Lettres à Marcellin

Frère Marie Nizier

1839-09-30

Jésus, Marie, Joseph.
Ile Futuna, le 30 septembre 1839.
Mon très Révérend Père,
Le souvenir de lHermitage mest toujours bien cher. Léloignement de lieux ne fait que my attacher plus fortement. Combien il me tardait den recevoir des nouvelles! Depuis près de trois ans! Oh quel heureux moment pour moi lorsquà larrivée des Missionnaires du second envoie, jai pu satisfaire mes désirs! Votre lettre surtout, mon très Révérend Père, a été et est pour moi une source de consolation dans laquelle je trouve aussi les marques de votre tendre sollicitude toute paternelle à notre égard.
Je présume que vous avez reçu bien exactement et dans les plus minutieux détails les nouvelles des événements qui ont accompagné notre traversée de Valparaiso en Océanie, cest pourquoi je me dispense de vous en parler ici.
La mission des îles Wallis a été la première établie. Tous les navires qui y ont abordé ny ont pas été heureux de la part des habitants de ces îles et un débarquement dune des malles destinées au P. Bataillon et au Frère Joseph Xavier, ils ne se firent pas scrupule denlever la majeure partie des effets quelle contenait.
A notre arrivée de ces îles, à Futuna, nous navions pas encore mouillé que déjà notre petite goélette était entourée dinsulaires dans leurs petites barques, qui nous dressaient des paroles que nous ne comprenions pas. Lentrée au navire leur fut interdite; mais malgré cela ils sy introduisaient le plus adroitement possible lorsquils voyaient léquipage occupé. Cette défense fut levée après avoir mouillé lancre; alors ils sy rendaient de toutes parts. La grève était couverte de curieux; les barques leur manquaient; quelques uns vinrent avec des troncs darbres creux, nayant dautres rames que leurs mains.
Nous nous rendîmes dans une des maisons du plus grand Roi; il était absent; mais ses parents sempressèrent détendre des nattes à terre pour nous servir de sièges. A son arrivée, la première chose quil fit fut dembrasser Mgr. nez à nez selon lusage de lîle. La conversation se fit par lentremise dinterprètes. Rien ne sopposa à ce que nous vinsions nous fixer dans lîle.
Un repas nous fut servi; un cochon rôti, dexcellentes ignames, des cocos, et autres mets, à la manière de Futuna, le composaient. Quelques feuilles servaient de tables, de nappe, de plats et dassiettes; les doigts tenaient lieu de fourchettes et, dans le besoin, de couteaux; je puis assurer que ma délicatesse souffrit un peu de cette nouvelle méthode; mais actuellement cest le moindre obstacle. On nous construisit une petite cabane couverte en feuilles de cocotiers, entrelacées; les murs étaient des bâtons attachés en forme de claie, recouverts aussi en feuilles de cocotiers. Le Père Chanel en fit élever une autre que nous navons pas habitée.
Les habitants de lîle sont divisés en deux partis, celui des vainqueurs et celui des vaincus. Ceux-ci environ trois mois après notre arrivée, déclarèrent la guerre par un meurtre en-vers les vainqueurs. Aussitôt le cri dalarme retentit de toutes parts, chacun abandonna son ouvrage et toutes les vallées dé-pendantes dun roi se réunirent en une seule: ces réunions ne sont pas sans motifs, car dans les temps passés et à de pareilles circonstances, des irruptions nocturnes avaient eu lieu et le massacre de vallées entières en avait été la malheureuse suite.
Nous restâmes seuls dans notre vallée primitive. Rien de décisif ne sannonçait; quelques tentatives avaient eu lieu de part et dautre, mais elles naboutissaient à rien. Sur ces entrefaites, le Père Chanel fit un voyage à Wallis pour visiter le P. Bataillon. Alors nous restâmes, un jeune anglais venu des îles Vavas et moi, plus solitaires encore dans la même vallée.
Le 5 avril 1838, le grand Roi précédé de ses sujets, se rendi-rent auprès de nous; Nous allons faire la guerre, nous dirent-ils; nous présumions quil en serait comme des jours précédents…mais il nen fut pas ainsi; ils allèrent jusque dans les terres de lautre roi et presque dans sa vallée. Ils aperçurent deux jeunes hommes, dont lun fut victime de la plus infâme trahison, lautre prit la fuite. Ils revinrent précipitamment en sapplaudissant de cette mort quils appelaient victoire.
