Un Educateur: le V. M. Champagnat

16/Oct/2010

1. Son caractère.

Le Ven. Père Champagnat, avons-nous écrit, fut un bien doué, … un « mieux-doué » de l'intelligence et de la mémoire. Nous ajoutons qu'il fut aussi un « mieux-doué », un admirablement doué du caractère.

Le caractère… terme au sens infiniment complexe et bien difficile à définir… Chez les Grecs, le mot désignait un pieu, une borne qui délimite et renseigne…, puis, des incisions dans ce pieu, le signe particulier à tel propriétaire, unique pour tel territoire…

Le caractère…, c'était aussi le masque des acteurs dramatiques, masque distinctif du personnage et du type, à travers lequel résonne la voix et qui évoque la physionomie morale de l'individu représenté.

Actuellement, c'est la personne elle-même, avec ses traits de fond, ses qualités et ses défauts, ses habitudes et ses tendances… C'est la base de sa manière à elle — manière unique et incommunicable — de penser, de sentir, de vouloir et d'agir. On a tel caractère…, indolent, énergique, sociable, condescendant, fourbe, loyal… selon le trait qui domine l'ensemble du fonds psychologique et moral.

Souvent le sens du mot caractère se limite à l'énergie de volonté, à la fermeté des principes ou à la constance dans l'action. On songe à la fidélité à une ligne de conduite, à une force de résistance à tout ce qui détourne du devoir ou écarte de l'idéal… Et on parle d'un homme qui a du caractère ou qui est un beau caractère…

C'est sous ces deux derniers aspects qu'il nous faut considérer Marcellin Champagnat : il eut un heureux caractère, le caractère du véritable éducateur…, et il fut un homme de caractère, un beau caractère…

Il eut un heureux caractère, un bon naturel, une physionomie morale faite de tous les traits qui font l'éducateur-né.

Son physique en imposait dès l'abord et révélait l'homme tout entier. Écoutons son premier biographe : « Le Père Champagnat était d'une taille haute, droite et majestueuse ; il avait le front large, tous les traits de la figure bien prononcés, le teint brun, l'air grave, modeste, sérieux, inspirant le respect, et souvent même au premier abord, la timidité et la crainte. Mais ces derniers sentiments faisaient bientôt place à la confiance et à l'amour lorsqu'on avait entretenu quelque temps le bon Père ; car sous ces formes un peu dures, et un extérieur qui avait quelque chose de sévère, il cachait le plus heureux caractère. » (Vie du Vénérable par un de ses premiers disciples, p. 291.)

En réalité, il cachait toute la gamme des valeurs : valeurs intellectuelles et valeurs morales, aptitudes foncièrement humaines et qualités d'ordre surnaturel. Le Père Champagnat avait le grand souci « d'être » avant de « paraître », d'être vertueux avant de prêcher la vertu, de vivre avant de vouloir engendrer la vie…

Il était bon, et il était ferme. « Il est du Rosey, disaient les vieillards ; aussi ses paroles sont-elles douces comme les roses. » (Laveille, p. 67.) « Ce rude chrétien, comme l'appelaient ses confrères du clergé, avait les entrailles d'une mère quand il s'agissait de préserver l'un de ses fils d'un danger spirituel, ou de l'amener, à force d'encouragements, à un plus haut degré d'amour de Dieu. C'est ce mélange de qualités qui, le rendant à la fois fort comme un diamant et plus tendre qu'une mère, lui gagnait les cœurs, en lui permettant de façonner les volontés. » (Id., p. 217.)

Nous pourrions multiplier les extraits… La vie entière du saint prêtre témoigne de cet heureux équilibre entre ces deux vertus apparemment opposées.

Il fut bon envers les enfants de La Valla. Songeons à ceux qui, venus de bon matin, attendaient l'ouverture de l'église et allèrent se placer à un endroit dangereux pour leur santé. M. Champagnat descend expressément de l'autel pour leur assigner un endroit à l'abri de l'air froid… Il fut bon envers les pauvres… Pauvre lui-même et sans ressources, il n'hésite jamais à recevoir les nombreux enfants pauvres que la Providence lui envoyait.

Et que dire de sa bonté envers les Frères ?… envers ceux qui arrivèrent trempés par la pluie, un soir que le Frère linger était absent… ; envers des voyageurs affamés à qui il prépare lui-même le repas…, envers les Frères malades ou épuisés, qu'il visite et console et pour lesquels il fait élever tout exprès un nouveau corps de bâtiment…, envers les Frères ou novices dont il supportait les défauts ou les fautes et excusait la légèreté ou le manque de savoir-faire. Il était bon envers tous et se faisait tout à tous.

