Syrie – Suppression de nos Etablissements et expulsion de nos Frères

13/Sep/2010

Dans notre jeune mais déjà florissante province de Syrie, l'année scolaire 1913-1914 s'était terminée sous des auspices particulièrement heureux. Partout ou presque partout les classes étaient pleines d'enfants dont l'application, le bon esprit et la piété faisaient la consolation des Frères. Pour parvenir à loger tous ceux qui venaient leur demander le pain de l'éducation chrétienne, plusieurs des maisons les plus importantes avaient dû entreprendre de notables agrandissements qui étaient en train de se terminer ; trois nouvelles étaient à la veille de se fonder respectivement à Alep, à Damas et à Mossoul, et, dans un bon nombre, la parole vibrante de M. Maurice Barrès, Député au Parlement de France, venait de soulever un enthousiasme qui paraissait devoir produire de beaux fruits d'ardeur, d'application et partant de succès. Tout semblait donc se réunir pour faire de l'année 1914-1915 une des plus heureuses que la Province eût encore vécues. Mais. hélas ! les vues de Dieu sont souvent différentes des nôtres et, comme dit le proverbe bien connu, il y a loin de la coupe aux lèvres.

Dès la fin de juillet éclatait la guerre européenne qui, en prenant pour la mobilisation un nombre considérable de Frères, commença à mettre les Supérieurs dans un très pénible embarras. Non seulement il fallut ajourner sine die les fondations toutes prêtes ; mais se resserrer, se surcharger, se multiplier pour parvenir à conserver les maisons existantes,

Néanmoins, à force de bonne volonté et d'esprit de sacrifice de la part de tous, celles-ci purent se rouvrir à la date ordinaire. Mais la lutte entre les diverses influences politiques qui se partageaient le pays firent naître dans la population un état de nervosité, d'incertitude et de malaise qui ne tarda pas donner des craintes sérieuses.

La Turquie persévérerait-elle dans l'attitude de neutralité expectante qu'elle avait d'abord adoptée, ou bien se laisserait-elle entraîner dans la sphère d'un des partis belligérants ? Et alors quel serait le sort des œuvres qui se réclamaient d'un drapeau étranger ?… Question préoccupante à bien juste titre, comme l'événement ne tardera pas à le montrer,

Au point de vue de leur situation juridique, nos établissements de Syrie pouvaient se classer en deux groupes : l'École Arménienne Catholique d'Alep, la communauté auxiliaire des RR. PP. Jésuites à l'Université de Beyrouth, notre Procure dans la même ville et le Collège de Saïda étaient situées dans le vilayet de Syrie, assujetti aux lois générales de l'Empire Ottoman, tandis que les maisons de Batroun, de Gebail, d'Amchit, de Jounieh, de Deir et Qamar et de Zahlé faisaient partie du Liban, favorisé d'une constitution particulière. Tous se réclamaient de la protection de la France.

Dès les premiers jours de novembre, époque où la Turquie brisa officiellement avec les puissances de la Triple Entente pour faire cause commune avec l'Allemagne et l'Autriche, les vexations commencèrent à l'égard des maisons les plus en vue du premier groupe. Naturellement, celle de ces maisons qui devait subir les premiers assauts parce qu'elle attirait plus les regards et excitait plus vivement la convoitise, c'était la magnifique Université de Beyrouth, où 5 de nos Frères prêtaient leur concours aux RR. PP. Jésuites. Le 8 novembre elle reçut une première sommation d'évacuer le local, et cela dans un délai de deux heures. On se figure l'émoi. Les 300 élèves sont congédiés ; de peur d'une profanation, les Saintes Espèces sont consommées et chacun se disposait à aller chercher un gîte où il pourrait ; mais, sur l'intervention de M. le Consul des Etats-Unis, un sursis est accordé par le Vali. Il ne devait pas être long. Trois jours plus tard, en effet, un nouvel ordre arrive, et cette fois il faut céder devant la force. Avec un serrement de cœur qu'on peut s'imaginer, les bons Pères, munis d'un sommaire trousseau, sont obligés de quitter le magnifique établissement qui leur a coûté tant de peines, pour aller demander un refuge provisoire aux hôtels, à quelque famille amie ou à l'Université américaine, et nos Frères vont chercher un asile dans notre Procure, qui, étant une simple maison en location, n'avait pas encore été tracassée.

