Lettres à Marcellin

Frère Marie Nizier

1836-11-08

Jésus, Marie, Joseph.
Hâvre, le 8 novembre 1836.
Mon très Révérend Père,
Jaurais voulu vous écrire de Paris, mais comme le temps que jy ai resté a été un peu court, je nai pu le faire. Après notre départ de lHermitage,nous avons séjourné à Lyon jusquau dimanche suivant. Je fus obligé pendant cet espace de temps daller à St. Laurent dAgny pour faire approuver le consentement de mon père par M. le Maire et avoir sa supplique pour que M. le Préfet pût me délivrer un passeport pour lOcéanie. Le samedi, jassistai à une cérémonie qui eut lieu à N.D. de Fourvière; on suspendit un très beau coeur en vermeil à la statue de la T. S. Vierge, cest le plus beau de tous ceux qui y étaient déjà; on y lit dessus: Missionnaires de la Polynésie. On y a inséré une bande de papier sur laquelle sont écris les noms de tous ceux qui vont dans la Polynésie. On en fera de même de ceux qui y seront envoyés un peu plus tard: il faut espérer que Marie voudra bien que son Coeur se remplisse des noms de ses enfants; il peut y en aller des milliers dans ce même coeur.
Le dimanche nous partîmes à sept heures du matin pour Paris; nous fûmes reçus avec bonté de la part de M. le Supérieur des Missions Etrangères. Nous navons quà nous féliciter du bon accueil des missionnaires à notre égard.
Le 25 octobre le P. Chanel et le P. Bataillon sont partis pour le Hâvre, pour faire quelques provisions: je les y ai accompagnés; Monseigneur sy rendra le dix novembre avec les autres Missionnaires et Frères. Lembarquement aura lieu du 12 au 15 novembre, si le temps est favorable: on la renvoyé ainsi parce que toutes les marchandises du capitaine du navire nétaient pas arrivées et que le temps nest pas propice. Nous sommes logés chez une bonne Dame, veuve, qui fait son bonheur de recevoir les Missionnaires qui vont dans les pays étrangers; elle ne veut pas quon lui en sache gré, parce quelle le fait pour le bon Dieu. Nous ne sommes pas les premiers car il y a seize ans quelle les reçoit ainsi. Il y a avec nous quatre messieurs de lOrdre de Picpus, qui sembarqueront aussi dans le même navire; les uns iront dans lOcéanie orientale. Peut-être quil y en aura qui resteront à Valparaiso où ils ont une maison.
Nous avons visité les différents bassins de la ville du Hâvre; les navires américains sont les plus beaux que nous y avons vus. Jai principalement examiné la structure du navire qui doit nous transporter jusquà Valparaiso. A la vérité, il nest pas des plus grands, mais il est bien propre et bien joli; on le dit bon voilier. Tout était nouveau pour moi: les trois grands mâts qui sélèvent à perte de vue, les échelles de corde pour y grimper ont fixé mon attention; et, dans lin-térieur, autour dune salle assez vaste (cest la salle à manger) sont de petites cabanes de la longueur denviron cinq pieds sur deux et demi de largeur; chaque cabane est la chambre de deux personnes, à côté de laquelle sont deux lits disposés en forme de rayon, attachés aux parois du navire; dans la cabane au-dessus de la tête se trouve une croisée longue de demi pied et large de deux pouces: voilà les choses que jai le plus remarquées.
Nous avons essayé de mesurer des yeux lespace immense qui nous sépare de nos pauvres sauvages; mais à une distance très rap-prochée de nous, la mer semble se joindre avec le ciel et nous dérobe la vue du pays que nous désirons voir avec tant dempressement pour y porter la connaissance du vrai Dieu.
Je bénis le Seigneur de ce quil a daigné exaucer mes désirs, en me choisissant parmi tant dautres Frères, pour accompagner ces zélés Missionnaires Maristes qui vont porter la lumière de lEvangile parmi les sauvages; et vous, mon cher Père, je ne puis vous exprimer les sentiments de la reconnaissance dont mon coeur est pénétré en voyant que vous avez secondé les desseins de Dieu à mon égard.
Agréez, mon cher Père, lassurance de mon dévouement et de ma sincère reconnaissance,
F. Marie Nizier.

fonte: AFM Cahier 48 Lettres, P. 01

RETOUR

Lettres à Marcellin...

SUIVANT

Lettres à Marcellin...