Voyage en Grèce (Fin)

12/Oct/2010

Achevons aujourd'hui notre visite en Grèce, par ce qui regarde plus particulièrement et nos Œuvres et la question religieuse.

 

Le Lycée Léonin. Section Sacré Cœur. — Il suffit de rappeler ici en quelques lignes ce qui a été longuement décrit lors de l'inauguration du nouveau Lycée, en 1924.

Le bâtiment qui abrite cette Œuvre à été construit sur un vaste terrain du quartier de Patissia, alors situé en dehors de la ville. Cette section était destinée à l'internat trop resserré dans l'ancien local de St Denis. Elle s'est rapidement développée et compte dans les 5 à 640 élèves.

Le corps principal a du être presque doublé, par tare construction parallèle et à peu près semblable. La. surface des appartements est d'environ 7.000 mètres carrés. Cela fournit abondance de classes, de dortoirs, de salles d'études et autres qu'il est inutile dé décrire. Le tout évidemment, étant de construction récente, jouit de tous les avantages de lumière, d'aération et de bonnes dispositions qu'on est en droit de réclamer de nos jours d'un établissement- d'éducation. En dehors des vastes cours destinées aux ébats des élèves, la communauté dispose d'un jardin et d'espaces ombragés fort agréables. Les toits des bâtiments ayant été remplacés par des terrasses, on y a sur la ville d'Athènes et les environs un coup d'œil splendide. La belle lumière de Grèce entre partout et tout luit de propreté.

 

Les deux Sections. Les deux Sections du Lycée Léonin : Saint Denis et Sacré-Cœur, ont le même programme, d'ailleurs assez compliqué, car il faut mener de front l'enseignement officiel grec et français et même des cours commerciaux. Cela fait autant de divisions qui conduisent les élèves aux divers diplômes de l'enseignement secondaire et commercial. Les plus hautes classes, cependant, sont réservées au Sacré-Cœur, où l'espace n'est pas mesuré.

On peut signaler ici que depuis 1929, où le Lycée de Patissia a été, comme on dit, équiparé, il a cueilli 214 baccalauréats grecs et depuis sa fondation, 208 baccalauréats français.

Les deux Sections manœuvrent de concert, malgré la distance, quand leur réunion est possible, par exemple lors de certaines fêtes scolaires. La séance des jeux et sports, qui termine l'année, est de celles-là. Le 28 juin de l'an passé, 570 gymnastes tenaient sous le charme de leurs évolutions variées les 2.000 personnes, parents et amis qui les regardaient défiler, lutter, sauter et courir. Rien n'est si beau, dans une école, que ces mouvements coordonnés, souples et silencieux, où tout un petit peuple obéit au doigt et à l'œil.

Monsieur le ministre de l'Instruction publique avait bien voulu venir présider la séance. Après l'adresse qui lui fut lue, il répondit brièvement aux élèves par quelques félicitations et bons conseils, celui notamment d'aimer Dieu, leur famille et leur patrie, ce qui est, disait-il, le seul moyen d'assurer l'avenir de la civilisation, menacée par les barbares modernes, les communistes.

On peut souhaiter que tous les ministres de l'Instruction publique parlent de même, en tous pays.

 

Décoration du C. F. Marie-Agilbert par M. J. Zay. —C'est l'occasion de faire ici une petite digression. Un autre ministre de l'instruction publique, Monsieur Jean Zay, venu de France, se trouvait en Grèce ces derniers temps, à l'occasion du centenaire de la fondation de l'Université d'Athènes. Il voulut bien accepter de venir décorer de sa main le C. F. Marie-Agilbert, à qui le Gouvernement français avait décerné la croix de la Légion d'Honneur.

Il s'agit ici d'un de nos vétérans d'Orient, le doyen et l'un des fondateurs de la Province de Constantinople; dont la communauté fêtait les Noces d'Or. Ses états de service ne se comptent plus. Il assure à lui seul le travail d'une équipe de spécialistes en menuiserie, mécanique, éclairage électrique, installations de tous genres, maintenant qu'il a dû interrompre à peu près tout travail de classe.

Il va de soi qu'on prépara une belle séance. Monsieur le ministre eut l'amabilité de déclarer bien haut qu'il n'avait encore jamais vu un si beau Collège. Sans doute, le soleil d'Orient fait resplendir les choses et engage à l'exagération, mais enfin Son Excellence avait peut-être bien un peu raison. La réception fut cordiale et enthousiaste. Avec près de 600 élèves, on a de la ressource pour les chants, les défilés, les applaudissements..