En attendant qu'il fit statué sur leur sort, — car il leur était sévèrement interdit de sortir de la ville et ils ignoraient s'ils pourraient être rapatriés ou s'ils seraient envoyés comme otages dans quelque ville de l'intérieur, — ils s'efforcèrent de tromper l'ennui de leur captivité par l'organisation d'un cours d’études, qui fut pris très au sérieux et qui remplit assez bien son but1.

Ils étaient là depuis une dizaine de jours, lorsqu'ils apprennent qu'à la demande de N. S. Père le Pape, le Sultan a décidé que les missionnaires seraient admis à rentrer dans leur patrie. Malgré le crève-cœur de quitter une œuvre à laquelle ils s'étaient attachés de toute leur âme, cette nouvelle fut accueillie comme une délivrance, tant la perspective de se voir enfermés dans un camp de concentration, à la merci d'une aveugle populace qui pourrait se venger barbarement sur eux de toute offense vraie ou prétendue reçue par ses coreligionnaires, leur inspirait naturellement d'horreur.

Sur le conseil de Mgr le Délégué apostolique, ils n'hésitent donc pas à profiter de l'occasion, d'autant plus que toute résistance serait en pure perte ; et, en compagnie de 32 Pères Jésuites, d'une cinquantaine de Frères des Ecoles Chrétiennes et plus de cent religieuses de diverses congrégations, ils prennent place à bord du petit bateau italien Siracusa à destination de Syracuse.

La traversée fut pénible, car, sur ce petit vapeur où auraient pu s'accommoder raisonnablement à peine une centaine de passagers on se trouvait plus de 300 ; mais on ne songeait nullement à se plaindre. A Alexandrie, où les généreux expulsés furent l'objet de grands égards de la part des autorités anglaises, deux des nôtres s'arrêtèrent pour prêter main forte aux RR. PP. Jésuites du Collège St François-Xavier, qui avaient demandé leur concours, et les trois autres reprennent le même bateau pour Syracuse, où ils abordent le 1ier décembre. Six jours plus tard, ils arrivaient heureusement à Grugliasco, après une halte á Rome, où ils avaient eu la faveur d'une audience du Saint-Père.

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Leur arrivée, cela va sans dire, fut, à la maison mère, le sujet d'une grande joie. Elle mettait fin à une pénible incertitude qui planait depuis plus d'un mois sur le sort de nos bons Frères de Syrie. Mais, dans les renseignements qu'ils purent donner il y avait encore bien des lacunes. Si les nouvelles qu'ils apportaient du Liban étaient relativement rassurantes, on ne savait rien de précis sur nos Frères d'Alep, et l'on avait des inquiétudes sur ceux de Saïda, où il n'y avait point de consul pour les protéger. Heureusement la bonne Providence veillait aussi sur eux, et nous allions avoir bientôt le plaisir de les voir arriver à leur tour.

A Alep, on avait espéré longtemps que les Frères pourraient poursuivre leur mission sans être inquiétés. Ils avaient 320 élèves animés d'un excellent esprit, et les parents leur savaient gré de s'exposer en la circonstance pour se consacrer courageusement à l'éducation de leurs enfants. Plusieurs semaines après la déclaration de guerre, des officiers turcs étaient encore venus leur présenter leurs fils en leur disant : "Vous êtes ottomans comme nous, l'école est ottomane, vous n'avez rien à craindre". Mais vers le 16 ou 17 novembre des ordres catégoriques durent venir de la capitale. Les fermetures, en effet, succédèrent aux fermetures. Les Franciscains, les Jésuites, les Soeurs furent obligés de déloger immédiatement devant l'invasion des soldats.

Le même sort nous guette, se disaient instinctivement les Frères, en dépit des assurances qu'on leur donnait ; et ce pressentiment ne les trompait pas. Trois jours plus tard, ils recevaient l'ordre de se disperser et d'aller se faire inscrire au bureau des Affaires politiques, avec défense expresse de sortir de la ville.

Pour ne pas compromettre l'école, il faut bien s'exécuter. Trois petits appartements sont trouvés en ville ; les Frères après avoir remis, au milieu d'une émotion bien compréhensible, leurs chers élèves aux mains du personnel de prêtres et de séminaristes qui doit les remplacer, y transportent leurs lits, qui ont peine à y trouver place ; puis le Frère Directeur se rend, selon l'ordre reçu, au bureau du Directeur des Affaires politiques.

