie. Les témoins aux Procès de Béatification du Serviteur de Dieu font des dépositions convergentes sur les vertus de celui « qui plus que personne réalisa l'esprit, le plan du Fondateur ». L'un d'eux ayant connu le F. François pendant une trentaine d'années, ayant vécu avec lui, lu sa biographie et ses circulaires et entendu de nombreux confrères, déclare avec solennité : « J'affirme que la caractéristique du F. François était l'humilité et personne de ceux qui l'ont connu ne me démentira. Il était le type du Petit Frère de Marie, tel que l'avait conçu le Père Champagnat. Aussi lorsqu'on veut se retremper dans l'esprit primitif de l'Institut, on n'a qu'à relire la vie du F. François…

Humilité, simplicité, modestie, mépris des louanges des hommes, c'est bien la dominante de sa vie. »

D'autres attestent : « Frère François était l'humilité même… Il nous disait : « Soyez humbles. Vous êtes les Petits Frères de Marie : vous ne seriez pas Petits si vous étiez orgueilleux… Il était le plus humble des Frères… La vie du F. François était tout intérieure, mais elle se manifestait partout pleine d'une profonde et sincère humilité… L'humilité paraissait incarnée dans le F. François… Tout dans sa personne et ses paroles était digne d'un Petit Frère de Marie. » Les attestations abondent sur les leçons et les exemples d'humilité donnés par le Serviteur de Dieu. Toutes aboutissent à ces conclusions : « L'humilité a été la vertu de prédilection du Frère François. Frère François possédait toutes les vertus et les cachait sous le voile de l'humilité.»

Ainsi les Frères Jean-Baptiste, Louis-Marie. François, chacun à sa manière, nous apprennent ce que le Vénérable Père Fondateur a voulu en donnant à ses Frères le nom de Petits Frères de Marie. Mais il est encore une autre catégorie d'informateurs dont l'importance est exceptionnelle. Il s'agit des témoins aux Procès de la Cause de Béatification du Vénérable Fondateur lui-même. Leurs témoignages confirment ceux des trois illustres interprètes des sentiments du Père Champagnat.

Les uns déclarent que le Serviteur de Dieu, Marcellin Champagnat a donné ce nom aux Petits Frères de Marie pour leur rappeler que la Congrégation est sous la protection de la plus humble des Vierges. D'autres disent qu'il donna le nom de Petits Frères de Marie afin que ce nom leur rappelât sans cesse ce qu'ils doivent être. Parlant des vertus du Serviteur de Dieu, un témoin ajoute : « Parce qu'il aimait beaucoup l'humilité de la Sainte Vierge, il voulut donner à ses Frères le nom de Petits Frères de Marie. » Un autre dit : «L'humilité était la vertu favorite du Serviteur de Dieu et il a donné le nom de Petits Frères de Marie, en prescrivant dans les Règles qu'ils doivent- s'humilier devant Dieu et devant les hommes, faire le bien sans bruit, s'efforcer de vivre inconnus au monde dans leurs maisons. »

« Le Serviteur de Dieu s'attacha à la pratique de l'humilité, dépose un témoin, et il en fit le caractère distinctif de l'Institut.» Enfin un autre rappelle que, dans le Testament spirituel, le Père Champagnat demande que l'humilité, la simplicité soient toujours le caractère des Petits Frères de Marie.

 

IV. — Le Père Champagnat a voulu donner aux Petits Frères de Marie, comme le Père Colin à la Société de Marie : l'esprit de Marie.

L'un et l'autre, par la prière et la méditation, à la lumière de l'Evangile et guidés par les Maîtres de la vie spirituelle, ont essayé de pénétrer dans l'âme de Notre Mère du Ciel… Ils se sont représenté Notre-Dame, dès l'éveil de sa raison, et sollicitée par une grâce incomparable, s'élançant libre de toute entrave, vide de toute attache à la créature, vers le Seigneur…

Ils l'ont vue, dans la scène inouïe de l'Annonciation, renoncer à tout, s'oublier elle-même, pour n'être plus, dans le sentiment de sa petitesse, en face du Tout de Dieu, qu'une disponibilité au bon plaisir divin… Ils ont contemplé Notre-Dame identifiant sa vie avec celle de son Fils adoré, pour accomplir sa vocation unique dans l'œuvre rédemptrice de l'humanité… Ils ont longuement médité les leçons de vie cachée de Nazareth et l'indicible anéantissement du Fils de Dieu et y ont découvert l'idéal de la vie mariste qui doit être une « vie cachée en Dieu avec le Christ Jésus » (Colossiens, III, 3).

