Circulaires 390

Basilio Rueda

1982-12-08

Sur l'Oraison

Introduction
1. Quelques principes
a) Le principe de la culpabilité
b) Le principe de l'Amour
c) Le principe de niveau de vie
d) Le principe du témoignage
e) Le principe de compensation
f) Le principe de la destinée de l'homme
2. Réflexions sur la situation
3. Que faire?
4. Comment faire?
Conclusion

390

22 avril 1981 

INTRODUCTION

En avril 1981 cette petite circulaire a été envoyée à tous les Frères Provinciaux.

Plusieurs parmi eux ont demandé qu'elle soit envoyée à tous les Frères de l'Institut.

« Qu'elle serve à les aider tous sous l'action de l'Esprit Saint à entrer en conversation familière avec Dieu. » (Const. 38).

********** 

Saint-Chamond le 22.04.1981

 

Mon Cher Frère Provincial,

J'ai le plaisir – et aussi un peu la préoccupation – de vous envoyer la lettre promise sur l'Oraison qui, comme vous le voyez, est plutôt longue.

Ne vous en étonnez pas. C'est un sujet complexe et important. Je crois qu'il est grand temps d'en parler de façon un peu systématique.

Ce sont bien mes sentiments et réflexions que je vous communique mais après avoir reçu aussi ceux du Conseil Général et surtout ceux d'une Commission formée de Conseillers Généraux, pour réfléchir à ce problème ou, disons mieux, à la situation de la Congrégation face à ce problème.

La lettre que je vous envoie n'est pas destinée à être lue d'une seule traite. Je me permets de vous recommander de lire cette lettre en esprit de prière devant le Saint Sacrement ou dans un lieu qui puisse faciliter au maximum l'union avec Dieu.

Une bonne division pour la lecture pourrait être le découpage de la lettre en 5 parties — l'introduction et quatre parties — chacune de ces parties étant lue en relation avec ce qui précède.

Il n'est pas expressément prévu que cette lettre suscite des réactions, mais celles que vous m'enverrez seront les bienvenues, que ce soit des impressions, des mises au point, des considérations, des points d'accord, etc. …

Si donc vous réagissez par écrit, veuillez préciser dans quel sens il faut interpréter ce que vous envoyez : mise au point, rectificatif à telle ou telle partie, ratification, détail complémentaire. Il est important de le dire car, en quelques cas, il se pourrait que nous exprimions la même chose avec une simple différence d'accentuation. Par contre, s'il y a rectification, il est important que j'en prenne bien conscience pour soumettre mon opinion personnelle à un nouvel examen.

D'avance, je vous remercie et vous assure que si nos pensées divergent sur tel ou tel point, je n'en serai pas chagriné. L'important c'est de se dire les paroles que le Seigneur nous donne l'occasion de dire et de voir la situation sous le regard de Dieu.

Si vous pensez à des initiatives qui peuvent être prises dans votre Province, soit grâce à une entraide inter-provinciale, soit même au niveau de l'Institut, je serai très heureux que vous m'en fassiez part pour une éventuelle répercussion auprès de la Commission qui réfléchit sur l'ORAISON ou auprès d'autres Provinciaux qui pourraient bénéficier de la suggestion.

Je compte bien en tout cas que cet examen profond sur un point aussi intime n'aille pas produire en vous peine ou découragement, si, par exemple, la situation de votre Province était éventuellement préoccupante.

Si tel était le cas, ce ne serait pas pour autant votre faute, mais bien plutôt celle de l'époque que nous traversons laquelle, que nous le voulions ou non, est tributaire d'un grand affaiblissement de la FOI dans un vaste cercle de la société et du peuple chrétien. La vie religieuse ne peut pas se réfugier dans une éprouvette. Comme le dit très bien « Frères Maristes aujourd'hui » :

« Si nous ressentons des tensions ce n'est pas (UNIQUEMENT) parce que nous sommes Maristes, mais parce que nous faisons partie du Peuple de Dieu. »

Courage donc, Frère Provincial, si par hasard votre Province est dans une situation difficile. Il vous aurait été plus agréable de paître le troupeau un jour de soleil et de calme ; mais si c'est par mauvais temps que le Seigneur vous demande ce service, pourquoi ne pas lui montrer ainsi votre amour, votre disponibilité, votre confiance ?

Si au contraire votre Province se trouve saine et robuste, bénissez le Seigneur et pensez à ce que vous pouvez faire pour aider les autres à travers une collaboration inter-provinciale.

J’espère que cette longue lettre sera la dernière de ce plan épistolaire que j'ai imaginé cette année, et je me dis de tout cœur, bien vôtre en Jésus, Marie et Champagnat.

Frère BASILIO

P.S. – J'aimerais savoir si vous croyez utile que j'adresse une circulaire sur l'oraison (toujours entendue dans le sens strict où j'en parle dans la lettre ci-jointe) à l'ensemble des Frères. Ce n'était pas dans mes plans mais si elle devait s'avérer utile, je pourrais y penser pour l'automne de la présente année.

 

 

Mon Cher Frère Provincial,

INTRODUCTION

Voici donc ma 4ième et, j'espère, dernière lettre de la série prévue. Elle traitera de l'ORAISON.

Je vous dis tout de suite que je ne suis pas très à l'aise en vous l'adressant et que je suis pris entre deux sentiments : l'urgence et la pudeur. Urgence, car c'est un thème vital pour l'Eglise et pour l'Institut aujourd'hui. Pudeur, non pas que j'aurais de grandes richesses spirituelles que je craindrais d'étaler, mais parce que je pense à un mot de saint Pierre d'Alcantara qui me fait assez peur. Ecrivant à sainte Thérèse d'Avila, il lui reproche de consulter théologiens et canonistes sur un point qui n'est pas de leur compétence, car il s'agit de la Réforme du Carmel :

« S'il s'agissait de procès ou de disputes, lui dit-il, vous devriez recourir à eux, mais ne savez-vous pas qu'en matière de sainteté c'est seulement à des Saints que vous devez recourir, car personne ne peut donner des conseils au-delà de ce qu'il vit lui-même ».

Je crois quant à moi avoir des idées claires et saines sur le point qui nous occupe, mais la parole de saint Pierre d'Alcantara résonne dans mon cœur le laissant dans un douloureux dilemme bien exprimé par Karl Rahner :

Ou bien je dois annoncer la Parole telle quelle est dite ; mais alors je demande des choses que je ne vis pas et donc je suis inauthentique ; ou bien je dois être authentique et alors je redimensionne ton message à la mesure de ma vie. Mais ce message n'est plus le tien ; il n'est, hélas, que le mien[1]

 La présente lettre qui avait été demandée par une décision du Conseil Général, il y a presque un an, a été retardée à cause du Synode. Elle revenait à ma pensée et j'avais essayé d'y travailler plusieurs fois. Elle ne pouvait vraiment plus attendre. Je ne suis, en effet, pas seul à être préoccupé par le problème. L'inquiétude est aussi celle du Conseil Général, et cette inquiétude porte sur le point non pas tant des exercices de piété en général que sur celui de l'ORAISON[2] dans l'Institut.