Contre son attente, il y reçoit un accueil non seulement poli, mais aimable, qui contraste avec celui que viennent de recevoir ceux qui ont passé avant lui. Mr le Directeur, Koudret Bey, qui est un ancien élève d'Antoura, où il connut les Frères Maristes, demande des nouvelles du Frère Claudien et de plusieurs autres. "Je suis navré, ajoute-t-il, d'avoir à exécuter de pareils ordres ; mais la consigne est là J'espère que ce ne sera pas pour longtemps et que vous pourrez revenir bientôt". Puis il promet de prendre des mesures pour le rapatriement, non seulement des Frères mais encore des autres communautés, à qui il fut délivré un passeport collectif. Après avoir entendu la sainte Messe et reçu une dernière bénédiction du vénérable archevêque, S. G. Mgr Augustin Sayegh, on prenait le train pour Beyrouth, où, grâce aux ordres donnés par Koudret Bey, on arriva douze heures plus tard sans avoir été molesté en aucune manière.

Les Frères, en compagnie de deux bons Pères Dominicains de la Mission de Mossoul, trouvèrent une fraternelle Hospitalité à notre Procure, où le cher Frère Gerbaud, Econome provincial, s'était courageusement obstiné à demeurer avec deux confrères pour être à même, le cas échéant, de rendre ce bon office aux fugitifs. Le lendemain ils y étaient rejoints par les Frères de Saïda, qui avaient fini par se faire relâcher après avoir été retenus captifs pendant plusieurs semaines dans un quartier de leur habitation. On avait commencé par fermer leur école ; puis, sous prétexte de les soustraire aux dangers auxquels ils pourraient être exposés au cas où la ville serait bombardée, on leur avait parlé de les mettre en sûreté ( ! ! !) à Djedeidé, dans l'intérieur. Les voitures étaient déjà prêtes ; mais devant une manifestation qui s'était organisée contre leur départ, on se décida à le différer. En attendant, on se contenta de les cantonner dans une partie de leur maison, qui fut confisquée et affectée successivement, malgré leurs protestations, à un collège national et au logement de la troupe. Il s'agissait de sauver au moins le mobilier. La complaisance de l'évêque anglican, qui habitait la maison contiguë, rendit la chose possible. Avec son agrément, le mur mitoyen, perforé, livra passage aux objets, puis l'ouverture fut murée de nouveau, et… ni vu ni connu. Fortuitement, ils apprirent un jour que les religieux avaient l'autorisation de quitter le territoire et des démarches aussitôt faites aboutirent enfin à leur libération,

Les deux communautés, ainsi réunies à la Procure, pensaient être au terme de leur captivité ; mais, hélas ! il leur allait falloir l'attendre bien des jours encore, et dans des conditions combien peu agréables ! ils comptaient pour peu de se trouver entassés quinze ou dix-huit dans une maison faite pour loger deux ou trois personnes : bienheureux d'avoir ce petit chez soi qui faisait défaut à tant d'autres. Mais que de tracas, de cruelles incertitudes, d'amères déceptions, de courses pénibles aux consulats, à la délégation, à la police, etc. …, avant de parvenir à l'embarquement désiré ! Après les bagages qui étaient en retard, ce furent les bateaux attendus qui ne vinrent pas, les autorisations de départ qui furent retirées, les menaces d'être internés à Damas, qu'on croyait avoir éludées et qui revenaient alarmantes… on n'en finissait pas. On était arrivé à Beyrouth le 26 novembre, et le 6 décembre on s'y trouvait encore, sans être assuré d'avoir avancé d'un pas.

Cependant grâce à Dieu, on touchait au terme. Au cours de cette dernière journée arriva enfin l'autorisation si longtemps attendue ; et si l'on se hâta d'en profiter, il n'est nul besoin de le dire. Bien on fit, car un contre-ordre ne tarda pas d'arriver, et il fallut que le capitaine repoussât la police, qui voulait faire descendre les fugitifs. Ce bateau sauveur était le Catania, qui pouvait normalement donner place à 75 personnes et où se trouva 350. De là naturellement gêne extrême ; mais nul ne songeait à s'en plaindre. A Syracuse, où nos voyageurs furent débarqués le 14 décembre ils durent faire une halte de près d'une semaine, employée à des visites intéressantes ; puis ils prirent en wagon le chemin de Grugliasco, où ils arrivèrent heureusement le 27 du même mois. En cours de route, ils avaient pu s'arrêter trois ou quatre jours â Rome oh ils avaient eu le bonheur de voir N. S. Père le Pape, de recevoir sa bénédiction et de baiser son anneau.

