Un Educateur: le V. M. Champagnat

16/Oct/2010

III. SON OEUVRE PÉDAGOGIQUE

Ses principes.1 — Voyons ses principes d'éducation. Ils sont simples ces principes, simples et vieux comme le vieil Évangile dont ils sont le reflet. La pédagogie du Vénérable Champagnat, mais c'est celle du Christ lui-même, le maître, le pédagogue par excellence… D'ailleurs, homme pratique avant tout, homme d'action rapide et de décision vigoureuse, il ne s'embarrasse guère de théories scientifiques. Il sait, bien avant Foerster, que « les grandes vérités catholiques sont par elles-mêmes les meilleurs facteurs éducatifs… Il sait que l'Église harmonise les extrêmes, qu'elle a des solutions adéquates à tous les grands problèmes de la vie, qu'elle envisage l'homme tout entier, tel qu'il sortit des mains du Créateur : corps et âme, intelligence et volonté, être individuel et être social… Mais il sait surtout que cette vie n'est qu'un passage, qu'une préparation à une vie infiniment plus riche et plus abondante… Il sait que l'enfant a soif de connaître, qu'il doit se faire une carrière en ce monde… mais il sait encore et surtout que ce petit être est l'enfant de Dieu, racheté par le sang du Christ et destiné à partager son Royaume. Fort de cette science divine, armé de ces grands principes et guidé par son solide bon sens, il marche et franchit tous les obstacles. Il entre de plain-pied dans la voie des réalisations immédiates. Il forme ses disciples et les écoles surgissent de toutes parts. Rapidement elles couvrent la France et débordent ses frontières. A peine u siècle s'écoule, et les voilà répandues sur toutes les parti du monde.

 

Il part du milieu. — Voyons de plus près quelques-unes de ses idées pédagogiques. Sa méthode d'enseignement est vingt fois séculaire ; elle n'est autre que celle que mit en œuvre le divin Maître lui-même quand il instruisait les humbles et les simples de Judée et de Galilée. Notre-Seigneur part des circonstances de la vie ordinaire, des faits quotidiens qui se passent dans le milieu où vivent ses auditeurs, et il en tire les enseignements les plus élevés. Ce milieu concret, pour l'habitant de Palestine, se compose de vignes et de figuiers, de semeurs et de moissonneurs, de bergers et de brebis, de passereaux et de lis des champs, de mille autres choses encore…

Quant au paysan de Lavalla, il est entouré de montagnes et de vallées, de champs et de prairies ; il sème et moissonne ; il récolte des fruits de son verger ; il souffre du froid en hiver, de la chaleur en été… Le jeune vicaire lui parle de toutes ces choses dans ses instructions du dimanche. Il les prend comme autant de points de départ et de centres d'intérêt dont il fait surgir la doctrine qu'il veut inculquer… Et avec quel plaisir on l'écoute ! Avec quel empressement on court pour l'entendre! Comme les paroissiens de Lavalla aiment des sermons si bien adaptés au milieu dans lequel ils vivent et aux besoins immédiats de leurs âmes ! « L'homme est un chercheur de Dieu », dira Max Scheler… Avec quel talent l'abbé Champagnat sait le faire découvrir par ses rudes campagnards…

Quand il instruit les enfants, il ne procède pas autrement. Au catéchisme d'abord, dans les classes ensuite, il adopte cette même méthode toute de clarté et de simplicité. C, n'est pas lui qui imposera du dehors un programme aride et abstrait, composé de tant de pages de telle et telle matière, qu'il faut faire absorber par la mémoire. Son jugement sûr et son robuste bon sens pédagogique lui ont appris que l'éducation doit être le développement des puissances innées dans l'enfant ; que cette éducation ne doit pas créer un abîme entre l'expérience concrète que l'élève apporte de son milieu familial et l'expérience plus abstraite qu'il rencontre dans le milieu scolaire. M. Champagnat, avec cette intuition qui lui est naturelle, sait conduire de l'une à l'autre sans heurt ni discontinuité. Comme en chaire, il emploie des comparaisons tirées de ce que l'enfant voit et entend, touche et expérimente autour de lui; il opère des rapprochements entre le monde des réalités concrètes et le monde des abstractions pures ; il dit des paraboles et conte des histoires pleine d'attrait pour l'imagination, mais en même temps pleine' de substance religieuse, intellectuelle et morale.