Il y eut d'abord une magnifique adresse, lue par le C. F. Provincial. Elle fut suivie d'une poésie de circonstance en grec ancien, comme il convient quand on parle au Grand Maître de l'Université et enfin un compliment en français par un élève, pour bien montrer que si les jeunes Français s'essayent dans la langue de Démosthène, leurs camarades Grecs ne leur cèdent en rien dans celle de Bossuet.

Monsieur le Ministre voulut bien, entre autre belles paroles, assurer les enfants qui l'écoutaient que la soutane de leurs maîtres, sur laquelle il épinglait avec plaisir des décorations, était « le symbole du dévouement ».

Il venait de décorer, en même temps, le C. F. Flavien-Etienne des palmes académiques.

De fait, ces deux bons religieux, en compagnie de beaucoup d'autres, dans tout l'Institut, font sans bruit un bien que le bon Dieu apprécie encore mieux que les hommes qui, de temps en temps, les décorent.

 

Le Juvénat. — La section Sacré-Cœur possède aussi un juvénat. Le gouvernement grec ne reconnaissant plus l'existence légale de notre juvénat, établi jusqu'ici à Héraclée, à la maison provinciale, il a fallu le descendre à Patissia, comme on a fait pour le séminaire établi à St Denis. Les juvénistes suivent les classes, jusqu'à la conquête du baccalauréat grec, si on le juge à propos, et sont à part pour tout le reste.

Les élèves du Lycée n'ont manifesté qu'un léger étonnement les premiers jours et trouvent maintenant toute naturelle cette organisation. D'ailleurs, le temps des vacances, pour les juvénistes, se passe à étudier encore, au moins quelques heures chaque jour, tandis que pour les collégiens, il se passe surtout à oublier, de sorte que l'on peut espérer que nos juvénistes outre la supériorité d'une conduite exemplaire, auront encore celle des premières places dans les classes, du moins à supposer des dispositions égales pour l'étude. Et c'est bien, en effet ce qui se passe généralement.

 

La Religion. —- C'est sans doute avec intérêt qu'on lira ici quelques détails sur l'état religieux du pays.

La Grèce est chrétienne, presque depuis saint Paul. La liste des saints à noms grecs, dans notre calendrier religieux, suffirait à rappeler quelle intense vie chrétienne illustra tout l'Orient pendant des siècles. Puis, l'islamisme envahit et ravagea le pays. Nul ne saura jamais le nombre de martyrs inconnus qu'il envoya au ciel, ni les souffrances des chrétiens qui conservèrent leur foi, surtout dans les âpres régions montagneuses plus inaccessibles aux envahisseurs: Liban, Balkans, Péloponnèse. De plus, l'islamisme coupa toute relation avec le reste de la chrétienté. Le schisme intermittent, coupé de fréquentes réconciliations, dont la dernière fut celle de Florence, en 1431, peu avant la chute de Constantinople, finit ainsi par s'établir définitivement. Et il existe encore, non pas peut-être sous la forme consciente que lui donnent les livres, mais par un état de fait qui dure depuis des siècles. Le peuple suit sans raisonner les coutumes ancestrales et seuls les intellectuels peuvent se rendre compte de la réalité.

En fait, la Grèce forme donc, dans son immense majorité, une Eglise autonome orthodoxe et autocéphale, comme tous les autres pays d'Orient : Bulgarie, Roumanie etc. … Ce mot : Eglise autocéphale pourrait se traduire, en bon français, par Eglise qui fait à sa tête. Elle n'obéit donc plus à son ancien patriarche, celui de Constantinople et se gouverne elle-même à sa façon, suivant les anciennes coutumes.

Elle n'obéit pas non plus au pape de Rome et c'est pratiquement la seule différence entre les Grecs orthodoxes et les catholiques de rite grec, qui, d'ailleurs, ne sont qui un tout petit nombre.

Ceux-ci, en effet, ont même langue liturgique, mêmes chants, mêmes cérémonies, mêmes usages : on y baptise par immersion, on y communie sous les deux espèces, on y fait le signe de la croix de droite à gauche, on prie debout et ainsi de suite.

Pratiquement aussi la Grèce laisse les catholiques latins du pays qui peuvent être environ 50.000, agir à leur guise. Il y a une belle cathédrale latine à Athènes et la police aide au bon ordre des processions de la Fête-Dieu, dans les rues où elles passent.