Quelques jours après le Roi vint de nouveau, et fit enlever, malgré moi, nos effets de la vallée que nous habitions, dans la sienne chérie et les fit déposer aux Tulleries de Futuna. Nous craignions, le jeune anglais et moi, que quelques mauvais desseins eussent porté les insulaires à cette espèce de violence; mais les suites nous prouvèrent bien que le Roi nen avait que de bons, car depuis cette époque il a eu un soin tout particulier de nous, et est plus attentif à pourvoir à nos besoins, de ce qui est en son pouvoir, quà ceux de ses propres enfants.
Le moment où les circonstances paraissaient incompatibles au bonheur de la paix, fut celui que la divine Providence avait choisi: les premières démarches furent faites par les vaincus, et pendant près dune quinzaine de jours, elles furent renouvelées de part et dautre pour laffermissement de la paix.
Nous étions dans de bien vives inquiétudes au sujet du P. Chanel, car les jours fixés pour son retour étaient expirés depuis longtemps et rien ne présageait son arrivée; enfin après plus de quinze jours dattente, nous apprîmes que la petite goélette était de retour et nous allâmes lembrasser.
Après avoir passé quelques jours dans la maison du Roi, dans un petit coin quil nous donna pour nous retirer, ainsi que nos effets, nous en construisîmes une en bambous placés verticalement et attachés avec des ficelles; cétait sans contredit la merveille de lîle, mais quelque mois après, une tempête, une affreuse tempête! que prédisait depuis plusieurs jours un ciel brumeux et un grand vent dest, éclata enfin la nuit du deux au trois février (1839) accompagnée déclairs, de tonnerres, de pluie continuelle et dun bruit effroyable de la mer, auxquels se joignaient les cris des insulaires offrant du Kava (cest une plante dont la racine, après avoir été mâchée sert à faire une boisson. Ils en offrent aussi à leurs dieux, avant leurs cérémonies et en dautres occasions) à leurs dieux pour apaiser la tempête. Quelques heures avant le jour le vent changea et passa au nord-ouest avec la vitesse de léclair, mais tripla, quadrupla ses forces; jusque-là nous avions attendu patiemment, mais il fallut alors en changer. Nous nétions vêtus quà moitié, et déjà nous luttions contre louragan pour le soutien de notre pauvre petite maison, mais hélas! efforts inutiles! nous neûmes que le triste plaisir de la voir agitée, secouée dans tous les sens, sa toiture déchirée par morceaux, enfin succomber elle-même sous le poids du vent et nous laisser sans abri. Une grande partie des maisons subirent le même sort.
La veille de ce désastre les vaincus avaient apporté un présent de dix cochons rôtis à deux hommes dans lesquels ils croient que deux dieux descendent et parlent par leurs bouches. Ils avaient pour but, en faisant ce présent, dattirer dans leurs vallées les dieux (et les hommes qui leur servent de tabernacles) et se les rendre favorables dans la suite… car ce nétait rien moins quune déclaration de guerre.
Ils ont une spiritualité diabolique qui leur fait apporter tout à leurs faux dieux, les succès comme les revers qui leur arrivent. En conséquence, les vaincus voulaient augmenter leurs for-ces augmentant le nombre de leurs dieux.
La cause de la tempête leur fut attribuée comme ayant cherché à troubler lîle et provoqué la colère de leur grand dieu: Faka veri Kérè (qui fait la terre mauvaise). Persuadés quils létaient, la majeure partie des vainqueurs se rendit, avec des lances, des haches, etc. le jour même, dans la vallée où sétaient faits les présents (les vaincus y avaient passé la nuit) dans lunique intention de massacrer ceux quils regardaient comme les auteurs du fléau. Les infortunés ne durent la vie quà la bonté du grand Roi.
Le cocotiers, les bananiers, les arbres à pain, les ignames et généralement toutes les productions de lîle, ont beaucoup souffert de cette tempête; et la famine menaçait de se joindre à tous ces maux, mais pour y remédier les insulaires ont travaillé avec un courage extraordinaire à réparer les dégâts.
Les deux hommes en question ne tardèrent pas de suivre leurs dieux. Ce départ fut malheureusement suivi du triste résultat quil devait produire.