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Le 6 décembre, quand les Frères dont nous venons de parler étaient partis de Beyrouth. ceux du Liban et leurs œuvres paraissaient se trouver encore dans un état de sécurité relative. Le pays, comme on sait, jouissait, à l'égard de l'Empire Ottoman, d'une certaine autonomie qui lui permettrait, espérait-on, de rester neutre et de sauvegarder ses institutions catholiques. C'était là une belle illusion qui ne devait pas tarder à s'évanouir.

Depuis le 11 novembre, il était interdit aux Frères de sortir du pays ; mais, moyennant le respect de cette ordonnance, ils demeuraient libres et pouvaient se livrer sans entraves à la direction de leurs écoles, qui avaient en général beaucoup d'enfants ; on était unanime à leur dire qu'ils n'avaient rien à craindre, lorsque, environ un mois après, la situation changea subitement de face. Les troupes turques commencent a franchir les frontières jusque-là inviolées du Liban et à prendre pied dans le pays. Puis bientôt arrive une ordonnance d'après laquelle tous les sujets des nations en guerre avec la Turquie domiciliés dans les districts privilégiés du Liban et de Palestine devront se rendre à Beyrouth dans le délai de 5 jours pour être dirigés de là : les civils sur Damas, les prêtres et les religieux sur Orfa. Quant aux écoles tenues par eux, elles doivent être fermées et confisquées pour devenir ensuite des Lycées turcs. C'est l'arrêt de mort fulminant de toutes nos œuvres comme dans tout le reste de l'Empire, avec la circonstance aggravante que les Frères au lieu d'être simplement mis hors de la frontière comme dans les autres régions seront retenus prisonniers de guerre. Mais que faire devant la force ? Bon gré mal gré il faut céder, et laisser agir la Providence.

Comme on peut se l'imaginer, dit le Frère Directeur d'une des maisons, le calice fut dur à boire. Aller nous-mêmes prisonniers à Orfa, presque en plein désert, et accepter généreusement pour Dieu toutes les peines et les souffrances de cette captivité que notre imagination nous peignait horrible, passe encore. Nous nous y serions volontiers résolus. Mais congédier des élèves qui nous donnaient tant de consolation, auxquels nous étions si heureux de nous dévouer et qui allaient tomber entre les mains .de nous ne savions qui : c'est ce qui nous paraissait impossible.

Il fallut pourtant s'y résigner. On était au lundi, 13 décembre. Le lendemain matin ce fut un émouvant spectacle de voir la presque totalité de nos enfants se préparer par une bonne confession, sans qu'on eût besoin de leur rien dire, à la communion du jour d'adieux. Leurs visages, hier encore si épanouis, s'étaient voilés de tristesse, et ils semblaient dire au Divin Maître en regardant l'hostie du saint sacrifice : Qu'avons-nous fait, Seigneur, pour qu'on nous ôte ainsi les chers maîtres que nous aimions et qui ne nous faisaient que du bien ?

A la messe, le R. P. Aumônier, très zélé et tout dévoué pour les Frères, adressa à ces chers enfants ses derniers conseils, les exhortant à demeurer toujours dignes de leurs maîtres, à ne jamais renier leur bonne conduite du collège, à se mettre sous la maternelle protection de Marie, et enfin à prier pour les bons Frères persécutés, qui allaient entreprendre, bien malgré eux, un voyage plein de périls. Des larmes furtives s'échappèrent des yeux de plus d'un et ce fut dans un profond silence qu'on descendit de la chapelle dans la cour.

Quand ils y furent tous réunis, le Frère Directeur s'approcha d'eux et leur dit d'une voix brisée par l'émotion : "Mes chers amis, je suis heureux, au nom de tous les Frères, de vous exprimer la satisfaction que vous nous avez donnée par votre bon esprit, votre docilité et votre application, surtout depuis le commencement de l'année scolaire ; nous en emporterons le plus doux souvenir. Les circonstances que vous connaissez noues obligent à nous séparer momentanément ; mais j'espère que ce ne sera pas pour longtemps, et que sous peu Frères et élèves se retrouveront réunis dans cette chère maison. En attendant, soyez sages et pieux, vous souvenant toujours des bons conseils reçus ici. Nous ne vous disons pas : adieu, mais, en vous recommandant à Marie notre bonne Mère, au revoir, et bientôt !"

