Saint Vincent de Paul et le Bienheureux M. Champagnat

F. J. W.

20/Apr/2010

Parmi les glorieux anniversaires que l'année 1960 a présentés à nos célébrations, il en est un que nous ne devons pas passer sous silence. C'est le troisième centenaire de la mort de saint Vincent de Paul, le Père des pauvres, le grand apôtre de la charité chrétienne, figure attachante s'il en fut.

Ce grand saint est d'ailleurs si connu et vénéré dans la famille mariste ! Plusieurs de nos établissements sont placés sous son patronage ; dans beaucoup de nos collèges fonctionnent les conférences qui portent son nom et dans lesquelles nos grands élèves apprennent la pratique de la charité, celle qui, en soulageant les corps, n'oublie pas les âmes ; nos livres aiment à nous présenter souvent ce doux saint comme maître et modèle. De plus, la spiritualité mariste ne se rattache-t-elle pas à cette école française du XVII° siècle dont saint Vincent est certainement l'un des principaux représentants ? Nous la tenons du pieux Olier, l'un des dirigés du saint. « C'est à Saint-Lazare, dit D. Poinsenet, que Bossuet, Olier et bien d'autres ont appris le vrai sens de la vie sacerdotale, ce sens profond que Vincent de Paul tint lui-même du cardinal de Bérulle et transmit à ses fils ».

Nous connaissons les dominantes de cette spiritualité qui alimente tant nos ouvrages et qui nous a nourris dès les premières années de notre vie religieuse : sens profond de Dieu, de ses grandeurs, d'où vive horreur du péché et sentiment de sa sainte crainte. On arrive au divin Père par l'adhésion au Verbe : grande dévotion au mystère de l'Incarnation. La Vierge Marie y tient une grande place : c'est Elle qui nous conduit au Verbe. La dévotion mariale perd sa mièvrerie, fréquente à l'époque, et s'alimente à une doctrine solide. Cette école aime le détail, les règlements précis, la clarté, la solidité.

C'est dire que nombreux seront les points de rencontre entre saint Vincent et le Bienheureux Champagnat. La sainteté de l'un s'alimente à la sainteté de l'autre. Ils suivent la même voie, mais leur allure est diverse ; leur personnalité est bien différente. Saint Vincent est de la race des doux « qui possèdent la terre ». Qu'il résiste, qu'il refuse ou qu'il accorde, il le fait toujours en douceur. Son portrait nous le montre placide, « le doux Monsieur Vincent » ! mais point du tout naïf. Il a un regard profond, avec une pointe de malice. « Il semble nous dire : j'ai l'air bon enfant mais vous ne m'en ferez pas accroire». En effet, comme il savait résister, quand besoin était ! Doucement et fermement !

Notre Bienheureux Fondateur, lui, appartient à la race des forts. Son port majestueux en impose, son regard assuré inspire la crainte au premier abord. Lui aussi « possède la terre », mais par la grâce de ses manières, par son allure franche, décidée et familière.

Le milieu qui les voit évoluer ne se ressemble pas, loin de là. Saint Vincent se meut au milieu du plus beau monde, celui des grands, des princes, des dames de la haute société. Il y trouve certes, des misères, mais que de foi vive, que de sens chrétien, que de dévouements incomparables ! Le milieu du Bienheureux Champagnat est plus modeste. Dieu le destine aux campagnes et c'est à la campagne qu'il demeure. Il a pour bienfaiteurs les bons bourgeois de Saint-Chamond, dévoués et généreux, sans doute, mais éloignés des possibilités des grands de Paris. Ainsi, saint Vincent distribue en aumônes quelque douze millions de livres. Le Bienheureux Fondateur ne disposera que des 100 000 francs de M. Antoine Théollière, des 70 000 de Mlle Fournas, des 40 000 de M. Boiron et d'autres dons de moindre importance. La Providence adapte les moyens de chacun à l'œuvre qu'elle l'appelle à réaliser.