 Ce qui nous préoccupe ce n'est pas l'observance d'une simple ordonnance à laquelle il faut se plier. Il s'agit au fond, d'une question de vie ou de mort. L'état de notre oraison est signe du rachitisme ou de la vigueur de notre vie théologale ; et, si cet état n'est pas bon, notre vie de foi, d'espérance et d'amour ne peut être que faible ou moribonde.

Je suis très conscient du pluralisme des situations que l'on trouve dans l'Institut. Passer d'un Frère à l'autre c’est passer d'un bord à l'autre de l'éventail. Ça et là, à vrai dire c'est l'exception, il y a tels ou tels Frères dont on peut se demander s'ils ont la foi et si leur vie religieuse a un sens. A l'autre extrême, il y a des âmes vivant dans une intimité avec Dieu et dans une plénitude priante vraiment hors du commun.

Sans arriver à un aussi vif contraste, il y a, d'une Province à l'autre, d'une communauté à une autre, des écarts assez accusés.

On est donc perplexe devant ce pluralisme et on rêve quand on entend, en toute bonne foi et loyauté, des affirmations du genre suivant :

– Moi, mon rythme n'est pas le rythme quotidien.

– Ma prière c'est ma vie, mon travail. Mon activité est pour Dieu et c'est à l'intérieur de cette activité que j'élève mon cœur à Dieu.

– Des moments fixes de prière ne me vont pas, ne sont pas authentiques. Ma prière doit être existentielle, naître de la vie, quand la vie la réclame. Faite en fonction de la vie, elle conduit à la vie.

– Nous ne sommes pas des moines, pas des contemplatifs : notre vie et notre spiritualité sont une vie et une spiritualité d'hommes d'action.

– Je ne suis pas un intellectuel, je suis un manuel. Il ne faut pas me demander de la lecture ou de la réflexion ; cela m'ennuie.

– L'oraison est une chose trop personnelle, trop intime, pour qu'on puisse établir des normes, des rythmes pour chaque Frère. Cela doit dériver de Dieu et du cœur de chacun.

– J'ai fait oraison pendant des années et ça n'a rien changé, et d'ailleurs, un tel et un tel font oraison régulièrement mais ils manquent à la plus élémentaire charité ! Alors pourquoi tout ce brouhaha et ce remue-ménage maintenant sur l'oraison ou le manque d'oraison ?

Comment répondre à de telles affirmations faites parfois par des Frères tellement sûrs d'eux-mêmes qu'ils en sont désarmants. J'ai payé un certain tribut à ces contre-vérités, car je ne voulais pas partir des dogmes indiscutables, ni avoir une vision simpliste et injuste du problème. Je tenais à considérer la part de vérité qui accompagnait l'erreur, faire preuve d'honnêteté intellectuelle et de sens pastoral.

Je vais donc commencer par quelques réflexions préliminaires à la discussion.

Disons d'abord que nous parlons de l'oraison chrétienne et que l'oraison chrétienne ne peut être dissociée de notre vie chrétienne, de la morale chrétienne et de la charité chrétienne. Ce qui compte ce n’est pas l'oraison toute seule, ce sont les oeuvres, l'amour, le dévouement, l'action apostolique etc. Pour le mariste ordinaire, l'oraison sans les œuvres ne peut pas être oraison. Elle serait plutôt la « prière » du riche suppliant Abraham pour une goutte d'eau ; elle serait l'oraison de l'installé ». Quant aux œuvres sans oraison, c'est l'amour vrai qui fait alors défaut, et saint Paul nous parle dans 1 Cor. 13. La vie chrétienne elle-même est un mystère. Finalement Dieu seul peut la juger, apprécier la vérité, la qualité, la profondeur d'un cœur chrétien. Quant à nous, nous devons aborder avec crainte, prudence, respect, une réalité qui nous dépasse et par sa nature et par les relations qu'elle établit.

Surtout évitons d'être simpliste et de croire que la régularité quotidienne de présence à la prière est la garantie d'une vie chrétienne profonde. Non, la qualité de cette vie ne correspond pas nécessairement à la quantité de son expression.

La parabole du pharisien et du publicain peut nous alerter s'il en est besoin. Celle aussi des deux fils dont l'un dit OUI et n'obéit pas et l'autre dit NON et obéit.

Je vais donc m'appuyer sur l'expérience de nombreuses années de contacts assez profonds avec la vie des Frères, sur ma propre expérience aussi des moments forts et des moments faibles de mon oraison, et plus encore évidemment sur la tradition des siècles de l'Eglise, sur l'enseignement de tant d'hommes qui ont eu l'expérience de Dieu.

Oui, appuyé sur l'assise d'une vie religieuse séculaire et d'une vie mariste, qui, elle aussi, a su former des «priants», je vous dis sans hésitation que nous devons nettement réagir face à une double situation :

1° Un certain laisser-aller en matière d'oraison a porté beaucoup de nos Frères à un minimalisme qu'il serait plus exact d'appeler rachitisme spirituel.

2° Un manque de courage a empêché de regarder le mal en face, d'en parler clairement et de lui chercher des remèdes vrais et efficaces.

Ce n'est pas en contournant la difficulté, en remettant à plus tard la décision de l'affronter qu'on lui donne une solution.

Nous sommes invités à ouvrir toutes grandes les portes au Seigneur dans notre Congrégation, à laisser entrer à plein le soleil dans la vie de nos Frères, afin que vraiment Dieu soit le premier servi. Oui, il faut que la gratuité, la louange et l'écoute trouvent tout l'espace dont elles ont besoin et que nous devenions enfin disponibles pour que l'Esprit puisse nous travailler, nous évangéliser et modeler notre cœur à sa guise.

Les réalisations de la vie spirituelle ne se font pas toujours par miracle et on ne peut pas attendre que les ravages soient trop étendus dans la vie de nos Frères pour leur crier :

« Gare à votre vie agitée, toute mangée par l'action, immergée dans le sécularisme, sollicitée par la séduction des idoles du jour.» Prenez le temps de vous laisser apaiser et de vous ressourcer. On ne peut indéfiniment distribuer sans reconstituer ses propres stocks.»

Mon intention est d'inviter à la vie. Tout simplement. Comme Jésus qui a dit :

« Je suis venu pour qu'ils aient la vie et qu'ils l'aient avec abondance.»

Avec quelle abondance, voulons-nous que cette vie circule dans l'Institut ? C'est cela ma question.

