Voyageurs vers léternité

19/Feb/2010

Exules fuit Hevæ, exilés enfants d'Eve ! Comme ces paroles, que nous disons chaque matin au Salve Regina, peignent vivement notre condition en ce monde, et que d’utiles enseignements elles pourraient nous fournir si nous les méditions attentivement ?

Nous sommes ici-bas des exilés, des pèlerins, des voyageurs, des étrangers. La vie présente n'est pas le terme final de notre destinée, mais une halte passagère sur le chemin qui y conduit. La terre n'est point notre patrie, mais un simple lieu de passage, un séjour d'occasion, un asile momentané au cours de notre grand voyage vers l'éternelle demeure qui nous attend au-delà du tombeau. C'est là une vérité élémentaire que s'accordent à proclamer la voix presque unanime du genre humain et notre expérience personnelle de tous les jours aussi bien que les enseignements de la foi chrétienne.

Or, ce sont justement les vérités élémentaires, dit le P. Félix1, qui régissent le monde, qui guident l'humanité dans sa route, qui sont la grande lumière et la grande puissance de la vie ; et tel est, en particulier, le cas de celle qui nous occupe. Bien méditée, elle est, comme l'idée de destinée elle même, le soleil qui projette, sur le chemin de la vie, l'indispensable lumière sans laquelle on ne peut y marcher qu'a tâtons, et qui a la merveilleuse puissance d'accomplir, dans l'âme qui s'ouvre à son rayonnement, les transformations les plus radicales et les plus salutaires.

Sous la conduite de l'illustre prédicateur, dont nous ne ferons qu'analyser le raisonnement en nous servant même le plus possible de ses propres expressions, nous venons donc vous proposer aujourd'hui, chers lecteurs, d'ouvrir religieusement vos Ames a la considération des conséquences de cette importante vérité. Ce sera entrer dans l'esprit de l'Église, qui nous rappelait, il y a quelques jours, en nous mettant de la cendre sur la tête, que notre corps doit retourner momentanément à la terre d'on il a été tire, mais que notre Ame immortelle ira recevoir de Dieu, et pour l'éternité, la fixation du sort qu'elle s'est mérité par ses œuvres bonnes ou mauvaises.

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Je ne suis sur la terre qu'un étranger, un voyageur, un exilé. Cette vérité, quoique élémentaire, ou plutôt précisément parce qu'elle est élémentaire, a, disons-nous, quand elle est sérieusement méditée, une merveilleuse puissance pour transformer une vie humaine : une puissance d'illumination pour l'éclairer, et par suite une puissance sans pareille de conversion. Elle transforme l'intelligence en faisant tomber toutes ses illusions ; le cœur en brisant tous ses attachements illégitimes ; la volonté en redressant tous ses égarements.

a.) D'abord elle fait tomber les illusions de l'intelligence. Et qui dira combien tes illusions sont nombreuses et variées ? Qui pourra imaginer tout ce que jette sur nous d'obscurcissements et de fausses lueurs ce que l'Ecriture appelle si bien la tromperie de la bagatelle ?

Tous les spectacles que nous regardons, sur le théâtre de cette vie, nous font des illusions qui nous dérobent la réalité des choses. Il semble que tout en nous conspire à nous abuser. L'imagination nous trompe ; nos sens nous trompent ; nos passions nous trompent. Et, de même qu'au théâtre on se jouent les drames de l'action humaine, les décorations factices, les fausses lueurs, les masques menteurs, les péripéties artistiquement ménagées trompent le spectateur sur le fond des choses et lui font un moment prendre l'imaginaire pour le réel : ainsi, dans la vie, les images et les fantômes qui passent et repassent sous nos yeux, les impressions et les sensations, les mirages et les fascinations de toutes sortes forment devant notre pensée comme un prisme miroitant qui nous illusionne, nous séduit et nous trompe sur tout ce que nous rencontrons au chemin de l'existence.

Et à, quoi tient cette perpétuité de l'illusion et de la tromperie, dont nous sommes les victimes plus ou moins volontaires ? Pour une grande part à ce qu'en réalité nous sommes voyageurs et que trop souvent nous oublions ce que nous sommes. Sans y songer, nous pensons, aimons et agissons comme si nous étions dans une condition stable et permanente ; et par là nous nous condamnons irrémédiablement, sur toutes choses, à toutes les illusions d'un Voyageur qui se croirait en repos alors qu'il est emporté, sur les rails d'une voie ferrée, avec une vitesse vertigineuse. Comme lui, nous nous trompons sur le mouvement des choses, sur leur réalité, sur leur valeur, et notre vie, comme son voyage, devient une scène changeante où l'illusion succède a l'illusion, l'erreur à. l'erreur, la mystification à la mystification.