 

Pas de formalisme. — Arrière le formalisme ! A bas les formules creuses et emphatiques ! « Que signifient cette expression « Céleste Sion » et autres analogues que vous avez employées dans votre leçon de catéchisme ? » demande-t-il à un de ses disciples… Point de surcharge des programmes si nuisible à la véritable culture de l'esprit ! Les Frères devront s'en tenir aux branches essentielles : la religion, la langue maternelle, l'écriture, l'arithmétique. Les autres matières ne seront enseignées que pour autant qu'elles ne nuisent pas aux branches principales.

 

Pas de surchauffe de l'imagination. — Défense aussi de faire appel à la surchauffe imaginative, à l'exaltation outrée du sentiment, à l'étroitesse de certaines conceptions religieuses ou morales. — « Retournez vers vos enfants, » dit-il un jour à un de ses jeunes religieux qui avait fait à ses élèves des défenses trop absolues relativement à la discipline scolaire, « et dites-leur que quand même il leur arriverait de dire quelques mots ou de s'écarter un peu de ce que vous leur avez défendu, il n'y aurait point de péché ».

 

L'intérêt, l'activité. — Outre les qualités ci-dessus, son enseignement brille par deux facteurs qu'il sait y introduire l'intérêt et l'activité. Intéresser les élèves, les faire travailler… voilà deux grands moyens de succès en éducation. Le Vénérable Champagnat savait en user largement et avec profit. Donnons ici la parole à son premier biographe : « Sa manière d'expliquer le catéchisme était simple et familière. Il développait le sens par de courtes sous-demandes. On l'écoutait avec un indicible plaisir, car il avait un talent particulier pour captiver l'attention et pour faire comprendre ce qu'AI enseignait. Les yeux de tout son petit monde étaient constamment fixés sur lui, tant il savait l'intéresser et piquer sa curiosité par des comparaisons, par des paraboles et par de petites histoires se rapportant au sujet qu'il traitait. » Bref, il sut rendre ses leçons si agréables « qu'il eut la consolation de voir ses catéchismes suivis avec la plus grande exactitude. Le froid, la neige, la pluie, rien n'était capable d'arrêter les enfants quand il s'agissait d'aller au catéchisme. Plusieurs étaient à une heure ou une heure et demie et même deux heures de l'église, ce qui ne les empêchait pas d'y arriver toujours avant que le catéchisme fût commencé, et pourtant, il avait lieu de grand matin ». Et un peu plus loin, auteur revient encore sur le même sujet : « Les catéchismes de M. Champagnat étaient si intéressants, que bientôt ils firent bruit dans la paroisse. Les grandes personnes voulurent les entendre, et le dimanche, elles s'y rendaient en foule. Il se mettait à la portée des plus faibles intelligences. Il en tirait des conséquences morales pour le règlement des mœurs et des réflexions propres à toucher les cœurs et à les porter à la pratique de la vertu. Quel que fût le sujet du catéchisme, il savait en faire ressortir pour chaque état, pour chaque condition, pour chaque âge, ce qui convenait à la position et aux besoins de chacun. » D'ailleurs, « tout parlait en lui : son geste, son air modeste et pieux, le ton de sa voix, sa parole vive, forte et animée, tout était propre à impressionner ses auditeurs et à les toucher. »

Intérêt, activité, spontanéité, adaptation de l'enseignement à l'intelligence, au milieu et aux besoins de l'élève, c'étaient, avant la lettre, les principes fondamentaux de l'école nouvelle. Ces mêmes principes vont servir de base à son système disciplinaire, que nous essayerons d'esquisser.