Je diviserai cet exposé en quatre parties :

1. Une série de principes.

2. Une réflexion sur notre situation.

3. Que faire ?

4. Comment le faire ?

1. Quelques principes.

Je vous ai cité plus haut des affirmations qui comportaient un peu de vrai et beaucoup de faux. Il faut que je les mette en face d'une série d'évidences, tirées de l'expérience spirituelle parce qu'il n'y a rien de tel que la réalité pour donner une réponse valable. Ces évidences, je les appellerai principes, si vous voulez bien, même si le choix de ce terme n'est pas le meilleur.

a) Le principe de la culpabilité.

On dit : « Prier n'est pas une obligation, surtout prier tous les jours à un moment fixé d'une façon déterminée. Si je ne le fais pas, ce n'est pas une faute.» D'accord ; mais c'est un raisonnement qui n’est pas exact. Si je me fais religieux ce n'est pas pour rester au seuil de l'obligatoire et de l'indispensable ; ce n'est pas pour m'en tenir au minimum de l'exigence morale, pour me limiter à éviter le péché.

L'essence de la vie religieuse, qui se situe à l'intérieur de la vie chrétienne, est formée de maints éléments qui ne sont ni dus, ni obligatoires. Mettre les biens en commun, ne pas fonder une famille, renoncer à l'amour conjugal ne sont nullement des obligations. Par les vœux de pauvreté et de chasteté je renonce à des biens indiscutables.

« L'ouvrier mérite son salaire ; » – « il n'est pas bon que l'homme soit seul ». – « L'homme laissera son père et sa mère pour s'attacher à sa femme ». – «Peuplez la terre ». – « C'est pour la liberté que le Christ nous a libérés ».

Toutes ces phrases n'ont jamais été reniées par une meilleure révélation ; elles nous montrent que la vie religieuse se constitue à partir d'options substantiellement héroïques, sacrifiant à Dieu, pour le Royaume, des biens qui sont des biens authentiques et de haute valeur.

Une vie consacrée ne peut donc pas en rester au niveau de l'obligatoire et du non-obligatoire ; elle est passée au palier du généreux et du magnanime. Pour se maintenir à cette hauteur il faudra beaucoup de grâces. Il faudra s'abreuver abondamment de la Parole de Dieu pour fortifier la foi et conserver au cœur la générosité. Dans une telle vie, l'oraison ne devra pas être chichement mesurée, mais déversée largement. Cette vie aura le souffle que lui donnera l'oraison.

Tant qu'on en reste à la barrière du péché, grave ou léger, on n'entre pas vraiment dans une vie chrétienne dynamique, car il y a des choses que Dieu ne demande pas comme un idéal de morale humaine, mais comme condition d'une plus grande intimité avec lui. Il s'agit donc de savoir jusqu'à quel point on veut vivre la vie que Dieu propose.

b) Principe de l'Amour.

«Pour un cœur qui aime il est faux de dire qu'il peut se contenter d'une prière active ».

La vie d'oraison chrétienne est un acte d'amour envers Dieu et cette vie a sa psychologie. En priant on dit son amour, en agissant on le réalise. A la limite, une personne qui engage sa vie en se donnant à Dieu et aux autres de façon concrète (apostolat, oeuvres de miséricorde, action sociale) semblerait pouvoir se contenter de cette action pour satisfaire l'affection de son cœur. Mais il n'en n'est pas ainsi. L'expérience des amoureux montre que travailler et se dévouer pour la personne aimée est une chose, mais que la présence en est une autre et présence veut dire : moments d'écoute, de contemplation mutuelle, d’expression de l'amour, c'est-à-dire moments qui ne soient pas distraits par l'action. Combien d'épouses sont amenées à dire à leur mari :

« Je ne suis plus que la mère de tes enfants, ou peut-être ta servante ; ton intérêt c'est ton travail, ton équipe sportive, tes copains ; moi, je t'ennuie.»

La vie du couple est alors atteinte d'une sorte d'hémiplégie.

Quand la charité se développe dans la vie et qu’elle se manifeste par le don de soi dans l'action, le cœur doit éprouver le besoin de ces temps d'oraison qui ne soient qu'oraison. Dire le contraire, c'est ne rien connaître à la marche de l'expérience spirituelle, c'est parler en théorie.

c) Principe de niveau de vie.

Supposons maintenant des personnes chez qui la vie d'amour et de prière s'est puissamment développée. Elle est arrivée au point qu'elle imprègne toute la vie et que toute la vie, toute l'action, sont un échange continuel ou presque avec Dieu. A ce niveau-là le temps formel d'oraison est sans doute moins indispensable. Mais qui oserait prétendre en être là ? Cet état de prière continuelle est loin d'être la situation chrétienne moyenne, et ceux qui voudraient s'en prévaloir, pour justifier leur activisme théoriquement priant, devront y regarder à deux fois. Un saint, c'est vrai, peut prier n'importe où et dans n'importe quelle condition. Mais ce qui est vrai pour lui ne l'est pas pour nous qui sommes si conditionnés par l'élément ambiant ; il nous suffit d'un rien pour faciliter notre prière, mais aussi pour la troubler ou la bloquer.

Soyons francs. Nous, Frères Maristes, avons de réelles qualités, mais nous n'excellons sûrement pas en matière d'oraison. Notre trait distinctif est autre. Par ailleurs, si du général nous passons au particulier, combien y a-t-il de Frères au-dessus de la taille spirituelle du Mariste moyen ? Alors quelle naïveté ce serait que de vouloir proposer aux Frères moyens une politique spirituelle pour grands contemplatifs !

d) Principe du témoignage.

Je prends ici le terme témoignage dans le sens le plus large : ce que nous percevons chez les plus grands témoins de la foi. Quand on approche ces âmes d'élite, on sent un degré exceptionnel de maturité chrétienne. Leur vie tout entière possédée par Dieu, organisée selon l'Evangile se réduit finalement à un pur élan d'amour et de foi. Pensez à Charles de Foucauld ou à François d'Assise. Or, ces hommes, loin de discuter s'il faut ou pas des temps d'oraison prolongée et profonde, s'y adonnent avec avidité autant qu'ils le peuvent et on les comprend. Si leur soif d'oraison naissait d'une obligation, ils pourraient se sentir dispensés, car toute leur vie est oraison. Mais leur oraison disons «formelle » devient précisément une exigence de l'état d'oraison dans lequel ils vivent.

Je ne veux pas canoniser les gens plus tôt que l'Église, mais j'ai eu l'occasion de connaître quelques personnes chez qui l'oraison était un état plus qu'un exercice. J'ai été impressionné au Synode par Mère Teresa. Oui, on la sentait continuellement en oraison, que ce soit en suivant les discussions, en allant dans les commissions, en accueillant telle demande d'échange et de dialogue. Elle était toujours recueillie à chaque moment libre, égrenait souvent son chapelet. Eh bien ! soyez sûrs que ce n'est pas elle qui va vous dire que l'oraison quotidienne n'est pas nécessaire à ses sœurs ou à elle-même ou que l'eucharistie quotidienne est facultative. Vous tirerez vous-mêmes les conclusions.

e) Principe de compensation.