Au lieu d'apprécier les choses d'après leur rapport avec le terme où nous devons aboutir, nous en jugeons d'après leur relation avec les accidents de la route, et de la l'idée fausse que nous nous en faisons. Les choses de l'exil valent pour nous celles de la patrie ; ce qui passe vaut comme ce qui est stable, le fugitif a le prix du permanent, le périssable a la valeur de l'immortel, les fragiles demeures où notre vie d'un jour vient s'abriter en passant sont à nos yeux que tout séduit et tout trompe comme des palais taillés dans un indestructible granit.

Eh bien, pour anéantir toutes ces erreurs, pour faire tomber toutes ces illusions, pour redresser tous ces faux jugements, que faut-ii ? Simplement se souvenir de cette parole : ma vie est an voyage, et songer, à chaque pas que l'on fait, comme le voyageur qui veut aboutir, au terme où l'on doit arriver. Là, on effet, à cette cime on tout doit converger, est le vrai point de vue pour bien juger toute chose, parce que de la jaillit la grande lumière qui éclaire tout d'une splendeur telle qu'elle chasse toutes les ténèbres, dissipe toutes les illusions et rend toute erreur comme impossible.

Nous donc qui cheminons péniblement par les sentiers obscurs de la vie, montons là haut, plus haut que tout ce qui est du temps, de la terre, de l'humanité ; montons par la pensée jusqu'à ce point culminant de la vie qui s'appelle la fin dernière ; et, de ce sommet d'où la vraie, l'incorruptible lumière illumine tout, regardons, méditons toutes choses.

Grand Dieu ! comme tout se transforme soudainement à nos yeux ! Comme tout change dans nos pensées ! Comme tout prend devant nous sa physionomie et sa valeur réelles ! Comme tout se rétablit et se montre dans ses véritables perspectives !

De ce point fixe et lumineux de ma destinée suprême, je regarde chaque chose et je la vois telle qu'elle est, dans une pleine clarté. J'évoque devant moi toute créature, je la somme de me dire ce qu'elle vaut pour ma destinée, et sur sa réponse, je la juge d'un jugement qui ne se peut tromper.

— Qu'êtes-vous pour le terme où je dois arriver ? — J'en éloigne, répond celle-ci ; mais en revanche je vous promets et vous prépare tous les charmes du chemin.

— Arrière ! vous m'éloignez du but que je dois atteindre : retirez-vous ; je vous connais, vous êtes le mal.

— J'y mène, dit celle-là, mais a travers des chemins âpres et difficiles, voire même à travers la fatigue et la souffrance. — Venez ; donnons-nous la main et allons ensemble au terme où je dois arriver. Je vous connais, vous êtes le bien.

— Moi, dit une troisième, je n'y conduis pas ; mais je n'en éloigne pas non plus. Je suis dans la vie une distraction, un charme, un amusement : distraction inoffensive, amusement permis, charme innocent ; rien de moins, mais aussi rien de plus. — Alors vous êtes la bagatelle, la vanité, l'inutile. Donc, vous aussi, retirez-vous et laissez-moi suivre mon chemin, car j'y marche non pour me distraire, m'amuser, me charmer, mais pour arriver.

Ainsi, à la lumière qui tombe sur toutes choses du point culminant d'où nous les regardons, tout est vu, tout est reconnu, tout est jugé à sa vraie valeur : le bien, le mal, l'inutile, l'indifférent ; et cela grâce à cette simple vérité mise en bonne place dans notre esprit : Je suis voyageur.

b) Mais cette pensée, sérieusement méditée, ne fait pas seulement tomber de notre intelligence les erreurs et les illusions qui la trompent sur la réalité ; elle brise dans notre cœur les attachements plus ou moins illégitimes qui, en nous fixant sur le chemin, nous empêchent d'arriver à la fin.