Cependant quelque différents qu'ils soient par leur tempérament, si disparates que soient leurs milieux, ils se rejoignent dans la sainteté, dans leur zèle pour la gloire de Dieu, pour le bien des âmes, dans l'esprit qu'ils inspirent à leurs disciples. Issus tous deux d'un milieu pauvre, ils vont aux pauvres, au « pauvre peuple qui souffre et qui se damne», comme s'écrie saint Vincent ; aux enfants des campagnes « qui courent d'immenses périls parce qu'ils n'ont personne pour les instruire des vérités de la foi», s'écrie le Bienheureux Champagnat. Et pour leur faire lever toute hésitation, pour les forcer à« briser le vase et à le répandre sans réserve à ses pieds», Dieu leur envoie une forte secousse : c'est pour saint Vincent, la mort d'un soi-disant bon paroissien qu'il tire, in extremis, de la damnation ; c'est le spectacle horrible des malades de l'Hôpital de la Charité, « antichambre de l'enfer». C'est, pour le Père Champagnat, la mort de l'enfant Montagne. Tous deux s'élancent dans l'aventure, sans le sou, mais forts de leur confiance en Dieu. Et ils réussissent. Le secret de leur réussite ? Leur sainteté. Où le saint passe, Dieu se montre. « Les saints, dit Bergson, n'ont qu'à exister ; leur existence est un appel». Clichy, Châtillon, La Valla se transforment en peu de temps en paroisses ferventes. Sous les pas de tels apôtres, « les aveugles voient, les sourds entendent, les morts ressuscitent, les pauvres sont évangélisés ». Dans leur action auprès des âmes, Vincent et Champagnat seront prêtres, rien que cela, mais tout cela, ce qui est grave. Un esprit surnaturel pénètre toutes leurs activités. Dieu seul, Dieu en tout, Dieu toujours. « Dieu fait tout chez nous», dit saint Vincent. «Cette communauté est son œuvre, dit le Bienheureux Champagnat. C'est lui qui Fa fondée… Il la fera réussir». De tous deux on peut dire ce qu'on a dit de saint Vincent : « L'oraison, voilà sa force ; l'humilité et le renoncement, voilà ses armes ; la volonté de Dieu et l'imitation de Jésus-Christ, voilà ses règles» (Coste). Comme en tous les saints, leur vie intérieure est intense et ils y forment instamment leurs disciples. « Il faut la vie intérieure ; il faut tendre là. Si on y manque, on manque tout» (saint Vincent). Le Bienheureux Champagnat, nous le savons, ne se lasse pas de recommander à ses Frères cet esprit surnaturel, sans lequel nous« ne sommes propres qu'à gâter les œuvres de Dieu» et que de fois n'invoquait-il pas le Nisi Dominus. « Que les Frères vivent en la présence de Dieu, âme de la prière et de toutes les vertus». Pour favoriser cette vie intérieure, les deux Fondateurs recourent à un moyen pratique, l'horloge. Chez nous, la sonnerie amène la prière. Saint Vincent dit aux Filles de la Charité : « L'exercice de votre vocation consiste dans le souvenir fréquent de la présence de Dieu et, pour vous le faciliter, servez-vous de l'avertissement que l'horloge vous donnera, et lors, faites quelque acte d'adoration ». Voilà bien les sources où est allé puiser notre Bienheureux Fondateur. L'apostolat de leurs disciples devra être tout surnaturel. « Les Frères sont les anges gardiens des enfants qui leur sont confiés», dit le Père Champagnat. « La Fille de Charité, dit saint Vincent, sera heureuse auprès des malades, comme leurs bons anges gardiens qui restent sans cesse près d'eux…».

Mais il est une vertu qui brille en tous deux d'un éclat tout particulier : l'humilité. Us sont éminemment humbles et veulent que cette vertu soit le signe distinctif de leurs disciples.

Humbles par leurs origines dont ils ne font jamais mystère. Saint Vincent de Paul se plaît à déclarer au beau monde qui l'entoure, qu'il « n'est que le fils d'un pauvre laboureur, qu'il a gardé les moutons et les pourceaux ». Notre Père Fondateur dit aussi : « Je ne suis qu'un campagnard habitué aux gros travaux». Les rapprochements se poursuivent aisément. Saint Vincent demande de ses prêtres la simplicité dans la prédication et leur recommande l'emploi de « la petite méthode», que lui-même a établie. Cette méthode dit les choses simplement et de façon claire. « Les apôtres, comment prêchaient-ils ? Tout bonnement, familièrement et simplement. Voilà notre manière. Il faut y aller dans la simplicité. La vérité et l'humilité s'accordent bien ensemble ». S'il veut pour ses prêtres une solide formation théologique, il se méfie cependant de « la science vaine », celle qui enfle, comme dit saint Paul. Il ne tient pas aux travaux de spéculation, car « le pauvre peuple attend », « le temps presse ». Un de ses fils, M. de Coudray, désire s'adonner à l'étude de l'hébreu : « Notre partage, lui répond saint Vincent, c'est les pauvres. Notre communauté est instituée pour aller de village en village, prêcher, catéchiser et faire faire confession au pauvre peuple ».

