Lettres à Marcellin

Père Catherin Servant

1836-12-15

Le Hâvre, le 15 décembre 1836.

Monsieur et cher Supérieur,

LHermitage me rappelle souvent de précieux souvenir surtout dans le coeur de Marie. Comment va cette chère communauté? Son Supérieur est-il toujours surchargé dembarras? A-t-il toujours de peines, des ennuis? Ces bons Frères deviennent-ils de plus en plus nombreux? Soccupe-t-on de nouveaux établissements? Cette nouvelle chapelle est-elle bien rangée? Voilà des idées qui me surviennent de temps à autre. Je ne puis oublier cet Hermitage; en le quittant javais le coeur ému, je prie le bon Dieu dagréer le sacrifice quil exigeait de moi. Maintenant je ne pense plus que cette séparation soit un sacrifice, la grâce, si je ne me trompe, a adouci ce que la nature pouvait avoir de pénible.

La Providence nous accompagne partout: à Paris on est le bien venu au séminaire des Missions Etrangères; au grand séminaire de Rouen, on est reçu à bras ouverts; enfin au Hâvre on trouve un logement chez une nouvelle Thabite. Naimerai-je pas à considérer cette providence qui nourrit les petits oiseaux du ciel et qui prend soin des lis dans les campagnes? Quelque part que nous soyons, la main de Dieu est toujours bienfaisante. Et quand serai-je tout à ce Dieu de bonté? Avant dembrasser ma nouvelle vocation, je croyais que tout irai pour mon spirituel lorsque jaurait quitté le pays mais, hélas, jai toujours à gémir en me considérant. Demandez à Dieu quil sopère en moi une resurrection. Les prières de notre petite Société me font beaucoup espérer.

En parlant de la Société, je vous exprimerai ma joie davoir appris quelle prend une bonne tournure; on ma dit que le noviciat des prêtres était déjá établi à Lyon et que plusieurs sujets sétaient présentés; grâce à Dieu, Marie va multiplier ses enfants par excellence, nous aurons des missionnaires pour lOcéanie occidentale.

Vos Frères qui nous accompagnent vont fort bien. Il serait à désirer que vous nous envoyiez tous ceux qui vous avez; ils auraient bien de quoi exercer leur zèle à instruire les pauvres sauvages.

Le navire qui doit nous emporter jusquà Valparaiso sappelle Delphine. Je lai désiré plusieurs fois. Déjà jai fait les préparatifs de départ dans la petite chambre qui mest destinée. Quand arrivera-t-il ce départ si attendu? Lorsque le bon Dieu voudra; laccomplissement de sa volonté cest tout ce quil faut. Cependant je crois que nous partirons prochainement, un bon vent du nord-est vient nous annoncer que nous avons à nous tenir prêts pour le départ; sil est constant nous ne manqueront pas de profiter loccasion. Lorsque cet heureux moment arrivera, jinvoquerai de bon coeur le Nom de Marie. Cette étoile de la mer, cette espérance du nautonnier nous conduira, je lespère, et nous protégera. Je me rappelle avec plaisir que mon nom est inscrit dans le coeur de N.D. de lHermitage; cette circonstance pourra me servir à munir dintention aux bonnes oeuvres qui se pratiqueront parmi vous, comme pour animer nos mutuels sentiments. Nous regarderons de temps en temps, en esprit, le coeur de notre bonne Mère.

Je ne vous dis pas adieu pour toujours, Monsieur et bien cher Supérieur; nous nous reverrons dans le ciel. En attendant quil plaise à Dieu de nous accorder ce bonheur, souvent nous serons présents dans le coeur de Jésus. Dans locéan de ce coeur nous nous rechercherons mutuellement, et nous nous retrouverons.

Jembrasse bien cordialement Mr. Matricon et Mr. Besson. Le souvenir des bons Frères mest toujours bien précieux. Je me recommande à leur prières. S.V.P. mes respects et mes adieux à Mr. le Curé de St. Martin, à ces MM. de la Valla et dIzieux. Veuillez encore faire agréer mes sentiments de respect et dattachement à ces MM. de Valbenoîte que jaime toto corde. Ad majorem Dei gloriam.

Recevez, mon bien cher Père, lassurance de mes sentiments daffection, de reconnaissance, de dévouement, de respect avec lesquels jai lhonneur dêtre votre très humble et obéissant serviteur, SERVANT m. a.

Mes confrères et les bons Frères vous présentent leurs respects et leurs adieux.
Chez Mr. Dodard, à Ingoville, le 15 décembre 1836.

A cette lettre Mgr. Pompallier ajoute le post scriptum suivant:

P.S. Je suis bien content, mon R. Père, de vos chers Frères que vous nous avez fournis. Nous avons la confiance quils coopéreront efficacement au succès de la mission. Je compte bien sur un bon nombre dentre eux que vous aurez le zèle de nous préparer.

Mr. le Supérieur général mannonce quil y aura des prêtres pour venir à notre sécours, quon les prépare pour cela. Jai la certitude que les vocations ne seront pas moins nombreuses parmi les Frères. Le R. P. Supérieur pourra choisir avec vous de bons sujets pour les missions. Il faut des sortes de fac-totum parmi eux, ou du moins que dans le nombre de ceux qui partent, il y en ait qui sachent divers états, comme les trois que nous avons avec nous. Plus tard, nous vous en demanderons pour les écoles. Que de travaux, que de bien à faire chez nous dans la suite!

Que ceux que vous nous enverrez, aient autant que possible, fait des voeux perpétuels. Quils aient une chasteté forte, et quils aiment beaucoup la vie intérieure et cachée de St. Joseph et de la Ste. Vierge. Ce ne sont pas eux ordinairement qui paraissent dans les missions, mais par leurs humbles travaux, par les catéchismes, par les écoles et par la prière, lesprit doraison, que de bien ils peuvent faire!

La sainteté personnelle nest-elle pas la meilleure des causes occasionnelles du salut du prochain dans ceux qui sefforcent de le procurer par le ministère apostolique? Mais pour cela il faut une obéissance bien formée, il faut souvent laisser une chose pour en faire une autre, laisser un lieu pour aller dans un autre, faire une chose qui plaît, en faire dautres qui peuvent déplaire. Ah! il faut quon soit bien habitué à dire avec J.C.: ma nourriture est de faire la volonté de mon Père céleste!

Que Dieu répande de plus en plus ses grâces sur votre maison et sur tous vos établissements. Quil remplisse de son esprit ceux quil nous destine. Que Marie, notre divine Mère, vous protège tous et nous aussi.

Je vous ai envoyé une lettre, il ny a quune huitaine de jours. Lavez-vous reçue? Jaurais bien du plaisir à en recevoir la réponse. Si vous navez pas pu me lenvoyer encore, elle a le temps de nous parvenir, car les vents semblent nous retenir ici pour plusieurs jours. Je me recommande bien à vos saints sacrifices et aux prières et communions de tous vos Frères auxquels jenvoie de nouveau ma bénédiction. Leur digne Père ny est pas oublié.

Je suis à jamais dans lunion à Jésus et à Marie, mon Révérend Père, votre très humble et tout dévoué serviteur, +FRANÇOIS POMPALLIER, Ev. de Maronée, Vicaire Apostolique de lOcéanie Occidental.

Édition: S. Marcelino Champagnat: Cartas recebidas. Ivo Strobino e Virgílio Balestro (org.) Ed. Champagnat, 2002

fonte: Cahier 48L. 236

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