Quand la vie de foi et ses exigences d'amour sont contrecarrées par un excès d'activité, une espèce d'instinct crée le besoin de respiration spirituelle. C'est particulièrement vrai quand l'activité comporte des éléments sécularisants ou dégradants.

Mon maître des Novices qui avait fait la Grande Guerre me parlait de la vie dans les tranchées, où les soldats piétinaient dans l'eau et la boue pendant des heures et des heures. Le niveau spirituel de la troupe n'était pas nécessairement très haut et ses actions et ses paroles pouvaient être peu morales. Il me disait qu'alors il lisait « l'Histoire d'une âme » de Ste Thérèse pour pouvoir vivre dans une autre atmosphère et redonner à sa foi et à son amour l'élan que ne donnait guère cette vie terre à terre.

Aujourd'hui, dans la situation actuelle, si nous songeons à l'influence sécularisante, au contenu des films, de la presse et des autres médias, aux contacts avec des collègues et des élèves dont le sens moral et religieux est de plus en plus pluraliste, je pense que jamais un temps de compensation apte à nous faire respirer au niveau de la foi n'a été aussi indispensable.

f) Principe de la destinée de l'homme.

L'homme peut ne pas se soucier de Dieu. Mais, hors de la foi ou d'une existence humaine sérieuse, il finit par faire l'expérience d'un saint Augustin. Nul n'a su mieux que l'auteur des « Confessions »[3]traduire ce que fut sa quête du bonheur et l'aboutissement de sa recherche :

« Tu nous as faits pour Toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu'il ne demeure en Toi.»

Il a dit aussi son regret :

« O Vérité toujours ancienne et toujours nouvelle, tard je t'ai connue, tard je t'ai aimée.»

2. Réflexions sur la situation.

A la lumière de ces principes, j'aimerais réfléchir à la situation des Frères Maristes dans nos conditions actuelles, disons surtout à celle du Frère Mariste moyen telle qu'elle découle de l'état de fait que nous avons laissé se créer. Quel sens a cette situation dans la dynamique de vie de l'après-Concile ?

Je pense que vous n'aurez pas de peine à être d'accord avec moi que ce n'est pas la même chose, que ce n'est pas indifférent d'avoir des Frères, des communautés, des Provinces qui vivent au niveau minimum d'oraison ou au contraire à un niveau suffisant, ou à un niveau élevé.

Avec des hommes dont le cœur est pacifié par l'Esprit de Dieu, éduqué, évangélisé, enrichi par de longs moments d'oraison, on sent combien tout est changé tant du point de vue de l'homme lui-même, que de l'apôtre ou du membre d'une communauté.

Pour nous, une oraison vraiment profonde devrait permettre :

1. Que nos prières partagées soient vraies et non superficielles.

2. Que l'esprit d'écoute façonne notre cœur. On parle trop à Dieu. On l'écoute trop peu. Et Jésus nous disait :

«Quand vous priez, ne faites pas comme les païens, ne rabâchez pas.»

3. Que s'éveille en nous le sens de la louange et de la gratitude. Ceux qui connaissent bien Marx savent que sa synthèse idéologique comporte de nombreux aspects positifs et efficaces, mais elle ne fait aucune place à la gratitude et à la louange. Elle ne va jamais au-delà du physique, du matériel.

Sans le sens de la louange, la prière reste enfantine, toute conditionnée par l'égocentrisme, l'intérêt, la satisfaction personnelle.

4. Que se développe le sens évangélique de la vie. Il est si difficile parfois de maintenir des critères vraiment évangéliques face à certaines situations d'un monde fermé aux valeurs autres que matérielles. Ce n'est qu'à force de mettre notre cœur au contact du cœur de Dieu que sa manière de voir et de sentir passera en nous.

5. Que la charité fraternelle devienne le tissu de notre vie communautaire. Dans un groupe purement humain, on peut vivre à partir de relations émanant d'une certaine intimité sociale, des inclinations psychologiques : préférences, antipathies, sympathies ; mais une vie communautaire qui vit de la foi explicite et de l'amour de Dieu inspirant celui du prochain dans le mystère de Jésus ne peut trouver sa force que dans l'oraison. Je vous renvoie à l'idéal décrit par Bonhoeffer ou à nos « Avis, Leçons, Sentences ».

6. Que notre apostolat soit vraiment en profondeur, plein de droiture d'intention, de détachement, de disponibilité. Que sa vérité marque pour la vie les personnes que nous rencontrons.

Ma visite à St Paul-Trois-Châteaux m'a rappelé une phrase de Lacordaire :

« Il y a une tombe qui garde mon amour.»

J'ai trouvé là, en effet, au cimetière, la tombe d'un certain Frère Gaston vers laquelle tous les deux ans revient un groupe d'anciens élèves d'Espagne qu'il a vraiment marqués pour la vie. Et cela dure depuis 25 ans.

Voilà donc quelques points que je laisse à votre recherche, Frère Provincial. Mais j'aimerais en souligner deux qui me semblent particulièrement importants. Il est préoccupant qu'un certain nombre de Frères vivent leur vie de prière au seul niveau du devoir sans l'idée d'un dépassement, d'un plus ». Des normes indiquent demi-heure d'oraison : ils feront demi-heure d'oraison. Si de nouvelles normes disaient un quart d'heure, ils feraient un quart d'heure mais pas plus. Il y a quelque chose qui n'est pas bon dans cette situation. De même, comment se résigner à ce qu'un certain nombre de Frères soient incapables de culture religieuse, d'étude sérieuse et ne puissent aller au-delà de la lecture superficielle d'articles brefs ou de nouvelles religieuses ?

Cette peur de l'étude, cette fuite des recyclages spirituels, cette incapacité de s'astreindre à un temps d'oraison systématique et prolongé ne sont pas de bons symptômes. A partir de là peut-il y avoir profondeur spirituelle, efficacité apostolique ?

Mais je vais plus loin, car je pense à cette réflexion que nous faisait il y a quelque temps un Frère dans la force de l'âge, très engagé dans l'action et qui a transformé sa vie en faisant une large place à l'oraison.

Il disait donc à quelques membres du Conseil Général :

« Mon impression c'est que vous pensez à une dose de prière valable pour Frères dans des situations normales, qui n'ont pas de difficultés, de tentations, de crises, disons pour Frères dans les moments heureux et qui peuvent ainsi arriver à tenir plus ou moins debout. Mais comment tirez-vous du pétrin celui qui doute de sa vocation, qui est en désarroi sexuel, en crise amoureuse, en période d'échec ou de découragement ? »

Je crois que cette remarque est très juste. J'écris cette lettre étant encore en France et je pense à ces Provinces qui, autour des années 1900, avaient chacune 800 ou 900 Frères. Un bon nombre d'entre eux arrivaient à la profession perpétuelle mais beaucoup ne tenaient pas jusqu'au bout. Et pourtant la nature de la vie mariste est l'engagement perpétuel à suivre le Christ. On peut penser pour les cas ci-dessus qu'il y a eu la sécularisation, puis deux guerres ; mais les proportions de persévérance ne changent pas beaucoup quand on regarde l'ensemble des Provinces.

