Une lettre du Père Champagnat commentée par Fr. A. Balko

F. A. Balko

11/Jun/2010

A study of a letter of Fr. Champagnat to Br. Dominic. It is revealing in its human quolities: psychological delicacy, particulary.

Estudio de una carta del P. Champagnat, dirigida al H. Dominique, que revela entre otras cualidades humanas su exquisita finura sicológica.

Análise de uma carta do Pe. Champagnat ao Ir. Domingos, na qual revela suas qualidades humanas, particularmente sua sagacidade psicológica.

 

UNE LETTRE DU PÈRE CHAMPAGNAT

Parmi les écrits du Père Champagnat la collection de ses lettres est probablement le document le plus révélateur des ressources de sa personnalité et du contenu habituel de sa vie spirituelle. J'ai choisi d'étudier la lettre du 23 novembre 1834, au Frère Dominique, parce qu'elle permet de nous faire une idée du sens des hommes et des situations que possédait notre Bienheureux Fondateur. L'habileté pratique et la gamme variée des moyens de persuasion qu'il déploie, nous rappellent à la mémoire, ce que nous savons sur sa maîtrise de l'art de la correction et l'attraction qu'il exerçait dans le ministère de la confession.

 

I. – Note historique

Benoît Exquis (1803-1865), né à Estivareille (Loire), a été reçu à l'Hermitage le 12 octobre 1824. Le 3 avril 1825 il revêtit le costume des Frères et reçut le nom de Dominique. Sa profession perpétuelle remonte au 9 octobre 1837.

A l'occasion de la grande crise qui suivit la maladie du Père Champagnat en 1826, il eut la faiblesse de suivre M. Courveille dans sa nouvelle fondation de Saint-Antoine (Isère). Le Frère Avit suggère qu'il ne tarda pas à retourner auprès du Père Champagnat.

En 1832 les Annales nous le montrent directeur à Chavanay. Deux ans plus tard il est dans la communauté de Charlieu, dirigée par le Frère Liguori. Le Frère Dominique assurera à son tour la direction de cette maison de 1837 à 1844. Dans la suite il passera à la tête de plusieurs communautés, avant de fonder l'établissement de Blanzy, où il meurt «les armes à la main », suivant son expression et son désir.

« Frère Dominique était un type des premiers Frères de l'Institut. Il était rude marcheur, un peu coureur, rude au travail, religieux sérieux et simple, sobre et économe… Il avait toujours désiré mourir les armes à la main ». (F. Avit, Annales du Bourbonnais, n. 5, Blanzy, p. 5).

D'instruction médiocre, (on le constate dans ses lettres), de manières rudes, il réussissait cependant assez bien en classe. C'est probablement son caractère peu agréable et son excessive économie qui rendaient ses relations communautaires difficiles. Cependant les supérieurs, y compris le Père Champagnat, devaient lui prêter un esprit religieux solide, (malgré son escapade à Saint-Antoine), pour lui confier la direction de plusieurs écoles.

« Après quelques hésitations, dont son affection extraordinaire pour le pieux Fondateur et sa docilité à suivre ses avis, l'ont fait triompher, il fut un modèle de constance et de dévouement. D'une vertu solide et d'une piété sincère, il ne sut jamais biaiser avec sa conscience ni trahir son devoir. Tout dévoué à ses supérieurs et au bien de sa Congrégation, il s'est conservé toute sa vie dans un grand esprit de pauvreté et de détachement, ne se passant jamais à lui-même les délicatesses que son esprit d'ordre et d'économie ne lui permettait pas d'accorder aux autres… ». (Circulaires, III, 17 janvier 1866, pp. 300-301).

Nous possédons quatre lettres écrites par le Père Champagnat au Frère Dominique. Le 6 mars 1834 il l'encourage dans son désir d'instruction, tout en lui recommandant de s'en remettre à la volonté de Dieu pour son avenir. Dans la lettre du 23 novembre 1834, qui fait l'objet de notre étude, le Père Champagnat s'applique à calmer l'irritation causée par une observation désobligeante à l'adresse de son correspondant.

