Voyage du R. F. Sup.

06/Sep/2010

Comme l'annonçait déjà le dernier numéro du Bulletin, le Révérend Frère Supérieur est absent de Grugliasco depuis la mi-février: et, grâces à Dieu, nous n'avons, jusqu'à présent, qu'à nous réjouir des nouvelles que nous avons reçues des diverses étapes de son long voyage.

 

De TURIN à MESSINE.

Parti de Turin le mercredi, 16 février à 3 heures du soir, il arrivait heureusement à 7 heures chez nos Frères de Gènes, où il eut le plaisir de rencontrer le C. F. Constancien, Provincial de Saint Paul-3-Châteaux.

Il ne put qu'y passer la nuit. Le lendemain matin à 9 h. 40, il repartait pour Rome, où il passa les deux journées du 18 et du 19 soit à voir, dans l'intérêt de l'institut, un certain nombre de dignitaires ecclésiastiques, soit à faire la visite de notre collège San Leone Magno, florissant, Dieu merci, mais, à cause de cela même, un peu à l'étroit dans son local et très désireux d'en voir élargir l'enceinte.

Le 20, dans la matinée, i] prenait le chemin de Messine, mais avec l'intention de s'arrêter à Rosarno, petit bourg de la Calabre, un peu au nord de Reggio, afin d'aller visiter l'orphelinat de Polistena, dont il a été question plus haut. En descendant du train, à Rosarno, il trouva le C. F. Marie Abraham, directeur de Polistena, qui était venu l'attendre, et, pour le conduire à l'orphelinat, — situé à une vingtaine de kilomètres dans la direction du S.-E., — la voiture de Mgr l'évêque de Mileto, qui par une gracieuse prévenance de Sa Grandeur, était venue se mettre à sa disposition.

La réception à l'orphelinat fut celle d'un père vénéré qui vient au milieu de ses enfants. Oriflammes, chapeaux, écussons; etc. …, rien n'avait été négligé pour l'éclat et le bon goût de la décoration extérieure; mais ce qui faisait surtout plaisir à voir, c'était l'élan spontané, la joie franche et naïve, et le juvénile entrain de tout ce petit peuple d'orphelins heureux de manifester en. la personne du Supérieur la respectueuse et sincère affection qu'ils ont vouée aux Frères. Le clergé de la paroisse et une bonne partie de la population tinrent à s'associer à ces démonstrations de sympathie.

Après avoir assisté à la sainte messe, qui fut, pour l'occasion, d'une solennité exceptionnelle, on revint à la maison pour les souhaits de bienvenue. Ils furent exprimés avec beaucoup d'âme par un des orphelins dans un discorsino où le naturel et la simplicité du style s'alliaient de la façon la plus heureuse à une grande délicatesse de sentiments. Le Révérend Frère en fut touché et cela dut paraître dans sa réponse, car elle fut applaudie avec un enthousiasme qu'on sentait venir du cœur.

La visite détaillée des diverses parties de l'établissement et l'assistance à deux intéressantes séances récréatives données par les élèves absorbèrent toute l'après-midi, et le lendemain matin fut consacré à une promenade, d'où le Révérend revint aussi édifié et consolé de la docilité, de la bonne tenue et du bon esprit des enfants que ceux-ci étaient heureux et fiers de l'avoir eu avec eux.

Les heures, on le comprend, ne paraissaient pas longues, d'un côté ni de l'autre; mais elles étaient comptées. Le vapeur Memfi devait partir de Messine pour Alexandrie le lendemain 24 à midi et demie, et il fallait aller le rejoindre.

Le Révérend Frère quitta donc à regret la chère maison de Polistena, le jeudi de bon matin, pour reprendre, en compagnie du C. F. Marie Abraham, le chemin de Messine, à travers des campagnes d'une remarquable fertilité, mais lamentablement désolées par le tremblement de terre. Rares sont les maisons qui sont restées debout. Mais c'est surtout à Messine même, si belle il y a trois ans, que le spectacle est triste. Bien que la vie y ait un peu repris, on ne voit guère encore de toutes parts que des ruines et des décombres. Après avoir eu le bonheur d'entendre la messe et de faire la sainte Communion dans la chapelle en bois qui remplace la cathédrale entièrement détruite, le cher Voyageur et son compagnon gagnèrent en barque le Memfi, qui leva l'ancre à l'heure convenue, c'est-à-dire à midi trente-cinq.