 

Etat de l'Eglise dissidente. — L'état de l'Eglise grecque, s'il n'est guère reluisant à certains points de vue, comme celui des études du clergé, est tout de même, d'une façon générale, satisfaisant. Elle est restée, il est vrai, en deçà des progrès considérables que l'Eglise catholique a réalisés, surtout depuis le concile de Trente, notamment par la création des séminaires, institution encore inconnue dans l'Orient dissident.

Mais l'athéisme et l'anticléricalisme qui rongent tant d'autres pays catholiques y a été inconnu jusqu'à ces derniers temps. Seule la classe intellectuelle, celle qui est venue fréquenter les universités des grandes capitales européennes y a trop souvent perdu sa foi. Cela commence malheureusement à déteindre, en particulier sur la jeunesse des écoles et l'on ne voit pas bien ce qui pourra arrêter ce mouvement.

Ce qui nous choque le plus serait peut-être l'absence totale d'études dans la formation du clergé. Il en est resté à ce qui se pratiquait dans l'Eglise primitive. Ainsi, quand un curé meurt dans un village, les paroissiens, quelques jours après, choisissent l'un d'entre eux, un digne père de famille d'ordinaire et l'envoient à l'évêque chez qui il passe une semaine ou au plus un mois. L'évêque lui fait endosser une soutane, lui impose les mains et l'initie aux cérémonies usuelles : messe, mariages, baptêmes. Pour le reste, les traditions, le bon sens et l'usage suffisent, comme dans les anciens temps, où n'existaient aucun des gros livres de théologie actuels.

Au début d'une année scolaire, un de nos professeurs de gymnastique tardant à paraître, le Frère Directeur demanda de ses nouvelles. « Comment, lui dit-on, il ne vous a donc pas averti ? Il est devenu curé de son village, depuis six semaines ». Effectivement, venu peu après en voyage à la capitale, il nous fit une visite très amicale, dans son nouveau costume, qu'il portait déjà avec aisance.

Un tel clergé, évidemment ne ressemble guère au nôtre. Il ne prêche pas. Mais enfin, à tout prendre, il reste tout près du peuple, comme le maire du village et il maintient fort bien, à un certain niveau, la vie chrétienne et les pratiques religieuses. Tous les enfants sont baptisés, les gens sont mariés à l'église, les dimanches et les jeûnes sont observés, etc. …

On est même étonné, en questionnant de petits bonshommes de 8 à 10 ans rencontrés dans les champs, devoir comme toutes les vérités essentielles de la religion sont transmises fidèlement jusqu'à eux, par la voie de la famille. D'ailleurs, il faut remarquer que l'école a. l'enseignement religieux. Les églises sont fréquentées,. les cérémonies religieuses des grandes fêtes, notamment celle de Pâques sont grandiosement célébrées et la Pannaya, ce qui veut dire la Toute Sainte, nom familier de la très sainte Vierge, est priés et aimée partout.

 

La Panaya. — Chaque année, le 15 aout, une foule immense se rend en pèlerinage à Tinos, petite. île, située à six heures de navigation d'Athènes, pour vénérer une célèbre image de la sainte Vierge. Le gouvernement lui fait rendre les honneurs militaires. Sur la photo [page 435] ci-jointe, on peut apercevoir la sainte image arrivant, entre deux haies de marins qui lui présentent les armes, à une espèce de reposoir dressé sur le rivage, pendant que le bateau de guerre pavoisé, qui porte les personnages officiels, l'honore d'une salve de coups de canon.

 De sorte que, sans vouloir prétendre que les Grecs peuvent en remontrer aux pays catholiques, on peut affirmer que la Grèce est un pays chrétien. Jamais. le peuple, d'ailleurs, ne comprendrait un seul mot aux discussions théologiques qui ornent nos livres d'Occident, sur le schisme oriental. Il trouve tout naturel que nous obéissions à un pape et à des évêques latins, comme il obéit à son clergé grec et tout est dit. Pour lui, c'est une affaire nationale, une question de langue et de. coutumes. Il a plutôt une réelle vénération pour notre. costume religieux et ce n'est pas le sentiment populaire qui a inspiré les tracasseries dont certains rouages administratifs ont usé envers nos œuvres catholiques. On est reçu avec la plus grande cordialité dans une église ou un couvent de moines grecs, quand on a l'occasion d'y faire une visite.