C'est une forte leçon contre l'inquiétude et l'inconstance qui est livrée à la méditation du bouillant Frère Dominique le 28 décembre 1838, alors que, moins de deux mois plus tard, le 14 février 1839, la lettre du bon supérieur est toute d'affection et d'encouragement.

 

II. – Contenu

En 1834 Frère Dominique est un jeune homme de 31 ans en plein élan de dynamisme naturel. Cette soif d'accomplissement humain a pu être exaspérée par le déplacement du jeune directeur de Chavanay, soit à cause du manque du brevet exigé, soit simplement à la suite d'une expérience peu concluante dans la direction. Il écrit sous le coup de l'exaspération suscitée en son âme par un propos du Frère Liguori, son directeur, avec qui il ne s'entend guère. La tactique du Père Champagnat consiste à dégonfler l'enflure, à user l'exaspération. Contrairement à son habitude, il est plutôt réservé dans l'emploi des motivations surnaturelles.

Par opposition à l'exaltation de son correspondant, la réponse du Père Champagnat est remarquable par son calme et son courageux réalisme. Elle se moule entièrement sur la situation et l'état d'âme du Frère en difficulté. D'autre part, la volonté de redresser une mentalité faussée par la passion est constamment dominée par le souci de ne pas aigrir l'âme et d'y ramener la sérénité, la confiance et l'amour. Le Père procède, non par un raisonnement irréfutable et global, mais par des touches successives, respectant instinctivement un certain rythme vital, qui laisse le temps de respirer et d'assimiler les suggestions et les impulsions reçues.

Si nous distinguons quatre vagues successives dans cet ensemble vivant et palpitant que constitue la lettre du Père Champagnat, nous remarquons que les deux premières, formant quantitativement la moitié du texte, (lignes 1-16), concernent directement l'élimination de l'état d'âme passionnel et dangereux qui possède le Frère Dominique. La troisième vague apporte l'encouragement personnel du supérieur, étayé par les motivations surnaturelles auxquelles les étapes précédentes ont frayé le chemin. La quatrième achève la réconciliation et le regroupement de la communauté autour de la personne aimante et aimée du Père Champagnat « dans les Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie ».

La première vague constitue une « intervention » complète où la correction, préparée par le rappel du réel, est aseptisée par l'humour et adoucie par une charité compatissante.

1. – Le Père Champagnat ramène d'un coup l'exalté à la situation réelle, sur le terrain solide de la vie. C'est d'abord une allusion, enrobée D'une louange subtile, au grand coup de tête de Saint-Antoine:

« Je ne vous crois plus capable de faire un coup de tête ». (3)

« Vous savez ce qu'il en coûte quand on a eu le malheur d'en faire quelqu'un ». (3-4)

 

Malgré l'amertume d'une allusion désagréable, qui pouvait aussi être interprétée comme une menace, ce « diagnostic » péremptoire est capable de produire un effet général d'apaisement, en circonscrivant le mal dans ses limites.

2. – La correction, centre de l'intervention, se fait par deux traits successifs, émoussés par le charme de l'humour. Le premier vise la racine et la cause générale de l'enflure:

« Avec un peu plus d'humilité et d'obéissance vos affaires n'en iraient pas plus mal ». (5-6)

 

Le deuxième trait attaque le point précis:

« Si le cher Frère Liguori vous avait dit que tous les Frères l'avaient félicité de vous avoir pour collaborateur, auriez-vous été assez simple pour le croire?». (6-8)

3. – L'application immédiate du lénitif de la charité et de la compréhension complète heureusement cette habile correction:

« Il est, mon cher Dominique, il est impossible que nos manières plaisent à tout le monde ». (8-9)

 

La deuxième vague est constituée sur le modèle de la première, tout en étant amenée naturellement par la reprise des arguments du Frère Dominique. C'est une deuxième approche qui renforce l'effet de la première, laquelle, d'ailleurs, pourrait se' suffire à elle-même.