La situation est d'ailleurs analogue dans les congrégations laïques, disons professionnelles, c'est-à-dire consacrées à une tâche, un métier. Les statistiques nous donnent : pour 1 frère convers qui sort, on compte 2 religieux prêtres et 4 Frères de Congrégations laïques.

Constatons que dans les Congrégations de Frères nous ne sommes pas parvenus à créer sociologiquement le rythme et les conditions adéquates pour soutenir et intensifier un appel et un choix de vie, qui par sa nature est vraiment définitif au moins à partir de la profession perpétuelle.

Je ne veux rien simplifier à outrance et oublier qu'il y a la difficulté des temps et qu'il y aura toujours le coefficient personnel de chacun, mais je suis convaincu aussi qu'il y a quelque chose à faire de la part de la Congrégation.

La formation et l'organisation de la vie demandent d'être mieux prises en main, mieux orientées vers un dépassement, si nous voulons garantir une meilleure persévérance, et surtout une persévérance plus qualifiée dans la situation actuelle.

Au cours du dernier Chapitre Général, une commission est allée consulter un canoniste, grand connaisseur des états de perfections, sur le problème de la formation et de l'organisation en vue d'une meilleure persévérance. Sa réponse distinguait nettement entre vouloir la qualité et vouloir la quantité. Évidemment pour avoir la qualité, il faut des exigences très fortes. Le Père Caffarel m'a fait un jour cette remarque :

«Vos Frères ont d'excellentes qualités mais il y a parmi eux des lacunes assez constantes pour qu'il faille y voir un défaut un peu général de la Congrégation. L'une d'elles est la faiblesse de la vie d'oraison. Vos Frères font des exercices de piété, mais beaucoup n'ont pas découvert la voie et la vie d'oraison.»

Je prends cette remarques avec des nuances, car je connais bien des Frères qui ont une remarquable vie d'oraison – surtout des Frères âgés – mais je crains qu'on puisse dire pour un bon nombre d'entre eux ce que je disais à une Province que j'ai visitée :

« On trouve parmi vous des hommes de prière profonde, mais cette profondeur est due à leurs efforts personnels et non au résultat d'un effort provincial ou communautaire.»

3. Que faire ?

« Pour qu'ils aient la vie ».

Jésus a dit :

« Je suis venu pour qu'ils aient la vie et qu'ils l'aient en abondance.»

« Demeurez en moi, comme je demeure en vous ».

« Sans moi, vous ne pouvez rien faire.»

Voici quelques suggestions pour obtenir votre opinion et votre collaboration, car la question n'est pas simple et il nous faudrait une action concertée pour trouver le point névralgique et les mesures stratégiques capables de donner un vrai résultat.

a) Assurer un temps régulier et suffisant d'oraison quotidienne et obtenir des Frères une fidélité stable et généreuse à l'égard de ce temps.

Une fidélité stable évite à la vie d'oraison d'être soumise à l'humeur, à la sensibilité, au caprice, qui sont le fait d'une vie spirituelle rudimentaire. Saint François de Sales n'hésite pas à énoncer comme loi essentielle de la vie spirituelle :

«Ne rien rabattre de son exactitude à tous ses devoirs au milieu des privations et des sécheresses, des dégoûts et des sacrifices par lesquels il plaît à Dieu de nous faire passer. Un seul acte fait avec sécheresse d'esprit vaut mieux que plusieurs faits avec tendreté parce qu'il se fait avec un amour plus fort, quoique moins tendre et moins agréable.»

Sans cette capacité d'endurer sécheresse et régularité, pas de vrais hommes de prière. J'y reviendrai plus loin en parlant d'oraison psychologique et d'oraison de foi.

J'ai dit : un temps régulier et suffisant, car il faut qu'après un certain temps, l'oraison devienne une vie.

Mais laissez-moi m'arrêter sur le problème du moment de l'oraison. Le dernier Chapitre Général a voté une décision acceptant que les Frères puissent « prévoir un temps psychologiquement valable pour s'en acquitter ».

Or, après quelques années, voici qu'il se produit deux curieux phénomènes. Quelques Frères sont arrivés à croire que la « mens » du Chapitre Général était de ranger l'oraison dans les pratiques de dévotion, en somme une pratique à option et pas nécessairement quotidienne : libre à chacun de déterminer quand et à quel rythme il voulait s'y adonner.

L'autre phénomène est que quelques Supérieurs se sont trouvés perplexes : avaient-ils le droit d'exiger des Frères l'oraison quotidienne, en interprétant dans ce sens une décision du Chapitre Général qui peut-être n'avait pas cette exigence ?

Comment a-t-on pu arriver à une pareille confusion ? Sans engager une interprétation officielle qui serait réservée à une séance plénière du Conseil Général, j'avance une interprétation, sans, me semble-t-il, la moindre témérité : jamais la « MENS » du Chapitre Général n'a été de renoncer à la demi-heure quotidienne d'oraison positivement demandée par le Chapitre de 1967 et qui trouve ses racines dans toute la tradition mariste depuis le Père Champagnat. L'article du Chapitre de 1967 reste dans nos documents et quand il y a des articles qui visent le même sujet, l'unique interprétation valable est celle qui les harmonise, non celle qui interprète l'un pour annuler l'autre.

Le Chapitre Général de 1976 a ouvert une possibilité déjà implicite dans les Constitutions puisque si l'article 38 parlait, sans préciser le moment, d'oraison et de lecture spirituelle quotidiennes, l'article 35 avait dit auparavant que « la réflexion communautaire et les directives des Supérieurs amèneraient chacun à trouver pour la prière collective et la prière personnelle un rythme qui tienne compte judicieusement de diverses conditions de vie ».

Mais le comble c'est de tirer de cette ouverture vers un meilleur choix du moment, une possibilité non de vie mais d'étouffement. Or, on ne dit pas aux Frères de choisir n'importe quel moment en refoulant par exemple l'oraison à des heures où l'on n'a plus la force de prier, mais de choisir le moment qui peut produire le meilleur effet attendu de l'oraison. Si c'est dans ce but qu'on a libéré le temps à choisir pour l'oraison, bénie soit cette liberté. Sinon, quel manque de sérieux, vraiment navrant !

