Une évasion à travers les Pyrénées

11/Oct/2010

Je me trouvais en tournée de recrutement dans la région de la Seo de Urgel, (au nord de l'Espagne à une cinquantaine de kilomètres de la frontière française) quand le bruit s'y répandit qu'une révolution militaire venait d'éclater. Tout en m'en réjouissant, comme d'un événement qui pouvait mettre fin à nos malheurs, je crus boit de me diriger vers le village de Sort, pour tranquilliser quelques familles de nos enfants. J'espérais, de plus, y passer plusieurs jours pendant lesquels le conflit, pensais-je, prendrait fin.

A peine arrivé dans ce gros village de la montagne, je fus reconnu et accusé, par le Comité communiste qui s'y était déjà installé, d'être un émissaire de l'évêque d’Urgel, un organisateur de mouvement séditieux, et pour tout dire, un fasciste. Comme rien de tout cela ne pouvait être prouvé, je fus pourtant laissé libre, mais sous la surveillance de quelques meneurs, qui m'indiquèrent les limites du quartier où on me laissait le droit de circuler.

Les affaires commençaient donc à se gâter. Pour ne pas compromettre la bonne famille où j'avais été reçu, j'allai loger au petit hôtel de l'endroit et ainsi je pus plus facilement préparer mes plans de fuite, si cela devenait nécessaire, sans attirer de vengeance sur personne.

Le quatrième jour que j'étais là, des voyageurs venant de Lérida annoncèrent que nombre de prêtres et de religieux y avaient été massacrés. On m'assura pourtant que les Frères avaient été laissés tranquilles.

Le lendemain, un membre du comité vint me dire que j'avais à me rendre dans un village voisin, où je serais sous la surveillance, plus active sans doute, d'un émissaire du parti. Je me demandai comment tout cela allait finir.

 

Evasion. — Aussi, arrivé là, je profitai de suite d'une circonstance favorable qui se présenta dans la soirée, pour m'enfuir à travers champs et arriver à une ferme assez isolée que je connaissais. Mon plan était fait: partir en France, en passant par la montagne, aussitôt que possible.

On voulut bien me fournir des vivres pour plusieurs jours, me donner un manteau pour me protéger du froid et quelqu'un s'offrit à me guider à travers les bois, pendant quelques heures, jusqu'à ce que je fusse sur la bonne voie pour passer en France.

 

A travers la montagne. — Je marchai ainsi pendant deux jours, dormant à l'abri de quelque rocher et à moitié gelé, vu l'altitude de la région, dont les sommets atteignent 3.000 mètres.

Loin des hommes, dans ces solitudes grandioses, mon cœur montait tout naturellement vers le bon Dieu, pour qui j'étais persécuté et je n'ai peut-être jamais si bien prié.

Allant toujours, par des sentiers de chamois, grimpant des pentes ou descendant dans des ravins couverts de glace, où je glissai vingt fois, risquant de tomber dans des précipices qu'il fallait longer, j'avançais un peu à l'aventure, faute de connaître ces lieux déserts. Je croyais déjà être bien près de la frontière, lorsque tout à coup, franchissant une crête, je m'aperçus que j'arrivais à Calcas de Bohi, petite station balnéaire des Pyrénées catalanes. Je m'étais trompé de versant. Que faire? J'étais fatigué, mes souliers étaient en piteux état, mes vivres touchaient à leur fin. Comment entreprendre de m'enfoncer de nouveau dans l'inconnu ?

 

Saison de bains. — Je me dirigeai vers l'église, car je connaissais le curé, homme aimable et prudent, dont je recevrais surement un bon avis et de l'aide. Il me conseilla, vu les circonstances de plus en plus inquiétantes, de me présenter à l'établissement des bains, comme malade. Personne ne me connaissait, je passerais inaperçu. Il me donna de bons souliers, me combla de soins et nous convînmes que nous n'aurions d'autres relations que les plus indispensables, afin de ne pas attirer l'attention.

Tout alla bien pendant quelques jours. Peu après arriva un prêtre, Don Iglesias, qui ne se croyait plus en sureté dans sa paroisse. Il racontait que les communistes du voisinage, ayant cerné un groupe de cinq personnes en fuite, dont plusieurs prêtres, les avaient poussées dans un précipice, où elles avaient péri.

 

Incursions communistes. — Ces mêmes communistes, hélas ! ne tardèrent pas à nous arriver. Avertis par des personnes charitables, nous pûmes aller, en hâte nous cacher dans le bois voisin, jusqu'à leur départ et échapper ainsi ce jour-là.

Mais, à notre grande surprise, deux jours après ils étaient là de nouveau, assurant qu'il y avait un religieux caché avec les prêtres. J'eus encore le temps de me sauver dans les bois, comme la fois précédente. Qui m'avait dénoncé ? Je l'ignore. Que Dieu lui pardonne !