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Puis, au milieu de la tristesse générale, le collège est transformé en maison de déménagement. Tandis que les enfants s'en vont chez eux emportant leurs objets classiques, il faut penser nous-mêmes à mettre en lieu sûr notre mobilier, au moins les objets de plus de valeur ; et nos élèves actuels et anciens se font un plaisir de nous y aider, de même qu'à vendre, fût-ce à perte, diverses provisions que nous ne tenions pas, on le comprend, à laisser à nos expulseurs.

Pendant toute la soirée de la veille, à la maison, les visites s'étaient succédé sans intervalle. C'étaient des gens sympathiques qui venaient nous apporter l'expression de leurs regrets et de leur indignation pour les mesures vexatoires prises à notre égard, Aujourd'hui, c'est le moudir (maire) lui-même qui vient nous voir à plusieurs reprises et nous donne toutes les marques de la plus bienveillante sympathie ; quand nous sortons en ville, c'est partout le témoignage des mêmes sentiments.

Tandis que se poursuit la vente de nos provisions et l'exode de notre mobilier, nous nous occupons à faire notre petit ballot de captivité. On nous avait conseillé de prendre chacun notre matelas ; mais jugeant ces meubles trop embarrassants, nous nous contentons d'une simple couverture, qui nous protégera contre les rigueurs du froid et nous servira de couchette dans nos prisons ambulantes durant le long trajet qui nous sépare d'Orfa. Pour le reste, nous nous abandonnons aux soins de la Providence.

Sauf les variantes déterminées par l'esprit général de la population, les dispositions plus ou moins bienveillantes des autorités et autres circonstances locales, les mêmes scènes se passaient en même temps dans toutes nos maisons du Liban : à Jounieh, à Deir-el-Qamar, à, Amchit, à Gebail, à Zahlé.

Plusieurs de ces communautés s'étaient donné rendez-vous à Jounieh, où se trouvait le Frère Provincial, accablé à ce moment de bien des soucis, comme on pense. Elles y arrivèrent le 17 décembre, à l'exception des vieillards et des jeunes Frères âgés de moins de 18 ans, lesquels étaient admis à rejoindre leur mère-patrie. On devait partir le soir même pour Beyrouth… et pour Orfa.

Par tout pays, mais surtout en Orient, gagner du temps c'est souvent tout gagner, car, dans l'intervalle, il peut se produire des événements qui changent tout à fait la situation. Le Frère Provincial le savait, et avant de se résoudre à laisser partir ses Frères pour une destination si justement redoutée, il voulut tenter auprès du Gouverneur du Liban une démarche suprême vue d'obtenir au moins un sursis. Il lui en fut accordé un de cinq jours.

Cette première faveur, attribuée à N.-D. du Liban, méritait bien un témoignage de reconnaissance ; et puis qui sait si elle n'est pas seulement un prélude ? Pour s'acquitter de ce devoir et pour demander la délivrance complète, on convint de consacrer un jour du délai obtenu à un pèlerinage à son sanctuaire vénéré, qui domine la ville. Ce ne fut pas inutilement. C'était le samedi, 19 décembre, qu'avait eu lieu cet acte de piété filiale envers la divine Mère et dès le lendemain matin on apprenait la nouvelle que tous les religieux étaient admis à s'embarquer le soir même pour l'Europe.

Aussitôt, branle-bas général. On expédie la toilette, on boucle les valises, puis on se rend joyeux à la chapelle pour la prière et la sainte messe. Les Frères de Deir el Qamar sont appelés par dépêche, un exprès avertit les anciens demeurés à Amchit et à Gebail, et le départ pour Beyrouth est fixé aussitôt que possible : il s'agit de profiter de la grâce et de ne pas attendre qu'un contre-ordre toujours possible vienne encore jeter à bas toutes les espérances.

Le soir, on se trouvait 40 "encaqués’’ à la petite Procure de Beyrouth, que nous connaissons déjà, non compris les juvénistes qu'on espérait pouvoir emmener aussi2 ; … mais de départ point ?… Avant de pouvoir l'effectuer, il faudra passer par toute la série d'incertitudes, de craintes, de déceptions et de démarches sans fin que nous avons vues pour les deux premiers départs et cela ne demandera pas moins de six longs jours. Beati patientes !

