Visite de lescadre française à Jounieh

12/Sep/2010

Vous vous plaignez, cher Frère Assistant, et non sans quelque raison qu'on ne vous écrit guère de Jounieh. Aussi, pour réparer cette négligence aggravée d'un peu de sans-gêne, je veux narrer aujourd'hui nos faits et gestes de ces jours derniers.

Comme vous savez, soit qu'on doive l'attribuer à une affinité naturelle de race, à des réminiscences historiques, à la communauté de religion, à la reconnaissance, à l'intérêt ou à des espérances plus ou moins conscientes, la sympathie, pour la France est profondément enracinée dans le cœur des Libanais. Aussi, dernièrement, la nouvelle que la première escadre française de la Méditerranée allait partir pour une croisière dans l'Orient fut-elle accueillie par eux avec enthousiasme.

Autorités religieuses, communautés, municipalités et particuliers rivalisaient d'ardeur et de zèle pour bien se préparer â la recevoir. Déjà la veille, les boutiques pavoisaient ; les arcs de triomphe, rudimentaires, c'est vrai, mais indices de bonne volonté, sortaient de terre, et le soir, grâce à cette fièvre contagieuse de décoration, Jounieh était vraiment devenue la gracieuse reine du Liban.

Le Collège du Sacré-Cœur, français jusqu'à la moelle, et on par tradition on est habitué à bien faire les choses, allait-il être le seul à demeurer inerte ? Absit ! Pour répondre à l'enthousiasme de la rue, un programme enthousiaste est donc affiché et voilà tout le monde en branle. Poètes, peintres et musiciens, à qui mieux mieux, se mettent à invoquer les muses ; tandis que le préfet de discipline assume à lui seul la tâche de prévenir toute infraction à l'ordre, les surveillants s'improvisent décorateurs, et, sous leurs mains, comme par enchantement, la cour des grands va se transformer en un salon féérique, d'autant plus que la matière première ne fait pas défaut, le Frère Econome ayant fourni libéralement, pour la circonstance, papier, ficelle, carton, colle, drapeaux et tout ce qu'il fallait. Le Frère Elie tapisse les colonnades et la façade avec un goût que certains connaisseurs (ou prétendus tels) ont pu ne pas trouver tout à fait exempt de monotonie, mais auquel on ne peut dénier un vrai cachet d'élégance classique. Frère Léonard, avec le robuste concours du Frère Rémy, garnit le fond de la cour de trophées pimpants, artistement encadrés et reliés par des festons de guirlandes de verdure entremêlée de fleurs ; et le Frère Léon, aidé de ses "petits’’ met une telle ardeur à fleurir le troisième côté que, le soir, le collège avait déjà un très bel air de fête. Une bonne partie de la nuit se passa à parachever l'œuvre, de sorte que le matin suivant il ne restait vraiment qu'à s'extasier. Ce jour-là notre maison ne devait pas être loin d'être "la plus belle de l'lnstitut’’ comme vous le disiez ironiquement, je suppose, au printemps dernier, lors de votre visite canoniale. Dès le lever du soleil, un immense pavillon de plus de quatre mètres de long frissonnait gaiment à la cime de notre grand mat, au dessus du collège ; et dans la baie encore vide qui doit porter le cadran de l'horloge, un transparent, œuvre très réussie du Frère Fabien, criait au loin, au moyen de ses lettres de feu : Vive la marine française !

 

Deux cuirassés apparaissent bientôt dans le lointain. A cette vue, quelque désappointement s'empare des fervents de la France. Deux cuirassés seulement !… C'était toute l'escadre qu'ils réclamaient et voulaient fêter. Mais peu après, l'arrivée du ''Bruix’’ remonte le thermomètre de l'enthousiasme, et nos enfants sont heureux, du haut de la terrasse, de contempler les évolutions majestueuses et lentes de ces gros dreadnoughts.

A huit heures, nous sortons présenter nos hommages au contre-amiral Lacaze. Frère Nicolas, le vétéran de Jounieh, a épinglé sa médaille de 70. Il rayonne, sous son parasol, comme un soleil en son midi et fait ressortir ma chétive apparence de planche à pain. Le Frère Joseph-Gaudence, sous-directeur, tout drapé de neuf, m'appuie à bâbord. Sous prétexte "qu'on ne va pas à présent voir les bateaux’’, la police fait d'abord mine d'arrêter notre barque dès son quatrième coup d'aviron ; mais, sur le vu de nos chapeaux, qui nous servent de passeport, nous sommes authentiqués pour Français de France et laissés libres de partir.

En abordant la coupée arrière, je cherche vainement mes cartes de présentation — on a toujours des cartes en poche excepté quand on en a besoin ! — je prie alors l'officier de quart de vouloir bien présenter à M. l'Amiral le Frère Directeur du Collège du Sacré-Cœur, et il prend obligeamment l'initiative de toutes les formalités. On nous introduit. L'Amiral conférait avec M. le Consul Général, M. Congé, qui soutint à notre égard sa délicieuse réputation d'amabilité. Il se chargea lui-même de la présentation et de l'éloge du Collège, de sorte que je n'eus qu’à exprimer des désirs.

