Situation au Biafra

04/Nov/2010

Le génocide du Biafra suscite de temps et temps un court article dans les journaux. Et cette guerre, aussi meurtrière que celle du Viêt-Nam (on a pu parler de 200.000 morts et de 2.000.000 de réfugiés) se continue au milieu de l'inertie des grandes puissances qui évitent de trop prendre position: la Russie cependant équipe les Fédéraux; la France, les Biafrais; la Grande-Bretagne donne plutôt le préjugé favorable aux Fédéraux. A la mi-avril 1968, la Tanzanie reconnaît l'indépendance du Biafra. Le Gabon vient d'en faire autant.

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Comme on le sait, il s'agit d'une lutte raciale: la lutte du Nord musulman et de langue haoussa, contre le Sud-Est, chrétien ou animiste et de langue ibo. Ce Sud-Est (Biafra), menacé d'extermination, n'avait guère d'autre choix que celui de la sécession. C'est sa résistance désespérée au reste de la Nigeria qui met nos confrères britanniques ou nigérians — la plupart de ceux-ci étant Biafrais —, et nos écoles situées au Biafra, en pleine zone de combats.

 

a) Très sommairement il sera peut-être bon de rappeler les événements pour mieux comprendre les nouvelles que nous recevons:

1960. Indépendance de la Nigeria.

1966 (janvier). A la suite d'un coup d'Etat monté par des officiers Ibos, le reste des Nigérians a l'impression que les Ibos (race prédominante du Sud-Est) veulent établir leur hégémonie sur le pays.

1966 (mai). Le Gouvernement Central nigérian veut diviser le pays en 12 états, le Sud-Est formant 3 petits états. (La Nigeria a près de 900.000 km2 avec 60 millions d'habitants; le Sud-Est (Biafra) n'ayant que 75.000 km2 avec 14 millions d'habitants).

1966 (juillet). Le colonel Gowon (chrétien, mais du Sud-Ouest) devient chef du Gouvernement Central.

Les Nigérians du Nord massacrent 30.000 Ibos établis dans le Nord.

Début de l'exode des Ibos habitant d'autres régions que le Sud-Est, qui essaient de rejoindre leur territoire d'origine.

Ojukwu, colonel gouverneur du Sud-Est proclame l'indépendance du Sud-Est qui reprend le nom de Biafra. Début de la guerre civile.

1967 (janvier). Entrevue (au Ghana) de Ojukwu et Gowon. Ojukwu demande l'autonomie du Sud-Est. Gowon donne son accord, mais revient ensuite sur sa parole.

1967 (décembre). Paul VI essaie d'exercer une méditation par l'intermédiaire de deux évêques. Pas de résultat tangible. Gowon estime qu'il n'y a pas conflit racial ou religieux. Ojukwu pense le contraire et constate que partout le Biafra a repris l'offensive.

1968 (19 mars). Déclaration commune de l'Eglise catholique et du Conseil œcuménique des Eglises. Résultat encore inconnu.

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b) Le problème est complexe, mais il est bien difficile de refuser l'explication du conflit religieux et racial, quoique ce point de vue n'explique pas tout. La répartition religieuse est à peu près la suivante:

28.000.000 de musulmans 22.000.000 de chrétiens 10.000.000 d'animistes,

le Biafra dans ses 14.000.000 d'habitants a 3/4 de chrétiens et, du point de vue racial, 2/3 d'Ibos.

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c) Quelles sont les solutions proposées?

Les Fédéraux veulent une seule Nigeria, avec un Biafra coupé en trois (diviser pour vaincre?). Les Biafrais veulent:

— débarrasser leur territoire de toutes les troupes nigérianes

— briser le blocus

— recommencer leurs exportations (race très active)

— avoir un modus vivendi pacifique avec le reste de la Nigeria

— stopper la pénétration communiste en Afrique de l'Ouest.

 

d) Interprétation. Le colonel Gowon prétend que la révolte du Biafra est seulement le fait du colonel Ojukwu.