1. – Le procédé commence de nouveau par la constatation de la situation réelle qui ne laisse pas de place aux caprices personnels. Fidèle au rendez-vous, l'humour vient prêter sa fantaisie à ce constat sévère:

 

« Vous me dites que si votre remplaçant n'arrive pas, vous allez venir le chercher. C'est bien vite dit. Nous n'avons personne à la maison-mère en ce moment. Si vous venez vous serez obligé de repartir comme vous serez venu ». (11-13)

 

2. – Cependant la correction reprend en changeant de perspective, mais non sans s'accompagner d'humour. Le Frère Dominique a lui-même été un directeur (ou un simple confrère) difficile; voici l'occasion d'expier:

 

« Ne devez-vous pas un peu payer cette année ce que vous avez fait souffrir aux autres qui ont été avec vous? ». (13-15)

 

3. – La pensée s'achève en se transformant en compliment:

 

« Vous êtes trop juste pour penser que vous n'avez contracté aucune dette ». (15-16)

 

La troisième vague s'élève au-dessus de l'avertissement proprement dit, après l'avoir épuisé, pour insister sur l'appui personnel que le bon Père offre à son enfant, et les secours spirituels qui doivent l'aider à surmonter ce moment difficile.

– Encouragement et promesse d'intervention personnelle:

« Patience, mon cher ami, patience! Je vous verrai sous peu de jours; j'arrangerai tout pour le mieux, avec la grâce de Dieu». (16-17)

« Je prends, mon cher Dominique, je prends bien part à vos peines ». (21)

 

– Pensées surnaturelles:

« Mettez-vous en attendant entre les bras de Marie elle vous aidera puissamment à porter votre croix». (19-20) « Dieu a bien de quoi les payer toutes; vous n'y perdez rien avec lui, pas même les intérêts, j'en réponds». (22-23)

 

La quatrième vague amorce le mouvement de réconciliation autour de la personne du Fondateur:

« Dites, en attendant, au cher Frère Liguori que je vous porte tous bien chèrement dans mon cœur, que je vous aime tous ». (24-25)

 

Cet homme « tant craint et tant aimé », dont le seul souvenir faisait verser des larmes aux anciens Frères, connaît la puissance opérante de l'affection mutuelle entre le Père et ses enfants. L'évocation de cet attachement réciproque est l'argument final, et probablement le plus décisif de cette exhortation:

« Vous, mon cher Dominique, sachant les peines que vous avez dans votre position, les combats que vous avez à soutenir, et l'attachement que vous nous avez témoigné en tant de rencontres ». (25-28)

 

La formule finale peut revêtir ici une signification qu'elle n'a pas habituellement. En dernière analyse, ce n'est que dans l'amour de Jésus et de Marie, dont le Père Champagnat est l'image vivante et le médiateur, que la communauté peut retrouver sa paix et son unité:

« Je vous laisse tous dans les Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie ce sont de si bonnes places on y est si bien ». (29-30)

 

A mesure que le rappel à l'ordre s'épuise, le ton s'élève, l'affection devient plus insistante, pour finir dans ce carrefour de la prière et de la charité que sont les Cœurs de Jésus et de Marie.
 

Conclusion.

Si l'examen des sermons qui nous sont restés du Père Champagnat n'accuse pas chez notre Bienheureux Fondateur une grande intelligence spéculative, la lecture attentive d'un certain nombre de ses lettres fait entrevoir une gamme de richesses personnelles et une habileté pédagogique qu'il vaut la peine d'explorer. Cette lettre pourrait bien nous donner une exacte idée du Père Champagnat: sous une allure banale, qui ne comporte même pas d'introduction, nous sommes surpris de découvrir une adaptation parfaite à la situation psychologique et une pédagogie spontanée remarquable. L'intelligence intuitive du Père Champagnat se révèle efficace dans l'appréhension exacte du réel immédiat; son caractère se distingue par un solide équilibre entre la fermeté et une bonté débordante.

Pour finir, je veux vous livrer l'expression qui hante mon esprit tout au long de ce travail et par laquelle le petit sacristain du Père Champagnat, devenu vieillard, exhalait l'admiration de sa jeunesse: « Je l'ai toujours reconnu comme un homme incomparable ». (Jean-François Badard)

F. A. Balko

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