Mais cette bonté n'était pas de la faiblesse ; elle avait chez lui le contrepoids indispensable en tout homme qui doit en diriger d'autres, la fermeté. Il tint ferme contre les abus répandus parmi les habitants de La Valla : l'ivrognerie, les mauvais livres, les danses…, ferme contre les postulants et les Frères dont les imprudences pouvaient être des causes de ruine pour l'innocence des enfants…, ferme contre les transgresseurs des règles, et contre les mauvais esprits… Qu'on se rappelle l'histoire des culottes de soie, des bas de drap, de la nouvelle méthode de lecture, des réunions abusives à la campagne, des plats supplémentaires servis à certains dîners, du grand vicaire autorisant d'embrasser un élève découragé, des fondateurs ne donnant pas aux Frères le minimum indispensable de confort et de tranquillité… Quelle fermeté pour écarter les personnes du sexe, pour refuser des emplois qui ne cadraient pas avec la vocation des Frères, pour maintenir une décision prise, pour éloigner toute cause de désordre ou de ruine de l'esprit religieux ! Quelle énergie, quelle patience, quelle froide volonté d'aboutir !…

Ce n'est pas lui qui aurait pratiqué la politique du « surtout, pas d'histoire! »… qui se serait incliné devant la critique ou la révolte…, qui aurait acheté une popularité éphémère en sacrifiant la règle et le devoir… Il a toujours regardé les obstacles en face et n'a pas craint la résistance. Il pardonnait parce qu'il était bon, mais il savait sévir parce qu'il était ferme…

Cette bonté et cette fermeté étaient admirablement soutenues par deux autres vertus nettement marquées chez le saint prêtre comme chez tout véritable éducateur : la ténacité et la maîtrise de soi. M. Champagnat ne connaît ni les marchandages ni les compromissions ; on ne le voit ni raide ni froid ; il ne s'irrite ni ne s'emporte, il ne crie ni n'insulte… Mais il tient et il maintient, il reste inébranlable, il va droit son chemin. Sa force n'est pas aveugle, elle est dirigée par une raison qui sait ce qu'elle veut. C'est une force souple et foncièrement humaine, elle part du cœur et s'adapte aux circonstances… Mais elle est soutenue "sir la force d'En-haut, elle est sublimée par la grâce. C'est pour cela qu'elle persévère, qu'elle domine les événements, qu'elle tient tête à tous les orages…

Et ces orages sont nombreux, ils se succèdent, ils sont violents, ils menacent de tout emporter… Adolescent, il subit les orages contre sa vocation… Rappelons-nous les obstacles à son trousseau, les conseils de son beau-frère instituteur, ceux du supérieur et des professeurs de Verrières… Plus tard, la tempête souffle des quatre coins de l'horizon : de l'archevêché où résident ses supérieurs, des cures voisines où l'on condamne son œuvre, de Paris où manœuvre un ministre hypocrite… Il viendra des menaces de la part des révolutionnaires, des tracasseries des autorités communales, de la défiance de la part de ses meilleurs amis…

Et puis ce sont les orages intérieurs : la mauvaise conduite et le renvoi de son premier disciple, les tentations dont sont victimes certains Frères, l'abandon de leur vocation par quelques autres…, les intrigues de M. Courveille, les maladies, les embarras d'argent, les calomnies, les menaces de toute nature… Que d'épreuves et que de difficultés !… Mais aussi quel admirable sang-froid et quelle magnifique résistance…

Le monde a été sauvé par la Croix. M. Champagnat le savait et portait cette croix… avec calme, avec résignation, avec amour… et avec la ferme conviction que le bien ne se réalise que par la souffrance et par le sacrifice.

En lisant certaines vies de saints, on a parfois l'impression que ces hommes étaient bâtis autrement que les autres, que la vertu leur était naturelle, que tout cédait sous leurs pas et s'arrangeait à coups de miracles… Cette impression est fausse. La réalité fut tout autre…

Elle le fut en particulier pour notre Fondateur… Nous savons qu'il avait le tempérament ardent, la carrure d'un lutteur… Et lutteur il fut… Quelle lutte en effet pour vaincre les obstacles à sa vocation ! Quel courage et quelle ténacité dans l'étude ! Quel combat contre lui-même ! Quel souci de vaincre la nature et quel héroïsme dans les mortifications qu'il s'impose ! M. Champagnat était homme… Il a senti comme quiconque les froissements de l'amour-propre et les morsures de l'insulte… Mais en lutteur qu'il était, il s'est vaincu lui-même et a vaincu tout le reste par surcroît…

Bel exemple pour l'éducateur !… A chaque instant il se trouve dans la nécessité de dominer ses antipathies et ses sympathies, de contrôler à la fois ses gestes, ses paroles et ses actes… Et ce n'est pas toujours facile ! Un maître qui y réussit vaut son pesant d'or.

Le premier biographe du Père Champagnat résume admirablement ce qui vient d'être dit : « Son caractère était gai, ouvert, franc, ferme, courageux, ardent, constant et toujours uniforme. » … On ne pourrait faire meilleure synthèse de toutes les qualités qui ont assuré au Fondateur le succès auprès des Frères et des enfants.