 

Système disciplinaire. — Il ne sera pas inutile de faire remarquer au préalable que le Père Champagnat n'est pas tombé dans l'unilatéralisme étroit auquel nous ne sommes que trop exposés, et qui consiste à vouloir se passer de la base naturelle, à supprimer pour ainsi dire la nature, à n'en pas tenir compte, pour bâtir uniquement sur le surnaturel.

Trop souvent, nous mettons le toit et nous ornons la façade, alors que le gros œuvre est branlant et que les fondations manquent de solidité.

 

Nature et religion. — Le cardinal Mercier dénonçait déjà ce danger quand il disait à ses prêtres : « Nous sommes tous portés à croire que les vertus surnaturelles suffisent à tout ; la grâce n'a pas remplacé la nature, mais elle la suppose. » Pas de foi sans raison ; elles se compénètrent et se donnent mutuellement la main. Qui parle de « conseil » sous-entend l'observation du précepte ; qui dit « bon chrétien » suggère l'idée d'homme intégral.

C'est ainsi que le comprend le Vénérable Fondateur. Il parle aux élèves et le langage de la nature et celui de la religion sait que l'enfant vient à l'école avec son âme et son corps, avec ses penchants et ses tendances, ses faiblesses, ses inattentions, sa légèreté… Il en tient largement compte et se garde bien d'aller directement à l'encontre de ses inclinations. Homme de grand sens psychologique, il s'empare d'instinct de ces forces natives du jeune adolescent ; il les canalise et met à pied d'œuvre l'objet qu'exige leur développement. Sans détruire la nature, il la guide, l'élève, la fait servir à ses propres fins…

Voyons son plan d'action.

 

L'intérêt comme moyen de discipline. —Au début de notre étude, nous avons montré avec quel succès l'abbé Champagnat faisait le catéchisme aux enfants ; nous avons dit l'empressement avec lequel les petits montagnards accouraient à ses leçons, avec quelle extrême avidité ils écoutaient ses paroles… C'est que, sans s'en douter, le vicaire de Lavalla avait à sa disposition l'instrument par excellence de la discipline scolaire, l'outil qui ne s'use jamais, qui se perfectionne à mesure qu'il travaille…, dont l'élève ne se fatigue ni ne se lasse…, dont l'accoutumance ne vient jamais émousser la pointe…, j'ai nommé l'intérêt.

L'éducation doit placer son centre de gravité dans l'enfant lui-même. Elle doit bander les ressorts intérieurs et faire un appel ardent aux activités qui sommeillent au fond de l'âme, mais qui n'attendent qu'une stimulation propice. Il y a intérêt dès qu'un geste, une parole un fait, une occupation, un excitant quelconque correspond à ces désirs intimes du moi, cet appétit latent de l'organisme, ce quelque chose à l'état tendu qui réclame satisfaction et ne demande qu'à se réaliser. Faire en sorte que l'esprit de l'élève, ses tendances, ses instincts s'identifient pour ainsi dire avec l'idée l'objet extérieur, voilà ce qui s'appelle l'intéresser. L'enfant est naturellement curieux ; il éprouve le besoin de connaître et l'impulsion d'agir. Il y a dans son âme ne immense réserve d'énergies latentes qui, présentes en puissance, n'attendent que l'occasion pour passer à l'acte. Et ces forces natives une fois mises en branle deviennent les plus solides points d'appui de la discipline. Heureux le maitre qui sait leur fournir des stimulants sains et adéquats ! Il possède le secret de l'énigme, car c'est toute la tâche de l'éducation. Qu'on déclenche ces activités…, aussitôt l'effort survit. Et cet effort se renouvelle sans cesse automatiquement… Il est à lui-même son propre régénérateur, parce qu'il coïncide avec les désirs les plus profonds du moi, parce qu'il correspond avec ce qu'il y a de plus intime, de plus spécifiquement humain. Par le fait même, l'individu est engagé à fond ; il est subjugué totalement par l'objet, lequel a pour lui une valeur intrinsèque, indépendante de toute excitation externe. Dès lors, il y a discipline : l'élève qui s'adonne de toute son âme à ce que le maître lui présente pour se développer est dans l'ordre au plus haut degré.