Néanmoins, le 26 décembre, arriva enfin l'exeat tant désiré et c'est merveille de voir la rapidité avec laquelle chacun s'empresse de le mettre à profit. Plus d'une anicroche se produit encore à la douane ; mais tout arrive à s'arranger, et c'est avec un soupir de soulagement que les 46, sans qu'aucun n’y manque, se retrouvent sur le Scylla.

Pardon, cependant, je me trompe : il manquait quelqu'un, le plus important ; mais il manquait d'une façon délibérée, volontaire. C'était le Frère Provincial, le bon Frère Amphiloque, qui, non content de voir hors de danger la majeure partie des passagers commis à sa garde, refusait, comme le capitaine d'un navire en naufrage, d'abandonner son poste avant que le dernier fût en sûreté. C'est ce qu'il exposa fermement au policier qui vint lui demander pourquoi il n'était pas parti. Mais celui-ci n'était pas sensible aux arguments de ce genre. "Si tu n'es pas parti dans une heure, lui répondit-il d'un ton qui n'admettait pas de réplique, demain tu seras à Orfa".

Orfa !… Ce n'était pas le nom qui l'effrayait, si peu engageantes que fussent les idées et les impressions qu'il faisait naître. Mais qu'y pourrait-il faire en faveur des chers objets dont le sort le préoccupait : du bon Frère André Zacharie, qui se mourait de la poitrine à Amchit ; des jeunes Frères indigènes ; des maisons restées vides ?… Dans sa perplexité, il va se jeter aux pieds de Mgr le Délégué apostolique pour lui demander ses conseils et sa bénédiction. — "Mon Frère, lui dit le saint prélat, restant vous seriez fait prisonnier ; vous ne pourriez être d'aucune utilité pour vos Frères ni vos œuvres : il faut tout confier à la Providence et vous embarquer tandis qu'il en est temps". Dieu avait parlé par la bouche de son ministre, il ne restait plus qu'à obéir. Réconforté par la bénédiction de ce bon Pasteur, il fait une dernière apparition à la Procure et il court au bateau, où il a la chance d'arriver à temps, à la grande joie des Frères, auxquels il en coûtait tant de partir sans lui.

Bientôt après on levait l'ancre, et en route pour Brindisi ! Le Scylla, pas plus que ses devanciers le Siracusa et le Catania dont il avait à peu près la taille, ne pouvait se plaindre de voguer vicie. Entre Pères, Frères et Soeurs de tous ordres on y était 332, pressés, cognés, entassés dans toutes les parties habitables et même dans quelques-unes qui ne l'étaient pas beaucoup ; ce qui joint au mal de mer et parfois à la disette ne faisait pas précisément de la traversée un voyage d'agrément ; mais, glissons, n'appuyons pas : cela vaudra mieux.

Le souvenir de toutes ces misères, dit un des voyageurs, dont l'imagination garde encore des reflets de la nature orientale, devait bientôt s'effacer devant le chaud et fraternel accueil qui nous fut fait chez nos Frères du Lycée Léonin, à Athènes, comme les ombres de la nuit devant le soleil montant dans la fraicheur du matin.

De Brindisi, port d'arrêt du Scylla, ils prirent directement par chemin de fer la route de Turin et de Grugliasco, où leur arrivée, le 5 janvier, veille de l'Epiphanie, fut une vraie fête. Le lendemain, dans une réunion générale de la communauté, le Révérend Frère Supérieur, à qui les rapprochements heureux n'échappent jamais, compara leur venue à celle des Rois mages, et le bon Frère Amphiloque captiva les esprits et les cœurs — c'est le cas de le dire — par le récit ému de leur odyssée.

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A la joie de leur arrivée il se mêlait pourtant une ombre de tristesse. On se souvient que, lors du départ des Frères de l'Université comme de ceux d'Alep et de Saïda, le dévoué Frère Gerbaud, Econome Provincial, et ses deux confrères de la Procure, les Frères Clinius et Louis-Camille, avaient courageusement refusé de mettre à profit l'opportunité qui s'offrait à eux de rentrer en France, estimant que leur devoir était de demeurer à leur poste pour veiller aux intérêts matériels de la province et prêter, le cas échéant, leurs bons offices aux Frères qui seraient atteints par l'expulsion.