Croyez, bien cher Frère Provincial, qu'à un certain moment je me suis demandé si pour telle ou telle Province nous n'étions pas en train de livrer une bataille perdue, comme jadis avec l'histoire du rabat. Fallait-il agacer les Frères inutilement, si c'était inutilement, Eh bien ! non, il y a des structures qu'on peut faire disparaître sans qu'il en découle une perte des valeurs, une baisse de qualité spirituelle. Mais il n'y a ni sagesse, ni choix intelligent quand on laisse tomber des exigences si liées à la vie chrétienne et à la vie consacrée et qui véhiculent des valeurs capitales pour les Frères et pour leur apostolat. Et c'est le cas de l'oraison et d'une oraison suffisante.

Je sais bien qu'il y a des temps ingrats, des périodes de lassitude généralisée qui rendent difficiles certains redressements. Mais il faut se souvenir que c'est alors que la loi doit jouer son rôle de pédagogue. La loi devient inutile dans une situation de dépassement. Mais dans les situations de faiblesse elle protège.

Vouloir livrer chacun à sa liberté dans une période de dépression, de baisse de la foi, c'est le faire au plus mauvais moment. Cela n'a aucune chance de réussir. Les Supérieurs qui alors baissent les bras font une politique provinciale qui ne correspond absolument pas à ce qu'a voulu le Chapitre Général et qui va contre le bien de la Congrégation.

b) Pour qu'ils aient la vie en abondance.

Nous venons de parler de l'oraison pour la vie. Mais Jésus est venu nous transmettre cette vie en abondance et saint Paul a pu nous proposer d'atteindre l'état d'adultes, « la taille du Christ dans sa plénitude ». (Eph. 4, 13).

Les mêmes termes conviennent à l'oraison, élément essentiel de notre vie divine. Faites donc comprendre à ceux de vos Frères qui en auraient besoin qu'il ne s'agit pas d'un simple exercice de piété à faire, d'un précepte légal à observer, mais de vivre la meilleure aventure, de marcher dans les voies de l'union avec Dieu, jusqu'à aboutir à l'intimité avec Lui, à la plénitude de son amour, chacun selon la grâce d'oraison que le Seigneur lui réserve dans ses desseins providentiels.

Quand on s'est mis en route pour l'oraison, je crois qu'on peut se trouver à l'un des 4 niveaux suivants :

1) l'oraison-devoir ou même l'oraison-corvée ;

2) l'oraison-conviction. Elle a cessé d'être un impératif externe. Le commandement vient désormais de l'intérieur. On s'y adonnerait même si elle n'était pas exigée par la règle.

3) l'oraison-idéal. « Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur.» Et on pourrait ajouter : Là où est ton cœur, là aussi est ton être. On est à un point où non seulement on sent qu'on doit la faire, mais on ne peut pas ne pas la faire.

4) l'oraison-expérience. Sans parler d'états mystiques, on peut parler d'écouter Dieu, d'être avec Lui, d'être ébranlé par sa communication et sa présence et cela non comme un fait exceptionnel mais comme une chose assez régulière dans l'expérience de la vie spirituelle.

Cette oraison abondante et dynamique ne doit pas être conçue comme une série d'actes isolés mais comme une marche vers le Père. Or il y a des religieux qui restent au niveau de la méditation (oraison discursive) ou, pire encore, au niveau d'une lecture méditée. A mon avis cela est anormal. Il n'est pas raisonnable qu'après 20-30 ans de vie religieuse, on en reste là. En effet, s'il est vrai que les conseils évangéliques sont les moyens les plus radicaux de purification, s'il est vrai que le cœur s'échauffe en s'épurant, s'il est vrai que la qualité de l'oraison est fonction de la qualité de la charité qui brûle dans le cœur, pourquoi un religieux fidèle, qui a traversé les tempêtes, qui s'est consacré au Christ maintes et maintes fois, qui a porté le poids du jour et de la chaleur, reste-t-il au seuil de l'oraison ? Il y a quelque chose qui cloche, non dans sa vie peut-être, mais dans son oraison.

Une fois de plus, soit au niveau de la personne soit au niveau de la communauté et de la Congrégation, il y a lieu de faire un discernement.

c) Que l'oraison soit vraiment chrétienne.

Avoir la vie, l'avoir en abondance, cela s'obtient par l'oraison, mais à condition que celle-ci soit chrétienne, c’est-à-dire faite en esprit et en vérité.

J'aborde ici un point bien important pour notre temps. Freud a dit que la religion est une névrose sublimée : Feurbarck a trouvé que ce n'est pas Dieu qui crée l'homme mais l'homme qui crée Dieu. Dites du vrai Dieu et d'une religion authentique, ces affirmations sont carrément fausses ; mais il n'est pas sans fondement qu'il existe des formes de religiosité, des états spirituels et des attitudes d'oraison qui sont plus le produit de la subjectivité humaine que de la vie du Christ en nous et de l'action de l'Esprit-Saint. Saint Paul nous le dit au chapitre 8 de l'Epître aux Romains :

« Nous ne savons pas comment prier, mais l'Esprit prie en nous.» « Nul ne peut dire Jésus, si ce n'est par l'Esprit.»

Il est donc non seulement important de prier mais de faire une prière qui découle de la vie de Dieu en nous et de la Foi. Quand on veut trop se guider par le goût ou le dégoût de la prière, par la sensibilité, on court le risque de satisfaire des états subjectifs plus que d'obéir à la foi et à l'Esprit du Seigneur. Par contre, une fidélité pleine de docilité et de foi qui reste en quête du Seigneur et qui accueille aussi bien ses absences que ses présences est une garantie de marche courageuse dans les voies d'une prière chrétienne et non d'une prière purement humaine.

Alors viendra le jour où s'accomplira en nous la belle prophétie de Jérémie :

«Je mettrai ma loi au fond de leur être et je l'écrirai au fond de leur cœur. Alors, je serai leur Dieu et eux seront mon peuple. Ils n'auront plus à s'instruire mutuellement se disant l'un à l'autre : Ayez la connaissance de Yahvé- Mais ils me connaîtront tous, du plus petit au plus grand parce que je vais pardonner leur crime.» (Jér. 31, 33-34).

d) Que l'oraison devienne le centre d'unification et d'harmonie d'une vie mariste.

Cela signifie qu'il ne faut pas vivre n'importe quelle grâce d'oraison, mais les grâces typiquement maristes, c'est-à-dire conformes à notre spiritualité mariste ; celles qui ont formé des hommes de prière tels que nous les avons connus dans chacune de nos provinces, celles qui donnent les traits de notre visage spirituel que savent voir ceux qui vivent avec nous : grâces d'ouverture à l'Église, aux besoins du monde de jeunes, dans la simplicité d'un service évangélique à la manière de Marie, autour d'une communauté unie par un véritable esprit de famille… Où donc entretenir et faire grandir ces grâces si ce n’est dans l'oraison quotidienne ?

4. Comment faire ?

Ici, je serai plus bref, parce qu'il s'agit surtout de susciter votre comment, plutôt que de vous en dicter un. Voici donc quelques pistes d'action que je vous propose.