 

De MESSINE à BEYROUTH.

La traversée, grâce à Dieu, fut heureuse et trois jours après, le 27, le vapeur arrivait sans accident à Alexandrie. Le Révérend Frère fut heureux de rencontrer là le C. F. Amphiloque, Provincial de Syrie, qui était venu à sa rencontre. Ensemble, ils allèrent rendre visite aux RR. PP. Jésuites qui dirigent dans cette ville un grand et beau collège, et peu d'heures après ils se trouvaient à la gare pour prendre le train du Caire. Durant tout le trajet, qui est d'environ 200 kilomètres, ils purent admirer à loisir la riche campagne égyptienne alors dans toute sa splendeur, avec ses plantureuses récoltes de blé, d'orge, de fèves, de lupin, de lentilles, d'oignons, de sorgho, de canne à sucre, de coton, etc., etc., les unes bientôt prêtes à cueillir, les autres à tous les degrés de leur croissance.

 

Le collège de la Sainte Famille au Caire.

En elle-même, la grande capitale égyptienne, dont la population dépasse un million d'habitants et qui n'a rien a envier, pour l'agrément et le confort à la plupart des plus belles villes européennes, offre sans doute bien des choses intéressantes pour qui y viendrait en touriste; mais ce n'est pas ce dont s'inquiètent nos voyageurs: ils vont droit au Collège de la Sainte Famille dirigé, comme celui d'Alexandrie, par les RR. PP. Jésuites, et où nous avons depuis 1898 huit de nos Frères chargés des classes de français.

Reçu avec beaucoup de cordialité par les Révérends Pères, le R. F. Supérieur le fut avec tous les témoignages de l'affection filiale par les Frères de la communauté, qui naturellement profitaient à qui mieux mieux du bonheur si rare de l'avoir au milieu d'eux. Ils avaient tant de choses à lui dire et tant de communications intéressantes à recevoir de lui !… Le lendemain il visita le collège, qui se trouve dans un état de grande prospérité, et il eut la satisfaction de recevoir de la part des Pères de très bons témoignages sur la manière dont les Frères s'acquittent du rôle modeste mais important qui leur est confié dans l'organisation de ce bel établissement.

Quand on va au Caire, surtout si c'est la première fois, on ne peut guère se dispenser de pousser une pointe jusqu'aux Pyramides qui ne sont éloignées que d'une quinzaine de kilomètres. Le R. F. s'accorda donc cette petite diversion en compagnie du C. F. Provincial et du Frère Directeur, et il fit une visite aux Oasis, nouveau quartier du Caire encore en voie de formation, où une fondation nous est demandée. Il en revint avec l'impression que ce serait une position excellente et que nos Frères auraient chance de pouvoir y faire beaucoup de bien; malheureusement pour recueillir cette moisson qui s’annonce consolante, il faudrait des ouvriers qui pour le moment font défaut.

O chers novices et juvénistes de Bairo et d'ailleurs, hâtez-vous de grandir; faites provision de piété, de zèle, de dévouement et d'esprit religieux. Si vous saviez quelles belles tâches, un peu partout, le Seigneur vous tient en réserve !

Enfin le 2 mars au matin, le Révérend Frère ayant terminé auprès de nos chers Frères du Caire la mission de paix, de consolation et d’encouragement au bien que lui confèrent les Constitutions, repartit pour Alexandrie, toujours en compagnie du C. P. Amphiloque, pour aller reprendre le Memfi, qui devait le conduire directement à Beyrouth le lendemain, 3 mars.

 

Dans la SYRIE et le LIBAN.

Dans la grande et belle ville de Beyrouth, neuf de nos Frères sont employés à l'Université Saint Joseph, sous la direction des RR. Pères de la Compagnie de Jésus, à titre de professeurs de français, comme au collège du Caire. C' est à eux, tout naturellement, que le R. F. Supérieur fit sa première visite en débarquant sur le sol de Syrie ; puis vint successivement le tour des communautés de Jounieh, de Gebeil, d'Amchit, de Batroun, d'Achkout, d'Alep, de Zahlé, de Deir-el-Kamar, de Saïda, et partout ce fut la même explosion de joie et de filiale vénération parmi les Frères, comme les mêmes démonstrations enthousiastes de respect, d'estime et de religieuse sympathie de la part des élèves et souvent de la part des populations chrétiennes de ce religieux pays. S'il y eut quelques différences elles furent l'effet non du plus ou moins de bonne volonté, mais des moyens plus ou moins grands qu'on avait à sa disposition. Il serait trop long de décrire une à une les réceptions qui lui furent faites dans les diverses localités dont nous avons parlé, et d'ailleurs sur un certain nombre, nous n'avons que des données un peu vagues. Qu'il nous suffise de donner, à titre d'exemples, les quelques détails suivants : sur trois ou quatre d'entre elles, en offrant nos remerciements et ceux des lecteurs du Bulletin, aux obligeants confrères qui ont bien voulu nous les communiquer.