Hélas ! le cœur de l'homme est ainsi fait : il éprouve le besoin de s'arrêter à quelqu'un ou à quelque chose ; et là où il s'arrête, il tend à pousser, comme l'arbre dans la terre, des racines profondes ; si profondes parfois qu'il faut pour s'y arracher remuer de fond en comble l'existence tout entière. La grande tentation, le grand danger de la vie, c'est de contracter des affections qui nous fixent au chemin et nous empêchent d'arriver à la fin : danger de tous et de chacun, danger de toute condition et de tout âge. Toutes les séductions du monde et toutes les industries de Satan conspirent avec toutes les passions de nos cœurs pour nous créer des affections qui confisquent notre liberté et des attachements qui, en nous arrêtant aux charmes du chemin, nous empêchent de marcher à la conquête de la fin. Hommes, démons et choses s'entendent pour nous dire d'une voix dont le charme nous captive et avec une éloquence dont nos faiblesses secondent la puissance et facilitent le triomphe

« Voyageur, pourquoi marcher toujours et te fatiguer sans cesse ? Pourquoi, dans ce laborieux parcours, ne pas faire une halte qui un moment te soulage et te repose ? Regarde autour de toi comme ces rivages sont charmants ! Regarde au-dessus de toi comme le ciel est serein. Et sous le ciel, sur ces rivages, quels spectacles à. contempler, quelles délices à savourer ! Vois comme ces fleurs sont belles, comme ces ombrages sont frais ! Toutes ces choses si riantes, tous ces fruits délectables d'une nature si prodigue et si féconde, pourquoi Dieu les a-t-il créés, sinon pour que tu en jouisses ? Tout ce riche banquet de la création, pourquoi la Providence l'a-t-elle préparé, si ce n'est pour que, toi aussi, tu viennes t'y asseoir avec tous ceux qu'elle y convie ? Donc, ô voyageur, arrête-toi du moins un jour, et demain, si tu veux, tu reprendras ta course fatigante vers des régions moins favorisées ».

Mais imprudent s'il se laisse prendre à ces invitations perfides : le lendemain, quand il voudra repartir, il se sentira comme rivé par des attractions invisibles, retenu par des liens mystérieux qu'il n'aura pas la force de rompre, assujetti par des attaches secrètes contre lesquelles il se trouvera impuissant. Et lui qu'attendaient au terme des délices incomparablement meilleures, un banquet bien autrement béatifique, le voilà captif sur le chemin, captif d'un charme qu'il n'a pas su rompre et qui lui prépare de terribles désenchantements.

Eh bien, que faire, nous, voyageurs de la vie, pour empêcher ces attachements ou les briser quand ils existent ? Pas de moyen plus efficace que de nous souvenir justement que nous sommes des voyageurs ; que cette vie n'est qu'un exil et que nous n'y sommes que des exilés en route pour retourner à la patrie ; puis de faire ce que suggère naturellement ce souvenir.

Il faut passer au milieu de ces enchantements comme passe un étranger en cours de route, jetant autour de lui un regard plus ou moins indifférent, pressé qu'il est de rentrer dans sa patrie. Il faut nous dire tout bas, en passant même à travers les merveilles que la nature, l'art et l'industrie peuvent dérouler sous nos yeux : Tout cela est beau, tout cela est ravissant, mais tout cola n'est pas fait pour moi ; allons ! continuons notre route et hâtons-nous d'arriver. Il faut dire à tout ce qui, sous une forme on sous une autre, par tel charme ou par tel autre, prétend nous donner des chaînes : Quoi ! vous demandez à mon cœur et avec lui à ma vie entière de s'arrêter ici ? Ah ! vous oubliez que je suis voyageur et que comme tel je passe par un chemin par où je ne passerai plus. Vous me dites : Arrêtez-vous, dressez ici votre tente sur ce charmant rivage, sous ce ciel d'azur, reposez-vous. Ah ! vous vous trompez et vous voulez me tromper moi-même avec vous, en me faisant oublier ce que je suis aujourd'hui et ce que je dois devenir demain. Hélas la route que j'ai parcourue m'a déjà trop instruit, et de tous ces Charmes que vous me montrez, de cette félicité à laquelle vous nie conviez, je sais trop déjà l'irrémédiable fragilité et là fatale caducité. Oh ! je vous en prié, laissez-moi passer ; laissez-moi emporter jusqu'au bout de ma route un cœur libre et dégagé de toute entrave. Pour jouir de tout ce qui peut ici charmer les regards et enchaîner les cœurs, appelez ceux qui doivent y demeurer, moi je dois partir ; fleurs de l'exil, appelez d'autres regards pour vous contempler, d'autres mains pour vous cueillir : moi je suis voyageur, il faut que j'arrive au terme de mon voyage.

c) C'est ainsi que nous trouvons dans cette pensée vraiment libératrice, avec la lumière pour nous garantir des erreurs et des illusions de l'intelligence, la force pour préserver ou affranchir nos cœurs de toute attache plus ou moins illégitime ; et ce qui achève de mettre dans tout son jour sa puissance transformatrice, c'est que nous y trouvons en même temps la puissance de redresser tous les égarements de notre volonté. D'une vie inutile et stérile, elle fait, quand elle a pris sa vraie place dans nos esprits, une vie active et féconde et d'une vie désordonnée, une vie vertueuse et sainte.