Ses disciples feront le bien sans bruit. « Le bien, dit-il, que Dieu veut se fait quasi de lui-même». Un de ses prêtres de Rome cherche à s'attirer les bonnes grâces des cardinaux ; saint Vincent l'en reprend doucement : « Il y a quelque trésor renfermé dans la vie cachée, puisque le Fils de Dieu a demeuré trente ans comme un pauvre artisan»… « Dieu n'aime pas ceux qui carillonnent».

Sa Congrégation est la « plus chétive de toutes, composée de pauvres prêtres, faits pour prêcher aux paysans ». « Nous sommes de chétifs ouvriers en l'Eglise de Dieu, qui devons nous réjouir quand il en appelle de meilleurs que nous». Un de ses missionnaires se trouve en concurrence avec un Cordelier; saint Vincent le prie de céder, au risque d'avoir à supporter quelques moqueries.

Le saint ne se départit jamais de la simplicité de sa tenue. Il paraît au milieu des resplendissantes parures de la cour dans un accoutrement de pauvre : sa soutane élimée, sa ceinture qui montre la corde, ses gros souliers… « Quel maroufle !», s'écrie-t-il, en contemplant son image sur les glaces qui l'entourent. Pauvre, mais convenable et propre. A Mazarin, qui ridiculise sa tenue par trop simple, il répond : « Ni trous ni taches ».

Humble, saint Vincent sait supporter les humiliations, car, a-t-on dit, « il faut beaucoup d'humiliations pour pratiquer un peu d'humilité». On aime, n'est-il pas vrai, la bonne vertu d'humilité ; on supporte mal les humiliations, les vraies, celles qui n'ont rien de protocolaire. Notre saint, comme ses Filles de la Charité, supporte les insultes, les crachats de ceux qu'il vient assister. Il parvient à les gagner à force de douceur, de patience, de douce humilité. Une grande duchesse, Mme de Lavardin, dont le fils indigne se voyait écarté de l'épiscopat par la fermeté de saint Vincent, l'insulte, lui jette à la figure un tabouret, le blesse au front. Notre saint, sans s'émouvoir, se contente de dire au Frère qui l'accompagne : « Voyez, mon frère, jusqu'où peut aller l'amour maternel !». Bien souvent, il est ridiculisé, bafoué, insulté. Saint Vincent ne s'écarte jamais de son inaltérable douceur. Le doux Monsieur Vincent !

On serait intarissable à parler sur l'humilité, sur la simplicité de cet aimable saint, tellement ces vertus font saillie dans sa vie. Ces quelques traits suffiront à nous montrer la ressemblance frappante entre saint Vincent et notre Bienheureux Père Fondateur, entre son œuvre et la famille mariste. Même esprit, même doctrine, souvent les mêmes termes, les mêmes expressions. Comme les disciples de saint Vincent, les Petits Frères de Marie auront pour cachet l'humilité, la simplicité, la modestie. Notre Congrégation, pour nous la plus aimée, est la plus petite de toutes. A nous de nous « réjouir des succès des autres religieux, de nous attrister de leurs disgrâces, de leur céder sans peine». Le Bienheureux Champagnat se méfie aussi « des grands moyens de succès» qui n'ont de grand que leur prétention vaine et qui « s'en vont si facilement en fumée». Le langage des Frères sera simple, car « ce n'est pas par des phrases que l'on inspire la piété et que l'on gagne les âmes à Dieu», et « si Dieu ne vivifie pas nos paroles, elles ne rendront qu'un son vain». Pourquoi dire : « La céleste Sion ? ». Disons simplement : le ciel, le paradis. Les Frères se méfieront de la science vaine, celle « qui n'est propre qu'à dissiper et faire perdre le recueillement». Us doivent s'instruire sans doute, mais en donnant « la préférence aux matières essentielles et surtout à la religion».

Humilité dans la pauvreté. Pauvres, les disciples de saint Vincent. Pauvres, très pauvres, les habitants de l'Hermitage : nourriture insuffisante, habits d'étoffe grossière, souliers dont le cuir mal tanné laisse voir les poils du bovin ; dans les commencements, on est si pauvre qu'on ne peut même pas fournir un cercueil à tous les défunts (V. Annales du F. Avit, p. 226, cahier 3).

M. Cholleton vient bénir la première pierre de la construction de l'Hermitage. A l'heure du dîner, on le conduit chez M. Dervieux pour qu'il puisse avoir un repas convenable. Nous pourrions poursuivre. Les traits abondent. Autour des années 1840, la dépense moyenne annuelle, par tête, s'élève partout, à une centaine de francs. A l'Hermitage, la dépense pour le vin se monte à 12 francs par an et par sujet…

« Pour pratiquer un peu d'humilité», notre Bienheureux Père a su supporter bien des humiliations. Traité par ses confrères d'orgueilleux, d'entêté, rejeté de son confesseur, offensé publiquement par son curé, il endure tout en patience, sans en rien faire paraître à ses Frères.