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Jounieh1. — « Une dépêche nous ayant prévenus — écrit Frère Directeur — que le bateau arrivait à Beyrouth plutôt qu'on ne l'attendait, toute la maison fut mise en branle-bas pour hâter les préparatifs ; tout le monde travailla d'arrache-pied, en sorte que le samedi 5 mars, à 9 heures et demie du matin tout était prêt et je me trouvais à la gare avec 4 ou 5 Frères et deux voitures… Nous faisons le tour et nous arrivons solennellement devant le collège pavoisé. Tous les élèves, massés sur deux lignes allant du grand portail à l'entrée de la chapelle, acclament de bravos enthousiastes le Révérend Frère, qui sourit aimablement à tous. Il entre à la chapelle décorée comme aux jours les plus solennels. Il adore Notre Seigneur, tandis que les élèves se pressent dans l'enceinte. On chante avec entrain l'Ave Maris Stella… on prie pour l’heureux succès de la visite du Révérend Frère… et tandis qu'il monte un instant au petit salon pour y être salué par le personnel de la maison non occupé par les enfants, ces derniers entrent dans les salles de classe, dont les cloisons abattues et les décors ont changé l'aspect accoutumé. La scène se détache toute pimpante, dans les toiles neuves qu'a brossées le Frère Elie Gilbert… Les acteurs sont prêts. Le vénéré Visiteur peut descendre.

 

« Le voici… Entouré des CC. FF: Amphiloque, Rodriguez, Aldegrin il entre dans la salle au milieu de retentissantes acclamations. Alors commence l’Académie intitulée : LE CEDRE, dont, suit le programme :

Bouquet de fête (duo).

Avant-propos: Une causerie à bord (dialogue).

Prologue : Les Souhaits de bienvenue (dialogue).
I— Le TRONC.

Poussées de Sève (récit).

La Vision du P. Champagnat (poésie).

Frondaisons et Gelées (description).

La Vision: La Tourmente (poésie).

Dans les branches brisées: Sursum Corda! (poésie)

La Vision: Le Renouveau (poésie).

Les Oiseaux clans les branches (chansonnette).

II. — LA RAMURE.

Le Liban et Notre-Dame (poésie).

Le Liban et la France (lettre).

La Tentation du Missionnaires (romance).

Le Liban et le P. Champagnat (dialogue).

La Requête des Petits (dialogue).

Le Liban et l'avenir (discours).

Hymne au Liban (duo).

EPILOGUE: Le Cèdre séculaire.

 

La simple énumération des titres le montre : il n'y avait rien de banal dans cette « Académie ». Composée de toutes pièces pour l'occasion, elle forme un véritable poème cyclique, une sorte d'épopée mariste, fondues en un tableau emblème unique et vivant l’histoire de l'Institut, la visite du Révérend Frère et la province de Syrie.

Le Bouquet de fête est un duo chantant, dont les paroles de circonstance expriment la joie et l'amour provoqués par le passage du Révérend Frère ; la Causerie à bord, entre un Libanais et un ancien élève de Valbenoîte est une ingénieuse fiction destinée à faire connaître la personne du cher Visiteur ; dans les Souhaits, les élèves de toutes les classes, sous prétexte de régler le programme de la séance à lui offrir, lui débitent ou chantent leurs compliments de bienvenue en vers arabes, français et anglais.

 

L’école des Frères à Jounieh.

Sous la rubrique Le Tronc, une série de tableaux, avec intermèdes et chœurs, donnent, sous une forme allégorique, la synthèse de l'histoire de l'Institut en général: la jeunesse, les développements, la tourmente de 1903, l'espoir en Dieu, la résurrection. C'est le premier cycle de l'épopée.