1) D'abord nous convertir nous-mêmes à l'oraison ; nous, Supérieurs, chacun au niveau où nous nous trouvons. Et croyez bien que je me sens le premier interpellé en vous écrivant ces lignes. Il faut être honnête et pas aller inviter les autres à faire ce que nous ne faisons pas !

2) Créer des conditions provinciales et communautaires qui aident le développement de la vie d'oraison. Il serait très désirable que la prise en main personnelle, communautaire et provinciale, bien coordonnée puisse avoir lieu comme une mobilisation orante, surtout pour volontaires.

3) Faire l'impossible pour éveiller la soif : une soif de Dieu, de voir son visage, de sentir sa vie, de jouir de son intimité. Le Christ disait à la Samaritaine :

« Si tu connaissais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : « Donne-moi à boire », c'est toi qui aurais demandé et il t'aurait donné de l'eau vive.» (Jn. 4, 10).

Il faudrait fournir des livres capables d'éveiller cette soif, capables de passionner pour cette merveilleuse aventure et cette expérience.

Un Frère, plein de bonne volonté mais un peu superficiel, me disait à quel point un Frère Conseiller l'avait marqué :

« Il m'a bouleversé quand il m'a demandé quelles étaient mes priorités. Je me suis rendu compte alors du temps que je consacrais à des tas de choses qui deviennent des priorités et pas à l'oraison.»

Ce Frère, frappé par la parole du Frère Conseiller, a décidé de faire 30 jours de retraite en total silence, et sa retraite était orientée à découvrir et à approfondir les voies de l'oraison. Il m'a semblé bon de citer cet exemple pour faire comprendre qu'il y a pas mal de Frères, même s'ils n'ont pas l'air d'être préoccupés par la vie d'oraison, qui n'ont besoin que d'une invitation pour comprendre que l'appel est aussi pour eux.

4) Faire un effort courageux pour voir la réalité. Nous avons dit que les situations sont bien différentes de personne à personne, de communauté à communauté et que les Provinces également peuvent être de niveaux spirituels variables. Pour une action réaliste et adaptée, il faut donc partir d'une vraie connaissance de la situation. Or, un Supérieur devrait avoir assez d'amitié avec ses Frères et assez d'initiative pastorale pour savoir où en est la situation de l'oraison parmi eux, non pas nécessairement quant à son contenu – car cela peut constituer une zone intime et même secrète de leur personne et c'est à chacun de voir comment et à qui il veut ouvrir le plus profond de lui-même – mais quant au dynamisme de cette oraison, sa fidélité, son style, régularité et plus facilement encore son niveau externe, c’est-à-dire les structures communautaires et provinciales qui la soutiennent.

Il ne sert à rien de trouver des excuses simplistes pour se décourager à l'avance. Dans telle Province, au milieu d'une situation générale très bonne, il y a des situations personnelles préoccupantes. Je ne vais pas vous dire de négliger ces situations ; mais n'allez pas déformer l'image de votre Province en vous hypnotisant sur ces cas. En contrepartie, il y a des situations d'abandon généralisé avec cependant des minorités ferventes et dynamiques qui d'ailleurs doivent souvent trouver leur nourriture au dehors de la congrégation. Il ne serait pas du tout indiqué pour un Provincial de se rassurer à trop bon compte, à partir d'un petit reste et de fermer les yeux sur l'ensemble de ses frères.

5) Adapter une pédagogie adéquate.

Si l'on veut faire marcher les âmes dans les voies du Seigneur il faudra bien trouver le moyen de les éveiller et de les maintenir en éveil.

Cela suppose d'abord de pouvoir traiter de manière un peu particulière quelques cas isolés de Frères qui peuvent éprouver un vrai dégoût de l'oraison, un vrai blocage. Ces Frères-là ne peuvent pratiquement pas démarrer sans une aide spéciale, qui les amène à dépasser un état où le dynamisme spirituel est complètement refroidi.

Mais, en dehors de ces cas, il faut aussi pour les autres une pédagogie qui comporte accompagnement, animation, entraide fraternelle. Un des problèmes du passé c'est qu'on résolvait le problème une fois pour toutes, moyennant des structures, mais qu'on ne donnait pas assez une vraie initiative à la vie d'oraison, ni surtout le moyen de réactiver son dynamisme par un accompagnement progressif. Or, cette pédagogie pourrait, entre autres, avoir le gros avantage d'utiliser à fond ce que l'on pourrait appeler le pain de « chez nous ». Il y a en effet dans la congrégation, par tradition, des éléments très positifs qui sont bien appréciés par des personnes de dehors : la prière de l'heure, les visites au Saint-Sacrement, la présence de Dieu, le chapelet. Ces éléments ont joué un rôle important dans la vie de milliers de Frères et il n'y a aucune raison de ne pas les relancer aujourd'hui d'une manière adaptée aux situations actuelles.

6) Harmoniser animation et gouvernement.

Il y a un équilibre complémentaire à établir entre les actions d'animation et les actions de gouvernement, tant de la part des Supérieurs locaux que du Supérieur Provincial. En rester à la seule animation, sans établir des principes et l'existence d'une autorité qui gouverne, risque de donner des résultats flous où l'on passera de la grande ferveur à la platitude, sans esprit de suite. En contrepartie, se limiter aux mesures de gouvernement peut créer des façades et des structures qui camouflent le vide intérieur. Il faut donc savoir harmoniser les deux.

7) Ne pas craindre une ouverture ecclésiale.

« Levez les yeux, et voyez les champs ; ils sont blancs pour la moisson.» (Jean 4, 35). Ces mots de Jésus qui vient de transformer la Samaritaine en messagère de la Bonne Nouvelle, nous pouvons les appliquer à un contexte un peu différent. Depuis 10-15 ans, Dieu sait que, dans l'Eglise, s’est levée une nouvelle végétation porteuse d'authentiques grâces d'oraison : des personnes, des mouvements, des méthodes, des lieux. Vraiment, du point de vue des ressources, notre temps n'est pas un temps de pauvreté dans l'Église. Un Supérieur peut faire beaucoup, en sachant informer, proposer, inviter délicatement, amicalement. Lorsqu'il aura obtenu l'acquiescement d'un Frère, il lui restera à profiter aussi des occasions multiples qui existent de faire re-apprécier le pain de chez nous, et peu à peu, il obtiendra une vraie reprise ou une nette amélioration de l'oraison dans la vie de sa communauté ou de sa Province.

8) Mettre l'accent sur la gratuité.