Deux belles figures de saints, attachantes parce que tout enveloppées d'humilité, de modestie. On les aime parce qu'ils ne portent ombrage à personne et veulent toujours être au-dessous des autres. On va frapper à leur porte sans appréhension, sûrs de les trouver levés toujours du bon côté. Ils s'abaissent et Dieu les élève et les hommes aussi. Sainteté haute que celle de saint Vincent et du Bienheureux Champagnat, mais tout unie, sans éclat extérieur. Ont-ils joui de révélations, d'extases ? Ils n'en ont pas parlé. Saint Vincent, oui, parle d'une vision qui tourne toute à la gloire de son saint ami, saint François de Sales. Quelqu'un insinue à notre Père Fondateur qu'il a dû y avoir des prodiges dans les commencements de l'Institut : le Père s'esquive adroitement : « Le plus grand prodige, n'est-ce pas que Dieu se soit servi d'instruments aussi imparfaits pour accomplir son œuvre ?».

Que d'autres aspects pourraient encore être relevés qui nous montreraient grande ressemblance entre nos deux héros ! Que ne pourrions-nous dire de leur tendre dévotion à Jésus au Saint-Sacrement ? de leur ferveur dans la prière ? « Saint Vincent de Paul à l'autel, était un autre homme, nous dit G. Truc. L'âme rayonnait de lui et ruisselait de son visage». « Par sa seule façon de dire la messe, il inspirait le respect… On voyait que son cœur parlait par sa bouche» (Abelly.) Ainsi du Bienheureux Fondateur. Sa dévotion au Saint-Sacrement était admirable : « Sa foi était si vive qu'on aurait dit qu'il voyait face à face Notre Seigneur dans cet ineffable mystère », nous dit sa Vie. « Cette dévotion était, pour lui, la première de toutes les dévotions…».

Nous pourrions parler longuement de la sollicitude paternelle des deux saints, à l'égard de leurs disciples. Ils les aimaient comme une mère aime ses enfants, tendrement et sans mesure. « Je crains que vous ne fassiez trop, écrit saint Vincent à une Sœur. C'est une ruse du diable. Ayez soin de votre santé et n'épargnez rien pour vous nourrir ; j'ai opinion que vous ne vous nourrissez pas assez ». A l'un de ses prêtres, il « envoie son cœur plié dans une lettre, quoiqu'il l'ait déjà». Nous connaissons la tendresse du Bienheureux Champagnat pour ses Frères : « Il me tarde, leur écrit-il, de vous voir tous, pour vous embrasser et vous dire tout ce que je sens d'affection pour vous en Notre-Seigneur ». Il ne craint pas de fermer une école malsaine, où la santé de ses Frères n'est pas sauvegardée. Il devine qu'un petit Frère a oublié de garnir son trousseau des bas nécessaires pour l'année. Il défend ses jeunes contre les critiques acerbes des Frères âgés, amis de leurs commodités. Il vide toute sa caisse, oh ! 2 fr. 50, entre les mains d'un Frère qui part en voyage. On ne sait jamais ! En relisant le beau chapitre de sa vie qui nous parle de cette charité de notre saint Fondateur, nous verrons la grandeur de son cœur…

Et nous pourrions poursuivre ce parallèle. Que ces quelques mots nous aident à mieux les admirer, à mieux les imiter.

Les grands hommes, les artistes, les saints (les seuls grands hommes), ne voient pas leur action mourir avec eux ; elle mûrit avec les siècles. Les saints restent toujours vivants et agissants. Us ne meurent pas. Grands par le cœur, grands en sainteté, saint Vincent de Paul et le Bienheureux Marcellin Champagnat vivent toujours et « leurs œuvres les suivent ». « Vous les connaîtrez à leurs fruits», dit l'Evangile. Les Prêtres de la Mission, les Filles de la Charité, les Dames de la Charité, les Petits Frères de Marie, beaux fleurons de la couronne de l'Eglise, continuent leur labeur et regardent l'avenir en pleine confiance.

C'est l'amour du Christ qui porta nos deux saints à leurs frères : les pauvres, les ignorants, eux aussi enfants de Dieu. Comme leur récompense a été grande : « Venez les bénis de mon Père. Vous m'avez donné à boire, vous m'avez vêtu, vous m'avez accueilli… Tout ce que vous ferez au plus petit de mes frères, c'est à moi que vous le faites »…

F. J. W.

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