Dans les sept pièces de La Ramure, qui forme le second cycle, se trouvent synthétisées d'une manière analogue l'existence et la vie d'une branche du Cèdre mariste: la province de Syrie, le Liban, avec son histoire religieuse et politique, ses gloires, ses besoins actuels, ses craintes; ses espérances, et même les desiderata particuliers de la maison de Jounieh.

Enfin, dans le Cèdre séculaire, qui sert d'épilogue, on célèbre le providentiel épanouissement du grand arbre qui étend ses rameaux sur toute la terre, et l'on salue à l'horizon le Centenaire de 1917 et la Béatification désirée du Vénérable Champagnat.

Rien n'y manque, comme on le voit, et, d'après les échos qui nous arrivent non seulement l'exécution était tout à fait digne du plan, mais les jeunes acteurs furent vraiment à la hauteur de leur rôle, et le décorateur du théâtre s'était surpassé.

Comme de juste, le Révérend Frère félicita vivement tous ceux qui avaient concouru à l'organisation de cette belle séance; puis, dans une causerie familière, il donna aux élèves quelques conseils très opportuns touchant leur formation intellectuelle et morale, et la pratique courageuse de leurs devoirs religieux.

« Etre bon pour soi, leur dit-il notamment, c'est quelque chose; mais de nos jours cela ne suffit pas: il faut encore être homme d'action ». Et il les engagea à se tenir en garde contre trois ennemis très dangereux dont le nom commence par la même lettre: la peur, la peine, le plaisir.

C'est environ midi lorsque prend fin cette réunion intéressante. Tandis que les enfants vont dîner, le Révérend Frère visite en détail toutes les parties de la maison, et demi-heure après c'est le tour des Maîtres de s'asseoir aux côtés de leur vénéré Supérieur pour un repas de famille. La joie en fait le meilleur assaisonnement.

Dans l'après-midi, vers 2 heures et demie, autre séance récréative très bien réussie où les élèves donnent une nouvelle preuve de leurs remarquables dispositions à interpréter avec naturel toutes sortes de sentiments et de situations, et de la facilité avec laquelle ils savent s'exprimer en langue française. Le Révérend Frère, qui n'est jamais à court, dit encore quelques mots aimables à l'adresse de tous, et il annonce un grandissime congé, salué, comme c'est la coutume, par d'enthousiastes applaudissements…

Des voitures attendaient à la porte. Le Révérend Frère y prend place avec le C. F. Provincial et quelques autres Frères et se dirige sur Békerké pour aller faire une visite au Patriarche maronite, Sa Béatitude Mgr Elie Oyeck, dont il reçoit le plus bienveillant accueil et qui lui parle avec beaucoup d'éloges des Frères et de leur œuvre au Liban. A. son retour, il trouve la maison magnifiquement illuminée en son honneur.

Le lendemain, dimanche, dans les intervalles des offices religieux, il est une bonne partie de la journée à la disposition des Frères qui ont à l'entretenir; mais voici les voitures de Gebeïl qui viennent le prendre… On lui dit au revoir pour quelque jours seulement car il doit revenir.

Arrivé au Nah' Ibrahim2, il trouve un cortège de voitures avec toutes les autorités de Gebeïl qui sont venues le saluer au nom de la population, et à l'entrée de la ville, la fanfare et une foule compacte accourue pour l'acclamer.

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Alep3 (1). — Ici, on s'est trouvé surpris; mais tout a été bien quand même. Le tableau de la situation est retracé au vif dans une lettre écrite de l'établissement le lendemain de la séance, et dont nous nous contenterons de citer quelques extraits: « Imaginez-vous que notre bon Révérend s'est trouvé au milieu de nous un jour plus tôt qu'on nous l'avait annoncé. Le cher Frère Provincial avait bien envoyé une lettre pour nous prévenir: mais elle s'était trompée d'adresse, de sorte qu'elle est arrivée quand nous étions en pleine séance!… »

Quelle surprise, d'abord, pour nos deux chers voyageurs, de ne trouver personne à la gare. Heureusement quelques-uns de nos élèves étaient allés au train. Ils se sont présentés pour les saluer. Vous savez, leur ont-ils dit simplement, on ne vous attend pas aujourd'hui, mais demain. L'un d'entre eux leur a trouvé une voiture, a pris leurs bagages, et….. en route pour l'école!