Une lettre (fin janvier 1968) d'un missionnaire, transmise par un de nos confrères, est formellement opposée à cette interprétation et tend à montrer que tout le Biafra soutient Ojukwu.

« L'armée biafraise… est en train de se réorganiser et contre-attaque sur tous les fronts… des milliers de jeunes Biafrais se proposent comme volontaires. La conscription est inutile; il y a plus de recrues qu'on ne peut en utiliser… Les gens fournissent spontanément des vivres aux forces armées et des femmes volontaires font la cuisine… ».

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e) Les Biafrais peuvent-ils se rendre?

Leur excuse est qu'ils ont eu des preuves assez manifestes de la mauvaise volonté du Nord:

— massacre de 30.000 Ibos (entre mai et octobre 1966)

— selon une périodicité calculée (?) (29 mai, 29 juillet, 29 septembre)

— dans certaines villes prises (Asaba, Bénin, Calabar), massacre de la population Ibo.

— manque de parole de Gowon.

Donc ils pensent lutter pour leur propre existence.


f) Situation des Frères.

octobre 1967. Enugu tombe aux mains des Fédéraux.

Les Frères se retirent de l'école. Les vivres sont pillés mais il ne semble pas que la maison soit endommagée; seulement envahie par les rats.

janvier 1968. Iwollo est attaqué par les Fédéraux. Le peuple fuit. Les Frères suivent la population, se dirigeant sur Uturu, où ils vont exercer un ministère de réconfort spirituel et corporel auprès des réfugiés. Toutes les autres écoles (donc sauf Enugu, Iwollo et Uturu) fonctionnent normalement. En janvier, il y a eu la retraite; une profession le 9 janvier: 3 novices ont fait les premiers vœux, et 5 postulants ont pris l'habit.

* * *

g) La vie à Uturu (d'après la lettre d'un Frère: 4-3-68). …Le travail continue, mais les combats aussi. Combien de temps?… Les Fédéraux sont venus bombarder plusieurs fois la piste à 3 km de la route. Leurs avions arrivent en sifflant, juste au-dessus de nous et plongent en piqué pour lâcher leurs bombes. J'ai grand’ peur qu'ils n'atteignent notre bâtiment. Si ce n'est pas encore arrivé c'est un miracle du ciel, car nous sommes une cible très visible. Aujourd'hui, ils ont lâché leurs bombes du côté d'Enugu. …Nous venions de faire entrer les enfants dans la tranchée, derrière le noviciat. Ils ont bombardé toute la route, mais, grâce à Dieu, en commençant un peu après notre bâtiment.

Le grand problème est celui des réfugiés. Nous en avons ici à la maison et le dortoir des juvénistes a été transformé en abri d'orphelins… Il faut à la fois dépenser de l'argent pour eux et en économiser car il y a beaucoup à faire.

Je suis en train de lancer un dispensaire pour les réfugiés des environs d'Uturu; les Sœurs viennent chaque semaine pour les soigner, dans le laboratoire. J'ai aussi un projet de trouver du terrain et de fournir aux familles 40 ou 50 ignames à planter pour qu'ils aient quelque chose à récolter en juillet où les besoins seront peut-être encore plus grands.

Le moral des Frères est très haut et il n'y a pas un seul moment d'ennui. Si l'encerclement devenait insoutenable ici, nous partirions à Amakohia, mais de tout cœur j'espère que non. De toute façon, nous n'avons que 60 km de chaque côté pour pouvoir fuir.

Nous avons reçu 9 postulants le 25 mars, mais il ne reste que 7 juvénistes.

Une autre lettre conclut des constatations analogues en signalant que, outre l'aide et le secours aux sans-abri et aux affamés, les Frères sont fidèles à la vie et aux traditions maristes. Ils demandent que l'on prie et que l'on fasse toutes les pressions possibles pour obtenir la cessation de cette guerre.

N.B. – Actuellement, nous avons 63 Frères en Nigeria, dont 6 faisant des études en Europe.

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