Se voyant déçus, nos suppôts d'enfer comprirent que quelqu'un donnait l'alarme. Aussi résolurent-ils de revenir à l'improviste. De fait, le 12 août, de bon matin, pendant que je faisais ma prière à genoux sur le plancher de ma chambre, les anarchistes cernent la maison et ordonnent à l'hôtelier de faire descendre immédiatement tous ses hôtes.

Oh ! mon Dieu, si c'est l'heure de ma mort, que votre volonté soit faite! Ô Vierge Marie, ma mère, sauvez-moi! Après cette courte préparation, je descends. J'échange à la hâte quelques mots avec l'hôtelier, qui m'indique une fenêtre, en arrière, par laquelle je pourrais me sauver. J'y cours et je saute en bas. Il y avait un espace découvert avant d'atteindre les bois voisins. C'est sans doute par miracle que je n'ai pas été aperçu des communistes, qui étaient devant la maison. J'atteignis la forêt. Là, je grimpai sur un arbre et observai les événements. Les deux prêtres, eux s'étaient dissimulés, l'un dans un recoin du clocher, l'autre dans une cachette du sous-sol.

Enfin, vers le soir, j'entendis quelques détonations et un moment après, je vis quelques hommes armés qui redescendaient vers la vallée. Il était quatre heures du soir. J'étais encore à jeun.

 

Deuxième fuite. — Revenu tardivement à la maison, on me dit que les deux prêtres venaient de se mettre en route pour essayer d'atteindre la frontière. C'était le moment d'en faire autant. Je partis donc en hâte, craignant de rencontrer quelqu'un des espions dont les communistes avaient rempli le pays.

J'atteignis à la nuit les deux prêtres partis avant moi, à l'endroit qu'on m'avait indiqué. L'un d'eux était tellement affaibli par les émotions qu'il venait d'avoir que ses forces étaient à bout. Nous passâmes la nuit à l'abri d'un rocher où nous allumâmes du feu pour ne pas périr de froid, prêts à fuir à la faveur de l'obscurité et des bois, au moindre bruit.

J'avais convenu, en partant, qu'on nous apporterait des provisions. Nous les attendîmes jusqu'à 10 heures. Rien ne vint. Une nouvelle incursion des communistes avait sans doute immobilisé le personnel de l'hôtel.

 

Sans vivres. — Confiants en la Providence qui ne pouvait nous abandonner et nous laisser mourir de faim, après nous avoir sauvé la vie, nous nous mettons en marche vers les montagnes de Comoloformo, à l'est du massif de la Maladetta.

Nous apercevons peu après un chasseur qui portait un chevreuil. Nous eûmes bien la pensée de nous approcher de lui, mais il avait un fusil, et, réflexion faite, la prudence nous retint.

En place, nous nous mîmes à attraper toutes les grenouilles que nous pûmes prendre, le long des ruisseaux, afin de les manger cuites ou crues. Nous regardions de tous côtés si nous apercevions quelque berger ou quelque troupeau, pour trouver là du secours. Mais la journée se passa sans en rencontrer un seul.

Notre compagnon le plus âgé ne pouvait plus avancer. Il aurait absolument fallu lui donner deux ou trois jours de repos et de bonne nourriture pour le remonter. Mais où et comment ? Nous serions morts de faim dans cette solitude glacée et nul arrêt n'était possible.

 

La Providence. — A la nuit, la Providence vint à notre secours. Quatre bergers vinrent à passer sur notre sentier. L'un d'eux était justement une connaissance du prêtre exténué. Ils nous conduisirent à leur cabane, toute proche, et nous firent souper. Leurs écuelles étaient en bois, mais jamais repas ne me parut si délicieux. Ils nous couvrirent; pour dormir, de chaudes peaux de mouton. Au matin, ils tuèrent un agneau et nous firent emporter rôti tout ce que nous n'avions pas mangé. L'un d'eux se proposa même pour nous guider, par des sentiers connus de lui, jusqu'à la frontière. Oh ! le brave cœur! Qu'allions nous devenir sans cette heureuse rencontre ?

Nous dîmes adieu à notre compagnon d'infortune, qui devait rester quelques jours, au moins le temps de reprendre des forces, dans la cabane où nous avions été si bien accueillis. Et nous étions sur le point de partir, lorsque nous vîmes venir à nous, sur la pente opposée, un homme d'un certain âge, à l'aspect hirsute, mal habillé et l'air inquiet. Cela ne fut pas sans nous causer un peu de peur. Mais, comme il était seul et sans armes, nous l'attendîmes.

 

Un compagnon d'infortune. — A ses premières paroles, nous vîmes que c'était un fugitif comme nous. C'était un prêtre échappé d'Artesa de Sègre, où les communistes l'avaient saisi et qui courrait dans les montagnes, perdu depuis huit jours, cherchant, lui aussi, à atteindre la frontière. Ce nouveau compagnon, envoyé par la Providence remplacerait l'autre. Mais, hélas ! il était presque aussi épuisé et il avait au moins soixante ans. Je lui donnai mes meilleurs souliers, lui coupai un solide bâton pendant qu'il mangeait un morceau de pain et de viande et nous partîmes.