Le plus joli coup de théâtre s'est passé alors dans l'établissement. C'était vers les cinq heures du soir: Chacun était occupé à préparer, à organiser la salle de réception. Tout à coup on vient nous dire: Le Révérend est là. Nous n'y faisons pas même attention, tant nous sommes persuadés que c'est une farce et nous continuons notre besogne; mais, au bout de quelques moments, il faut se rendre à l'évidence, et vous voyez de là-bas le tableau: rien de prêt!

Alors nous réunissons immédiatement quelques-uns de nos enfants, qui parcourent les différents quartiers de la ville pour avertir leurs camarades de venir en costume pour 7 heures du matin.

Chose extraordinaire: le lendemain, à l'heure dite, tous ces bons petits Alépins étaient présents et nous pouvions faire à notre Révérend Supérieur une réception que sans trop d'exagération je puis appeler belle. Les enfants et l'école ont offert deux tableaux dont l'un représente le Vénérable Champagnat et l'autre le Révérend Frère lui-même.

Monseigneur et les bons Pères arméniens ont fait le possible et l'impossible pour bien le recevoir; aussi ont-ils gagné leur cause. Notre bon Révérend était enchanté de trouver tant de sympathie parmi ces braves gens. On a raison de dire que tous ceux qui passent à Alep s'y laissent prendre. Les enfants sont vraiment gentils et nous donnent beaucoup de satisfaction.

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Deir el Kamar4. — Une autre lettre venue de Deir el Kamar raconte de la manière suivante la réception qui fut faite au Révérend Frère dans cette localité. C'est le Frère directeur qui écrit:

« Le jeudi, 17 mars, de bonne heure j’envoyai une voiture à Aley, station que vous connaissez et où le train revenant de Zahlé devait déposer notre bien aimé Supérieur. En même temps partaient à cheval quatre de nos plus grands. Ils devaient cavalcader devant la voiture, du Pont du Juge à Deir.

Dès qu'ils aperçurent le Révérend Frère, ils le saluèrent à la manière arabe, c'est-à-dire en déchargeant leurs revolvers; puis la course commença. L'un d'eux vint nous avertir plus tôt que je ne pensais de l'arrivée prochaine de celui que nous attendions avec impatience. Vite les pensionnaires prirent un petit frustulum et nous allâmes au-devant de notre hôte vénéré. J'avais donné rendez-vous aux externes pour demi-heure après le coucher du soleil, mais, pour me rattraper, je dis au sonneur de tirer fort la cloche. Mon ordre fut tellement bien suivi qu'au sixième coup la cloche dégringolait. Par une protection de Bonne Mère qui ne voulut pas permettre que notre fête fût attristée par un événement fâcheux, aucun des enfants groupés autour du sonneur ne fut atteint. La cloche elle-même n'eut pas d'autre mal qu’un tenon un peu tordu. Les externes vinrent nous rejoindre sur la route. Dès que la voiture parut nous nous rangeâmes pour laisser les cavaliers continuer leur course, et nous saluâmes le Révérend Frère par un vivat enthousiaste. Les petits reprirent la direction du collège par la grande voie, tandis qu'une vingtaine de grands coupaient à travers les mûriers.

Dès que le Révérend Frère, que nous n’avions pas laissé descendre de voiture avant la maison Dumani, arriva dans la cour intérieure, une décharge de je ne sais combien de fusils le salua; elle fut suivie d'une deuxième salve mieux fournie: puis tout le monde se rendit à, la chapelle pour le chant de l'Ave maris stella et la récitation d'un Ave Maria aux intentions de notre cher hôte. Avant que le Sub Tuum fût terminé, les tireurs se trouvaient à leur poste pour saluer le Révérend Frère de deux nouvelles décharges. On nous laissa juste le temps d'exprimer la bienvenue au Révérend Frère dans la salle d'étude où toute la communauté s'était réunie afin de recevoir la bénédiction du Père, et les coups de fusils recommencèrent. Les élèves occupés à charger ou à regarder charger — car j'avais interdit aux plus jeunes le port des armes, autrement la cour n'eût pas été assez vaste — songèrent pourtant que l'artificier avait quelques fusées, mais la poudre les grisait plus que le reste. A la fin, nos grands voulurent payer au Révérend Frère le plaisir de voir monter un ballon. Le temps très beau favorisa l'ascension et l'officier envoyé par le sous-préfet auquel j'avais demandé les permissions nécessaires pour tirer, étant venu saluer le R. F. Supérieur Général, me pria de recommander aux élèves le silence dans les rues. Je traduisis simplement le désidérata, les enfants mirent leurs armes en bandoulière et partirent non sans avoir de nouveau salué le Révérend Frère par leurs acclamations point forcées du tout.