Ils insisteront l'un et l'autre dans les Constitutions et les Règles « pour que les religieux maristes n'oublient jamais que, par un choix gracieux, ils sont de la famille de la Bienheureuse Marie, Mère de Dieu ; qu'en s'appelant maristes, ils portent son nom et qu'ils l'ont choisie, dès l'origine, pour leur Modèle et pour leur Première et Perpétuelle Supérieure. Si donc ils désirent être et sont vraiment les enfants de cette auguste Mère, ils s'appliqueront constamment à aspirer et à respirer son esprit qui est un esprit d'humilité, d'abnégation propre, d'union intime avec Dieu et d'ardente charité envers le prochain. »

Tous les deux ont compris profondément que la vertu de prédilection de Notre-Dame est l'humilité. Sous l'inspiration de l'Esprit-Saint, ils ont fait, de cette vertu et de l'enfance spirituelle qu'elle commande, la caractéristique des Maristes et ils insistent pour qu'ils aillent à leur Mère du Ciel avec tout l'abandon des petits enfants…

« Soyons donc petits, soyons donc humbles, recommande le Père Colin ; plus nous serons petits et humbles plus nous accomplirons des merveilles… On peut taire de grandes choses, les bien faire et cependant ressembler à Marie qui a fait de si grandes choses et a été inaperçue… La Sainte Vierge a influé plus que personne sur l'Eglise naissante… on ne parlait pas d'Elle. »

Le Père Champagnat veut que les Petits Frères de Marie fassent le bien sans bruit et s'efforcent de vivre inconnus au monde dans leurs maisons… Pour les deux Fondateurs, ces deux petits mots : Ignoti et occulti, ignorés et cachés expriment la formule de l'esprit mariste.

 

V. — Rôle capital de l'humilité dans la vie spirituelle en général et dans la vie mariste en particulier.

Le Père Colin et le Père Champagnat ont longuement médité le Traité du mépris de soi-même du Père Franchi. Ils y ont puisé le secret d'une profonde connaissance d'eux-mêmes et d'une extraordinaire humilité. Convaincus de l'impuissance radicale de l'âme dans l'ordre surnaturel, de son néant, ils ont compris qu'à l'imitation de Notre-Dame, l'âme religieuse ne s'élève à l'union divine qu'à condition de se dégager des attaches au créé. C'est l'humilité qui creuse, pour ainsi dire, dans l'âme, le vide ou le néant que viendra combler l'amour miséricordieux du Seigneur. Ils ont vu que tous les saints avaient appris à se mépriser en considérant l'abîme de misères dans lequel ils étaient plongés.

« C'est la lumière de l'humilité qui donne naissance à l'amour, dit la Bienheureuse Angèle de Foligno. L'âme voyant son néant et Dieu penché sur ce néant et les entrailles de Dieu étreignant ce néant, l'âme s'enflamme, se transforme et adore4. »

Le P. Colin et le P. Champagnat avaient les aspirations de la sainte âme qui s'écriait : « Mon Dieu, j'ai soif d'humilité parce que j'ai soif d'amour et que la profondeur du néant attire dans l'âme l'immensité de l'amour5 ». Ils ont donc constaté que « les plus grands saints, à la suite de Notre-Dame et de saint Joseph, ont été les plus humbles de tous les hommes et que leur humilité est allée croissant avec leur sainteté. Plus ils approchaient de la Toute-Perfection, plus cette Toute-Perfection se dévoilait à eux, plus aussi leur paraissait misérable, indigne d'attention le pauvre limon dont chaque homme est pétri6 ».

Leurs convictions sur le rôle prépondérant de l'humilité pour l'acquisition de la divine charité expliquent les rigueurs de l'ascèse qu'ils se sont imposées pour maîtriser en eux le vieil homme et y faire épanouir splendidement l'homme nouveau. En pénétrant dans l'âme des deux Fondateurs, on ne peut être surpris de les entendre se dire inutiles et propres à gâcher l'œuvre de Dieu et déplorer leur misère, à la fin d'une vie cependant toute donnée à Jésus et à Marie. Mais leur humilité, sincère, authentique, ne s'effondrait pas dans l'inaction. Elle était génératrice de force et de sainte audace qui leur fit prendre des initiatives hardies à la gloire de Dieu et à l'honneur de Notre-Dame. Défiants d'eux-mêmes, ils se jetaient éperdument dans la confiance en Dieu.