Nous nous sommes étendu longuement sur ce qui constitue les traits de fond, la personnalité morale de notre Vénérable Père, en un mot sur son heureux caractère. Cet exposé met déjà suffisamment en relief que nous avons affaire à ce qu'on appelle un homme qui a du caractère, qui est un caractère et un beau caractère. Nous n'y ajouterons que peu de chose…

On reproche aux éducateurs de ces dernières décades d'avoir fait faillite…, de n'avoir formé que des apathiques et des amorphes, alors qu'il faudrait des hommes aux convictions inébranlables, des hommes allant droit leur chemin, de véritables caractères…

Des plaintes ont surgi…, nombreuses, fondées sans aucun doute… « L'homme moderne a perdu son adresse », a-t-on dit. Il erre à la dérive, sans savoir au juste ni d'où il vient ni où il va… Il n'a pas de but marqué, il est dépourvu de normes de conduite, il adore aujourd'hui ce qu'il brûlera demain… Cet homme est opportuniste : il se dirige vers ce qui lui plaît pour l'instant, vers ce qui lui apporte un semblant de plaisir ou soulage un moment sa douleur. C'est un grand émotif, un malade du cœur, un impulsif livré à la passion du jour…

L'homme de caractère, le vrai caractère est exactement l'opposé de ce que nous venons de dire… Cet homme sait ce qu'il veut, il « connaît son adresse », il a des normes de conduite, il apporte une énergie indomptable, constante et calme au service de convictions inébranlables. Cet homme pense, il motive ses actes et agit en conséquence… non pendant un instant, dans un accès d'enthousiasme, mais toujours et malgré tout et envers tout… Cet homme marche après s'être décidé librement, il marche selon l'esprit que lui inspire la foi et dans la route que lui trace le devoir…

Cet homme, ce caractère, ce fut le Père Champagnat. Il a entendu un jour l'appel de Dieu : il deviendra prêtre malgré tous les obstacles qui lui barrent la route… « Il nous faut des Frères », dit-il, alors qu'il n'est que jeune séminariste… Et il aura des Frères…, malgré sa pauvreté, malgré les railleries, malgré toutes les conspirations et toutes les oppositions… « Quand on a Dieu pour soi, répétait-il, rien n'est impossible. » Il eut Dieu pour lui, en effet… Dieu le dota d'une énergie indomptable et Marcellin mit constamment cette énergie au service de la plus noble des causes : la gloire de Dieu.

Oui, le Père Champagnat fut un caractère, un beau caractère…

 

2. Son esprit surnaturel.

Il fut aussi et surtout un homme éminemment surnaturel. Est-il bien nécessaire de le dire ? Le lecteur le sait, il en est convaincu d'avance… Il s'agit d'un éducateur-prêtre, d'un fondateur d'ordre, de notre père qui nous engendra à la vie mariste. Sa cause est introduite en cour de Rome, il sera un jour sur les autels…

Nous savons combien il fut homme de foi… « Je réussirai puisque Dieu m'appelle. » « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? » « Je puis tout en celui qui me fortifie. » « Nous comptons sur la Providence qui ne nous a jamais manqué et qui a tout fait chez nous. » « Laissons dire les hommes et mettons notre confiance en Dieu. » Nisi Dominas aedificaverit domum...

On pourrait multiplier les citations fournies par ses deux biographes. Elles prouvent à suffisance que nous avons affaire à un saint, à un homme qui est intimement convaincu qu'en éducation les valeurs de l'âme, les choses de la religion doivent dominer de haut toutes les autres valeurs. Il est homme de foi… Il croit qu'au delà des buts terrestres, au delà du développement physique, au delà de la culture intellectuelle, au delà de tout ce qui adapte l'enfant à la vie d'ici-bas, il y a des biens incomparablement plus précieux encore : il y a les biens de la grâce, il y a les valeurs surnaturelles.

Et il est convaincu que lorsqu'il s'agit de l'éducation religieuse plus que de toute autre, il est indispensable d'avoir avant de donner…, d'être riche soi-même avant de faire part aux autres…, d'élever très haut son âme à soi avant de prétendre élever les âmes des enfants…

La vie entière de M. Champagnat témoigne de ces convictions. Il voit Dieu partout, tout lui est occasion d'en parler ; jamais il n'entreprend rien sans le consulter. Dans sa famille, dans la rue, en voyage, dans ses visites à La Valla, partout sa grande préoccupation, c'est Dieu. Il vit en sa présence, il lui parle, il le prie, il lui offre ce qu'il fait, il n'agit qu'en fonction de son bon plaisir… Toute son activité est à hase de prière et d'immolation.

Un tel homme a le droit de parler de Dieu et de pénétrer dans les âmes… Qu'il parle : il sera écouté, il sera suivi… Les paroissiens et les enfants de La Valla d'abord, les premiers Frères et leurs élèves ensuite en sont des témoins irrécusables. La foi engendre le zèle et tous deux font le tempérament de l'apôtre… C'était bien le tempérament du Père Champagnat…

Nous avons dépeint l'homme… Nous essayerons de caractériser son œuvre pédagogique…

(A suivre.)

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