 

Succès auprès des enfants. — Et c'est à cette discipline qu'aboutit l'abbé Champagnat. Grâce à une préparation soignée, faite de réflexion et de prière, grâce à un talent naturel de conter et de dramatiser, il exploite les ressources agissantes de l'élève, il pénètre dans l'expérience directe du petit campagnard et tend ses instructions intéressantes au plus haut point. Aussi obtient-il une fréquentation très régulière. Pas de retards : les enfants sont à l'église avant l'heure d'ouverture… Pas d'absences : les aînés rivalisent de zèle pour amener même les plus petits… Point de pénitences à infliger aux étourdis qui troublent l'ordre : on ne songe même pas à parler ou à rire… L'esprit est absorbé par les explications si simples, les histoires si appropriées du vicaire ; son regard, ses paroles, ses gestes captivent tout son auditoire. M. Champagnat est concret. Il n'a rien du formaliste ! Pas de symboles vides ! Aucune matière dépourvue de contenu intellectuel, mais une réalité palpitante d'intérêt, parce que palpitante de vie et de vibrants appels aux activités de l'âme enfantine. Quoi d'étonnant que la discipline s'y fasse de façon toute naturelle, sans même qu'on y songe ?…

  

Travail joyeux. — Inconnu le cortège des menaces, des invectives, des pensums, des retenues, des choses pires encore… Tous ces moyens de faire écouter l'élève et d'obtenir son effort ne sont nécessaires que là où l'objet présenté répugne en lui-même. Si la matière est imposée du dehors, si elle n'est pas choisie dans la ligne des instincts et de l'expérience de l'enfant, le maître se voit obligé de l'implanter par fraude et comme à la dérobée, par des artifices quelconques. L'élève n'absorbe ces choses indigestes et pénibles que pour éviter ce qui lui paraît plus pénible encore… Le travail devient une corvée, qu'il vaut mieux faire que de s'exposer à des corrections plus désagréables que la besogne elle-même. Mais malgré tout, l'attention de l'enfant est partagée entre ce qu'on lui impose de force du dehors et ce vers quoi vont naturellement ses aspirations du dedans. Et c'est précisément ce dernier objet qui est pour l'élève un bien véritable ; l'autre n'a qu'une valeur d'emprunt, toute négative et forcée. Les yeux sont fixés sur le maître, mais ]'esprit est bien loin…

Rien de pareil dans les leçons de M. Champagnat ! L'intérêt, ce grand facteur de discipline, entre en jeu ; il remplit à merveille le rôle qui est le sien : obtenir l'attention, maintenir dans le devoir, mettre en branle la spontanéité dans l'effort. Les élèves du zélé catéchiste mettent toute leur énergie s'assimiler la nourriture substantielle qu'il leur présent:, parce qu'il sait l'intercaler dans le cycle de leurs préoccupations, la faire cadrer avec leurs instincts naturels, avec leur vie tout entière.

Sans doute, le saint prêtre ne néglige point les moyens secondaires. Il fait usage de l'émulation, donne des récompenses et adresse des louanges à propos. Mais ce ne sont que des adjuvants destinés à mieux garantir si possible l'efficacité du moyen par excellence, l'intérêt. Par le fait même que ce facteur est central, le système disciplinaire du Fondateur, tout comme celui de saint Jean Bosco, devient pleinement préventif. Ayant l'esprit dirigé sur la leçon qui l'absorbe activement, l'élève est mis dans les conditions les meilleures pour n'enfreindre aucun règlement et n'encourir aucune punition.

(à suivre.)

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1 Voir Bulletin de l'Institut, Nos 120 et 121.

 

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