Nous reconstruisîmes notre maison. Nous la croyons au moins quatre fois plus solide que la première mais cependant nous attendons bien patiemment quune seconde tempête vienne nous prouver sil en est ainsi.
La guerre fut déclarée ouvertement par les vaincus à peu près par les mêmes procédés que la précédente; néanmoins le meurtre neut pas lieu mais la tentative. Le Père Chanel na rien négligé de ce qui dépendait de lui pour détourner ce nouveau fléau et léloigner entièrement. Des démarches ont été faites par lui vers les deux rois, mais sans succès réel.
Le roi vaincu se fit couronner, et les honneurs lui étaient rendus par ses sujets comme à un roi légitime. Rien ne pouvait exaspérer davantage la colère des vainqueurs, sils en eussent eu connaissance.
Le dix août, les vainqueurs étaient réunis dans une même vallée; le grand Roi délibérait pour envoyer quelquun avec des pré-sents, à lautre roi pour lengager à mettre fin à la guerre; mais lexécution ne put pas suivre de si louables intentions, car dans la même matinée, les vaincus, animés par lespoir de la victoire quils croyaient devoir leur être du depuis quils étaient sous la protection (infaillible selon eux) des deux nouveau dieux quils possédaient depuis quelques temps, se mirent en marche et se dirigèrent vers les terres de vainqueurs. Aux cris de guerre qui les avertirent, ceux-ci volèrent au devant de leurs ennemis pour les repousser. Le combat réel fut précédé de quelques coups de fusil de la part des vaincus qui en possédaient un assez grand nombre; ils ne furent pas sans effet. Abandonnons, foulons aux pieds les blessés, dit le grand Roi à ses sujets, et courons à la défaite de nos ennemis; ce qui fut exécuté. Le combat sengagea, et avec tant dacharnement de la part des vaincus que la victoire leur sourit un instant, mais pour être suivie de la plus affreuse boucherie; car les vainqueurs revinrent sur leurs pas. Les jeunes gens des vaincus pri-rent la fuite, et les vieillards, trop faibles pour soutenir ce dernier choc, furent, pour la plu part, les malheureuses victimes de cette désertion. Le vieux roi, nouvellement couronné, un des deux hommes cités ci-dessus et la plus grande partie de ceux qui, depuis cette nou-velle élection, avaient quelque dignité, ont été au nombre des morts.
A la fin du combat on vint nous prier de nous rendre sur le théâtre de la guerre pour y donner des soulagements aux blessés…hélas! nous avions ignoré jusquà là toutes ces tristes aventures du jour. Nous nous transportâmes en grande hâte où nous étions attendus. Chemin faisant, nous apprîmes que notre bon Roi était blessé. Le premier auquel nous eûmes à donner des soins était affreusement blessé dun coup de pierre à loeil gauche; un autre avait le crâne entrouvert dun coup dinstrument de guerre quils nomment isiroir (cest une lance denviron huit à dix pieds de long, au moins. Les vieillards seulement en font usage et ils sen servent pour frapper et pour percer; il en est dautres dont lunique fin est dêtre lancée). Mais quel spectacle effrayant soffrit à nos regards sur le vrai champ de bataille! La grève ne présentait que blessés, morts ou mourants entourés de parents désolés. Quil était douloureux de voir ces cadavres, les uns la tête hachée, dautres traversés de lances ou meurtris de coups!.. Un anglais arrivé quelque temps après nous dans lîle voulut prendre part à cette guerre; il a été vic-time de son imprudence (il demeurait avec les vaincus). Ceux des vainqueurs qui nétaient que peu ou point blessés, sétaient rendus dans les vallées de leurs ennemis pour y procéder au pillage; par la même occasion, ils dépouillèrent le jeune homme anglais de tous ses effets, la chemise même quil avait sur lui lui fut arrachée par violence, et il ne dut sa vie quà un des fils du Roi vainqueur.