Les familles qui nous amènent leurs enfants ont en nous la plus entière confiance. Nous apprenons à nos élèves le catéchisme et les faisons prier. Le mois de Marie est en honneur à Athènes, comme dans un pays où il n'y aurait que des enfants catholiques et un Délégué du saint Siège n'en revenait pas de voir la chapelle pleine de nos élèves, chantant avec entrain les chants du Salut qu'il donnait. Il prenait tous ces bons enfants orthodoxes pour de fervents catholiques.

Il n'y a que la confession et la communion qui leur sont interdites par les lois de l'Église, comme l'abjuration l'est pratiquement par les lois de l'État. De sorte qu'on reste finalement à peu près sur ses positions, da moins en droit, alors qu'en fait la distance qui nous sépare s'est bien amenuisée. a D'ailleurs, le schisme, schisme de fait, qui ne fut jamais signifié, a commencé lentement, sans date ni manifeste. Pourquoi ne finirait-il pas de la même façon? Les deux églises se sont oubliées plutôt que séparées et l'on y voit une promesse qu'elles s'uniront de nouveau, comme elles se sont désunies, par un lent et insensible mouvement ». Ces dernières lignes sont de Mgr Fontenelle, dans sa récente et splendide histoire de Pie XI (Spes) Elles sont encourageantes pour ceux qui, sur place, travaillent à ce rapprochement des cœurs, qui suffira à tout arranger.

 

Héraclèe. — Montons à présent à Héraclée qui, depuis 1924, a servi de maison provinciale à la Province de Constantinople, refoulée de Turquie. C'est une situation magnifique où juvénat, noviciat et scolasticat ont évolué à l'aise pendant douze ans, mais que les circonstances actuelles vont encore déranger une fois de plus. En effet le Juvénat grec, comme on vient de le dire, a émigré et ses frères yougoslave, hongrois et français, car la Province a créé quatre groupes, vont forcer à de nouveaux arrangements, pour le noviciat.

Héraclée est un petit village tranquille, le seul village catholique des environs d'Athènes. Les habitants primitifs furent installés là, il y un siècle, par le premier roi, Othon, prince bavarois, qui avait fait venir avec lui des familles allemandes. Tout le pays, que venaient de quitter les Turcs, était alors presque désert. Les descendants actuels n'ont plus guère que le nom d'allemand et d'ailleurs les mariages et voyages ont pas mal brouillé les choses.

Il reste pourtant que plusieurs descendants de ces familles catholiques, enrichis depuis, ont établi à. Héraclée leur maison de campagne, non compris les Sœurs de St Joseph, les Sœurs grecques-unies et même des Sœurs grecques schismatiques, de sorte qu'on a pu appeler Héraclée la sainte Colline. Tout récemment, il s'y est même installé un Carmel minuscule. Il est encore tout petit, le pauvre, et dans une situation d'attente. Il possède, dans un vaste terrain clos de murs, un petit bâtiment, formant les futures dépendances, mais pas encore de monastère proprement dit. Les carmélites, au nombre de trois, dont une tourière, viennent à la messe chez nous, chaque matin, faute d'installation définitive.

Elles entrent à pas de loup, juste quand la messe est commencée et partent avant la fin du dernier évangile. De sorte que l'on n'en n'a pas encore aperçu une seule. La clôture est ainsi sauve ou à très peu près.

Le gouvernement grec, craignant là un nouvel envahissement catholique a bien fait au sujet de leur arrivée les difficultés ordinaires, que nous connaissons, mais il a dû s'incliner à la fin, car toutes trois sont des grecques authentiques. Elles ont aussi leurs projets d'agrandissements et quelques postulantes attendent le moment favorable pour venir les rejoindre. C'est l'image de l'Église catholique qui grandit partout, en dépit des agitations et des oppositions du monde.

Restons sur de ce détail consolant, en achevant ce petit voyage en Grèce, terre de lumière et patrie des arts sans doute, mais, surtout, terre imprégnée de précieux souvenirs de la primitive Église, où notre sainte religion a de si fortes racines et où nos Frères travaillent avec courage à de bien belles œuvres qui portent des fruits consolants.

L'un des plus remarquables est le nombre des Frères de nationalité et de langue grecques qui se préparent, autour des fondateurs et organisateurs des Œuvres actuelles. Ils sont déjà 18, encore jeunes en général, mais ils donnent de bons espoirs.

Que la Panaya, tant et si bien priée dans ce beau pays, bénisse et multiplie ses enfants grecs, qui continuent à lui adresser dans la langue de saint Luc et de sainte Pulchérie la louange de l'évangile et d'Ephèse: XAIRE MARIA… THEOTOKE, Je vous salue, Marie… Mère de Dieu!

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