Fort de cette certitude que, pourvu qu'il reste à sa place la Toute-Puissance de Dieu ne lui manquera jamais, le Père Colin disait : «Que j'aime cette prière : «Mon Dieu, faites de moi de grandes choses ! » On dira, peut-être c'est de l'orgueil ; moi je dis : «Au contraire, c'est de l'humilité ; car je dis à Dieu : « Vous avez fait d'un disciple infidèle le chef de votre Eglise ; d'un persécuteur, un grand apôtre ; d'un rien le monde. Ô mon Dieu, que de merveilles vous pouvez faire de moi, parce que je ne suis rien. « En disant cette prière, je reconnais mon néant et la toute-puissance de Dieu7 ».

Ecoutons le Père Champagnat en face des difficultés et des contradictions. "Toute la terre serait contre moi que je ne reculerais pas. Il me suffit de savoir que Dieu veuille la chose et que mes Supérieurs l'approuvent. Après cela les contradictions et les difficultés m'importent peu ; je n'y fais aucune attention8. Que pourrais-je craindre, je mets ma confiance en celui qui s'appelle le Dieu fort9. Quand toute la terre serait contre nous, nous ne devrions rien craindre si la Mère de Dieu est pour nous10 ».

Ainsi l'humilité généreuse doit conduire le vrai mariste, le vrai Petit Frère de Marie à s'anéantir et à s'abandonner, car c'est le moyen de faire beaucoup pour Dieu11.

 

VI. — Le sigle officiel : P.F.M., formule-programme pour l'année mariale 1954.

Le premier pas du Fils de Dieu descendant sur la terre a été un pas dans l'humilité… Cette vertu a été la vertu de prédilection de Notre-Dame, elle le fut pour saint Joseph. Pour les Pères Colin et Champagnat, elle est fondamentale dans la spiritualité qu'ils inculquent aux maristes…

L'humilité permettra de réaliser le programme de sanctification suggéré par le nom même de Petit Frère de Marie et le sigle P.F.M. qui en est l'abréviation symbolique. Parmi les multiples suggestions tendant à rendre l'année mariale 1954 exceptionnellement féconde en fruits de sanctification pour tout Petit Frère de Marie et de rayonnement apostolique pour tout l'Institut, ne conviendrait-il pas de prendre plus au sérieux l'article 177 de nos Saintes Règles ? « Ils regarderont l'humilité comme la vertu particulière de leur vocation ; en effet, c'est par la voie de l'humilité que les Petits Frères de Marie doivent se sanctifier, c'est par la pratique constante de cette vertu qu'ils acquerront toutes les autres, qu'ils attireront sur eux et sur leurs travaux les bénédictions de Dieu et qu'ils se rendront capables de faire le bien. »

D'autre part, l'article 3 des Constitutions prescrit : «…Ils auront soin de s'appliquer sans relâche à se rendre petits et à détruire en eux tout ce qui serait opposé à l'humilité et aux autres vertus pour croître dans la perfection qui consiste dans la charité et l'union à Dieu. »

L'affirmation, à première vue étonnante, « que c'est par la pratique constante de cette vertu qu'ils acquerront toutes les autres » est à rapprocher de ces mots de Rodriguez. résumant l'enseignement des Pères et des Maîtres en spiritualité : « Si vous voulez un moyen prompt pour acquérir les vertus, un moyen court pour arriver bientôt à la perfection, soyez humble12 ».

Il y a en théologie spirituelle un principe d'une portée incalculable, c'est celui de la connexion des vertus surnaturelles infuses. Ces vertus se tiennent comme les membres ou les parties d'un organisme. Si l'une grandit, elle fait grandir le capital de grâce sanctifiante et, par suite, augmente la capacité surnaturelle des autres vertus assimilées à des facultés. On pourrait rappeler ici, par manière de comparaison, le principe des vases communicants, valable dans l'ordre surnaturel des vertus… Toutes les vertus exercent ainsi une influence réciproque dans leur formation et leur développement. Mais cette influence est décisive quand il s'agit de l'humilité.