— Monsieur l'Amiral, j'aurais une faveur à vous demander. Pourriez-vous nous faire l'honneur d'une visite au Collège ? Nos enfants vous seraient infiniment reconnaissants si vous leur procuriez ce plaisir. Ils ne vous retiendront que dix minutes.

— Entendu, dix minutes seulement, répliqua M. le Consul ; car si nous allons chez vous, il nous faudra aussi aller chez les Sœurs.

— Elles y comptent, M. l'Amiral et M. le Consul, et elles s'estimeront aussi honorées qu'elles seront heureuses de votre visite. Serait-il possible que nos élèves vinssent voir le vaisseau amiral ?

— Mais sûrement : amenez-les, et qu'ils admirent à volonté les merveilles de l'industrie française.

— Ce sera sans doute vous demander beaucoup, mais pourriez-vous aussi, M. l'Amiral, mettre à notre disposition une chaloupe et trois embarcations, car, à cause de l'affluence, cette visite nous serait impraticable sans ce bienveillant concours. Nous serons 240.

— Dans ce cas, vous irez moitié sur le Mirabeau et moitié sur le Diderot ; les embarcations toucheront a terre a 1 h. Ce sont deux vaisseaux de même type, et le Diderot eut dernièrement l'honneur de ramener le Président de la République d'Espagne à Marseille.

— Désirez-vous autre chose ? ajouta M. le Consul.

— Nous désirerions pouvoir faire le tour du vaisseau amiral en chantant.

— Bien, vous ferez le tour du bord à votre fantaisie.

Le Frère Ignatius, notre premier maitre de chapelle, et son lieutenant le Frère Ethelbert, avaient exercé de jolis petits chants ad hoc : il fallait bien leur donner l'occasion de s'illustrer aussi ; car leurs enfants chantent "divinement bien’’ comme eut dit Mme de Sévigné, et sûrement ils n'ont pas de rivaux capables de leur disputer la palme dans toutes les écoles du Liban, connues ou inconnues.

Nous prenons congé, et, comme nous allions descendre, une chaloupe attendait M. le Consul pour le conduire à bord du Bruix.

Un mouvement d'officiers et de matelots se mettant au port d'arme, et M. le Consul apparait sur la coupée arrière. Il prend place dans la chaloupe, qui s'éloigne au cri de "Envoyez !’’ répété par plusieurs sous-officiers. C'est l'ordre de saluer le Consul quittant le bord. Aussitôt deux canons des huniers tonnent, la musique joue, la chaloupe stoppe, les officiers saluent et restent immobiles, regardant la chaloupe. M. le Consul est découvert et debout. Et tous restent ainsi jusqu'à ce que les 11 coups réglementaires soient tirés lentement l'un après l'autre. C'est à la fois simple et beau.

Vingt minutes après, nous sommes de nouveau à terre. Nous avons la joie d'y trouver le C. F. Provincial qui vient d'arriver par le train de 9 heures. Il jette un coup d'œil sur les décorations, qu'il approuve, à la grande satisfaction des artistes, de qui son bon goùt est connu ; puis il parcourt rapidement le programme. Mais l'Amiral et sa suite vont être là. Ils ont été reçus à l'Hôtel-de-Ville, et l'on vient nous annoncer qu'ils vont chez les Sœurs. Les voici bientôt qui arrivent. Ce sont vingt-cinq voitures qui se suivent au pas, à cause de la foule qui obstrue la rue.

Au premier coup de cloche, voilà les enfants qui garnissent la cour, file par file, avec la précision qu'eût pu mettre à un pareil mouvement un régiment de grenadiers du premier empire. Tout ce qu'il y avait de barbes vénérables attendait au portail. Le C. F. Provincial était la plus belle pièce en ce genre, par la faute du Frère Nicolas, qui visitait à ce moment le vaisseau amiral : il faillit en être malade de chagrin.

Après les saluts d'usage, le cortège s'ébranle pour aller prendre place, aux accents guerriers de la Marseillaise qu'interprète avec un brio presque digne de lauréats du Conservatoire l'orchestre da Collège. Quel beau cercle d'Officiers nous avions devant nous ! Quarante beaux hommes, tout brillants d'or et de bravoure, debout, saluant immobiles, dans l'attitude du respect, jusqu'à l'achèvement de l'hymne national, et dominant tout cela, l'Amiral et le Consul, également debout !