A leur retour, les blessés furent transportés dans une vallée voisine où étaient quelques maisons et on procéda à lextraction des lances et des balles. Le Roi fut un des premiers à qui lopération fut faite, la lance qui lavait blessé était entré sur lépaule droite et aboutissait au bas de la gauche: une incision denviron deux pouces de longueur fut suffisante pour pou-voir arracher le bout de la lance afin de lextraire. On employa à peu près les mêmes procédés pour les lances qui ne perçaient pas doutre en outre. Parmi les blessés, un frère du Roi surtout le fut mortellement: la lance qui le frappa, le perça du côté gauche, et la pointe formait une éminence du côté droit. Pendant lopération, aussi douloureuse que dangereuse, chacun lencou-rageait à ne pas se laisser abattre par la violence de la dou-leur. Mais à la fin de lopération, quels flots de sang ne jaillirent pas de cette cruelle blessure! Le malheureux put encore y jeter des yeux mourants, quil éleva ensuite vers le ciel, la pâleur de la mort se répandit sur son visage, et il expira quel-ques instants après. Son épouse recevait à pleine mains le sang qui coulait pour se le jeter sur la tête. Généralement toutes les personnes attachées par parenté aux blessés recueillaient, pour ainsi dire, jusquà la dernière goutte du sang qui coulait des blessures de ceux qui leur étaient chers; il en était qui séchaient jus quaux feuilles et aux brins dherbes teints de sang. Le Père Chanel put lui administrer le Saint Baptême. Comme le nombre des blessés était très considérable, je craindrais dêtre un peut trop long pour vous parler de chacun deux en particulier.
Nous étions dans la presque impossibilité de faire un pas sans nous entacher de sang. La nuit approchait. Les opérations étaient finies, en partie, mais non les cris des parents des morts! Oh! quels retentissements se faisaient entendre de toutes parts dans la vallée!…
Nous passâmes la nuit, le P. Chanel et moi, au pied dun cocotier, sur le sable; une seule planche nous y abritait un peu du vent et de la pluie; la fatigue, plutôt que lenvie de dormir, nous accabla quelques heures avant laurore, et nous reposâmes un peu, si toutefois on peut appeler repos les instants que nous passâmes à sommeiller.
Dès le matin, on transporta les morts dans la vallée, où lon avait passé la nuit: les vaincus y furent enterrés, à lexception du Roi que son épouse fit exhumer pour le transporter ailleurs, et de lhomme qui sétait enfui avec son dieu, que les vainqueurs emportèrent dans une de leurs vallées. Pour nous, nous enterrâmes langlais à lendroit même où il fut tué. Hélas! quelle a été la fin de ce malheureux! Dieu seul connaît les sentiments qui ont accompagné son dernier soupir.
Nous ne pûmes rien apprendre des vaincus; car les blessés comme les autres avaient pris la fuite sur les montagnes dans la juste crainte dêtre de nouvelles victimes; les broussailles abat-tues indiquaient seules leur passage. Le Roi vainqueur, et les principaux chefs, les en ont fait descendre depuis quelques jours.
Jai eu le bonheur de baptiser un enfant malade, âgée dun peu plus dun an. Le Père Chanel était en voyage. Jappris que la maladie était dangereuse et jallais visiter lenfant.Elle est guérie, me dirent ses parents, il faut attendre quelle soit plus malade. Ce nétait quun adroit refus quils me préparaient, si je leur eusse parlé de religion, mais je gardai le plus scrupuleux silence sur ce point. Je dissimulai, et, pour éloigner tout soupçon, je parus acquiescer à ce quils me disaient. Lespèce dindifférence que jaffectais les rendit moins surveillants, ce qui me permit quelques instants après de baptiser lenfant sans quaucun de ceux qui étaient dans la maison, sen aperçut: Marie Philomène est le nom que je lui ai donné. Je mimaginais que les obstacles seraient plus difficiles à surmonter, en conséquence je métais pourvu de deux petits flacons: lun contenait une liqueur et lautre de leau naturelle; le premier aurait été employé en frictions, et lautre destiné pour le baptême. Les parents de lenfant ont appris quelle é tait baptisée, ils nen ont pas paru mécontents. Elle est morte dix jours après son baptême. Nous avons la consolation de voir quil est heureusement peu de personnes adultes ou denfants, qui meurent sans Baptême.
Je crois que voilà à peu près lesquisse, quoique imparfait, des principales choses passées à Futuna depuis notre arrivée. La plupart des insulaires paraissent assez bien disposés; mais il en est beaucoup qui craignent que leurs dieux ne leur montrent de la colère, sils se font chrétiens.
Adieu, mon très Révérend Père. Jose me recommander de nouveau aux prières de la Société,
F. Marie Nizier.

fonte: AFM Cahier 48 Lettres, p, 16

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