Assurément d'autres pensées peuvent exercer sur l’œuvre de cette transformation une influence réelle : pensée de la mort qui nous arrache tout et met fin à tout ; pensée du jugement !de Dieu où nous portons, pour être condamnés, la responsabilité de tout ; pensée du ciel que nos désordres nous enlèvent en nous déshéritant de tout ; pensée de l'enfer où nos prévarications non réparées nous précipitent sans rémission et pour toujours ; mais nulle autre peut-être n'a une influence plus décisive que celle-ci : je suis voyageur et je marche dans un chemin par où je ne passerai plus.

D'abord, il est dans certaines vies un grand désordre par lequel elles mentent aux desseins de Dieu créateur et providence : c'est la stérilité ; ce sont les vies qui ne font rien, j'entends rien de bon, d'utile, de salutaire ; vies étranges, pareilles à ces ruisseaux qui vont se perdre dans d'arides déserts sans pouvoir féconder même un seul grain de poussière, vies absolument stériles, qui ne font rien croître sur la route où elles passent, pas même une fleur dont on puisse en passant respirer le parfum ; vies infructueuses que leur infécondité même rend responsables, au tribunal de Dieu, de tout le bien qu'elles n'ont pas fait et qu'elles avaient l'obligation de faire.

Et ces vies, au fond, sont plus nombreuses qu'on ne serait tenté de se l'imaginer. Quel est même celui qui, mettant la main sur sa conscience, pourrait vraiment dire que la sienne ne leur ressemble pas à quelque degré ? Où sont-ils, ceux qui marquent par de bonnes œuvres chacun des pas qu'ils font au chemin de leur existence ? Regardons nous-mêmes derrière nous ; voyons la route que nous avons parcourue et les vestiges que nous y avons laissés de notre passage : combien d'œuvres y trouvons-nous qui se lèvent en témoignage, et disent de nous en se montrant : Il a passé en faisant le bien ?

Eh bien cette vie, que nous avions le devoir de faire fructifier et qui peut-être, n'a rien produit, rien créé, rien fait, quand est-ce que, de stérile qu'elle était, elle deviendra féconde ? Lorsque nous viendrons à penser sérieusement que nous sommes des voyageurs en route pour notre éternelle demeure, où nos seules couvres nous suivent. Du haut de la cime qui partage notre vie en ses deux grands versants, le passé et l'avenir, nous regardons alors ce qui est derrière nous et ce qui est devant nous ; or, voyant d'un côté le passé qui nous fuit et de l'autre l'avenir qui nous appelle, comment ne pas nous demander avec anxiété : De ces vingt, trente, quarante ans ou plus, qu'ai-je fait ? A travers cette série de mes jours évanouis, quels moyens ai-je pris pour rendre ma vie féconde et salutaire ? Où sont mes lionnes œuvres, mes dévouements, mes bienfaits ? Et si, dans cette route déjà longue, où chaque pas devait laisser la trace de quelque bonne œuvre accomplie, où chaque goutte de sueur aurait da faire germer, fleurir et fructifier quelque chose, nous n'apercevons rien que les hommes puissent bénir et que Dieu puisse récompenser, comment ne pas prendre la résolution efficace de nous mettre enfin sérieusement à l'œuvre, aidés de la grâce de Dieu et de faire le bien tandis que nous en avons le temps. C'est alors — l'histoire de l'Église le proclame avec éclat — qu'une nouvelle ère commence dans une vie, qu'à des années stériles succèdent des années fécondes, qu'en quelques années on renferme parfois des siècles de bien, et que le vide du passé est comblé autant que possible par la plénitude de l'avenir.

Mais il y a un désordre plus grand encore que la vie stérile et vide de tout bien ; c'est la vie qui fait le mal ; c'est là vie coupable et criminelle, qui non seulement ne laisse point après elle ces perles précieuses, ces points brillants qui signalent partout le passage du bien, mais qui souille sa route des germes de mort et des traces hideuses par où se trahit le passage du vice, c'est la vie chargée des prévarications de tout genre qui ont leur source empoisonnée dans l'orgueil, la cupidité et là volupté.

Cette vie si tristement désordonnée, qu'est-ce qui aura surtout la puissance de la replacer dans la plénitude de l'ordre ? Cette âme égarée dans les régions perdues de l'iniquité et du vice, qu'est-ce qui la ramènera le plus sûrement dans le chemin de la justice et de la vertu ? Encore la même pensée : Je suis voyageur sur la terre. — Et de quelle façon ? Un exemple va nous le montrer.