Ces Messieurs s'assoient. La réception sera brève et rapide, car ils n'ont que dix minutes à nous donner, mais combien vibrante et cordiale ! Le chant est une poésie en l'honneur du drapeau, un peu adaptée pour la circonstance, et mise en musique par le F. Victor-Antonin : c'est le F. Ignatius, ayant le compositeur pour pianiste, qui le fait exécuter avec le fini qu'on imagine :

 

LE DRAPEAU

 

Emblème auguste et radieux

Chargé de gloire et d'espérance,

Vivante image des aïeux

Dont le reflet brille à nos yeux :

Salut à toi, drapeau de France !

 

Noble étendard dont la mitraille

D'un coup de dent fit chaque entaille

Qu'on voit parer tes plis vainqueurs,

Toi qui toujours as dit vaillance

Drapeau chéri, drapeau de France,

A toi nos bras ! à toi nos cœurs !

 

Drapeau qui fais pousser des ailes,

Soutien des causes les plus belles,

Quand tu parais dans l'Orient

Pour assurer notre défense,

O douce image de la France,

Son nom pour nous semble plus grand !

 

Que notre foi forte, aguerrie,

Grandisse, enfants de la Syrie,

Sous l'étendard aux trois couleurs !

Dans la fortune ou la souffrance,

Toujours, partout, vive la France !

Haut le drapeau, plus haut les cœurs !

 

Les dernières notes envolées, un de nos grands, beau jeune homme, ma foi ! s'avance d'un air plein de dignité, salue gracieusement ; puis, avec une légère emphase qui avait bien son chic, il lit un compliment dont le ton général est assez bien résumé dans la phrase suivante par laquelle il débute

Monsieur l'Amiral,

« Si nous aimons tant à recevoir et à fêter les marins français, c'est qu'ils sont pour nous le vivant symbole de la grande nation toujours fidèle, toujours généreuse envers l'Orient, et qui toujours, dès que nous sommes opprimés,

Part, court, vole et nous venge ».

Il se terminait de la manière suivante :

« Le ciel lui-même met entre la France et le Liban le sceau d'une union qui ne finira qu'avec le monde. Le soir, lorsque le soleil couchant rougit nos pentes et que la montagne semble voilée de pourpre, on dirait le rouge d'un immense drapeau tricolore que la mer frange d'argent. La neige des hautes cimes en forme le blanc. Enfin l'azur céleste en est le bleu, et il semble dire qu'avec la protection de la France une immense espérance plane sur notre pays.

Oui, par la volonté céleste, chaque jour le Liban parait s'endormir dans le drapeau aux trois couleurs ; chaque jour la nature elle-même arbore chez nous ce beau pavillon ; mais quand, par impossible, on arracherait le soleil de la voûte céleste pour éteindre ce drapeau de flamme, on n'arracherait pas celui que la reconnaissance tient arboré dans nos cœurs ».

Un tonnerre d'applaudissements accompagnés de bravos souligne ces derniers mots. Et c'est d'un cœur très ému que M. l'Amiral, pressé par le temps, répond par quelques brèves mais significatives paroles avant de terminer, suivant l'ordinaire usage, par l'octroiement d'un grandissime congé.

*
*    *

Tel est, en substance, le récit que le Frère Directeur fait au C. F. Augustalis, Assistant Gal, de la première partie de la journée. Il nous resterait maintenant à le suivre dans celui de la visite des navires et de la réception faite aux matelots par le Frère Jean-Camille, demeuré à la maison dans ce but. Sur chacun de ces deux chapitres il y aurait des choses fort intéressantes à dire ; malheureusement l'espace nous manque pour nous y engager. Qu'il nous suffise donc de noter que, malgré quelques petites déconvenues, cette seconde partie du programme fut digne de la première, que tout s'y passa à la grande satisfaction de tous, le collège étant content des marins comme les marins déclarent l'avoir été du collège, et que dans la mémoire des uns et des autres cette journée sera au nombre de celles dont le souvenir ne s'efface pas.

Peu de temps après, le Frère Directeur recevait d'un des matelots du Diderot la lettre suivante par laquelle nous terminerons :

« Avant de quitter les côtes de Syrie, mes camarades et moi, très touchés de l'accueil sympathique dont nous avons été l'objet lors de notre passage dans l'agréable petite ville de Jounieh, avons convenu que je me ferais l'interprète de tous pour vous adresser nos adieux les plus émus et pour vous dire les vœux que nous formons pour vos petits élèves qui aiment la France et qui ont pris tant de plaisir à visiter une escadre française. Soyez sar que les marins conserveront toujours un délicieux souvenir de leur passage è l'école chrétienne de Jounieh. Nous vous offrons, à vous, T. C. F. Directeur, et à tous vos aimables collaborateurs, l'hommage le plus respectueux de marins français qui ne rêvent qu'une chose digne de leur devise Amitié et paix : la prospérité de la France et des écoles chrétiennes, où ils ont trouvé un accueil si cordial.

Pour tous

                      JEAN MERRY, Quartier-maitre Canonnier sur le Diderot.

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