Or, le 8 décembre, le lendemain du jour où étaient partis les Frères d'Alep et de Saïda, ils avaient été appréhendés et conduits à l'intérieur sans qu'on eut pu savoir ce qu'ils étaient devenus ensuite. Où étaient-ils maintenant et quel était leur sort ? C'est ce que l'on se demandait avec inquiétude.

Heureusement quelques jours plus tard, leur arrivée en bonne santé nous tira de ce souci et nous apprit leur histoire.

Appelés le 7 à 4 heures du soir au bureau central de police ils reçurent l'ordre de se préparer à partir à 10 heures pour Alep ; et, malgré la vigoureuse protestation du Frère Gerbaud qui allégua la procédure suivie à l'égard des autres communautés, le grand âge d'un de ses compagnons et la récente maladie de l'autre, il fallut s'exécuter sans rémission. Avec eux se trouvaient quatre Pères Jésuites qui n'avaient pu partir la veille. D'Alep, ils sont ensuite dirigés sur Urfa, le fameux Urfa tant redouté des expulsés, où ils arrivent après un voyage de 24 heures fait partie en chemin de fer et partie en voiture, et ils sont écroués sous la garde de 5 soldats dans une espèce de théâtre meublé de vieilles paillasses. Il ne leur est permis de converser avec les étrangers qu'en arabe et en présence de leurs gardiens et les mets qu'ils font acheter en ville ne leur arrivent qu'après avoir été longuement visités et manipulés par les policiers, ce qui évidemment n'a pas le don de les rendre appétissants. Après deux jours de cet internement une requête au gouverneur leur obtient de loger chez les Capucins. Ils demeurent là dix jours, au bout desquels, grâce sans doute à des interventions bienveillantes, liberté leur est donnée de partir où ils voudront. Naturellement ils ne se le font pas dire deux fois ; et, après un pénible voyage de 8 jours, où les incidents plus ou moins désagréables ne manquent pas, ils peuvent enfin parvenir à Beyrouth, le 31 décembre, après avoir recueilli en chemin le Frère Denis-Etienne, fugitif de Bagdad ; 15 jours plus tard, ils étaient sains et saufs à Grugliasco.

Il restait encore en Syrie le bon vieux mais gaillard Frère Nicolas, demeuré à Amchit, avec une demi-douzaine de Frères de nationalité allemande, suisse ou turque, pour soigner le pauvre Frère André-Zacharie presque mourant d'une maladie de poitrine qui l'a emmené, le 5 janvier, à une meilleure vie. Devenu libre, le charitable infirmier nous est arrivé aussi, il y a quelques jours et, à la grande édification de tous, il s'est empressé, malgré ses 70 ans et sa plantureuse barbe grise, de consacrer le congé que lui donnent les Turcs à suivre les exercices du second noviciat qu'il regrettait de n'avoir pas faits. Son désir eût été d'amener avec lui ses six compagnons ; mais il s'est heurté à une impossibilité pratique. Nous espérons que le bon Dieu les protégera et peut être se servira d'eux pour faciliter la renaissance de nos œuvres dans ces contrées, quand le moment marqué par sa miséricorde sera venu.

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1 Le C. F. Amphiloque, Provincial, de passage à Beyrouth, allait s'y trouver bloqué par la sévère interdiction de sortir de la ville ; mais il paya d'audace et réussit à regagner le Liban, où l'appelaient les besoins de la province. Le soir, à la tombée de la nuit, il se rend à la gare ; après avoir quitté son cordon et son rabat, il remplace son chapeau par un bonnet grec qui le fait ressembler assez bien à un prêtre maronite ; pour n'être pas reconnu des employés, il s'enfile bravement dans le train sans prendre de billet ; près de la gare d'arrivée quand le contrôleur se présente, il donne ses 14 sous, puis il descend, passe avec la calme assurance de quelqu'un qui est parfaitement en règle sous les yeux de la police qui circule, et, sans avoir été inquiété le moins du monde, il arrive chez nos Frères de Jounieh, aussi heureux qu'étonnés de le voir.

2 Ce ne fut pas possible : on ne voulut pas leur délivrer de passeport. Sous la protection de la police, ils furent conduits à Alep pour de lá se rendre dans leurs familles, en attendant que, s'il plaît à Dieu, nous puissions les appeler de nouveau.

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