Une de ces âmes, un homme qui, depuis vingt ans, suivait cette voie lamentable oh la prévarication succède à la prévarication et le crime au crime, sortait un matin de sa maison pour suivre le cours ordinaire de sa vie dissolue, lorsque tout à coup, sans savoir comment ni pourquoi, il croit entendre une voix mystérieuse qui lui crie : Voyageur, où vas-tu ? — Où je vais ? — Oui, continue la voix, où vas-tu, homme, voyageur que tu es sur la terre, par ce chemin du désordre et de la prévarication, où vas-tu ? où prétends-tu arriver ? — Où je vais ? s'écrie alors ce pécheur, comme subitement réveillé : grand Dieu mais je n'y songeais pas. O mon âme, quoi ! depuis quarante ans nous marchons et pas une fois nous ne nous sommes demandé : Oh allons-nous ? Et où devons-nous aboutir ? Où allons-nous ? Mais c'est la grande question, et, en un sens, l'unique question de ma vie.

Alors, tout à coup, dans cette âme jusque là si fermée à toutes les voix de la vérité et du bien et si ouverte à toutes les voix du mensonge et du mal, les passions font silence : l'orgueil se tait, la cupidité se tait, la volupté même se tait. Et la voix seule de la vérité se fait entendre. Une lumière soudaine l'illumine en même temps, et il se prend à dire tout bas, dans le secret de sa conscience : Quoi ! je suis voyageur, et je l'avais oublié !

Ah ! s'il en est ainsi, à quoi me serviront ces triomphes poursuivis par mon orgueil à travers tous les chemins du crime et de la prévarication ? A quoi bon toutes ces richesses dont souvent l'acquisition a fait murmurer la justice et pleurer les misérables ? Qu'adviendra-t-il de ces plaisirs et de ces voluptés que je demande â toute créature et que je vais chercher jusque dans la boue et dans toutes les fanges ? C'est fini. J'ai compris le mystère de ma destinée ; désormais cette vie ne sera pour moi que ce que le chemin est au voyageur préoccupé avant tout du terme de son voyage. Et, dans une résolution suprême, brisant pour toujours avec l'orgueil, la cupidité et la volupté, il appela à lui pour compagnes de sa vie, l'humilité, la pauvreté, la chasteté. Quelques jours plus tard, il allait frapper à la porte d'un monastère, et demander d'être humble, pauvre et chaste pour l'amour de Jésus-Christ, afin de s'assurer par là la richesse, la gloire et les célestes voluptés de l'éternelle patrie.

* *

Nous qui voudrions être affranchis des illusions et des erreurs qui égarent notre intelligence ; qui désirons voir se briser les malheureux attachements qui tiennent nos cœurs comme rives aux créatures, et qui souffrons d'être entrainés à tant de fautes par la faiblesse ou le dérèglement de notre volonté, rappelons-nous aussi, souvent, pendant la sainte quarantaine, que nous ne sommes ici-bas que des voyageurs, des exilés, et que, selon les paroles de Job, nous marchons dans un chemin par oh nous ne passerons plus : nous ne manquerons pas d'éprouver comme tant d'autres, la vertu transformatrice de cette pensée puissante et salutaire entre toutes les pensées.

Ne disons pas qu'elle est trop austère et trop dure, puisqu'elle exprime une réalité qu'il n'est pas en notre pouvoir de changer. Sans nous arrêter aux accidents du chemin, songeons au terme.

Comme le nautonier qui entrevoit de loin, même à travers les orages, la félicité qui l'attend à son arrivée, passons sans nous arrêter à travers les Iles enchantées où le plaisir et la volupté voudraient nous retenir, et allons droit au rivage où nous attendent la paix et le bonheur sans fin.

Comme l'explorateur hardi qui marelle à travers les déserts sans s'arrêter au charme des oasis, marchons sous le soleil brûlant des passions, sans nous arrêter comme au terme de notre course, là off le monde nous promet un rafraîchissement éphémère et trompeur.

Comme le soldat qui revient au foyer paternel, des pays lointains où l'avait emporté la guerre, marchons, pressons le pas a travers tout ce qui pourrait nous séduire en chemin ; hâtons-nous d'arriver au foyer béatifique du divin amour, oh nous attend, en nous ouvrant son cœur, notre Père qui est aux cieux2.

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1 Le Père Félix, de la Compagnie de Jésus, occupa avec distinction la chaire de Notre-Dame de Paris de 1856 à 1806.

2 Cf. P. Félix : La Destinée, retraite de Notre-Dame, y, pp. 227-227.

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