Saint Thomas (Somme Th. II a Hæ, q. 161, a. 5) explique comment l'humilité et la foi sont dites fondamentales : l'une indirectement, en écartant l'orgueil .obstacle à toute vertu ; l'autre directement, en posant la première pierre de l'édifice : l'adhésion de l'âme à Dieu. « L'humilité, dit le saint Docteur, rend l'homme soumis et ouvert à l'influx des grâces divines en tant qu'elle le vide de l'enflure de la superbe ».

Cette universelle soumission de l'âme aux lois divines et aux exigences de la grâce lui donne une singulière aptitude à toute vertu surnaturelle. Aussi les Pères, les Docteurs et Maîtres spirituels ne tarissent pas sur le rôle de l'humilité : gardienne des vertus, sel qui les préserve de la corruption, lumière qui dissipe les-illusions diaboliques, critère ou règle infaillible pour le discernement des esprits…

Une étude riche de conséquences pratiques à entreprendre durant l'année mariale serait celle de l'influence réciproque de l'humilité et des vertus théologales de foi, d'espérance et de charité envers Dieu et le prochain. Parmi les vertus morales, celles dites votales d'obéissance, de pauvreté, de chasteté nous intéressent au premier chef et il est extrêmement utile de voir le rôle de l'humilité sur ce terrain.

L'esprit de prière, l'esprit de pénitence, la patience, la douceur qui implique la tempérance, la force, la charité envers le prochain se développent et s'enracinent dans les âmes par l'humilité.

Le zèle ou amour des âmes est indispensable au Petit Frère de Marie pour atteindre le but secondaire de sa vocation. Mais, pour la fécondité de son action apostolique, l'humilité est une condition sine qua non. C'est elle, en effet, qui écarte la vaine gloire, le désir excessif de l'estime des hommes, l'amour déréglé de soi et toutes les formes subtiles de l'orgueil qui ruinent les entreprises de l'apostolat. « Dieu cherche des gens humbles, des gens qui ne puissent rien s'attribuer à eux-mêmes et c'est par eux qu'il exécute les plus grands desseins13 ».

S'il y a disproportion entre nos forces et l'entreprise sublime à laquelle nous sommes destinés, c'est une raison pour compter uniquement sur le Seigneur qui nous a choisis…

Nous rêvons d'admirables réalisations pour marquer l'année mariale. Certes, en suivant les sages directives des Pasteurs de l'Eglise et des Supérieurs de l'Institut, nous ne nous égarerons point. Mais puisque c'est par la pratique de l'humilité vraie, de l'abnégation totale qui écarte l'amour déréglé de soi, grand obstacle à l'action divine, que le Petit Frère de Marie peut offrir une âme largement ouverte à l'influx du Saint Esprit qui la fait avancer à pas de géant dans l'exercice des vertus surnaturelles et, sous l'égide maternelle de Notre-Dame, l'élève jusqu'aux plus hauts sommets de l'amour de Dieu, ne semble-t-il pas être de la plus haute convenance de nous engager à fond, durant cette année mariale, sur le chemin de l'humilité tracé par Notre Seigneur, Notre-Dame, saint Joseph et le Vénérable Père Champagnat ?

Alors notre vie réalisera ce paradoxe déconcertant pour l'orgueil humain et signalé par le vieil auteur de l’Imitation de Jésus-Christ « que l'homme s'élève d'autant plus vers Dieu qu'il s'abaisse plus profondément en lui-même et qu'il se regarde avec plus de mépris. » (Imit. III, XLII, 1)

Ainsi nous deviendrons entre les mains du Seigneur des instruments souples et dociles pour accomplir ses desseins miséricordieux sur les âmes que daigne nous confier sa Divine Providence.

_______________________

1 La Croix du 7 novembre 1953

2 Abbé Ponty, Vie du Frère François, p. 51.

3 Vie du Père Champagnat, T. II, p. 183.

4 Citée dans N.-D. dans notre vie, p. 125.

5 Vie de la Mère Ponnet, p. 54.

6 Summarium, p. 411, n° 38.

7 L'âme du Père Colin, p. 151.

8 Sum., p. 407, n° 34.

9 Summarium, p. 411, n° 38.

10 Sum., p. 405, n° 18.

11 L'âme du Père Colin, p. 154.

12 Perfection chrèt. Traité de l'humilité, ch. m.

13 Rodriguez : Perfection chrét., 11° p. traité III, ch. iv, p. 23.

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