Il fut bien vite évident que le pauvre vieux prêtre allait compliquer singulièrement nos plans. C'était pourtant la journée décisive, autant que difficile. Mais il fallait compter sur le bon Dieu qui nous avait envoyé la un de ses serviteurs. Nous nous dirigions vers le Val d'Aran, non loin, que nous comptions traverser de nuit, si nous pouvions l'atteindre dans la journée. Arrivé au Port de Bonne Aigua, à la chute du jour, nous fîmes reposer un peu le bon vieux, en attendant la nuit noire.

 

Une nuit terrible. — Elle vint assez vite, car un orage épouvantable éclata alors et une pluie torrentielle commença à tomber. Nous fumes en rien de temps percés jusqu'aux os, mais c'était tout de même une protection de la Providence, car, bien sûr, par ce temps affreux, aucun garde ni douanier ne passerait la nuit dehors.

A neuf heures du soir, nous étions au petit vallon de Beret, où la Garonne et la Noguera Palleresa prennent leur source et coulent en sens contraire. Nous marchions avec toutes sortes de précautions et de craintes. Il y a, en effet, en cet endroit plusieurs bergeries dont les chiens aboyaient à notre approche et pouvaient donner l'alarme. Il y en eut un qui, par sa façon d'aboyer, nous sembla un chien de police. Nous dûmes faire marches et contremarches pour nous écarter de lui. Pendant ce temps, à un moment où nous nous trouvions près de la source de la Garonne, nous faillîmes tomber dans un précipice. La lueur d'un éclair qui survint juste à temps nous sauva. Mais le pire était encore de voir notre bon vieux compagnon qui marchait si péniblement qu'à tout moment il risquait de rester sur place. Nous avions beau le tenir par le bras aux endroits difficiles, plus de vingt fois il nous échappa et tomba à terre. A chaque fois on se demandait s'il pourrait se relever. Il fallait marcher cependant. Et nous étions, cela va de soi, trempés de la tête aux pieds et ruisselants. Notre guide eut beau nous dire que non loin de là était une cabane où nous pourrions nous reposer un moment, nous avions si peur que nous refusâmes énergiquement d'aller dans cette direction.

Vers onze heures, notre guide nous avertit qu'on ne pouvait plus avancer sans risquer de rouler dans les précipices, jusqu'à ce qu'une lueur de jour parût. On ne se voyait pas à longueur de bras. La situation était critique. Que devenir ? Que faire ? Fallait-il, en avançant, nous exposer à nous briser sur les rochers, où nous rapprocher du fond du vallon, en risquant les coups de fusils des gardes ou enfin périr de froid en attendant le jour, immobiles sur notre sentier.

Là encore la bonne Providence nous vint en aide. « Ô Vierge Marie, disais-je de toute mon âme, nous laisserez-vous périr si près du but? » Mais la pluie commençait à diminuer sensiblement. Il semblait qu'on apercevait à quelques pas un rocher taillé régulièrement. C'était le mur de côté d'une vieille masure. Approchant avec précaution, notre guide constata qu'elle était vide et abandonnée. Nous entrâmes par la porte béante pour nous y abriter. Il restait une partie du toit non entièrement écroulé. Nous nous décidâmes à faire du feu et parvînmes à allumer des branches de sapin abritées là et que la pluie n'avait pas atteintes. On passa le reste de la nuit à essayer de se réchauffer.

 

La frontière. — A la pointe du jour, notre guide, reconnaissant le paysage, nous déclara que nous étions tout près de la France. Il ne nous restait que quelques centaines de pas pour franchir la frontière. Quelle joie, mais aussi quelle crainte d'échouer au dernier moment!

Nous nous hâtons de récompenser notre charitable guide, lui serrons affectueusement les mains et, profitant de l'obscurité, achevons de parcourir, par le sentier escarpé qu'il nous indique, la suprême étape de notre fuite, le cœur battant d'émotion.

A cinq heures, sans avoir rencontré âme qui vive, nous posions le pied sur le sol de la France. Nous étions en sûreté. Pendant un moment encore nous allâmes à bonne allure, craignant toujours de n'être pas assez loin de la terre de danger d'où nous sortions.

C'était le 15 août, fête de l'Assomption.

Justement, à l'une des premières maisons que nous rencontrâmes, nous aperçûmes une petite statuette de la sainte Vierge qui, du fond d'une niche, nous tendait les bras. Avec quelle ferveur nous lui envoyâmes notre salut, en nous arrêtant devant elle!

De ce point : le Port de Orle, nous n'avions plus qu'à descendre au village de Briac. Là, un jeune aragonais que nous rencontrâmes nous donna 20 francs, pour atteindre St Girons. Un brave homme de cette ville nous avança 150 francs, avec lesquels nous pûmes arriver, Dieu sait en quel état, mais sains et saufs chez nos Frères de Toulouse, qui nous prodiguèrent leurs soins.

Nous étions sauvés. Dieu soit béni !

RETOUR

La maison de Vich...

SUIVANT

Nouvelles dAnzuola...