Ruine momentanée de notre province de Constantinople

13/Sep/2010

C'en est fait, momentanément du moins, de notre pauvre province de Constantinople, qui depuis trente ans, se consacrait à sa belle œuvre d'apostolat et de civilisation chrétienne avec un dévouement et un succès dont M. Barrès ne parlait, il y a quelques mois, qu'avec admiration. Déjà la mobilisation générale lui avait porté un rude coup en lui prenant à la fois la grosse moitié de son personnel, y compris le Frère Provincial. Toutefois, a force d'initiative et de courageuse abnégation, les restants étaient parvenus à sauver des œuvres ce qu'elles avaient de plus essentiel. La rentrée de 1914 avait même été relativement excellente, et l'on s'industriait au mieux pour faire face à une situation qu'on espérait transitoire. "On se dévouait un peu plus, on dormait et se reposait un peu moins, et tout allait sinon à la perfection du moins d'une manière passable". Mais l'entrée de la Turquie dans l'immense conflit qui divise l'Europe a fini de ruiner ce qui n'était que compromis. On pouvait lire, il y a quelques jours, dans un journal turc de la capitale : "Nous apprenons avec une grande joie que tous les établissements scolaires des puissances ennemies et tous les établissements des Frères et des Sœurs — dont le personnel dirigeant et enseignant a été expulsé sont affectés comme écoles aux enfants de la Patrie". Cette ruine, il faut l'espérer, ne sera pas définitive mais, en attendant, elle est bien triste à constater. Qu'on .nous permette d'en retracer brièvement les principales étapes.

La première maison mise en cause fut celle de Makrikeuï. Le jeudi, 22 octobre, comme on se préparait à partir pour la promenade avec les élèves, une vingtaine de soldats turcs font irruption dans la cour. — "Est-ce ici l'école française ? demande le chef. Le commandant nous a ordonné de l'occuper". — On leur objecte que le Directeur est absent, qu'on n'a reçu aucun avis de l'autorité supérieure, et, une bonne pluie aidant, on réussit se débarrasser d'eux pour quelques jours. En attendant, on tâche de faire intervenir l'ambassade des Etats-Unis, sous la protection de laquelle les résidents français ont été placés lors du départ de leur propre ambassadeur ; mais la tentative n'a pas d'effet, malgré la complaisance et l'énergique attitude du représentant américain. Une douzaine de jours plus tard, ils reviennent plus arrogants, avec des ordres plus catégoriques, et bon gré malgré, il faut déloger devant eux et s'installer comme on peut dans le grenier. Bientôt même on juge prudent, pour les Frères français, de laisser la garde de la maison à quelques Frères de nationalité allemande ou bulgare et de se replier sur Constantinople. Il n'était question de rien moins que de les envoyer dans des camps de concentration, à Ismid ou à Konia, et l'on comprend que la perspective n'était pas souriante.

Le 12 novembre, une délégation de la police vient fouiller de fond en comble la maison de San Stefano, près de Makrikeuï, saisit les appareils de télégraphie sans fil qui servaient pour les leçons de physique, et cherche à mettre la main sur le Frère M. A., parce qu'il sait la manière de s'en servir. Heureusement il est absent, et il réussit à partir pour la Grèce, avec un compagnon, avant qu'on ait pu le capturer. Pendant une semaine, la communauté, qui ne comptait aucun Français, put continuer à faire la classe, alternativement aux petits et aux grands, dans les appartements du premier étage qui avaient été laissés a sa disposition ; mais le 21 novembre on lui signifia que l'école française était saisie. Il lui fut permis seulement, si elle le désirait, d'ouvrir une école allemande dans un autre local ; et par grâce, en attendant, on lui laissa la disposition de deux chambres.

Le mercredi, 18 novembre, entre 8 et 9 heures, arrivait dans toutes les écoles françaises, anglaises, russes, laïques ou congréganistes de filles ou de garçons, une commission composée de quinze à vingt agents du Gouvernement turc ; et, après avoir cantonné tout le personnel dans une ou deux chambres où il était gardé à vue, elle renvoya les élèves, apposa les scellés sur la caisse, perquisitionna minutieusement dans toute la maison, puis fouilla les personnes elles-mêmes avec un oubli des convenances parfois révoltant, signifia l'arrêt de fermeture et donna au personnel 48 heures pour quitter la Turquie. Heureusement, avant la fin du jour, grâce à l'intervention active et dévouée de M. l'Ambassadeur des Etats-Unis, ces mesures brutales furent un peu mitigées. Les scellés mis sur la caisse furent enlevés, l'argent séquestré rendu à ses légitimes possesseurs, et les 48 heures de délai furent transformées en 10 jours.

Naturellement, dans nos maisons, les choses s'étaient passées comme dans toutes les autres. A Scutari, le Frère Directeur étant absent — il se trouvait à Saint-Benoît, où on le retenait prisonnier — on ne put pénétrer dans la chambre où se trouvait la caisse, et l'on dut faire sentinelle à la porte toute la journée. Lorsqu'il arriva, les agents étaient partis, non sans avoir perquisitionné, comme partout, dans le reste de la maison.

A Bébek, averti à temps, on avait pu faire disparaître la plus grande partie de l'argent et des objets les plus précieux. Parqué dans la salle d'étude, on fut assez inquiet tout le jour à leur sujet, mais heureusement rien n'était perdu : on put tout retrouver après le départ des policiers.

Toute brutale et désastreuse qu'elle fût, l'expulsion était cependant encore un traitement de faveur, dont bénéficièrent seuls avec les prêtres et les religieux, les vieillards, les femmes et les enfants. Les hommes mobilisables furent retenus comme prisonniers de guerre et envoyés dans des camps de concentration. Nos Frères atteints étaient au nombre de 26, dont deux, comme nous avons vu, étaient déjà partis. Les 24 autres s'occupèrent sans retard d'obtenir leurs passeports ; et le 25 novembre ils partaient pour Athènes, où ils arrivaient, grâces à Dieu, sans accidents fâcheux.

Là, sept d'entre eux s'arrêtèrent pour prêter main forte aux confrères du Lycée Léonin, qui en avaient grand besoin ; et les dix-sept autres, sous la conduite du C. F. Marie-Amateur, qui, en l'absence du C. F. Jean-Émile, faisait l'office de Provincial, continuèrent leur route à destination de Marseille, on ils abordèrent heureusement le 2 Décembre.

Nous sommes sans nouvelles de la Communauté de Samsoun ; mais nous aimons à espérer qu'elle aura été recueillie par un navire américain qui a dû visiter à cet effet tous les ports, de la rive méridionale de la mer Noire. Dieu veuille qu'il ait pu remplir sa mission !

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