Le lendemain, 18, après la messe basse où beaucoup s'approchèrent de la Table Sainte, nous nous disposâmes à la séance de réception dont je vous envoie le programme. Nous sortions à peine de la chapelle quant] l'on vint nous annoncer la visite du R. P. Assistant, curé de Deir. Un peu après on vint nie demander à quelle heure la municipalité pourrait voir le Révérend Frère Supérieur: « Vers onze heures ».

La salle préparée, les élèves placés, tant ceux de l’école gratuite que ceux de la payante, l'orchestre joua le chant de bienvenue pendant l'installation du Révérend et des professeurs.

Légende arabe, poésie du F. Charles-Marcel : je ne vous l'analyse pas, non plus que les autres morceaux du programme, car le Rév. Frère a tout emporté.

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De Deir et Kamar, le Révérend Frère se rendit à Saïda, puis bientôt à Jérusalem, où il eut le bonheur de passer la Semaine Sainte sur les lieux mêmes qui furent théâtre de la passion et de la résurrection du Sauveur. Dans sa circulaire du 28 mars, il a donné lui même un petit écho des religieuses émotions qu'il y éprouva; mais nous espérons bien que ce ne sera qu'un prélude, dont, avec les lecteurs du Bulletin, nous attendons la suite avec une filiale impatience.

Le 31 mars, il se retrouvait à Jounieh, où avait été ménagée: une réunion d'environ 50 Frères pour lui dire un dernier adieu. Avant de les quitter, il leur rappela, dans une allocution touchante, les paroles et les avis que le Vénérable Fondateur adressait, sur son lit de mort, aux membres présents et futurs de l'Institut; il dit à chacun ce qu'il devait faire; prêcha l'union des efforts en commentant son thème favori: Pull well together; recommanda la culture des bonnes vocations, l'apostolat du bon exemple; et, avant de leur donner sa bénédiction d'adieu, il exprima le vœu que, pour le centenaire de 1917, il y eût dans la province 100 bons sujets syriens.

Enfin, le 2 avril, il était de nouveau à Beyrouth, et, pour lui faire honneur, M. Foulque du Parc, Consul général de France. le faisait prendre, à 9 heures du matin, par son Kawa pour le conduire, à l’ombre du drapeau français, dans une voiture du Consulat, à bord du "Niger’’, qui devait le mener à Smyrne.

Depuis lors, il a encore donné plusieurs fois de ses nouvelles qui sont toujours bonnes, Dieu merci. Deo gratias ! et que Marie le protège!

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1 Jounieh (8.000hIl.), au fond de la jolie baie de son nom, est une des plus belles localités du Liban. L'établissement que nous y avons, installé confortablement dans une maison que la Congrégation a fait construire à ses frais, compte présentement 208 élèves dont 50 pensionnaires, 15 demi-pensionnaires et 119 externes payants. La Communauté se compose de 17 Frères.

2 Fleuve du Liban, qui passe à peu près à mi-chemin entre Jounieh et Gebeil.

3 Alep (130.000 hab.), capitale du vilayet turc de son nom, est une ville industrielle et commençante célèbre par ses brocards d'or et d'argent, ses tissus de soie et de coton damassés, ses mousselines, ses cordages, etc. Elle est reliée à Damas et a Beyrouth par une voie ferrée. Nos Frères y dirigent depuis six ans une école soutenue par S. G. Mgr l'Archevêque arménien catholique, et dont les 205 élèves se répartissent ainsi qu'il suit : 162 catholiques, 22 chrétiens schismatiques, 9 israélites et 12 musulmans. Les Frères de la Communauté sont au nombre de 5.

4 Deir El Kamar (10.000 b.) est la vraie capitale du Liban, bien que le gouverneur réside à Btédine, située en face, de l'autre côté d'un profond ravin. C'est une ville en grande majorité catholique et où il y a beaucoup de bien a faire. L’école que nous y avons depuis 1904 compte 223 élèves : 113 payants et 110 gratuits qui donnent de grandes consolations à nos Frères, au nombre de dix.

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