Dans la luxuriante floraison spirituelle de ces dernières années à l'intérieur de l'Eglise, une des plus belles vérités a été puissamment soulignée par le mouvement de renouveau (autrement dit charismatique) et c’est de nous rappeler que l'accès à l'oraison est plus une oeuvre de Dieu que de nos efforts personnels, y compris de fidélité. C'est une grâce de Dieu donnée gratuitement, donc non pas à cause de nos mérites, mais de son amour. Il donne à qui il veut, quand il veut et comme il veut, mais il donne surtout à ceux qui comme la Cananéenne savent faire violence à son cœur par une demande qui a toutes les audaces. Rappelons-nous le mot de saint Jean Climaque sur la prière-oraison :

« Dieu fait le don de la prière à celui qui prie.»

Pensez aussi à Isaïe 55, 1 :

« Même si vous n'avez pas d'argent, venez. Achetez du blé et consommez sans argent ; sans payer du vin et du lait.»

En effet, si le don est gratuit il suppose pourtant le désir, l'attente de l'homme qui se traduit par des actes. La prière-oraison est à la fois un don et un art.

Il est impressionnant de voir telle personne restée pendant des années, insensible à la prière, et qui, par un don purement gratuit du Seigneur, sent soudainement sourdre en elle la source qui était obstruée au point de sembler définitivement tarie. Et l'eau ne s'arrête plus.

Il me semble très important d'ouvrir l'espérance des Frères à cette possibilité et de leur faire bien comprendre que dans la vie spirituelle, hier ne détermine pas demain.

 9) Accélérer le jour du Seigneur.

Finalement j'aimerais parler d'un sujet qui m’est très cher et cela dans un contexte nettement mariste. Beaucoup de Frères qui avaient passé de longues années en se laissant manger par l'activisme et avec une vie de prière pauvre ou difficile entrent d'un coup, comme je le disais plus haut, dans l'intimité du Seigneur et finissent leurs jours dans une prière apparemment très modeste, mais très belle et très profonde quand on a la joie d'écouter ce qu'ils en communiquent.

J'ai eu la joie de connaître des cas qu'on pourrait dire invraisemblables ou, après une vie très trouble, jalonnée par le péché grave, des fautes sérieuses et réitérées, petit à petit des pécheurs se sont laissés accueillir, réchauffer, transformer par Dieu jusqu'à atteindre des situations spirituelles parmi les plus enviables.

Laissant de côté ces cas-limites, je dirais qu'il y a une espèce de loi mariste qui prédestine presque tous les Frères tôt ou tard à ce mûrissement et à cette intimité avec Dieu.

Je trouve une espèce de ressemblance entre ce phénomène et celui dont parle le Père Voillaume à propos des Petits Frères de Jésus dans son livre : « Au cœur des masses ». Il s'agit du chapitre intitulé : « La prière des pauvres gens ». Il se demande si l'oraison est possible, s'il est réaliste de la demander quand on vit dans des conditions où n'existe plus ni la possibilité de s'isoler, ni même le temps ; où l'on est à la merci des gens presque jour et nuit. Et il dit :

« Un jour viendra sans aucun doute où tout le grain qui n'a donné ni fleur ni fruit lèvera en récolte impressionnante.»

Ce que je voudrais vous dire, ici, Frère Provincial, c'est que je suis convaincu qu'une loi semblable peut se vérifier aussi dans nos vies et que tous les actes de générosité, de dévouement, de travail, de charité fraternelle etc. … peuvent fleurir en vie d'oraison dans le cœur des Frères.

Mais c'est à vous et à nous de hâter l'heure du Seigneur et de ne pas attendre le soir de leur vie pour qu'ils se sentent conviés au repas du Seigneur. Oui, c'est à nous qu'il revient d'abréger le temps de l'attente d'encourager nos Frères pèlerins à presser le pas pour recevoir les grâces qui leur sont destinées. Ces grâces compenseront ce qui n'a pu être donné faute d'avoir été demandé, faute même de savoir que c'était possible.

Il est grand temps de nous y mettre. Vous savez que dans l'apparition de la Médaille Miraculeuse, Marie a les mains pleines de (grâces) rayons, et qu'il y a des rayons brillants et d'autres éteints, ces derniers représentant les grâces non demandées. Que Marie, modèle de l'écoute et de la réponse, pédagogue de notre compréhension de Jésus, nous aide dans notre tâche pastorale.

 

CONCLUSION

J'arrive à la fin de ces longues considérations. Vous avez dû passer du temps à les lire et à les méditer, mais j'espère que ce temps ne sera pas perdu.

Ce que je vous ai dit doit vous servir à sensibiliser les membres de votre Conseil pour que ce sujet fasse son chemin théoriquement et pratiquement avant votre rencontre avec les membres du Conseil Général et ceux des Conseils Provinciaux d'autres Provinces qui est programmée pour un avenir proche.

Si cette lettre éveille en vous un certain désir de communication, si vous avez des mises au point à me faire, d'avance je vous en remercie de tout cœur. Mais je voudrais vous dire en terminant qu'elle n'a pas l'intention de me culpabiliser ni de vous culpabiliser, vous-mêmes ou vos Frères. Non, il ne s'agit pas d'inquiéter inutilement ni surtout maladivement, ou de semer tristesse et découragement. Mon intention est d'inviter à la vie ainsi que je l'ai dit dans l'introduction.

Je demande au Père Céleste de qui vient tout don parfait, de vous accorder la grâce de goûter la tendresse de son amour envers nous et de nous introduire dans la voie qui mène à son intimité, pour

vivre cette vie cachée avec Dieu dans le Christ Jésus dont nous parle saint Paul et qu'ont si bien su trouver le Père Champagnat et beaucoup de nos premiers Frères.

Vôtre en Jésus, Marie, Joseph.

Frère Basilio Rueda, f.m.s.

Supérieur général.

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[1]Synthèse libre à partir du livre : « Parole du Dieu du silence ».

[2]J'emploierai le terme « ORAISON » dorénavant dans le sens strict qu'il a en français et qui n'a pas toujours une traduction aussi nette en d'autres langues. Je me réfère à cet espace que le Père Champagnat a voulu que les Frères consacrent quotidiennement à un tête-à-tête personnel avec Dieu et dont il s'est demandé quelques temps s'il fallait y consacrer deux demi-heures par jour au lieu d'une. Le terme employé par la tradition mariste est MEDITATION mais c'est un terme assez inadéquat car il est bien clair que c'était à l'oraison que l'on pensait.

Voici par exemple ce que dit Frère François dans une de ses conférences : " Le religieux doit être essentiellement un homme de prière. De là le soin que l'on prend de bonne heure, d'initier les Novices à la méthode et de leur faire goûter la pratique de l'oraison mentale : cette prière par excellence où Dieu parle à notre cœur et où notre cœur parle à Dieu, sans l'intermédiaire de formules et par le seul attrait de l'âme qui s'élève d'elle-même vers la source de tous les biens. C'est là surtout que l'on doit amasser cette provision de recueillement, ce trésor d'esprit intérieur qui doit animer, sanctifier nos actions et sans lequel ces mêmes actions n'auraient aucune vertu ».

[3]Chapitre premier.

 

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